PAPA et autres poèmes de Sylvia PLATH (1932-1963)

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JE SUIS VERTICALE (28 mars 1961)

 

Mais je voudrais être horizontale.

Je ne suis pas un arbre dont les racines en terre

Absorbent les minéraux et l’amour maternel

Pour qu’à chaque mars je brille de toutes mes feuilles,

Je ne suis pas non plus la beauté d’un massif 

Suscitant des Oh et des Ah et grimée de couleurs vives,

Ignorant que bientôt je perdrai mes pétales.

Comparés à moi, un arbre est immortel

Et une fleur assez petite, mais plus saisissante,

Et il me manque la longévité de l’un, l’audace de l’autre.

 

Ce soir, dans la lumière infinitésimale des étoiles,

Les arbres et les fleurs ont répandu leur fraîche odeur.

Je marche parmi eux, mais aucun d’eux n’y prête attention.

Parfois je pense que lorsque je suis endormie

Je dois leur ressembler à la perfection —

Pensées devenues vagues..

Ce sera plus naturel pour moi, de reposer.

Alors le ciel et moi converseront à coeur ouvert,

Et je serai utile quand je reposerai définitivement:

Alors peut-être les arbres pourront-ils me toucher, et les fleurs m’accorder du temps.

 

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ARBRES D’HIVER

 

Les lavis bleus de l’aube se diluent doucement

Posé sur son buvard de brume

Chaque arbre est un dessin d’herbier – 

Mémoires accroissant cercle à cercle

Une série d’alliances.

 

Plus de clabaudages et d’avortements,

Plus vrais que des femmes,

Ils sont de semaison si simple!

Frôlant les souffles déliés

Mais plongeant profond dans l’histoire –

 

Et longés d’ailes, ouverts à l’au-delà.
En cela pareils à Léda.

Ô mère des feuillages, mère de la douceur

Qui sont ces vierges de pitié?

Des ombres de ramiers usant leur berceuse inutile.

 

 

 

 

 

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ARIEL


Un moment de stase dans l’obscurité.
Puis l’irréel écoulement bleu
Des rochers, des horizons.

Lionne de Dieu,
Nous ne faisons plus qu’un,
Pivot de talons, de genoux ! ? Le sillon

S’ouvre et va, frère
De l’arc brun de cette nuque
Que je ne peux saisir,

Yeux nègres
Les mûres jettent leurs obscurs
Hameçons ?

Gorgées de doux sang noir ?
Leurs ombres.
C’est autre chose

Qui m’entraîne fendre l’air ?
Cuisses, chevelure ;
Jaillit de mes talons.

Lumineuse
Godiva, je me dépouille ?
Mains mortes, mortelle austérité.

Je deviens
L’écume des blés, un miroitement des vagues.
Le cri de l’enfant

Se fond dans le mur.
Et je
Suis la flèche,

La rosée suicidaire accordée
Comme un seul qui se lance et qui fonce
Sur cet œil

Rouge, le chaudron de l’aurore.

 

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DAME LAZARE

 

Je l’ai encore refait

un an parmi dix

j’y suis arrivée –

 

comme un miracle ambulant, ma peau

brillante comme un abat-jour de nazi

mon pied droit

 

un presse-papiers

mon linge juif,

sans caractère, magnifique

 

serviette enlevée

o mon ennemi,

est-ce que je fais si peur ?

 

le nez, les orbites des yeux, toute la denture ?

le souffle aigre

s’évaporera en un seul jour.

 

Bientôt, bientôt la chair

le trou de la tombe sera mon chez moi sur moi

et m’aura mangée

 

Et je suis une femme tout sourire

je n’ai que trente ans.

Mourir

Est un art, comme tout le reste.

Je le fais vraiment très bien.

 

Je le fais si bien que cela ressemble à l’enfer

je le fais si bien que cela semble réel

j’imagine que vous puissiez dire elle a un appel.

 

C’est suffisamment facile de le faire dans une cellule

C’est suffisamment facile de le faire et de rester sur place.

C’est le théâtral

 

retour en scène dans le vaste jour

à la même place, avec le même visage, le même cri

amusé et brutal :

 

« Un miracle ! »

Cela me met K.O.

