LA CHASSE AUX DÉMONS

88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

Le démon, cet ignoble être imaginaire que personne ne sait décrire mais qui ronge sans pitié tellement de nos contemporains, s’est très souvent réfugié dans des œuvres littéraires les plus diverses. Et, pour vous en apporter la preuve, je vous propose dans cette chronique deux livres où il s’est subrepticement glissé pour en devenir quasiment le sujet central. J’ai ainsi choisi un livre magnifique, une pure fiction, d’Éric Pessan que je considère comme un des grands auteurs actuels de la littérature française, et un ouvrage très différent, plus proche de la biographie que de la fiction, un livre sur Winston Churchill qui laisse une large place à la lutte que le héros britannique a livré à ses démons intérieurs aussi bien qu’au démon du nazisme.

 

Pessan.jpgLE DÉMON AVANCE TOUJOURS EN LIGNE DROITE

Éric PESSAN (1970 – ….)

Poursuivi par les démons qui ont emmené son grand-père et son père, l’un soi-disant à Buchenwald, l’autre plus certainement à Lisbonne qu’il arpente comme le héros de Pascal Mercier dans «Train de nuit pour Lisbonne », le narrateur essaie de chasser ces démons en retrouvant les traces de ses géniteurs, en reconstruisant leur histoire, sa généalogie, pour à son tour avoir un passé à transmettre à un enfant que sa compagne lui réclame très fort. « Avoir un enfant pour ne plus être tenté de remonter à contre-courant, vers des sources souterraines et hostiles ». Mais il ne veut pas d’un enfant comme celui qu’il a été, l’image du traître, le reproche permanent, l’insulte personnalisée, le péché incarné. «Ma mère me crie que je l’empêche de vivre et qu’il n’avait rien trouvé de mieux que de lui laisser un enfant pour l’emmerder jusqu’à la fin de ses jours, un enfant qui l’entrave, l’enchaîne, la comprime, l’écrase, respire, la tue à petit feu, un enfant qu’elle aurait dû jeter par la fenêtre ».

Les démons sont terrés au creux de la magie et de la religion arrangée par sa grand-mère et sa mère, deux femmes qui ont réinventé ces deux hommes dont il ne connait que ce qu’elles ont bien voulu lui en dire. Il était celui qui allait devenir l’homme, celui qui trahit, celui qui s’enfuit laissant la femme seule avec sa misère. «Je ne savais pas jusqu’à quand mon statut d’enfant me protégerait de la haine, je ne savais pas si mon statut de fils me serait suffisant pour enrayer la malédiction qui ferait de moi un homme ».

Il lui faut donc séparer le vrai du faux, le réel de l’irréel, le vécu du fantasmé, … une quête de la vérité entre la certitude et le doute, entre le possible et le plausible.pessan-eric.jpg

Il recherche ses racines pour se comprendre lui-même, pour savoir d’où viennent ses démons, comment il en a hérité et comment il pourrait les chasser. Il tente de reconstituer l’histoire qu’il n’a pas connue, qu’il n’arrive pas à découvrir, se perdant dans son texte comme dans les rues de Lisbonne. Il doit échapper à l’image du père qu’on lui a imposée et qu’on lui promet d’adopter.

« Tout le portrait de son père. La phrase me calmait aussitôt. Je ne voulais pas être comme son père, surtout pas. Je redoutais de le devenir malgré ma volonté, de ne pas pouvoir échapper à une fatalité profondément enfouie ; d’être la marionnette d’un caractère qui, inéluctablement, prendrait un jour le dessus. Je menais un combat contre moi-même ».

Ses recherches recoupent immuablement les pas d’un clochard qui hante, comme un fil rouge, cette histoire et relie les divers lieux où l’intrigue se déroule : Bordeaux, Weimar, Lisbonne, le clochard est le démon, le clochard est le père, le clochard est ce qu’il devient, le clochard est le destin auquel il ne peut échapper. Car ce livre est celui du destin, celui qui nous est imposé par nos pères, façonné par nos mères, celui qu’on ne peut fuir, celui qui dicte notre devenir, celui sur lequel butte notre libre-arbitre. On ne peut pas décider, on ne peut que subir. « On m’a prédit que j’hériterais de tous les travers de mon père, dès ma plus petite enfance, dès que j’avais une mauvaise appréciation sur un bulletin de notes, dès que je relevais la tête ». «Je faisais toujours tout pour ne pas devenir comme cet homme-là, pour me composer un portrait différent ». « Vivre était un combat contre une part de ma personnalité ».

