IBÈRES D’ANTAN

88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

J’ai eu l’occasion de lire ces deux textes et j’ai eu l’idée de les rapprocher même s’ils sont très, très, différents, non pas pour faire un quelconque parallèle sur le plan littéraire mais seulement pour vous inviter à partager mon intérêt pour la littérature espagnole préfranquiste. Après la mort du Caudillo, une jeune littérature espagnole produite par toute une génération de jeunes écrivains tous plus talentueux les uns que les autres nous a un peu fait oublier qu’avant que la chape de plomb écrasant les lettres ibériques, il existait une très belle littérature espagnole que nous avons presque tous oubliée. C’est pour lui rendre hommage et pour rappeler son lustre que je publie aujourd’hui ces deux textes de deux très grands auteurs.

 

dona_perfecta__roman_-9783746660165_xxl.jpgDONA PERFECTA

BENITO PEREZ GALDOS (1843 – 1920)

Encore un texte qui aurait pu servir de livret à un opéra dont Don José (eh oui) pourrait être le ténor qui aime la soprane, Rosarito, et qui essaie de l’enlever malgré tous les efforts déployés par le baryton, pour une fois en jupon, la mère de la belle, Dona Perfecta.

Au XIX° siècle, Don José Rey, jeune ingénieur, se rend chez sa tante Dona Perfecta, dans une bourgade imaginaire perdue au fond de la Castille, pour faire la connaissance de sa belle cousine Rosarito avec laquelle son père et sa tante voudraient le marier. Mais bien vite, sous la pression du chanoine confesseur de la tante, le jeune ingénieur dévoile ses idées modernes et commet des maladresses dans les lieux de culte. La tante, très religieuse, va alors manigancer toutes les combines possibles pour écarter sa fille du jeune diplômé trop peu respectueux de la religion et des coutumes locales, à la grande joie du chanoine qui voit ainsi se libérer la voie d’un mariage entre la riche héritière et son propre neveu. « Il finit par se sentir si étranger, pour ainsi dire, dans cette ténébreuse cité de chicane, d’antiquailles, de jalousies et de médisance, … »

Toutefois, le jeune homme ne désarme pas et mijote un plan machiavélique pour arriver à ses fins et enlever la belle qui est toute aussi amoureuse que lui. Mais ce plan déclenche des réactions en série qui provoquent la tragédie que tous les lecteurs attendent depuis le début. « Les gens ont ici les idées les plus arriérées sur la société, la religion, l’Etat, la propriété. »

galdos.jpg

Une histoire linéaire, simple comme une tragédie grecque, écrite dans une langue claire et précise avec un style très classique qui rend la lecture très aisée. Une histoire au romantisme un peu dégoulinant. Une histoire qui met en évidence l’obscurantisme religieux qui régnait à l’époque en Espagne, sous la double domination de relents de l’Inquisition (« Nous lui arracherons sa passion ou plutôt, son caprice, comme on arrache une jeune herbe qui n’a pas encore eu le temps de prendre racine… ») et de la persistance de certains us et coutumes hérités de l’étiquette imposée par les Bourbon. L’auteur a aussi voulu mettre en évidence le manque d’ouverture de la classe dirigeante espagnole qui n’a rien fait pour qu’il soit le titulaire du premier Prix Nobel de littérature, décerné en 1901, qui lui était apparemment destiné, et la collusion entre une administration partisane accrochée aux privilèges ancestraux et l’Eglise catholique attachée à l’image que la célèbre Isabelle lui avait fabriquée. Sans omettre la faiblesse humaine capable des pires manigances pour satisfaire ses ambitions et envies de pouvoir.