Il y a une plainte

 

pour mes cicatrices béantes, il y a une plainte

pour l’audition de mon cœur –

cela ira au bout.

 

et il y a une plainte, une très importante plainte

pour un mot ou un contact

Ou une goutte de sang

 

ou une parcelle de mes cheveux sur mes vêtements.

Et oui, et oui, Herr Doktor,

et oui, seigneur ennemi.

 

Je suis ton opus,

je suis ton objet précieux

le bébé en or pur

 

qui hurle en fondant en un cri perçant

je me tourne et je brûle.

Ne crois donc pas que je sous-estime ta grande préoccupation.

 

Cendre, cendre –

tu as fouiné et remué.

Chair, os, il n’y a rien ici –

 

un gâteau de savon

un anneau de mariage,

un plombage en or.

 

Seigneur Dieu, seigneur Lucifer

fais gaffe

fais gaffe.

 

Jaillissant de mes cendres

je m’élève avec mes cheveux rouges

et je bouffe les hommes comme l’air.

 

LES DANSES NOCTURNES

Un sourire est tombé dans l’herbe
Irrattrapable 

Et tes danses nocturnes où iront-elles
se perdre. Dans les mathématiques ?

De tels bonds, des spirales si pures —
Cela doit voyager

Pour toujours de par le monde, je ne resterai donc pas
totalement privée de beauté, il y a ce don

De ton petit souffle, l’odeur d’herbe
Mouillée de ton sommeil, les lys , les lys.

Leur chair ne tolère aucun contact.
Plis glacés d’amour-propre, l’arum,

Le tigre occupé de sa parure —
Robe mouchetée, déploiement de pétales brûlants,

Tes comètes
Ont un tel espace à traverser,

Tant de froid et d’oubli.
Alors les gestes se défond —

Humains et chauds et leur éclat
Saigne et s’émiette

A travers les noires amnésies du ciel.
Pourquoi me donne-t-on

Ces lampes, ces planètes
Qui tombent comme des bénédictions, des flocons —

Paillettes blanches, alvéoles
Sur mes yeux, ma bouche, mes cheveux —

Qui me touchent puis disparaissent à tout jamais.
Nulle part.

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MOUTONS DANS LA BRUME

Les collines descendent dans la blancheur
Les gens comme des étoiles
Me regardent attristés : je les déçois.

Le train laisse une trace de son souffle.
O lent
Cheval couleur de rouille,

Sabots, tintement désolé–
Tout le matin depuis ce
Matin sombre,

Fleur ignorée.
Mes os renferment un silence, , les champs font
Au loin mon coeur fondre.

Ils menacent de meconduire à un ciel
Sans étoiles ni père, ,une eau noire.

 

 

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COQUELICOTS EN JUILLET

Petits coquelicots, petites flammes d’enfer,
Vous ne faites pas mal ?

Vous tremblez. je ne sais pas vous toucher.
Je mets les mains dans les flammes. Rien ne brûle.

Et cela m’épuise de vous regarder
Trembler comme ça, rouge vifs et froissés comme une bouche.

Une bouche que l’on vient d’ensanglanter.
Oh! petites jupes sanglantes !

Il y a des vapeurs que je ne peux toucher.
Où est votre opium, où sont vos capsules ecoeurantes ?

Si je pouvais saigner, ou dormir!–
Si ma bouche pouvait épouser une blessure pareille !

ou vos sucs distiller pour moi, dans cette capsule de verre,
Une stupeur, un apaisement.

Mais pas de couleur. Pas de couleur.

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LETTRE EN NOVEMBRE

Mon amour, le monde
Tourne, le monde se colore. Le réverbère
Déchire sa lumière à travers les cosses
Du cytise ébourrifé à neuf heures du matin.
C’est l’Arctique,

Ce petit cercle noir,
Ses herbes fauves et soyeuses — des cheveux de bébé.
L’air devient vert, un vert
Très doux et délicieux.
Sa tendresse me réconforte comme un bon édredon.

Je suis ivre, bien au chaud.
Je suis peut-être énorme,
Si bêtement heureuse
Dans mes bottes en caoutchouc,
A patauger dans ce rouge si beau, à l’écraser.