Le héros, écrivain débutant, peut-être l’auteur par certains côtés, se fond progressivement dans son personnage comme un double prémonitoire, un « Doppelgänger » annonciateur de mort. Tout semble possible dans ce roman où le héros, le narrateur, l’auteur et certains autres personnages évoluant dans divers mondes, semblent se fondre dans un univers plus large que le nôtre et peut-être plus réel, plus crédible. Une façon d’ouvrir notre mode de pensée, de voir plus large de ne pas rester coincé dans l’univers que nous croyons connaître.

« J‘invente des scènes creuses et vides de sens. Je m’enkyste dans d’improbables souvenirs ».

Avec « Muette » j’avais découvert le talent littéraire et la maîtrise de l’écriture d’Eric Pessan, dans ce nouveau texte, j’ai eu la confirmation de ce talent et de cette maîtrise mais j’ai aussi trouvé une nouvelle facette de son art : il adopte un processus littéraire novateur, il plante des « mots-jalons » qui caractérisent un moment de l’histoire du héros, de son passé ou de son présent, pour, à partir de ces mots ou expressions, explorer un espace temporel ou spatial, virtuel ou factuel, reconstruire le chemin qui l’a conduit là où il est arrivé, tracer une nouvelle route qu’il dessine dans le récit qu’il écrit.

« Je trimbale partout les bribes de mon texte en devenir, le vaste monde n’est plus que l’antichambre de mes phrases ».

Un livre qui enchantera les amoureux des belles lettres et qui restera certainement dans la littérature.

 

ferney-churchill.jpg« TU SERAS UN RATÉ, MON FILS! »

CHURCHILL ET SON PÈRE

Frédéric FERNEY (1951 – ….)

Ce livre n’est pas, comme on pourrait le croire a priori, une biographie de Winston Churchill, c’est un récit qui cherche à démontrer comment un descendant raté d’une grande famille aristocratique britannique est devenu le sauveur d’Albion, comment le fils incapable de Lord Randolph Churchill, descendant des Ducs de Marlborough, est devenu une légende, le « Vieux Lion », le pire ennemi d’Adolf Hitler. L’auteur est très clair sur ses intentions et prend soin d’informer le lecteur : « Si j’avais tout lu, je n’aurais rien su et rien écrit ; je n’aurais pas osé empiéter sur sa légende et marcher dans son rêve. Je n’excuse pas sa violence ni tous les coups tordus qu’on lui prête. Je ne le défends pas, il est indéfendable ; je l’écoute, je m’efforce d’entrer dans son âme. Je ne suis pas son avocat, je suis son scribe. »

Ce texte montre comment Hitler a fabriqué le héros légendaire qui, sans cette guerre providentielle, serait probablement resté un raté bourré de complexes et de frustration, « un raté mondain comme le lui prédisait son père », en réveillant en lui le monstre qui somnolait depuis sa prime jeunesse. Enfant mal aimé par une mère peu attentive et très volage – qui pourtant essaie toujours de le faire pistonner par ses relations galantes – et un père sévère et toujours absent, il ne travaille pas à l’école où il excelle dans ce qui l’intéresse et méprise tout ce qui ne l’intéresse pas. Il voyage, écrit, fait la guerre en espérant se couvrir de gloire, il veut devenir célèbre pour faire de la politique mais surtout pour prouver à son père qu’il n’est pas le raté qu’il prétend avoir engendré. La guerre lui a beaucoup appris, il a compris les grands enjeux du siècle qui commence, il est un visionnaire, il écrit : « Les guerres des rois jadis étaient cruelles et magnifiques ; les guerres des peuples seront plus cruelles encore, et sordides ». Goujat, hâbleur, iconoclaste, c’est un arriviste, un opportuniste, il cherche la moindre parcelle de gloire pour construire sa vie publique. « Ses numéros de briseurs d’assiette, ses provocations et ses enfantillages traduisent un besoin éperdu d’exister qu’il satisfait sans modération ».c62ad8_e67f4e818fceb84bd642052191fafed8.jpg

