LE BOUQUINISTE de Véronique JANZYK

Cassia_Acosta_Le_-Bouquiniste.jpg   Ce jour-là, j’avais décidé de ne pas réfléchir. Pas trop je veux dire. Je marchais vers le Jardin des plantes. Ou vers la Grande Mosquée. J’hésitais entre me laver les yeux avec de la verdure, des joggeurs et éventuellement des animaux, auquel cas je savais que je me mettrais à réfléchir, et un hammam, mais je savais aussi qu’un massage faisait inévitablement se former des images derrière les paupières et des idées par-dessous. J’avais décidé de choisir entre le jardin des plantes et la grande mosquée à la jonction des rues qui y menaient. Et j’y arrivais à la jonction. C’est à de moment que mon regard dévia sur la droite. Un tréteau, des caisses posées sur la planche. Je portai les mains sur les livres qui y étaient déposés. La consultation était aisée. Le bouquiniste n’avait pas surchargé le contenu des caisses, laissant du champ libre pour la consultation des couvertures. Mes doigts commencèrent à égrener les titres. Je les connaissais. Je les avais lus. Ils avaient compté pour moi. D’autres me parlaient, de ne les avoir pas encore lus. De les avoir rêvés. D’avoir noté des titres dans un carnet que je perdais, que je retrouvais, l’envie intacte malgré le quasi oubli dans lequel mon ignorance les avait fait tomber. Les livres étaient bon marché. J’en calai un, deux, trois exemplaires entre mon bras et mes côtes. J’en pris que je possédais pour les offrir. J’en pris que j’avais possédés et dont un prêt m’avait privée. Un homme s’était arrêté à côté de moi. Il regardait droit devant lui, vers la vitrine. Sa station se prolongeait si bien que je levai les yeux vers son visage car il était de haute stature. Au moment précis où du cou mes yeux montaient vers son visage il se détourna et s’en fut pousser la porte. Il me la tint et j’entrai à sa suite. Je me débarrassai du paquet de livres en les posant sur une chaise. Demandai un sac au bouquiniste, lequel me tendit un sachet en plastique transparent et je retournai le remplir sur le trottoir. Je réalisai d’un coup que c’était une partie de ma bibliothèque que je récupérais. Ma bibliothèque avait été vendue. J’en conclus que j’étais morte.

     Le constat ne me fit ni chaud ni froid. C’était possible que je sois morte. J’aurais longtemps pu errer dans les limbes si mes pas ne m’avaient menée jusqu’aux tréteaux. Reconstituer la bibliothèque m’apparut urgent. Je demandai au bouquiniste de me mettre de côté des dizaines de livres. Je lui réglai un montant somme toute dérisoire pour revenir à la vie. Ma curiosité me poussa à prospecter à l’intérieur de la librairie. Sur une table reposaient une série de livres relativement petits de format carré. Le bouquiniste m’expliqua que la librairie était aussi le siège d’une maison d’édition. Les deux portaient le même nom, celui inscrit à la devanture. Le petit format carré avait été choisi par la maison d’édition comme étendard pour un catalogue consacré à des auteurs connus, devenus des classiques même. Je lus les titres couchés, de gauche à droite, de haut en bas, comme si je lisais la page d’un grand livre. Si les auteurs m’étaient connus, les titres exposés là m’étaient tout à fait étrangers. Mon étonnement fut mesuré. Il me conduisit à ajouter quelques titres à la pile que je ne tarderais pas à acquérir. Je me dirigeai vers la caisse, qui n’en était pas vraiment une. Le bouquiniste était assis derrière une table. Il s’empara de ce que je crus être un livre. Les pages étaient manuscrites. Il s’agissait d’un carnet comptable, de toute évidence. J’essayai de saisir les inscriptions sur la couverture lorsqu’il eut noté le montant total que je lui devais. Je n’y parvins pas. Il avait pris appui sur la couverture. « Vous n’avez pas remarqué que les ouvrages sur la table sont abîmés ? », me demanda-t-il. « La lumière, le soleil, les mains des rares visiteurs altèrent le papier ». Il m’entraîna à sa suite dans la réserve où régnait une lumière particulière. Elle éclairait juste ce qu’il fallait pour y voir. Une de ces luminosités du jour naissant. Il parcourut l’espace avec un instinct infaillible. J’utilise à dessein ce mot. C’est celui qui me vint en le regardant se diriger vers des rayonnages d’un pas précis, avec des gestes mesurés et saisir en double les versions intactes des volumes que j’avais choisis dans la pièce adjacente. Il remplit les espaces vides sur la table. J’ignore ce qu’il advint des volumes que j’avais pris sur la table. Je repartis très chargée.