Je suis ici chez moi
Deux fois par jour
J’arpente ma terre, je flaire
Le houx barbare,
Son fer viride et pur,

Et le mur des vieux cadavres
Je les aime.
Je les aime comme l’histoire.
Puis les pommes d’or,
Imagine —

Imagine mes soixante-dix arbres
Dans une épaisse et funèbre soupe grise
Occupés à retenir leurs balles d’or éclatant,
Leur million
De feuilles métalliques haletantes.

Ô amour, ô célibat.
Je suis seule avec moi,
Trempée jusqu’à la taille.
L’or irremplaçable
Saigne et s’assombrit, gorge des Thermopyles.

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LES ANNÉES


Elles entrent comme des animaux venus de l’espace
Cosmique du,houx aux feuilles épineuses
Qui ne sont pas les pensées du yogi en moi
Mais du vert et de l’obscur si purs
Qu’elles gèlent et se figent.

Ô Dieu, je ne suis pas comme toi
Dans le vide de ta nuit
Où se collent les étoiles, stupides confettis.
L’éternité m’ennuie,
je n’en ai jamais voulu.

Ce que j’aime de toute mon âme c’est
Le piston en action —
A en mourir.
Et les sabots des chevaux,
Leur écume sans pitié.

Et toi, grande Stase —
Qu’y a-t-il de si ,grand dans tout ça !
Est-ce un tigre cette année , ce qui rugit à la porte ?
C’est un Christus
L’atroce

Mors-de-Dieu en lui
Qui se languit de voler, d’en finir ?
Les baies sanglantes sont elles-mêmes, parfaitement immobiles.
Les sabots n’attendent pas.
Au lointain bleu les pistons sifflent.

 

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PAPA (12 octobre 1962)

Ne fais pas, ne fais pas, 
plus jamais, chaussures noires
dans lesquelles j’ai vécu comme un pied
pendant trente ans, pauvre et blanche,
osant à peine respirer ou éternuer.

Papa, j’ai dû te tuer. 
Tu es mort avant que j’en ai eu le temps —
Lourd comme marbre, un sac débordant de Dieu,
grand comme un phoque de Frisco

et une tête dans l’étrange Atlantique
où se déverse grain vert ou bleu
dans les eaux hors du si beau bateau Nauset 
au se déverse grain vert ou bleu
J’ai souvent prié pour te retrouver
Ach, du. 

Dans la langue allemande, dans la ville polonaise
nivelé à ras par les rouleaux
des guerres, guerres, guerres.
Mais le nom de la ville est commun. 
Mon ami polonais

Me dit qu’il y en a une douzaine ou deux.
Aussi je ne pourrais jamais raconter 
où tu avais mis les pieds, tes racines.
Jamais je ne pus te parler.
La langue était coincée dans ma mâchoire.

Cela coince dans le piège des fils de la barbe.
Ich, ich, ich, ich, 
je peux difficilement parler.
Je pensais que tout Allemand était toi
et la langue obscène.

Une locomotive,une locomotive
me déportant comme un juif
Un juif de Dachau, Auschwitz, Belsen.
Je commence à parler comme un juif.
Je pense que je devrais bien être un juif.

La neige du Tyrol, la bière légère de Vienne
ne sont ni pures ni vraies.
avec mes ancêtres tziganes et ma chance bizarre
et mon sac de contrefaçon et mon sac de contrefaçon
je dois être un morceau de juif. 

Toujours je t’ai vénéré
avec ta Luftwaffe, ton charabia
et ta moustache si soignée
et tes yeux d’aryen, d’un bleu d’acier 
Panzer-man, panzer-man, O toi— 

Pas Dieu mais une croix gammée
si noire qu’aucun ciel ne pouvait glapir au travers
Chaque femme adore un fasciste,
la botte sur le visage, la brute
le cœur de brute comme une brute comme toi.

Tu es devant le tableau noir, papa
dans cette image que je garde de toi,
une crevasse au menton au lieu de ton pied
Mais pas besoin du diable pour cela, non pas moins
que cet homme noir qui

déchire en deux mon joli cœur rouge 
J’avais dix ans quand ils t’ont mis en terre.
À vingt ans j’ai tenté de mourir
et de revenir en ar
rière, en arrière, en arrière vers toi.

je pensais que les os le permettraient enfin.