Ce roman est également un avertissement sur la manipulation des foules qu’il est facile de mettre en émoi pour atteindre des objectifs personnels mais qu’il est ensuite moins aisé de maîtriser. Un avertissement prémonitoire, le livre a été écrit en 1876, que les Espagnoles ne semblent pas avoir entendu : « … l’Espagne, n’en doutez pas, va connaître des scènes pareilles à celles de la Révolution française, où des milliers de prêtres d’une grande piété ont péri en un seul jour… »

 

Gomez-De-La-Serna-Ramon-Gustave-L-incongru-Livre-586722522_ML.jpgGUSTAVE L’INCONGRU

RAMON GOMEZ DE LA SERNA (1888 – 1963)

Pour présenter les quarante-trois brèves aventures cocasses, bizarres, absurdes qui constituent la vie de Gustave, Roger Lewinter, dans la quatrième de couverture, parle de roman cubique … où interviendrait la quatrième dimension, je lui fais totalement confiance car j’ignore complètement ce que peut-être un roman cubique. Je peux seulement confirmer que les bizarreries et autres absurdités et incongruités ne manquent dans ces brefs récits bien plus drôles que tragiques.

Gustave est né prématurément dans une loge de l’opéra, premier signe d’une enfance et d’une jeunesse atypiques, carrément incongrues. Gamin précoce et débrouillard il est déjà le héros de mille situations cocasses et bizarres. Devenu adulte, il est très courtisé par les jolies femmes qui peuplent tous les récits et possède pour principal talent celui de se défiler devant des mariages ou alliances qu’ils ne jugent pas forcément bienvenus ou du moins trop précoces.

Pour ce jeune rentier coureur de jupons qu’on dirait échappé de l’œuvre de Proust, la vie est beaucoup plus aisée que celle des héros proustiens, il se rapprocherait plutôt d’un autre optimiste béat qui se sort de toutes les situations scabreuses avec lesquelles il se retrouve aux prises ; il évoque sans conteste, Saïd Abou Nahs, l’optimiste d’Emile Habibi dans « Les circonstances étranges de la disparition de Saïd Habou Nahs, l’Optimiste ». Avec la différence toutefois que le personnage d’Habibi est plus pathétique, plus à prendre au second degré pour pénétrer les malheurs des musulmans chassés d’Israël. Gustave, lui, est un optimiste heureux et fort aisé de toutes les aventures incongrues qui lui arrivent. Il pensait : « Tout est ici bas aussi incongru que ma propre existence, mais les autres ne veulent point s’en persuader ni permettre qu’il en soit ainsi. Et pourtant y a-t-il rien de plus léger que l’incongruité, rien qui repousse davantage cette idée de responsabilité qu’ils se sont inventée ? »

L’incongruité est la manifestation de son destin qui l’entraîne toujours dans des situations bien peu ordinaires qu’il subit toujours avec résignation, la vie n’est qu’incongruité, il ne lui arrive que des choses incongrues, bizarres, mais jamais dramatiques, que le hasard lui distribue avec une grande générosité. La vie n’est guidée que par ce hasard facétieux qu’il faut accepter avec bonne humeur. « Il était le dissolvant de toutes les lois de la vie qui se brisaient, se brouillaient, s’isolaient et se dénouaient sitôt que Gustave s’interposait ».

C’est Valéry Larbaud qui a introduit Gomez de la Serna en France, qui l’a dit, je lui laisse donc la responsabilité de cette affirmation que je cite à mon tour même si elle parait incongrue à certains : « Les trois plus grands écrivains de ce siècle sont Proust, Joyce et Ramon Gomez de la Serna ».

ramon-601x198.jpg

CHANTEUSES d’aujourd’hui & de demain (4): NATALIE PRASS

Jason_Travis-11-620x330.jpg

NATALIE PRASS est née en 1986 en Virginie. Elle a sorti cette année son premier album, Natalie Prass, produit par Matthew E. White avec lequel elle avait formé un groupe quand elle était au lycée.   

 

Née en Virginie il y a 28 ans, Natalie Prass vit à Nashville, mais les fastueuses orchestrations de son premier album ressuscitent et citent la soul de Memphis et du label Stax, avec ses cuivres grandioses et ses cordes capiteuses. Ecoutez donc la ballade exquisément mélodramatique, « My Baby Don’t Understand Me », ou l’ombrageuse rengaine « Bird Of Prey ».