     Bien que morte encore, je vivais avec le projet de reconstituer ma bibliothèque. Je ne prenais pas ombrage du fait que mes héritiers l’aient visiblement bradée. Je repérai encore quelques titres à l’extérieur, sur les tréteaux. Je fis l’acquisition d’un ouvrage sur Lisbonne, où je ne m’étais pas encore rendue. J’en avais soudain envie. Mon choix se porte aussi sur quelques romans écrits par d’illustres inconnus. Un livre d’histoire me séduisit. Très chargée, je me dirigeai vers le Jardin des plantes et la Grande Mosquée. Il serait toujours temps de décider de la destination à la jonction des rues qui y menaient, et l’une comme l’autre devait disposer d’une consigne pour y déposer mon précieux fardeau.

 

PID_$311441$_98351d0e-8aed-11e2-8b10-85d42e37ccec_original.jpg?maxwidth=170&scale=both&format=jpgVéronique JANZYK travaille à l’Observatoire de la Santé de la Province de Hainaut. Dans ce cadre, elle délivre des bulletins santé sur de nombreuses radios francophones. Elle est aussi journaliste indépendante.

Elle a publié plusieurs livres : Auto (éditions La Chambre d’Échos, France), La Maison (au Fram, Belgique) ainsi qu’un recueil de textes, Cardiofight, intégré dans Trois poètes belges, avec Antoine Wauters et Serge Delaive aux éditions du Murmure, en France. Elle est aussi l’auteure de Les fées penchées et de On est encore aujourd’hui, paru en numérique mais aussi en édition papier chez ONLIT Éditions (2013).

Véronique Janzyk sur ONLIT Editions

Vampire 2015, de Véronique Janzyk

Dans la dernière livraison papier de Le Carnet et Les Instants consacré aux rapports entre littérature et cinéma, Véronique Janzyk est interviewée, avec Francis Dannemark et Luc Delisse, par Nausicaa Dewez à propos des Films au coeur du roman à l’occasion de la parution chez ONLiT d’On est encore aujourd’hui.

Extraits

« Je vais voir beaucoup de films et puis j’oublie. Je me souviens du titre, mais je ne sais plus trop parfois ce qu’il y a dedans. Mais j’ose espérer qu’il en reste quand même quelque chose malgré l’oubli, que quelque chose passe, quelque part, dans nos vies, dans notre sang. »

« La projection est un moment particulier où on partage la vision au même moment. Cette simultanéité est presque impossible à atteindre avec un livre. En plus il y a la salle, le format, les gens autour. Le cinéma est comme une action de grâce. Voir des visages est grand, c’est une expérience formidable, qui aide à créer une connivence entre les gens. Il y a aussi ce sentiment étrange que j’éprouve parfois d’avoir compris quelque chose, quelqu’un et qu’en retour quelque chose de moi est compris aussi. »

« Le cinéma est aussi la présence des absents. Il y a dans mon livre une réflexion sur le deuil. Le cinéma est intéressant pour aborder cette question: cela a été ce n’est plus, mais je le vois encore. Dans la deuxième partie d’On est encore aujourd’hui, j’ai travaillé cette question. On a vu ensemble. Comment ça se passe quand l’autre n’est plus là? Voir pour deux, ça veut dire quoi? On est encore aujourd’hui rôde parfois du côté des fantômes. Le cinéma permet de voir les disparus alors qu’ils ne sont plus là, c’est son essence. »

« L’écriture est aussi une question de montage, d’enchaînement. Dans mon écriture, depuis le début, il y a un travail d’agencement entre les différentes parties du texte, qui évoque le montage au cinéma. C’était déjà le cas dans mon premier ouvrage, qui racontait le récit d’une fugue en voiture. Le montage des textes entre eux a un rapport assez clair avec le montage au cinéma. Par ailleurs, un bel apprentissage qu’on fait au cinéma, c’est qu’on commence à bien voir les choses. Le regard est focalisé. C’est un exercice de l’attention et ça peut être utile dans la vie et dans l’écriture, pour trouver un intérêt aux choses qu’on trouve monotones ou tristes. »

Le Bouquiniste est une huile sur toile de Cassia Accosta 

La photo de Véronique Janzyk est de Sandro Faiella 

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