FOLKEUSES/ROCKEUSES d’aujourd’hui et de demain (3): NADINE SHAH

630271-nadineshah.jpg?modified_at=1395392900&width=750

Nadine SHAH est une chanteuse britannique de 26 ans qui a sorti 3 albums depuis 2012. Le dernier, sorti en avril 2015, s’intitule Fast Food.

 

 « Un chant vibrant digne de PJ Harvey, des incantations sorcières dans la veine de Patti Smith, un faux air de Frida Kahlo et des guitares vaudoues héritées de Nick Cave… Nadine Shah, 26 ans, évoque une pythie rock postmoderne. En 2013, cette songwriteuse virtuose dévoilait Love Your Dum And Mad, un premier album électrique, qui, comme son nom l’indique, traitait de la folie. Deux ans plus tard, elle distille sa poésie noire sur le voluptueux Fast Food « Des histoires d’amour Kleenex, instantanément gratifiantes, mais émotionnellement malsaines. » Ce disque ardent a vu le jour à Londres, à l’issue « d’une période d’écriture fiévreuse ». « Je me suis recluse dans ma chambre avec beaucoup de gin et ma guitare. » Ses grandes sources d’inspiration ? Scott Walker et Nina Simone, Emir Kusturica, Italo Calvino, Gustave Courbet et… Frida Kahlo (…) »

 Eleonore Colin (Télérama)

 

A écouter ce rock à l’énergie brute et ce chant terriblement troublant, on pourrait croire Nadine Shah retranchée du monde, romantique perdue dans ses idées, confinée dans une médiathèque où Nick Cave côtoie PJ Harvey… Elle est tout le contraire : de Fool à Big Hands, de Nothing Else to Do à Stealing Cars, l’ensemble de ce Fast Food, dont la production de Ben Hillier (Depeche Mode, Blur) n’a rien de gras ou d’indigeste, touche au plus intime et prend possession de l’âme de l’auditeur.

En dix compositions ambitieuses avec cordes et chœurs possédés, Nadine Shah exorcise en effet ses déboires sentimentaux et fait de ce deuxième album un carnet de souvenirs à la fois fragile et hautement séduisant, porté par une froideur de cathédrale et une mélodicité bien plus affirmée que sur le précédent Love Your Dum and Mad (2013).

Maxime Delcourt (Les Inrocks)

 

 «  (…) A des fins pédagogiques, on stipulera que Nadine Shah est une musicienne et chanteuse basée à Londres, d’origines norvégienne (mère) et pakistanaise (père). Passées les manœuvres d’approche dans un club jazzy de la capitale britannique, elle marque ses premiers points en sortant deux EP qui lui valent divers avis laudatifs. Puis, sur les brisées d’iceux, ce Love Your Dum and Mad auquel on confesse une certaine addiction.

Ménageant ses effets dans des tonalités sombres, l’objet exhale un lyrisme bridé, traversé par une douleur plus proche de la colère que du geignement, y compris lorsque la garde semble baissée (le vibrant Dreary Town). Parfois majestueuse (les cinq minutes imparables de Runaway), mais aussi bouleversante, l’affaire, produite par Ben Hillier (Depeche Mode, Blur), privilégie le piano et la guitare, que surmonte une voix grave s’imposant d’emblée comme un élément dramaturgique essentiel dans le dispositif. Et pour qui réclamerait des repères généalogiques, on glissera le nom des caryatides Marianne Faithfull et Patti Smith, plus celui assez évident de PJ Harvey («découverte a posteriori», jure l’infante, qui ne s’en déclare pas moins «fan absolue»). Conjugué au présent, son port noble la rapprocherait – au moins dans l’esprit – des Sophie Hunger, Sharon Van Etten ou Anna Calvi.

Avant d’être attirée, adolescente, par les lumières de la ville, Nadine Shah a grandi dans une maison au bord de la mer «où il faisait bon jouer sur la plage». Mais à écouter aujourd’hui chanter celle qui dit chérir Scott Walker, Nina Simone, Frida Kahlo et Dostoïevski, on pressent que son regard était déjà plus fasciné par les rouleaux que par l’étale. (…) »

Gilles Renault (Libération)

 

NadineShah.jpg

nadine_shah_fast_food.jpg

Fast Food

LUMIÈRE NOMADE de Philippe LEUCKX doublement primé.