Mais ils m’ont chassé du sac
et ils m’ont coincé en moi-même avec de la glue.
Alors j’ai su que faire. 
J’ai fait un modèle de toi
un homme en noir avec l’apparence de Meinkampf 

Et l’amour de la torture et de la baise
et je me suis dit je le dois, je le dois
Ainsi papa, je suis enfin au-delà.
le téléphone noir est hors des racines,
les voix ne peuvent plus se faufiler au travers.

Si j’avais tué un homme, j’en aurai tué deux
Le vampire qui dit qu’il est toi
et buvait toute l’année mon sang.
Sept ans, si tu veux vraiment savoir.
Papa tu peux te recoucher maintenant

Il y a un pieu dans ton cœur noir et gras
et les gens du village ne t’ont jamais aimé
Ils dansent sur toi et te piétinent .
Toujours ils ont su que c’était toi.
Papa, papa, toi salaud
je suis passé au travers.



Traduction des poèmes par Valérie Rouzeau 

Place à Sylvia Plath par Éric Loret (sur Libération.fr) à propos de son Quarto Gallimard 

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Pour découvrir la Sylvia PLATH nouvelliste, quelques très belles nouvelles dans la collection Folio 2€ 

« Elizabeth Minton et son frère Henry, tous deux retraités, vivent une existence faite de rites et de répétition, dans la grande demeure familiale, au bord de l’océan. Henry est pragmatique et égoïste, tandis qu’Elizabeth, irrationnelle et rêveuse, métamorphose son quotidien par la force de son imagination. Cela suffira-t-il à lui procurer le vivifiant sentiment de libération auquel elle aspire ? Entre désespoir lancinant et humour féroce, Sylvia Plath explore avec une justesse qui fait mouche les faux-semblants des relations humaines. » 51IY4tK5gtL._UY250_.jpg

 

Une interview datant de 1962 

 

La lune et le cyprès

 

Cette lumière est celle de l’esprit, froide et planétaire,
Et bleue. Les arbres de l’esprit sont noirs.
L’herbe murmure son humilité, dépose son fardeau de peine
Sur mes pieds comme si j’étais Dieu.
Une brume capiteuse s’est installée en ce lieu
Qu’une rangée de pierres tombales sépare de ma maison.
Je ne vois pas du tout où cela peut mener.

 

La lune n’offre aucune issue, c’est un visage morne
D’une blancheur d’os effroyable.
Elle traîne derrière elle l’océan comme un crime obscur ; elle est calme,
Trou béant de désespoir total. J’habite ici.
Deux fois tous les dimanches les cloches ébranlent le ciel −
Huit langues puissantes annoncent la Résurrection.
À la fin, seul vibre le son grave de leur renommée.

 

Le cyprès se dresse alors, gothique.
Aux yeux levés sur lui, il désigne la lune.
La lune est ma mère. Elle n’a pas la patience de Marie. 
Son vêtement bleu laisse échapper chauves-souris et hiboux.
Je voudrais tellement pouvoir croire à la tendresse −
Au visage de cette effigie, adouci par la lueur des cierges,
Qui poserait sur moi son regard bienveillant.

 

Je suis tombée de trop haut. Des nuages fleurissent,
Mystiques et bleus, à la face des étoiles.
Dans l’église les saints doivent être tout bleus,
A frôler les blancs glacés de leurs pieds délicats,
Et leurs mains et leur visage tout engourdis de sainteté.
La lune ne voit rien de tout cela. Elle est chauve, elle est cruelle.
Et le message du cyprès n’est que ténèbres – ténèbres et silence.

        in Ariel, trad. Valérie Rouzeau, Gallimard, 2009, p. 59 et 60

Lecture par Jean-Jacques MARIMBERT 

 

Sylvia PLATH sur Esprits Nomades

230 POÈMES (en anglais) de Sylvia PLATH sont en ligne ICI 

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Un commentaire sur “PAPA et autres poèmes de Sylvia PLATH (1932-1963)

  1. A voir aussi, le très beau film « Sylvia » que j’ai découvert lors d’un film surprise au cinéma près de chez moi.

    Meilleurs voeux Eric et encore plein de trouvailles en 2015 !

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