Les héritiers de Braudel verront dans ce texte la preuve qu’un héros comme Churchill n’est pas né de rien, qu’il n’a pas surgi au bon moment du fond d’un abîme quelconque, qu’il est le fruit de tout ce que la civilisation anglaise a accumulé depuis des siècles pour vivre, se développer et rayonner sur une île pas toujours très accueillante. Mais force est de constater que, même si on adhère à ce point de vue, il faut bien reconnaître que le « Vieux Lion » a apporté un supplément d’âme, de détermination, de combativité à la fonction qu’il lui a été confiée et qu’il s’est imposé comme une mission divine. Ce récit montre aussi que la petite histoire, celle des individus, peut parfois tutoyer, bousculer, la grande, celle des peuples.

Il fallait tout le talent de conteur de l’auteur pour faire vivre ce personnage hors normes, hors dimensions, « Un dévoreur inassouvi, jamais rassasié. Un fumeur, un buveur, un joueur. Un lutteur maniaco-dépressif. Un politicien intuitif, impétueux et roué mais rétif aux courbes et aux chiffres. Un alcoolique mondain. Un travailleur infatigable. » Et le transformer en un héros légendaire sans jamais sombrer dans une quelconque complaisance, sans écouter les sirènes ou les détracteurs, seulement en le regardant vivre l’énorme complexe qu’il a toujours éprouvé à l’endroit de son père et transcender ses angoisses, « son chien noir » à travers l’action : sous les balles qui ne l’ont jamais inquiété, dans les débats politiques qu’il affectionnait. Winston Churchill a trouvé en Hitler le démon extérieur qu’il fallait détruire pour démolir ses démons intimes, devenir un digne fils de Lord Randolph Spencer-Churchill et enfin tuer le père en le surpassant.

« Randolph croyait en son destin – Winston aussi -, il n’avait pas le sens de l’histoire – Winston si ! »

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FOLKEUSES d’aujourd’hui et de demain (1/4): JESSICA PRATT

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Jessica Pratt est une auteure-compositrice californienne née en 1987. Elle a sorti deux albums dont On your own love again en 2015.

« Est-ce parce que ses collines du Laurel Canyon y accueillirent le siècle dernier la papesse Joni Mitchell quon trouve aussi à Los Angeles la chanteuse Jessica Pratt? Même jeunesse que Laura Marling elle a 27 ans et même don pour ressusciter une tradition seventies. Son deuxième album, On Your Own Love Again, aligne neuf comptines surannées qui parlent couramment la langue de Crosby, Stills & Nash son Game That I Play n’aurait pas détonné en face B de Guinnevere, sa Strange Melody va même jusqu’à piquer les chœurs typiques du trio.

Avec aussi Vashti Bunyan comme marraine, mademoiselle Pratt a agencé un disque qui s’écoute au coin du feu, et ne conserve rien du troisième millénaire. Que Joanna Newsom et Flo Morrissey se méfient : le podium de princesse folk est déjà bien occupé. »

Johanna Seban (Les Inrocks)


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Jessica PRATT

LÀ-HAUT, LÀ-BAS

9804873033_97767be698_b_d.jpgCette chevelure qui mesure la moitié d’une femme. Halée par une main invisible sur un chemin de rêve (là, qu’y ferais-tu ?). Qui la recouvre à demi sans avoir besoin d’autre chose, d’autre robe. Des jambes qu’on imagine dans le prolongement, comme une langue bifide et luisante à une gorge prise.

Et dans ce renversement d’image, les dents adorables des orteils à la perpendiculaire de la surface de chair qui fait arrogamment face au regardeur ou délicieusement se retourne sur deux moitiés de lune maintenues en équilibre et en beauté par une ligne d’ombre absolue (là, qu’y ferais-tu ?). Aux ongles teints qui attirent l’attention malgré eux comme des touches de couleurs dans un ciel de traîne (là, qu’y ferais-tu ?). Hâlée, oui, comme cette peau pimentée de grains de  beauté. Avec une bouche si large qu’elle découpe le visage à l’horizontale, le blesse et le magnifie (là, qu’y ferais-tu ?). Une épaule découverte où glisse la bretelle fine d’un soutien-gorge cachant une poitrine suave à n’en pas douter (là, qu’y ferais-tu ?). Au verso d’une longue plage de peau descendant vers la mer.