Le disque de Prass est produit par l’hirsute Matthew E. White dont l’album « Big Inner » aux couleurs  country-soul-gospel avait séduit les amateurs, en 2012, par l’élégance de ses arrangements. Ici, le producteur virtuose se passe même quelques fantaisies kitchs. Certaines évoquent la période orchestrale de Scott Walker (« Christy »). D’autres rappellent les sucreries de Phil Spector sur « Death of a Ladies’ Man » de Leonard Cohen. 

Fabrice PLISKIN (Nouvel Obs)

 

Après avoir achevé sa croissance les pieds dans l’eau à Virginia Beach, la chanteuse s’est installée pour ses études à Nashville (Tennessee), se rêvant encore en Dionne Warwick plutôt qu’en chanteuse country. A l’écoute de son album, on se demande où elle était passée toutes ces années, quand nous devions revenir vers Dusty Springfield ou Harry Nilsson pour panser les ruptures. Natalie Prass les écoutait beaucoup elle aussi, mais elle était simplement au service des autres, notamment au clavier pour Jenny Lewis. Enfin, elle a pris sous le bras ses bluettes parfois cruelles pour les travailler avec son ami songwriter Matthew E. White dans son studio à Richmond, en Virginie. (…)

Dans la belle tradition soul, la douceur de sa voix apaise des textes qui atteignent parfois des sommets de violence émotionnelle («Brise mes jambes car elles veulent marcher jusqu’à toi»). Elle ne flirte jamais avec le ridicule, même sur un thème aussi rabâché et essentiel que les amours contrariées. L’implorant Why Don’t You Believe in Me se refuse au second degré, on n’y retrouvera pas le brin de cynisme airbag fréquent dans les textes d’autres auteurs. Ce titre convoque aussi une rythmique reggae, si bien qu’on croirait entendre un nouveau hit de la Jamaïcaine Susan Cadogan. Pour son premier concert à Nashville, Natalie Prass avait même fait monter sur scène à ses côtés un ensemble reggae devant un poster d’Isaac Hayes.

Charline LECARPENTIER (Libération)

 

Puissant et délicat, composé de pop-songs pétulantes (Bird of Prey), de ballades soul pigeonnantes (My Baby Don’t Understand Me) et de mélodies aériennes que l’on jurerait taillées pour des comédies musicales (Christy ou It Is You, déjà repérée par la pub), ce premier album est un ravissement qui assume pleinement son anachronisme : « Je suis insensible aux hallucinations de la mode, j’ai toujours rêvé de faire une musique intemporelle, j’écris surtout des chansons que j’aimerais écouter. »

Christophe CONTE (Les Inrocks)

 

screen-shot-2015-02-02-at-12.09.52-pm_wide-a62674f6f5c99f248f816686ebaf6886c87f0fa4.png?s=1400


NataliePrass_zpsfuvi0hcz.jpg

MÊME PAS PEUR #2 spécial CONSOMMATION

meme-pas-peur-2-affiche-a3.jpg

Avec les contributions de…

Pour les dessins, collages, montages, photo-montages Thomas Burion, Bruno Carbonnelle, André Clette, Gérard Collard, Benjamin Dak, Philippe Decressac , Éric Dejaeger, John Ellyton, Marc Fernandez, Karim Guendouzi, Stéphane Janlier, Kanar, Raphaël Livingstone, Théo Poelaert , Samuel, « Samuel, Dulieu et Sana », Sondron , Stiki, Vince, Dominique Watrin, Yakana , Yannick Brie.

Pour les textes Manuel Abramowicz, Éric Allard, Massimo Bortolini, André Clette, Denys-Louis Colaux, Alessandra d’Angelo , Claude Demelenne , Nathalie Dillen, Olivier Doiseau, Christian Duray , Georges Elliautou, John F. Ellyton, Gaëtan Faucer, Bernard Hennebert, Florian Houdart, Sylvie Kwaschin , Dr Lichic, Meursault, Michel Majoros Jean-Loup Nollomont, Luca Piddiu, Jean-Philippe Querton, Mickael Serré, Laurent d’Ursel, Étienne Vanden Dooren, Dominique Watrin.