5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgLe Prix de Littérature Gauchez-Philippot est organisé par le Secteur Littérature de la Province de Hainaut et est décerné par la Ville de Chimay.
Dimanche 14 juin, après la  traditionnelle dépose de fleurs au pied de la plaque commémorative de Maurice Gauchez, la Roulotte théâtrale proposera, en la salle des mariages de l’Hôtel de Ville de Chimay, un spectacle intitulé: « Maurice Gauchez, un poète dans les tranchées ». La cérémonie officielle de remise du Prix sera suivie du verre de l’Amitié.

Philippe Leuckx  est un écrivain et critique belge né à Havay (Hainaut), le 22 décembre 1955. Après des études de lettres et de philosophie, il a consacré son mémoire de licence à Marcel Proust avant d’enseigner au Collège Saint-Vincent à Soignies.

Poète, critique, il collabore à de nombreuses revues littéraires francophones (Belgique, France, Suisse, Luxembourg) et italiennes. Il a publié aux Dossiers L sept monographies consacrées à sept poètes belges. Il tient des rubriques habituelles dans plusieurs revues (Poésie Panorama du Journal des poètes; Bleu d’encre; Francophonie Vivante; Diptyque; revues électroniques Sources et Encyclopédie de la Francophonie), et a préfacé des plaquettes aux éditions Clapàs (ouvrages de Kiesel, Counard, Roland), aux Editions Le Coudrier (Anne Bonhomme, Claude Donnay), M.E.O.(Arnaud Delcorte). Il a participé à diverses anthologies : Jeunes poètes francophones de Belgique, Mille poètes, mille poèmes brefs, Le Carnet et les Instants n°100, L’Arbre à paroles n°100, Le Non- Dit n°80, Piqués des vers, Espace Nord, La poésie française de Belgique/ Une lecture parmi d’autre, Recours au poème. Il commente la littérature et le cinéma sur des sites et blogues ( recours au poème, texture, pres loin, poezibao, la république des livres, clopineries,rien ne te soit inconnu, Les Belles Phrases…). En outre, on peut lire ses poèmes dans de nombreuses revues papier et sur différents blogues (lese-art reMue, etatscivils…).

Lumière nomade (Poésie, 2014) est un recueil de 56 pages, préfacé par Monique Thomassettie. On y trouve la lumière, l’ailleurs, des impressions, des images de voyage avec Rome comme fil conducteur.  L’écrivain a déjà publié une vingtaine de recueils même s’il a débuté sur le tard. « J’écris des textes depuis l’âge de 8-9 ans. Mais j’ai été longtemps insatisfait de ce que j’écrivais. Ce n’est donc qu’à 38 ans que j’ai envoyé mon premier poème et naturellement j’en ai envoyé d’autres ensuite. Car je voulais que mes textes aillent plus loin que dans mes tiroirs. »

Françoise Delmez du Servive Littérature de  Dialogue@Hainaut

Le même recueil avait déjà reçu l’an passé le Prix Robert GOFFIN.

lumiere-nomade-1c.jpgQUELQUES LIENS

Lumière nomade (+ Ce qu’ils en ont dit) sur le site des éditions M.E.O.

La lecture de Joseph Bodson sur le site de l’AREAW

La lecture de Lucien Noullez sur Recours au poème

Ma lecture sur Les Belles Phrases

 

 

GRANDE MAISON

88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

Une grande maison, c’est l’immeuble où Alaa El Aswany rassemble les différentes composantes de la société locale pour expliquer comment l’Egypte est en train de se transformer en un pays de plus en plus radical où la liberté n’est plus qu’un vieux souvenir empreint de nostalgie. C’est aussi une grande propriété sur les hauteurs de Beyrouth où Charif Majdalani installe une famille de riches propriétaires qui connait le déclin au cœur des événements politico-religieux qui bouleversent le Moyen-Orient depuis des décennies. C’est dans les deux cas, une façon de raconter, à travers les heurs et malheurs d’une micro société, une tranche de l’histoire de tout un peuple et d’un pays en pleine ébullition.

 

CVT_LImmeuble-Yacoubian_7523.jpegL’IMMEUBLE YACOUBIAN

Alaa  EL ASWANY (1957 – ….)

