STRIP-TEASE, une nouvelle inédite de Véronique JANZYK

 womans_hands_pole_dancin_450.jpg    C’était une demande de plus, elle les accueillait toutes. Une commande, pour un zoning comme il en poussait tant dans la région. Soixante hectares certes nouvellement implantés mais qui ne se distinguaient pas des autres parcs industriels. Des hectares de bâtiments, de parkings, de clôtures, l’ensemble déjà protégé des intrus par sa mise à l’écart de la ville. Pas un seul arbre, juste la platitude de la pelouse. Elle avait trouvé le rendez-vous au planning. Depuis quelques mois, la patronne s’était entichée d’afficher les horaires de chacun sur un grand tableau blanc. Elle traçait elle-même les grilles, à main levée. L’opération semblait plus facile à la verticale qu’à l’horizontale. La main ne tremblait pas et le tracé était presque droit. Les noms étaient engrillagés. Comme les entreprises dans le zoning. Claire, Rosa, Christine, Cathy, Pablo et les autres. Voisins de strip-tease. Les affaires marchaient. Les séances se diversifiaient. Un nouveau style de service avait même vu le jour. Un pack goûter-soirée. Des entreprises faisaient coup double en invitant les enfants l’après-midi pour une animation. Les mères et les enfants quittaient les lieux vers dix-sept heures pendant que les pères se préparaient pour la suite. L’air de rien, petits regards vers la scène encore occupée par un clown ou une clownesse. Cathy et Pablo avaient ajouté la spécialité à leurs CV. Pour certains spectateurs, combien donc, ce serait le premier strip-tease. D’autres avaient acquis une certaine expérience de l’effeuillage. Se rinçaient la gorge et l’œil. D’autres déclinaient l’invitation. Elle, pratiquait depuis cinq ans maintenant. Ça avait été un travail d’étudiante. Dans tous les sens du terme. Elle s’était scrutée. Elle s’était testée. Elle avait mis sa pudeur à l’épreuve. Elle s’était pesée. La balance affichait un poids. Cinquante kilos ce n’était pas beaucoup. C’était tout juste trop. Elle avait développé une attention maniaque pour son poids. Elle venait de loin.

     Elle venait d’une enfance de ronde. De mollets charnus, de bonnes joues. Elle avait mis un point d’honneur à s’élancer. Vers un diplôme. Vers une silhouette. Vers ses os sous ses doigts. Depuis des années, c’était comme un rituel, elle enserrait son poignet droit des doigts de la main gauche. Elle avait en mémoire exactement les millimètres du pouce qui dépassaient de la jonction avec le majeur. Elle entourait sa cuisse gauche et son genou gauche de ses deux mains. Là aussi elle prenait sa mesure exacte. La chair se musclait. Le poids croissait. Pas de beaucoup. D’un kilo. Ou de deux. Qu’elle s’empressait de perdre. Tout en conservant la masse musculaire. Une expression qu’elle aimait bien. Car le muscle, tout en forme, n’avait rien d’une masse. Elle fréquenta les salles de sports pour entretenir ses formes. Ni son image dans la glace ni son regard sur les autres sportifs ne la satisfaisaient. Elle avait besoin d’autre chose, une bonne fois pour toutes ne plus être pendue  l’acquiescement de la balance. Elle avait besoin d’un partenaire. Elle se mit à la danse. Laisse-toi aller, suis-moi, lui avait dit son premier partenaire. Elle ne l’avait pas contredit, mais son corps parlait pour elle. Elle était là pour elle, pour sa maîtrise personnelle. Elle lâcha cependant du lest. Elle se coula dans ses mouvements à lui. Il avait l’air satisfait. Elle aussi l’était, dans sa robe ajustée. Sa robe courte. Ses bas. Elle d’ordinaire en pantalon et ceinture serrée cran six sept huit. Il menait, mais elle aussi. Elle porta des robes plus courtes. Elle aimait le mouvement de sa robe, longtemps après le pas. Comme un souvenir qui durait dans l’espace. Tango, valse, cha-cha. Pole danse enfin. La barre comme partenaire. Elle s’émancipa des mains qui avaient pris le relais des siennes sur son corps. La barre, elle tournait autour, la touchait, s’y appuyait, s’y hissait. Ses collègues étaient venues à la pole après l’effeuillage. Elle avait effectué le chemin inverse. Elle plaisait. Le regard des spectateurs agissait comme le cran de la ceinture jadis. Elle se sentait contenue. Eux, nombreux, en un seul cavalier indifférencié. Et elle, seule. Peu lui importait qu’on lui proposât de laisser tomber le slip, oh mais il y aurait des effets de lumière rassure-toi. Les affaires marchaient bien. Elle ne prenait pas ombrage des demandes. Tu t’approches du public. Tu ondules. Tu écartes un peu plus. Le désir de gros libidineux c’était du désir. Sa graisse et sa disgrâce, sa bêtise peut-être elle les retournait comme un gant. Elle n’avait plus de ventre à rentrer. Elle était une. Une même et unique silhouette en privé et en public. Elle craignait quelquefois que ces séances ne s’arrêtent. C’était son petit alcool à elle. Son carburant incognito.

