SCÈNES ROMAINES de Philippe LEUCKX

I

Il y a, dans « Fellini/Roma », une scène emblématique de la vie conviviale, en plein air (all’ aperto) : à même la rue, accolées à des immeubles populaires, une série de tables dressées pour la cena, dans le brouhaha des tramways qui frôlent les convives d’un soir, des conversations qui s’entrechoquent, soudain l’apparition d’une beauté surmaquillée qui part en chasse au milieu des tables et guigne déjà sa prochaine victime consentante. Entretemps, le jeune provincial éberlué, tout frais arrivé dans ce quartier populaire, partage une table avec une famille époustouflante de réalisme : la mère prend d’assaut le jeunet timide, en suçant avidement ses coques, la fillette chante des refrains salaces, le mari plongé dans l’assiette joue les figurations…Roma, version 1938/1939…rappel de l’arrivée de Federico, venu de Rimini, pour s’installer dans la capitale et commencer son petit bout de chemin cinématographique (pigiste, scénariste…)


FELLINI ROMA | Affiche de film, Affiche cinéma et Cinéma

II

Les immeubles populaires (condominio, Ina-Case), HLM ou HBM, taudis (tuguri, catapecchie des borgate – banlieues – ) peuplent les films néoréalistes, et bien sûr, les premières réalisations de Bolognini, Fellini, Monicelli, Pasolini… « Le notti di Cabiria », « I soliti ignoti », « La notte brava » (littéralement « la nuit blanche », traduit par « Les garçons »), « La dolce vita », « Accatone », « Mamma Roma » jouent de ces décors, perdus dans des terrains vagues, blocs gris dans la nuit, perspectives sur des rues vides, pavées, aux confins de la grande ville, loin des quartiers bourgeois… Une séquence de « La dolce vita » découvre Anouk Aimée et Mastroianni obligés de passer sur des planches pour atteindre un immeuble non desservi par l’égouttage.


III

La caméra virevoltante. A la grue, Scola, dans la scène inaugurale de l’admirable « Una giornata particolare » (1977), donne de l’intérieur de l’immeuble populaire, sis entre via Baracca et Viale V. Aprile (quartier nord, du côté de Pza Bologna), une vision générale saisissante avant de s’approcher d’Antonietta, affairée dans sa cuisine. Procédé que son maître De Sica avait utilisé pour pointer, dans la foule anonyme des retraités manifestant, l’antihéros « Umberto D »(1951), tourné également dans les rues populaires de Rome.

 

IV

Le touriste ne connaît de Rome que ce que les guides peuvent lui intimer de voir. Je sais, les incontournables romains (Colosseo, San Pietro, Santa Maria Maggiore, Laterano, via Appia, B. San Clemente, Forums, Campidoglio, Mercati di Traiano…) Ira-t-il, jusqu’aux portes, jusqu’à la muraille d’Aurélien, jusqu’au cœur de Monte Mario? Poussera-t-il jusqu’à découvrir, en bus COTRAL, la Villa Adriana ou quelques banlieues lointaines (Val Melaina…)?

Le Tibre vibre d’une lumière étrange, lorsque, soir venu, du Trastevere ou de Cairoli, ou du Pont Saint-Ange, le promeneur goûte une autre Rome que celle souvent montrée, plus familière, plus réelle sans doute que les chromos faciles, si souvent reproduits. Il ira flâner, à cette heure un brin mélancolique, entre chienne, louve, du côté de Coronari ou de Chiesa Nuova, à cette heure où les amateurs de skate ordonnent à l’église de prendre de moins grands airs, puisqu’il se fait tard et que les bus, plus rares, cinglent l’air romain en freinant soudain dans le soir.

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V.

« La giornata balorda » de Mauro Bolognini (1960, en français « ça s’est passé à Rome », que l’on eût pu traduire par la journée « bizarre », la « drôle » de journée, ou la « foutue journée ») consacre une longue séquence initiale au dévoilement d’une cour intérieure d’achélème romain, avec galeries, escaliers, linges qui relient les travées…Un petit air de Corviale – avant la lettre, puisque Corviale date de bien plus tard -, vu en contre-plongée. Mauro, à deux reprises, dans « Bubu » (1971) et dans « Libera, mio amore » (1974), balaiera sa caméra sur des cours intérieures. Pour le deuxième titre cité, en une plongée presque abstraite sur un rectangle sombre, une souricière.

VI

Un souvenir de piazza Zama, tout près de la voie ferrée en contrebas, via Caulonia, où habitait alors mon ancienne élève, C.Bn devenue enseignante via Fea, à la Sapienza. Un vieil immeuble, un peu déglingué, comme on en voit dans tant de films italiens. Au deuxième étage, un carreau brisé. Si mon souvenir est bon, elle occupait un appartement au troisième.

C. n’y était pas. J’avais marché depuis via Omero. Une bonne trotte, au-delà des portes. Mais quel plaisir de marcher dans Rome, léger, avec une clé en poche, un moleskine, quelques euros, sans but, rien que le plaisir de humer l’air du temps, la fatigue des chemins, la poussière des rencontres.

Aux confins, la lumière est autre, et le dépaysement, pour moi venu des aires cossues des académies étrangères, entre Villa Giulia et Parioli, assuré de laisser mes pas sur des trottoirs moins bien entretenus d’une Rome plus familière, plus proche.

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VII

La quiétude s’apprend sans doute Villa Borghèse, Villa Giulia. Les promeneurs, venus de piazzale Flaminio et de viale Washington, ont suivi les petites allées qui montent vers via Omero, en surplomb sur la Galleria Nazionale d’Arte et au loin, sur quelques autres académies étrangères perchées dans Parioli, apprennent là à savourer quelque silence entre les arbres. Ici, après l’Egypte, juste avant l’Olendese et la Romania, l’ Academia Belgica. Entièrement restaurée depuis 2005/2007, l’Academia offre sa façade en briques plates à la romaine, sa sobriété, et des jardins en pente.

Plusieurs séjours dans cet endroit de rêve, pour qui veut flairer les humeurs de Rome, m’ont nourri pour longtemps d’images, de rencontres, d’heures paisibles où écrire va de soi, en vivant là, au milieu d’autres résidents et pensionnaires, en revenant là après tant de courses dans Rome : cheminements et découvertes.

Je me souviens de la terrasse, le soir, ouvrant l’espace romain, affûté de pins parasols.

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VIII

Via Bodoni. Testaccio, magnifiquement évoqué par la Morante dans « La storia ». Quartier du Mattatoio. Populaire en diable. Des rues très rectilignes, des immeubles à l’identique, à quatre étages, avec cour intérieure et persiennes vertes.Souvent, j’ai écrit sur l’un des bancs disposés, au 101, au 103, avec les rumeurs quotidiennes, les vélos déposés le long des murs, le linge étendu, les allées et venues, le ronflement de sieste d’une vieille, la vie d’un condominio, tout au bout de la ville.

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Un commentaire sur “SCÈNES ROMAINES de Philippe LEUCKX

  1. Oui, Rome a un cachet particulier: on la voit « en vrai », de l’intérieur avec des amis romains, ou en suivant le fil du cinéma, recherchant les lieux vus sur la grande toile. Ou même dans les livres… Moravia par exemple, qui nous montre aussi la vie bourgeoise ou populaire romaine. Et oui, c’est une journée particulière, toujours… amari ricordi!

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