Sur la terrasse de ce vieil immeuble qui symbolise l’Egypte des temps heureux, avant la révolution des militaires, quand «l’Egypte ressemblait à l’Europe. (qu’) il y avait de la propreté, de l’élégance. (Que) les gens étaient polis, respectueux, (que) personne ne dépassait jamais les limites », El Aswany installe un échantillon de la population de l’Egypte actuelle pour dresser un tableau de ce pays en pleine dérive. Il y a là le vieux dandy, tout droit échappé d’un roman d’Albert Cossery, coureur de jupons, icône du quartier, qui représente l’Egypte d’avant la révolution, l’Egypte européanisée, carrefour des cultures et religions méditerranéennes ; des affairistes louches, trafiquants véreux, issus de l’environnement du pouvoir, prêts à tout vendre y compris leur âme et leur femme ; un jeune frustré, brillant mais rejeté parce qu’il n’est que le fils du concierge, qui incarne la radicalisation de la partie la plus pauvre de la population qui se réfugie dans un islam rigoriste et conquérant et quelques femmes aussi maltraitées que l’écrit Nawal El Sadawi, l’écrivaine féministe égyptienne, notamment dans « Ferdaous, une voix en enfer ».

Ainsi à travers de courtes histoires qui font intervenir alternativement les différents protagonistes de ce roman, l’auteur nous montre comment fonctionne la société égyptienne avec toutes les corruptions possibles, les trafics d’influence, le népotisme, et toutes les combines imaginables sous l’œil intéressé du pouvoir central qui prend sa part au passage et garantit le sort de tous les affairistes véreux qui jouent honnêtement le jeu en versant une partie de leurs revenus douteux aux dirigeants corrompus.

«Bien sûr, il y a des peuples qui se révoltent mais, de tout temps, l’Egyptien a baissé la tête pour manger son morceau de pain… Le peuple égyptien est le plus facile à gouverner de tous les peuples de la terre. Dès que tu prends le pouvoir, ils se soumettent à toi ». Mais une certaine partie de la population, celle qui se sent la plus humiliée, se réfugie dans les rangs des religieux dont le discours et les actes deviennent de plus en plus violents pour séduire cette jeunesse sans espoir qui ne rêve que d’abattre le pouvoir en place.

Et, dans cette société tiraillée entre un pouvoir totalitaire acoquiné avec les mafieux et des religieux fanatisés, manipulés par des émirs aux ambitions illimitées, les femmes essaient de survivre en supportant le harcèlement sexuel au quotidien, les violences conjugales, les mariages de convenance et la répudiation à la première occasion. « On épouse une femme pour sa beauté, pour sa fortune et pour sa religion. Mais c’est la religion qui l’emporte », jamais par amour.

6073179.jpg

Le tableau peint par El Aswany est bien pessimiste et on comprend aisément qu’il a dû subir quelques pressions après la publication de ce roman. L’Egypte qu’il nous présente, à la croisée entre les reliques dépravées d’une Egypte au passé fastueux et l’Egypte violente et obscurantiste des combattants de l’islam, ne laisse que peu d’espoir à la jeunesse et confine ceux qui n’ont pas droit au gâteau de la corruption dans une vaine nostalgie d’un temps où le pouvoir n’appartenait pas à l’armée et où il n’était pas compromis avec les trafiquants et les affairistes douteux. « Abdel Nasser a enseigné aux Egyptiens la lâcheté, l’opportunisme, l’hypocrisie… » On sent bien que l’auteur a lui aussi la nostalgie de cette Egypte moins corrompue, plus libérale, plus tolérante où cohabitaient les religions et les nationalités, où l’amour, même homosexuel, était encore possible. Une société qui n’était pas fondée sur l’exclusion et la ségrégation : le pouvoir rejetant ceux qui ne sont pas de sa caste, la religion combattant ceux qui ne croient pas ou croient autrement, la population qui marginalise ceux qui sont différents et les habitants de la terrasse qui veulent protéger leur petit territoire sans réelles raisons, seulement parce qu’il faut bien avoir un pouvoir envers les autres.

 

9782757800775.jpgHISTOIRE DE LA GRANDE MAISON

Charif MAJDALANI (1960 – ….)