Des yeux baignant dans une aube calme, comme ayant rassemblé le brun des grains dans leurs prunelles, le beau brun des bronzages de mots au soleil des pages ensoleillées. Pour un prêt à tempérament à un taux scandaleusement bas résille dans une banque d’images inviolables (là, qui ferais-tu ?). Un front semblable à un champ de blé impressionniste s’étendant de la ligne d’horizon du regard jusqu’à la frange d’épis de cheveux en bataille qui s’ébattent comme des chiennes avides d’une main caressante et floue. Des cils et des sourcils bien taillés comme des haies minuscules, légèrement courbées, suivant l’inclinaison des phares et des fards (là, qui ferais-tu ?).
Paysage à la fois serein et en attente de tourment, de tournants. Lignes courbes, en mal d’envol, terrassées dans le ciment d’une chair absorbante et nue. Et rien n’a encore été dit de ces endroits monstrueux et paradisiaques à la fois, aux confins de zones sourdes aux appels de même que sous-exposées aux regards autres que ceux des aigles et des chouettes. Ces hauts volumes comme ces failles profondes… (là qu’y ferais-tu ?).

  – Je rêverais en craignant les réveils, les sonneries amères du réel. Je crèverais toutes les couches de nuages de l’instant pour accéder à l’astre d’un printemps éternel et radieux, et si haut dans le ciel. J’inclurais la lune dans les ronds des lassos de l’oeil et des triangles de peau humide comme des voiles de caravelle. J’avancerais tel un égaré sans me soucier des ornières de boue vers une source de sable mouillé à souhait. Je dévalerais la pente des plaisirs. J’engrangerais des sensations et des senteurs, des sentiments pour mille ans puis je m’évanouirais, je disparaîtrais dans la cendre de mes feux pâles, dans le ventre de ma terre pour me souvenir à jamais de ces minutes volées à la course des planètes (mais là qu’y ferais-tu ?)

  – Je tomberais indéfiniment. Encore et toujours vers un temps d’avant la naissance du désir, assurément.

 

La photo est de Stephen D. Colloun, 1955

PLUME D’ANGE de Claude NOUGARO

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Texte de: Claude NOUGARO, musique de: Jean-Claude VANNIER

Date de l’enregistrement: 1977

 

Vous voyez cette plume ?
Eh bien, c’est une plume…d’ange.
Mais rassurez vous, je ne vous demande pas de me croire, je ne vous le demande plus.
Pourtant, écoutez encore une fois, une dernière fois, mon histoire.

Une nuit, je faisais un rêve désopilant quand je fus réveillé par un frisson de l’air.
J’ouvre les yeux, que vois-je ?
Dans l’obscurité de la chambre, des myriades d’étincelles…Elles s’en allaient rejoindre, par tourbillonnements magnétiques, un point situé devant mon lit. 
Rapidement, de l’accumulation de ces flocons aimantés, phosphorescents, un corps se constituait.
Quand les derniers flocons eurent terminé leur course, un ange était là, devant moi, un ange réglementaire avec les grandes ailes de lait.
Comme une flèche d’un carquois, de son épaule il tire une plume, il me la tend et il me dit :

 » C’est une plume d’ange. Je te la donne. Montre-la autour de toi.
Qu’un seul humain te croie et ce monde malheureux s’ouvrira au monde de la joie.
Qu’un seul humain te croie avec ta plume d’ange.
Adieu et souviens toi : la foi est plus belle que Dieu. « 

Et l’ange disparut laissant la plume entre mes doigts.
Dans le noir, je restai longtemps, illuminé, grelottant d’extase, lissant la plume, la respirant.
En ce temps là, je vivais pour les seins somptueux d’une passion néfaste. 
J’allume, je la réveille :
 » Mon amour, mon amour, regarde cette plume…C’est une plume d’ange! Oui ! un ange était là… Il vient de me la donner…Oh ma chérie, tu me sais incapable de mensonge, de plaisanterie scabreuse… Mon amour, mon amour, il faut que tu me croies, et tu vas voir… le monde ! « 
La belle, le visage obscurci de cheveux, d’araignées de sommeil, me répondit:
 » Fous moi la paix… Je voudrais dormir…Et cesse de fumer ton satané Népal ! « 
Elle me tourne le dos et merde !

