ON EST ENCORE AUJOURD’HUI de VÉRONIQUE JANZYK

onlit_31BIS_2D_1024x1024.png?v=1420893139Comme au cinéma

Ce n’est pas un récit de vie, mais un récit de deuil que nous donne à lire Véronique Janzyk, une histoire d’amitié et de regard, donc une histoire de cinéma, qui se prolonge par-delà la mort d’un des protagonistes.

À la suite d’une rencontre avec un homme anxieux, ex-alcoolique, psychologue versé dans les récits de vie, la narratrice organisatrice de la conférence où  l’homme va intervenir se lie d’amitié avec lui. Rien de sexuel entre eux car l’homme est marié depuis peu. L’un et l’autre ont besoin d’une présence pour mieux voir, partager ce qu’ils ont vu, approfondir leur connaissance du cinéma et d’eux-mêmes.

« Cela nous plaît infiniment de voir nos vies prises en tenaille entre littérature et cinéma. »

Ils installent leur dispositif qui consiste, au début, à se voir une fois en semaine pour voir un film puis en parler autour d’un verre. Cet homme fait bientôt partie du quotidien de la femme. Il est associé aux films, à l’histoire du cinéma, à la vie des personnages et des acteurs.

L’homme meurt, devant la télé, en famille, à la moitié du récit qui nous est rendu. Et la narratrice doit se démerder avec cela : les funérailles, sa vie propre, avec sa fille, et les tuiles, comme ce vol qui les prive de tout le matériel électronique d’enregistrement. Mais aussi les rencontres éphémères du quotidien qui sont autant de signes, ou d’interrogations sur ce qu’elle a vécu avec lui.  

Il s’agit pour la narratrice de garder davantage le lien avec l’homme qu’une trace – qui va aller en s’estompant – mais l’espoir de le revoir, tout en continuant à vivre, aller voir des films, et, on le devine, à écrire. 

L’homme, parfois, quand il a bu seul, erre dans la ville, il marche, il parle en marchant, il « perd la notion du temps jusqu’à ce que le temps se rappelle à lui sous la forme d’une question : On est encore aujourd’hui ? »

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Comme à l’accoutumée, Janzyk pratique l’écriture avec une rare retenue ; ce qui l’intéresse dans sa vie et celle des autres, ce n’est pas l’anecdotique, les faits marquants, les pourquoi, les comment, les déballages et les introspections tapageurs, c’est l’entre-deux, ce qui ne se dit pas, ce qui est à la source, ce qui pousse de l’avant et parfois freine, et qu’elle découvre au hasard d’une journée, à l’improviste, puis qu’elle tente d’exprimer avec une rare délicatesse.

Ce sont les tropismes chers à Nathalie Sarraute, ces « mouvements indéfinissables aux limites de notre conscience et à l’origine de nos gestes, de nos paroles, de nos sentiments », la sous-conversation, ce qu’on ne dit pas et qu’on ne dira jamais, ce qui se tient en-deçà du verbal, qu’elle travaille, puis qu’elle rend avec componction.

Et c’est touchant à force de justesse, comme un « bon film », une œuvre principalement faite d’images, forte et fragile à la fois, comme en dehors du temps mais à la pointe du réel.

Éric Allard

Le livre sur le site des Onlit-éditions

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