L’histoire de Wakim, « intermédiaire », affairiste, de religion chrétienne orthodoxe, commence à la fin du XIX° siècle quand il fuit avec son frère Selim dans le Mont-Liban, ils quittent Marsad où ils ne sont plus en sécurité, les musulmans refusent de transiger à l’amiable et veulent en découdre avec le clan Nassar. L’origine du différent n’est pas très clair, Wakim traite de nombreuses affaires, la religion peut s’en mêler, à Beyrouth les conflits intercommunautaires ne sont pas rares. Il se réfugie, au milieu des fermiers maronites, dans la campagne proche, à Ayn Chir, où il va rapidement constituer une jolie fortune en introduisant la culture des orangers, et inventer, selon le narrateur, celle des clémentines, deux productions agricoles qui n’étaient pas encore pratiquées, à cette époque, dans cette partie du Liban. Après avoir connu une période particulièrement faste au début du XX° siècle, le clan Nassar connait des temps difficiles quand, en 1916, les Ottomans décident de bannir la famille de Wakin, pour sympathie avec l’ennemi, en expédiant Wakim avec son épouse et ses plus jeunes enfants en Anatolie où il vivra deux années très pénibles dans un milieu particulièrement hostile. Revenu à Ayn Chir en 1918, le clan reconstruira sa splendeur mais déclinera rapidement plus en raison de querelles intestines que de difficultés liées au contexte général.

A partir de bouts de confidences, parfois arrachées aux membres de sa famille, de témoignages fragmentaires et aléatoires, de quelques documents, le narrateur tente de reconstituer son lignage en imaginant les zones restant incertaines, « rien ne dit que les choses ne se sont pas véritablement passées comme ça ». Cette saga familiale est en fait un condensé de l’histoire du Liban de la moitié du XIX° siècle à l’aube de la deuxième guerre mondiale, une façon de montrer comment un peuple pluriel composé de musulmans sunnites et chiites, de bédouins nomades, de chrétiens maronites ou orthodoxes de rite grec ou syriaque et de quelques autres peuplades comme les Juifs et les Européens, vivant côte à côte, dans un calme relatif, en échangeant de temps à autres quelques horions et mêmes quelques décharges de leurs vieilles pétoires, a pu prospérer sans difficultés majeures mais en laissant cependant apparaître les fractures qui allaient devenir des fossés entre ces diverses communautés. Une façon aussi de montrer que les lignes de fracture n’existaient pas qu’entre les communautés, qu’elles étaient déjà béantes au sein des clans où les appétits et les ambitions pouvaient provoquer des conflits brutaux et générer des haines pérennes.

3255674.jpg

L’auteur raconte plus qu’il écrit comme un conteur volubile, très volubile, construisant son récit avec de longues phrases coulant comme le Jourdain en période d’étiage, emportant le lecteur dans la légende du clan Nassar « encombrées d’histoires et d’anecdotes qui ne sont que des faits secondaires auxquels pourtant on attribue la cause d’événements graves, exactement comme, dans la mythologie, on attribue à l’enlèvement d’une femme les dix ans de la guerre entre Troie et la Grèce ».

DÉLICES DE CHLOÉ

klo-pelgag.jpg

KLÔ PELGAG, de son vrai nom, Chloé Pelletier-Gagnon, nous apprend Wikipedia, est née en 1990 au Québec. Elle a sorti en 2013 un album, L’alchimie des monstres, qui continue de faire des vagues en Francophonie.

Sur Télérama, on peut lire ceci qui caractérise bien ses textes et ses interprétations: «  Elle défend bec et ongles sa propre originalité, avec un mot d’ordre, presque une obsession, « ne pas faire de la chanson conventionnelle ».

Tout est question de mots puisque, au fond, c’est d’abord et avant tout de la chanson qu’elle propose, avec ses histoires intrigantes, son piano mélodique, sa voix souple, sa façon de mettre les textes en scène et en musique. Sur scène, elle y ajoute une dimension théâtrale, entre tension dramatique et drôlerie absurde. Un univers fantasmagorique. Le personnage fait mouche, autant que les chansons. « 

931446d7-a731-41a5-8143-77fcd676860e_ORIGINAL.jpg?quality=80&version=2&size=968x

images?q=tbn:ANd9GcQSCXnhxFrHAl5w_f2P5R191Gpj09zGTajV9qothexCBxB3cGl5

Le site de KLÔ PELGAG

IL N’Y A PLUS RIEN de Léo FERRÉ

0060253750445_600.jpg

Il n’y a plus rien figure sur l’album du même nom paru en 1973. C’est le premier album symphonique de Léo Ferré.