Au petit matin, parmi les nègres des poubelles et les premiers pigeons, je filai chez mon ami le plus sûr. 
Je montrai ma plume à l’Afrique, aux poubelles, et bien sûr, aux pigeons qui me firent des roues, des roucoulements de considération admirative.
Je sonne.
Voici mon ami André.
Posément, avec précision, je vidai mon sac biblique, mon oreiller céleste :
 » Tu m’entends bien, André, qu’on me prenne au sérieux et l’humanité tout entière s’arrache de son orbite de malédiction guerroyante et funeste. À dégager ! Finies la souffrance, la sottise. La joie, la lumière débarquent ! « 
André se massait pensivement la tempe, il me fit un sourire ému, m’entraîna dans la cuisine et devant un café, m’expliqua que moi, sensible, moi, enclin au mysticisme sauvage, moi devais reconsidérer cette apparition.
Le repos… L’air de la campagne… Avec les oiseaux précisément, les vrais !

Je me retrouvai dans la rue grondante, tenaillant la plume dans ma poche.
Que dire ? Que faire ?
 » Monsieur l’agent, regardez, c’est une plume d’ange. »
Il me croit ! 
Aussitôt les tonitruants troupeaux de bagnoles déjà hargneuses s’aplatissent. Des hommes radieux en sortent, auréolés de leurs volants et s’embrassent en sanglotant.
Soyons sérieux !
Je marchais, je marchais, dévorant les visages. Celui ci ? La petite dame ?
Et soudain l’idée m’envahit, évidente, éclatante… Abandonnons les hommes ! Adressons-nous aux enfants ! Eux seuls savent que la foi est plus belle que Dieu.
Les enfants…Oui, mais lequel ?
Je marchais toujours, je marchais encore. Je ne regardais plus la gueule des passants hagards, mais, en moi, des guirlandes de visages d’enfants, mes chéris, mes féeriques, mes crédules me souriaient.
Je marchais, je volais… Le vent de mes pas feuilletait Paris…Pages de pierres, de bitume, de pavés maintenant.
Ceux de la rue Saint-Vincent… Les escaliers de Montmartre. Je monte, je descends et me fige devant une école, rue du Mont-Cenis. 
Quelques femmes attendaient la sortie des gosses. Faussement paternel, j’attends, moi aussi.
Les voilà.
Ils débouchent de la maternelle par fraîches bouffées, par bouillonnements bariolés. Mon regard papillonne de frimousses en minois, quêtant une révélation. 
Sur le seuil de l’école, une petite fille s’est arrêtée. Dans la vive lumière d’avril, elle cligne ses petits yeux de jais, un peu bridés, un peu chinois et se les frotte vigoureusement.
Puis elle reprend son cartable orange, tout rebondi de mathématiques modernes.
Alors j’ai suivi la boule brune et bouclée de sa tête, gravissant derrière elle les escaliers de la Butte.
À quelque cent mètres elle pénétra dans un immeuble. 
Longtemps, je suis resté là, me caressant les dents avec le bec de ma plume.
Le lendemain je revins à la sortie de l’école et le surlendemain et les jours qui suivirent.
Elle s’appelait Fanny. Mais je ne me décidais pas à l’aborder. Et si je lui faisais peur avec ma bouche sèche, ma sueur sacrée, ma pâleur mortelle, vitale ? 
Alors, qu’est-ce que je fais ? Je me tue ? Je l’avale, ma plume ? Je la plante dans le cul somptueux de ma passion néfaste ?
Et puis un jeudi, je me suis dit : je lui dis.
Les poumons du printemps exhalaient leur première haleine de peste paradisiaque. 
J’ai précipité mon pas, j’ai tendu ma main vers la tête frisée… Au moment où j’allais l’atteindre, sur ma propre épaule, une pesante main s’est abattue. 
Je me retourne, ils étaient deux, ils empestaient le barreau 
 » Suivez nous « .