Pour s’abonner à MÊME PAS PEUR : 

Pour la Belgique : verser 20 € (pour les 5 prochains numéros) sur le compte IBAN BE28
0017 5410 1520 au nom de MÊME PAS PEUR en précisant en communication : Abonnement MPP à partir du numéro … + votre adresse.
 

Pour la France : envoyer un chèque de 25 € (pour les 5 prochains numéros) à l’ordre de Jean-Philippe Querton à Cactus Inébranlable, 38 rue des Croisons – 7750 Amougies (Mont de l’Enclus) – Belgique. En précisant l’adresse d’envoi du magazine et le numéro à partir duquel vous souhaitez être abonné.

Pour les autres pays, contact via memepaspeur.lejournal@gmail.com

########

Le numéro 2 est disponible dès le 27 juin 2015 chez tous les bons libraires !

Même pas peur, le site

Même pas peur sur Facebook

11141225_1421873921472536_9163885687604600992_n.jpg?oh=f2fcb357f7d4779f8b069b89c978c7a5&oe=561D124B

ON EST ENCORE AUJOURD’HUI de VÉRONIQUE JANZYK

onlit_31BIS_2D_1024x1024.png?v=1420893139Comme au cinéma

Ce n’est pas un récit de vie, mais un récit de deuil que nous donne à lire Véronique Janzyk, une histoire d’amitié et de regard, donc une histoire de cinéma, qui se prolonge par-delà la mort d’un des protagonistes.

À la suite d’une rencontre avec un homme anxieux, ex-alcoolique, psychologue versé dans les récits de vie, la narratrice organisatrice de la conférence où  l’homme va intervenir se lie d’amitié avec lui. Rien de sexuel entre eux car l’homme est marié depuis peu. L’un et l’autre ont besoin d’une présence pour mieux voir, partager ce qu’ils ont vu, approfondir leur connaissance du cinéma et d’eux-mêmes.

« Cela nous plaît infiniment de voir nos vies prises en tenaille entre littérature et cinéma. »

Ils installent leur dispositif qui consiste, au début, à se voir une fois en semaine pour voir un film puis en parler autour d’un verre. Cet homme fait bientôt partie du quotidien de la femme. Il est associé aux films, à l’histoire du cinéma, à la vie des personnages et des acteurs.

L’homme meurt, devant la télé, en famille, à la moitié du récit qui nous est rendu. Et la narratrice doit se démerder avec cela : les funérailles, sa vie propre, avec sa fille, et les tuiles, comme ce vol qui les prive de tout le matériel électronique d’enregistrement. Mais aussi les rencontres éphémères du quotidien qui sont autant de signes, ou d’interrogations sur ce qu’elle a vécu avec lui.  

Il s’agit pour la narratrice de garder davantage le lien avec l’homme qu’une trace – qui va aller en s’estompant – mais l’espoir de le revoir, tout en continuant à vivre, aller voir des films, et, on le devine, à écrire. 

L’homme, parfois, quand il a bu seul, erre dans la ville, il marche, il parle en marchant, il « perd la notion du temps jusqu’à ce que le temps se rappelle à lui sous la forme d’une question : On est encore aujourd’hui ? »

2da04596-96ee-11e3-b064-b3bba553e1d5_original.jpg?maxheight=380&maxwidth=568&scale=both&format=jpg

Comme à l’accoutumée, Janzyk pratique l’écriture avec une rare retenue ; ce qui l’intéresse dans sa vie et celle des autres, ce n’est pas l’anecdotique, les faits marquants, les pourquoi, les comment, les déballages et les introspections tapageurs, c’est l’entre-deux, ce qui ne se dit pas, ce qui est à la source, ce qui pousse de l’avant et parfois freine, et qu’elle découvre au hasard d’une journée, à l’improviste, puis qu’elle tente d’exprimer avec une rare délicatesse.