 

 

Écoute, écoute… Dans le silence de la mer, il y a comme un balancement maudit qui vous met le coeur à l’heure, avec le sable qui se remonte un peu, comme les vieilles putes qui remontent leur peau, qui tirent la couverture.

Immobile… L’immobilité, ça dérange le siècle.
C’est un peu le sourire de la vitesse, et ça sourit pas lerche, la vitesse, en ces temps.
Les amants de la mer s’en vont en Bretagne ou à Tahiti…
C’est vraiment con, les amants.

IL n’y a plus rien

Camarade maudit, camarade misère…
Misère, c’était le nom de ma chienne qui n’avait que trois pattes.
L’autre, le destin la lui avait mise de côté pour les olympiades de la bouffe et des culs semestriels qu’elle accrochait dans les buissons pour y aller de sa progéniture.
Elle est partie, Misère, dans des cahots, quelque part dans la nuit des chiens.
Camarade tranquille, camarade prospère,
Quand tu rentreras chez toi
Pourquoi chez toi?
Quand tu rentreras dans ta boîte, rue d’Alésia ou du Faubourg
Si tu trouves quelqu’un qui dort dans ton lit,
Si tu y trouves quelqu’un qui dort
Alors va-t-en, dans le matin clairet
Seul
Te marie pas
Si c’est ta femme qui est là, réveille-la de sa mort imagée

Fous-lui une baffe, comme à une qui aurait une syncope ou une crise de nerfs…
Tu pourras lui dire: « T’as pas honte de t’assumer comme ça dans ta liquide sénescence.
Dis, t’as pas honte? Alors qu’il y a quatre-vingt-dix mille espèces de fleurs?
Espèce de conne!
Et barre-toi!
Divorce-la
Te marie pas!
Tu peux tout faire:
T’empaqueter dans le désordre, pour l’honneur, pour la conservation du titre…

Le désordre, c’est l’ordre moins le pouvoir!

Il n’y a plus rien

Je suis un nègre blanc qui mange du cirage
Parce qu’il se fait chier à être blanc, ce nègre,
Il en a marre qu’on lui dise:  » Sale blanc! »

A Marseille, la sardine qui bouche le Port
Était bourrée d’héroïne
Et les hommes-grenouilles n’en sont pas revenus…
Libérez les sardines
Et y’aura plus de mareyeurs!

Si tu savais ce que je sais
On te montrerait du doigt dans la rue
Alors il vaut mieux que tu ne saches rien
Comme ça, au moins, tu es peinard, anonyme, Citoyen!

Tu as droit, Citoyen, au minimum décent
A la publicité des enzymes et du charme
Au trafic des dollars et aux traficants d’armes
Qui traînent les journaux dans la boue et le sang
Tu as droit à ce bruit de la mer qui descend
Et si tu veux la prendre elle te fera du charme
Avec le vent au cul et des sextants d’alarme
Et la mer reviendra sans toi si tu es méchant

Les mots… toujours les mots, bien sûr!
Citoyens! Aux armes!
Aux pépées, Citoyens! A l’Amour, Citoyens!
Nous entrerons dans la carrière quand nous aurons cassé la gueule à nos ainés!
Les préfectures sont des monuments en airain… un coup d’aile d’oiseau ne les entame même pas… C’est vous dire!

Nous ne sommes même plus des juifs allemands
Nous ne sommes plus rien

Il n’y a plus rien

Des futals bien coupés sur lesquels lorgnent les gosses, certes!
Des poitrines occupées
Des ventres vacants
Arrange-toi avec ça!

Le sourire de ceux qui font chauffer leur gamelle sur les plages reconverties et démoustiquées
C’est-à-dire en enfer, là où Dieu met ses lunettes noires pour ne pas risquer d’être reconnu par ses admirateurs
Dieu est une idole, aussi!
Sous les pavés il n’y a plus la plage
Il y a l’enfer et la Sécurité
Notre vraie vie n’est pas ailleurs, elle est ici
Nous sommes au monde, on nous l’a assez dit
N’en déplaise à la littérature

Les mots, nous leur mettons des masques, un bâillon sur la tronche
A l’encyclopédie, les mots!
Et nous partons avec nos cris!
Et voilà!