    La commande de ce soir lui avait été présentée comme un peu particulière mais rien de grave. Rien qui demande un complément d’information. Elle faisait confiance à la patronne. Elle ne s’inquiétait pas. Elle y pensait. La pensée est un aiguillon. Elle craignait justement que la routine s’installe. L’endroit de ce soir, elle le connaissait. Elle était déjà venue dans cette salle où s’organisaient des réceptions, pour des mariages, des communions, des funérailles parfois. Elle fut accueillie par un bel homme ma foi, mais pâle, si pâle. Il souriait. Les yeux dans les yeux. Elle ne lut rien dans son regard. A peine commença-t-elle à ôter son manteau que ses mains légères si légères prirent le relais. Le froid tomba sur ses épaules, mais déjà il lui montrait le chemin vers la pièce adjacente. Un parfum montait, une odeur plutôt, qu’elle n’identifia pas. L’homme de l’entrée la guidait par le coude. Vers l’estrade. Pourquoi une estrade, se demanda-t-elle. Une table avait été installée, une chaise. Sur la table des couverts avaient été posés. Je vous en prie, dit l’homme. La musique démarra. Elle dansa autour de la table. Ensuite elle s’assit. Elle leur offrit son profil. Son visage, son estomac, son ventre, ses cuisses écrasées sur le siège, ses pieds immobiles. Elle leur offrit ses coups de fourchettes. Elle tint la fourchette de la main droite puis se ravisa. Elle battit une mesure mais laquelle du pied droit. Le ballet des couverts à la bouche. De la bouche à la table. La distance changeante des couverts entre eux. Leur éclat. Sa bague en rond de serviette. Son doigt en papier. Sa poitrine se soulevait. Son estomac poussait. Elle pensa à tout ça puis elle ne pensa plus à rien. Elle les voyait sans les voir. Elle les revoyait, installés, vêtus de costumes sombres, cravatés. Les mains posées sur les cuisses. Les chaussures cirées mais aujourd’hui elle n’en est plus si sûre mais quelle importance cela pourrait-il avoir. Ils étaient maigres et immobiles. Des corps secs; des estomacs suturés. Une haleine sure. Elle voyait leur sang dans les tubes, leurs carences, leurs compléments alimentaires sur les tables de nuit ou dans les tiroirs des cuisines. Elle ne parvint pas à les voir gros. Elle repoussait l’image du gros, qui était la sienne jadis. Elle eut pitié de leurs désordres et de leur dernier refuge : le groupe d’anciens outre-mangeurs, tout à la fête de son dixième anniversaire. Bon anniversaire, murmura-t-elle la bouche pleine.

 

Ce texte fait partie d’un recueil à paraître: « LE VAMPIRE DE CLICHY et autres histoires périphériques ».

 

AVT_Veronique-Janzyk_7957.jpegVéronique Janzyk a publié plusieurs livres : Auto (éditions La Chambre d’Échos, France), La Maison (au Fram, Belgique) ainsi qu’un recueil de textes, Cardiofight, intégré dans Trois poètes belges, avec Antoine Wauters et Serge Delaive aux éditions du Murmure, en France. Elle est aussi l’auteure de Les fées penchées et de On est encore aujourd’hui, paru en numérique mais aussi en édition papier chez ONLIT Éditions (2013).

Véronique Janzyk sur ONLIT Editions

 Véronique Janzyk en interview pour Les Fées Penchées

 

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Un commentaire sur “STRIP-TEASE, une nouvelle inédite de Véronique JANZYK

  1. Très jolie progression synchronisant habilement cheminement de la vie de l’héroïne avec compréhension du lecteur. C’est très puissant ! Cela monte crescendo comme d’ailleurs la mise en scène d’un streaptease ! Le striptease questionne toujours ! Qu’est-ce qui motive une femme ? Que peut-elle bien penser des hommes qui la regardent. Je trouve que le texte aborde bien ces questions en peu de phrases! Il y a une inversion des positions ! La femme qui pourrait apparaître comme objet, est en fait bien plus sujet que les hommes qui la regardent. L’allusion à la danse est subtile. Il y a aussi de l’exhibitionnisme en danse. Danse t-on seulement pour son partenaire ? Un film qui m’est venu à l’esprit en lisant ton texte est EXOTICA d’Atom Egoyan (années 90s) : la musique est superbe, le scénario très bien construit avec un croisement des personnages entre passé et présent … La fin de tes textes est toujours surprenante . Elle laisse le lecteur sur sa « faim », mais toujours « à bonne fin ». Ici aussi la fin étonne ! Ce « rien » qui termine ton texte me semble donc très approprié, il donne un surplus de sens au texte !

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