Ce sont les tropismes chers à Nathalie Sarraute, ces « mouvements indéfinissables aux limites de notre conscience et à l’origine de nos gestes, de nos paroles, de nos sentiments », la sous-conversation, ce qu’on ne dit pas et qu’on ne dira jamais, ce qui se tient en-deçà du verbal, qu’elle travaille, puis qu’elle rend avec componction.

Et c’est touchant à force de justesse, comme un « bon film », une œuvre principalement faite d’images, forte et fragile à la fois, comme en dehors du temps mais à la pointe du réel.

Éric Allard

Le livre sur le site des Onlit-éditions

Interview Livres & vous: Véronique Janzyk

HICHAM IMANE DÉMISSIONNE DE LA PRÉSIDENCE DE LA SAMBRIENNE pour se lancer dans l’art contemporain

840181.jpg

Fort du choc provoqué par la tranchée de la honte auprès de ses amis politiques qui font mine de s’indigner d’une situation qu’ils ont laissé perdurer, Hicham Imane, qui projetait depuis longtemps de se lancer dans l’art contemporain, franchit le pas et saute dans l’inconnu, chaussé de ses seyantes bottes vertes qui seront désormais sa marque de reconnaissance dans le monde artistique, où le paraître importe autant que l’être.

Oui, j’ai toujours pensé faire de l’art comme on fait son jardin, creuser mon trou dans le domaine…. Christo, Arne Quinze sont mes modèles… Des ouvriers, des conducteurs d’engin de chantier courageux m’ont suivi dans ma première réalisation qui a connu le succès que l’on sait. Et me suivront désormais, où que j’aille, quoi que je fasse… Ils ont aimé contribué à une œuvre qui a du sens, une résonance dans les médias. D’habitude ils creusent pour creuser, sans appétit, sans qu’on leur porte le moindre égard; ici, pour la première fois, on s’intéresse à ce qu’ils font, à ce qu’ils pensent… Mais la politique trop longtemps m’a retenu dans les allées du pouvoir, hors des sentiers battus… Le goût de venir en aide à autrui, de lever les barrières entre les communautés, d’abriter le sans-abri… Le burn-out me menaçait…

Nous lui avons demandé quels étaient ses projets immédiats, quels lieux il comptait maintenant ceinturer de tranchées.  

La Ville Basse de Charleroi, où prend forme le projet Rive Gauche, j’y ai pensé, mais cela risque d’être pléthorique. Puis c’est très difficile d’accéder au centre-ville… Alors je mènerai mes pelleteuses en dehors de Charleroi, jusqu’à l’étranger. On me demande partout. Grâce à moi, Charleroi est à nouveau connu dans le monde! D’abord, il y aura le champ de bataille de Waterloo, qui rappellera ainsi les lieux de la Bataille de l’Yser. Puis ce sera le Parlement européen, le Parthénon, des lieux symboliques… Rien ne m’arrêtera, pas même Éric Massin… C’est fort, je me sens porté par une force souterraine vers de hautes destinées… Je vais être sans cesse sur les routes, pour rallier les destinations de mes futures performances, je vais connaître la vie des Gens du Voyage et le son des guitares manouches…

C’est un homme visiblement heureux de quitter une vie ainsi qu’une activité où il était pris en tenaille entre ses aspirations artistiques et les contraintes de la realpolitik que nous avons laissé. En espérant qu’il pourra prendre son envol, sans chuter dans un de ses travaux, ce qui serait dommage pour tous les fidèles qui le suivent et croient en lui. 