Il n’y a plus rien… plus, plus rien

Je suis un chien?
Perhaps!
Je suis un rat
Rien

Avec le coeur battant jusqu’à la dernière battue

Nous arrivons avec nos accessoires pour faire le ménage dans la tête des gens:
« Apprends donc à te coucher tout nu!
« Fous en l’air tes pantoufles!
« Renverse tes chaises!
« Mange debout!
« Assois-toi sur des tonnes d’inconvenances et montre-toi à la fenêtre en gueulant des gueulantes de principe

Si jamais tu t’aperçois que ta révolte s’encroûte et devient une habituelle révolte, alors,
Sors
Marche
Crève
Baise
Aime enfin les arbres, les bêtes et détourne-toi du conforme et de l’inconforme
Lâche ces notions, si ce sont des notions
Rien ne vaut la peine de rien

Il n’y a plus rien… plus, plus rien

Invente des formules de nuit: CLN… C’est la nuit!
Même au soleil, surtout au soleil, c’est la nuit
Tu peux crever… Les gens ne retiendront même pas une de leur inspiration.
Ils canaliseront sur toi leur air vicié en des regrets éternels puant le certificat d’études et le catéchisme ombilical.
C’est vraiment dégueulasse
Ils te tairont, les gens.
Les gens taisent l’autre, toujours.
Regarde, à table, quand ils mangent…
Ils s’engouffrent dans l’innommé
Ils se dépassent eux-mêmes et s’en vont vers l’ordure et le rot ponctuel!

La ponctuation de l’absurde, c’est bien ce renversement des réacteurs abdominaux, comme à l’atterrissage: on rote et on arrête le massacre.
Sur les pistes de l’inconscient, il y a des balises baveuses toujours un peu se souvenant du frichti, de l’organe, du repu.

Mes plus beaux souvenirs sont d’une autre planète
Où les bouchers vendaient de l’homme à la criée

Moi, je suis de la race ferroviaire qui regarde passer les vaches
Si on ne mangeait pas les vaches, les moutons et les restes
Nous ne connaîtrions ni les vaches, ni les moutons, ni les restes…
Au bout du compte, on nous élève pour nous becqueter
Alors, becquetons!
Côte à l’os pour deux personnes, tu connais?

Heureusement il y a le lit: un parking!
Tu viens, mon amour?
Et puis, c’est comme à la roulette: on mise, on mise…
Si la roulette n’avait qu’un trou, on nous ferait miser quand même
D’ailleurs, c’est ce qu’on fait!
Je comprends les joueurs: ils ont trente-cinq chances de ne pas se faire mettre…
Et ils mettent, ils mettent…
Le drame, dans le couple, c’est qu’on est deux
Et qu’il n’y a qu’un trou dans la roulette…

Quand je vois un couple dans la rue, je change de trottoir

Te marie pas
Ne vote pas
Sinon t’es coincé

Elle était belle comme la révolte
Nous l’avions dans les yeux,
Dans les bras dans nos futals
Elle s’appelait l’imagination

Elle dormait comme une morte, elle était comme morte
Elle sommeillait
On l’enterra de mémoire

Dans le cocktail Molotov, il faut mettre du Martini, mon petit!

Transbahutez vos idées comme de la drogue… Tu risques rien à la frontière
Rien dans les mains
Rien dans les poches

Tout dans la tronche!

– Vous n’avez rien à déclarer?
– Non.
– Comment vous nommez-vous?
– Karl Marx.
– Allez, passez!

Nous partîmes… Nous étions une poignée…
Nous nous retrouverons bientôt démunis, seuls, avec nos projets d’imagination dans le passé
Écoutez-les
… Écoutez-les…
Ça rape comme le vin nouveau
Nous partîmes… Nous étions une poignée
Bientôt ça débordera sur les trottoirs
La parlote ça n’est pas un détonateur suffisant
Le silence armé, c’est bien, mais il faut bien fermer sa gueule…
Toutes des concierges!
Écoutez-les…

Il n’y a plus rien

Si les morts se levaient?
Hein?

Nous étions combien?
Ça ira!