Le commissariat. 
Vous connaissez les commissariats ?
Les flics qui tapent le carton dans de la gauloise, du sandwich… 
Une couche de tabac, une couche de passage à tabac.
Le commissaire était bon enfant, il ne roulait pas les mécaniques, il roulait les r :
 » Asseyez vous. Il me semble déjà vous avoir vu quelque part, vous. 
Alors comme ça, on suit les petites filles ?
Quitte à passer pour un détraqué, je vais vous expliquer, monsieur, la véritable raison qui m’a fait m’approcher de cette enfant. 
Je sors ma plume et j’y vais de mon couplet nocturne et miraculeux.
– Fanny, j’en suis certain, m’aurait cru. Les assassins, les polices, notre séculaire tennis de coups durs, tout ça, c’était fini, envolé !
Voyons l’objet, me dit le commissaire. 
D’entre mes doigts tremblants il saisit la plume sainte et la fait techniquement rouler devant un sourcil bonhomme.
– C’est de l’oie, ça… me dit il, je m’y connais, je suis du Périgord
Monsieur, ce n’est pas de l’oie, c’est de l’ange, vous dis je !
Calmez vous ! Calmez vous ! Mais vous avouerez tout de même qu’une telle affirmation exige d’être appuyée par un minimum d’enquête, à défaut de preuve.
Vous allez patienter un instant. On va s’occuper de vous. Gentiment, hein ? gentiment. « 

On s’est occupé de moi, gentiment.
Entre deux électrochocs, je me balade dans le parc de la clinique psychiatrique où l’on m’héberge depuis un mois.
Parmi les divers siphonnés qui s’ébattent ou s’abattent sur les aimables gazons, il est un être qui me fascine. C’est un vieil homme, très beau, il se tient toujours immobile dans une allée du parc devant un cèdre du Liban. Parfois, il étend lentement les bras et semble psalmodier un texte secret, sacré.
J’ai fini par m’approcher de lui, par lui adresser la parole.
Aujourd’hui, nous sommes amis. C’est un type surprenant, un savant, un poète.
Vous dire qu’il sait tout, a tout appris, senti, perçu, percé, c’est peu dire.
De sa barbe massive, un peu ver
te, aux poils épais et tordus, le verbe sort, calme et fruité, abreuvant un récit où toutes les mystiques, les métaphysiques, les philosophies s’unissent, se rassemblent pour se ressembler dans le puits étoilé de sa mémoire.
Dans ce puits de jouvence intellectuelle, sot, je descends, seau débordant de l’eau fraîche et limpide de l’intelligence alliée à l’amour, je remonte.
Parfois il me contemple en souriant. Des plis de sa robe de bure, il sort des noix, de grosses noix qu’il brise d’un seul coup dans sa paume, crac ! pour me les offrir.

Un jour où il me parle d’ornithologie comparée entre Olivier Messiaen et Charlie Parker, je ne l’écoute plus.
Un grand silence se fait en moi. 
Mais cet homme dont l’ange t’a parlé, cet homme introuvable qui peut croire à ta plume, eh bien, oui, c’est lui, il est là, devant toi !
Sans hésiter, je sors la plume.
Les yeux mordorés lancent une étincelle. 
Il examine la plume avec une acuité qui me fait frémir de la tête aux pieds.
 » Quel magnifique spécimen de plume d’ange vous avez là, mon ami.
Alors vous me croyez ? vous le savez !
Bien sûr, je vous crois. Le tuyau légèrement cannelé, la nacrure des barbes, on ne peut s’y méprendre. 
Je puis même ajouter qu’il s’agit d’une penne d’Angelus Maliciosus.
Mais alors ! Puisqu’il est dit qu’un homme me croyant, le monde est sauvé…
Je vous arrête, ami. Je ne suis pas un homme.
Vous n’êtes pas un homme ?
Nullement, je suis un noyer.
Vous vous êtes noyé ?
Non. Je suis un noyer. L’arbre. Je suis un arbre. « 

Il y eut un frisson de l’air. 
Se détachant de la cime du grand cèdre, un oiseau est venu se poser sur l’épaule du vieillard et je crus reconnaître, miniaturisé, l’ange malicieux qui m’avait visité. 
Tous les trois, l’oiseau, le vieil homme et moi, nous avons ri, nous avons ri longtemps, longtemps…
Le fou rire, quoi !

Le site de Claude NOUGARO

Le site de Jean-Claude VANNIER 

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MÉRIDIENNES d’Arnaud DELCORTE et Brahim METIBA

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Impressions, soleil levant…

La méridienne est d’abord un trait qui indique le midi solaire, une sorte de ligne du temps.