C’EST LOUCHE suivi de ROUSSE, par Denis BILLAMBOZ

oeil-levre-bouche.jpg

 

C’est louche

  

Elle louche

De la bouche

C’est louche

  

Elle prend sa douche

En babouche

C’est louche

  

Pas farouche

Elle ouvre sa couche

C’est louche

  

Elle découche

Avec un manouche

C’est louche

 

Figé comme souche

Je ne la touche

C’est louche

 

Fine mouche

Elle fait la fine bouche

Attend la bonne touche

 

Le gars pas louche

Qu’elle mettra dans sa couche

Pour le bouche-à-bouche

 

Maquillage-levres-bouche-oeil-Sandra-Holmbom-3.jpg

 

Rousse

 

Elle était rousse

Comme la brousse

Que le soleil éclabousse

 

Elle projetait le feu

De ses cheveux

Aux yeux de tous les gueux

 

Elle allumait le regard

Des pauvres gars

Qu’elle laissait hagards

 

Elle attisait les braises

Cachées dans leurs braies

Pour qu’ils la baisent

 

Elle était incendie

Elle était envie

Elle était la vie

 

il_570xN.720814131_f0zm.jpg

AUTOUR DE TROIS LIVRES

leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

Rien de commun entre ces trois lectures. Un classique de la littérature américaine de 1960. Le dernier Prix Plisnier. Des nouvelles d’un auteur que je découvre. Trois manières d’entrer en lecture.

**

33090_1532990.jpegNE TIREZ PAS SUR L’OISEAU MOQUEUR d’Harper LEE (1926) , que le Livre de poche publie sous le n°30617 (un volume de 448p., 6,60€), que couronna en 1961 le fameux Prix Pulitzer, a tout du roman qu’il faut avoir lu, commenté et aimé. C’est, par ailleurs, quasi le seul livre d’un auteur à qui on réclama sans cesse de s’exprimer, ce qui la lassa. Le thème, pour un roman de fiction de 1960, est brûlant, alors que la question des droits civiques et de la condition de la communauté noire agite les débats. Un avocat blanc, Atticus Finch, est chargé de défendre en Albama un Noir, accusé d’avoir violé une Blanche. L’histoire est relatée par sa fille Scout, âgée de neuf ans. Elle a un frère Jem et nous sommes dans les années 30. L’enfant narrateur, au cœur de l’enfance, de ses découvertes, de ses relations, de ses mystères, voit tout, enregistre les réactions d’une communauté marquée au sceau de la suspicion, du racisme, des préjugés. C’est aussi l’occasion pour les deux frère et sœur d’entrer littéralement dans ce monde interdit de ce qui n’est plus le foyer familial : la rue, la propriété de Radley, bien étrange et attractive, les mauvaises langues, la cour de justice où les enfants assistent illégalement au procès de Tom Robinson.

Les personnages de Calpurnia , la servante noire des Finch, d’Atticus, décidé une fois pour toutes à braver les interdits, à honorer son métier d’avocat envers et contre tous (entre autres la famille de la victime et surtout la figure d’un père, Bob Ewel), des enfants, dotés d’une maturité exceptionnelle, donnent à ce roman fraîcheur, vérité et prolongent longtemps les plaisirs d’une lecture qui prend par la main le lecteur, en lui indiquant sans doute la voie éthique à suivre, puisque le monde est injuste, et que, décidément, il faut changer les choses .

Nelle_Harper_Lee.jpg

L’Alabama de l’époque ne sort, certes pas, grandi de la narration : les pressions, les intérêts, les mentalités ancrées dans un déni d’égalité des citoyens, marquent très fort le destin des personnages et éclairent le fatalisme d’alors. A quoi bon s’enquérir de justice, quand il est si facile de maintenir le cap, les habitudes, le confort de pensée ? C’est peut-être aussi l’une des leçons du livre : on est toujours le sectaire d’un autre, victime, fragile, et la prise de conscience doit être sans cesse agissante, à l’instar de ces réactions humaines d’enfants écoeurés par une non-application du droit.