De Casablanca à Dakla en passant par Marrakech et Essaouira sans perdre de vue le ciel innombrable, Arnaud Delcorte note les variations du temps et du tendre, de la lumière du soleil marocain sur la peau des autochtones tandis que Brahim Metiba photographie des visages qui se prêtent volontiers à la prise de vue ou des marques de présence humaine menacée par la grande chaleur (pompes à bière et à eau, verres vides, torses nus). Avec justesse, ils posent leurs mots et leurs images et les font résonner, surenchérir de connivences.

Le poète est attentif aux sensations de tous ordres (olfactif, auditif, et bien sûr visuel) qu’il note par fragments et qui tombent parfois comme des haïkus.

L’embonpoint ne me fait pas peur

J’aspire à la douceur

D’un coussin d’années

Delcorte écrit le désir mais ce désir porté par le sentiment ou, du moins, une prévenance presque douloureuse envers l’autre.March%C3%A9+Po%C3%A9sie+2013+013.JPG

La peau d’ambre du sentiment

Souterraine nos désirs

C’est un désir fou qui, s’il n’est pas rencontré, ou bien refoulé, génère un « état d’inexistence » du corps rendu à sa solitude. L’homme, alors, se doit à tout moment d’être aux aguets, comme en temps de guerre car sa vie se joue au « jeu furtif des illuminations » dans un incessant duel entre le monde et lui : il ne doit manquer aucune bataille, la victoire peut se jouer sur un regard. « L’aurore la plus soyeuse «  peut se transformer en « aube noire » et, sous de « traîtres tropiques », le « grain épais d’une peau mate » révéler « des tatouages de cendre ».capture-d_ecc81cran-2015-03-14-acc80-10-55-32.png

Poitrine imberbe sur torse de rayons

Indulgence solaire d’un garçon de salle

Mais la nature embrasée de lumière dispense ici et là des « poussées de savoir« , qu’il faut savoir recueillir, ou questionner « pour embrasser / la chair même du voyage». Sous le soleil de midi, tout est réflexion, éclats de pensée.

Car sur la corne douce de l’Afrique

Fleurissent les nénuphars de l’esprit.

Attention portée aux paysages, comme à ce vent « arraché au désert » vécu comme une délivrance permanente « aux plaies de soleil »… « dans un pays où il pleut deux jours par an », une revanche de l’air sur la chaleur durant les « maigres caravanes d’évasion ».

Une photographie présente les mots «  JOUR ET NUIT » imprimés sur une sorte de panneau d’interdiction. Comme si la séparation du jour et la nuit, bien que proscrite, impossible dans les faits, pouvait cependant être dépassée par la force de l’imaginaire, ce mot de liaison ET en opposition à la signalétique.

Elle est à l’image de ce recueil qui brave les lignes de forces imposées aux hommes pour delivrer une vision poétique, claire comme une solaire réponse aux interrogations du ciel et de l’existence, lumineuse comme le surgissement d’un souvenir entre les nébulosités du temps.

À noter que Philippe Leuckx signe une nouvelle fois une belle préface dans laquelle il trouve les bons mots pour présenter la singularité de ce recueil dans l’œuvre poétique d’Arnaud Delcorte.

Éric Allard

Le recueil en commande sur le site des éditions M.E.O.

MA NUIT suivi d’INSOMNIE de Denis BILLAMBOZ

Ma nuit

 

Noire

                                             Elle colle aux doigts

          Impénétrable

                                           Elle éteint les yeux

      Inquiétante

                                                 Elle étouffe les bruits

      Elle m’isole

                                           Dans ses ténèbres

            Elle m’enferme

                                              Dans son absence

                Elle est mon amie

                                       Ma maîtresse

                   Elle est mon refuge

                                         Mon autre moi

               Elle m’emportera

                                                 Sur son cheval noir

      Voir la lune

                                                         Sa compagne d’infortune

 

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Insomnie

  

Bière blanche

Nuit blanche

  

Poudre blanche

Nuit blanche

  

Galbe d’une hanche

Nuit blanche

  

Fête blanche

Nuit blanche

  

Page blanche

Nuit blanche

 

Encre blanche

Page blanche

 

Nuit blanche

Journée blanche

Misère noire !

 

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