***

victor_normal.jpgLES PROFONDS CHEMINS de Françoise HOUDART (un quinzième roman chez Luce Wilquin, 2013 ; honoré du Prix Plisnier 2014 ; 304p., 22€) deviendra sans doute un classique de la littérature belge francophone. Autour de la peinture d’un artiste bien vite oublié, et pourtant au talent fort, original, peintre, graveur, Victor Regnart (1886-1964), né à Elouges (Borinage), Françoise Houdart a construit un beau roman de mémoire et de restitution. Pourquoi un artiste perd-il aussi vite la réputation, la notoriété, alors qu’il a fréquenté les meilleures Académies, partagé le quotidien d’autres grands artistes ? Là est toute la question, que le roman tente d’éclairer de multiples façons, pour un artiste aux multiples facettes. La narration, dès lors, est tissée de plusieurs voix, qui vont, chacune, donner de l’artiste élougeois une « vision », « une lecture » de son parcours. Car il y a eu parcours, et quel parcours ! Avec ses pairs Louis Buisseret et Anto Carte, Regnart a, dès le début du siècle, été une figure artistique honorée, puisqu’en 1907, il obtient le Deuxième Grand Prix de Rome de gravure. Il deviendra professeur à l’Académie des Beaux- Arts de Mons, et même son directeur, en fin de parcours.

Il a voyagé, peint en Bretagne, fait le voyage de Paris avec un autre grand ami, Arsène Detry, qu’il croise parfois dans le train qui le conduit d’Elouges à Mons.

Regnart n’a qu’un seul modèle, Marie, cousine germaine qu’il a épousée, et les deux forment un couple indéfectible de loyauté, de bonheur intime. En effet, Victor n’aime guère quitter sa femme, son chez soi, sa mère Célénie. Les gloires parisiennes ne le tentent guère même s’il en gardé une image de femme, croisée lors d’une soirée très (trop) mondaine du Montparnasse des années vingt, Kiki.

Le monde « profond » des chemins balisés par la patience, son art, son intimité qu’il protège des autres, son atelier discret, son amour pour Marie, entraîne Victor sur la voie tout doucement lucide pour lui qui comprend tout d’un délaissement certain auprès du public, de la critique, de l’histoire de l’art. Il aura vécu à l’ombre, parce que l’ombre lui convenait beaucoup mieux que la pleine lumière des reconnaissances, et ce, en dépit d’un grand talent de peintre, de graveur. Ses portraits, ses nus, ses paysages, sa lumière n’avaient sans doute rien à voir avec les bousculements de l’histoire de l’art pictural des années vingt. Le classicisme aussi avait davantage convaincu Regnart.

Francoise-HOUDART-300x221.jpg

Si le roman est si sensible à nous lecteur, c’est sans doute parce que l’on sent très proche cette belle figure d’artiste honnête, soucieux de son art et de ne pas y déroger, quel que soit le motif. Les descriptions très naturalistes d’une époque (entre 1907 et 1932, début des grandes grèves minières), des courettes, si souvent peintes par Regnart, les voix et témoignages qui donnent de l’artiste un bel éclairage, font que ce roman échappe à toutes les ficelles narratives habituelles pour donner du personnage central une vision humaine, chaude, poétique d’un art si difficile. Un roman de mémoire restituée avec brio et vérité.

***

cover1.jpg

Les six nouvelles de François HARRAY, PETITES CRISPATIONS JUVÉNILES (Editions Traverse, 104p., 10€), frappent par leur caractère culotté sur des thèmes tels que le sexe, l’amour homosexuel, les initiations amoureuses. Ce nouvel auteur, par ailleurs versé en histoire de l’art et photographie, relate des chroniques sulfureuses et chaudes, ici ou ailleurs, dans un Maroc de « palmiers dansants » (c’est le titre de la dernière nouvelle). Sans fausse pudeur, ces nouvelles assez guibertiennes (« La mort propagande »), racontent par le menu les rencontres de Gabriel, ses ébats avec ses amants, ses déconfitures, sa soif de vivre et de brûler la vie à cent à l’heure. L’humour noir n’est pas absent, et l’un des récits, « Petite chronique d’un jeune tueur », entre littéralement dans la conscience ou l’absence de conscience d’un jeune homme délirant, qui a brisé tous les tabous. Un livre coquin, déjanté, bien écrit, à ne pas mettre entre toutes les mains, et s’il peut choquer, il a pour lui d’assumer par toute une série d’aspects une ethnographie de la vie amoureuse.

Le site de François Harray