La tristesse, toujours la tristesse…

Ils chantaient, ils chantaient…
Dans les rues…

Te marie pas Ceux de San Francisco, de Paris, de Milan
Et ceux de Mexico
Bras dessus bras dessous
Bien accrochés au rêve

Ne vote pas

0 DC8 des Pélicans
Cigognes qui partent à l’heure
Labrador Lèvres des bisons
J’invente en bas des rennes bleus
En habit rouge du couchant
Je vais à l’Ouest de ma mémoire
Vers la Clarté vers la Clarté

Je m’éclaire la Nuit dans le noir de mes nerfs
Dans l’or de mes cheveux j’ai mis cent mille watts
Des circuits sont en panne dans le fond de ma viande
J’imagine le téléphone dans une lande
Celle où nous nous voyons moi et moi
Dans cette brume obscène au crépuscule teint
Je ne suis qu’un voyant embarrassé de signes
Mes circuits déconnectent
Je ne suis qu’un binaire

Mon fils, il faut lever le camp comme lève la pâte
Il est tôt Lève-toi Prends du vin pour la route
Dégaine-toi du rêve anxieux des biens assis
Roule Roule mon fils vers l’étoile idéale
Tu te rencontreras Tu te reconnaîtras
Ton dessin devant toi, tu rentreras dedans
La mue ça ses fait à l’envers dans ce monde inventif
Tu reprendras ta voix de fille et chanteras Demain
Retourne tes yeux au-dedans de toi
Quand tu auras passé le mur du mur
Quand tu auras autrepassé ta vision
Alors tu verras rien

Il n’y a plus rien

Que les pères et les mères
Que ceux qui t’ont fait
Que ceux qui ont fait tous les autres
Que les « monsieur »
Que les « madame »
Que les « assis » dans les velours glacés, soumis, mollasses
Que ces horribles magasins bipèdes et roulants
Qui portent tout en devanture
Tous ceux-là à qui tu pourras dire:

Monsieur!
Madame!

Laissez donc ces gens-là tranquilles
Ces courbettes imaginées que vous leur inventez
Ces désespoirs soumis
Toute cette tristesse qui se lève le matin à heure fixe pour aller gagner VOS sous,
Avec les poumons resserrés
Les mains grandies par l’outrage et les bonnes moeurs
Les yeux défaits par les veilles soucieuses…
Et vous comptez vos sous?
Pardon…. LEURS sous!

Ce qui vous déshonore
C’est la propreté administrative, écologique dont vous tirez orgueil
Dans vos salles de bains climatisées
Dans vos bidets déserts
En vos miroirs menteurs…

Vous faites mentir les miroirs
Vous êtes puissants au point de vous refléter tels que vous êtes
Cravatés
Envisonnés
Empapaoutés de morgue et d’ennui dans l’eau verte qui descend
des montagnes et que vous vous êtes arrangés pour soumettre
A un point donné
A heure fixe
Pour vos narcissiques partouzes.
Vous vous regardez et vous ne pouvez même plus vous reconnaître
Tellement vous êtes beaux
Et vous comptez vos sous
En long
En large
En marge
De ces salaires que vous lâchez avec précision
Avec parcimonie
J’allais dire « en douce » comme ces aquilons avant-coureurs et qui racontent les exploits du bol alimentaire, avec cet apparat vengeur et nivellateur qui empêche toute identification…
Je veux dire que pour exploiter votre prochain, vous êtes les champions de l’anonymat.

Les révolutions? Parlons-en!
Je veux parler des révolutions qu’on peut encore montrer
Parce qu’elles vous servent,
Parce qu’elles vous ont toujours servis,
Ces révolutions de « l’histoire »,
Parce que les « histoires » ça vous amuse, avant de vous intéresser,
Et quand ça vous intéresse, il est trop tard, on vous dit qu’il s’en prépare une autre.
Lorsque quelque chose d’inédit vous choque et vous gêne,
Vous vous arrangez la veille, toujours la veille, pour retenir une place
Dans un palace d’exilés, entouré du prestige des déracinés.
Les racines profondes de ce pays, c’est Vous, paraît-il,
Et quand on vous transbahute d’un « désordre de la rue », comme vous dites, à un « ordre nouveau » comme ils disent, vous vous faites greffer au retour et on vous salue.

Depuis deux cent ans, vous prenez des billets pour les révolutions.
Vous seriez même tentés d’y apporter votre petit panier,
Pour n’en pas perdre une miette, n’est-ce-pas?
Et les « vauriens » qui vous amusent, ces « vauriens » qui vous dérangent aussi, on les enveloppe dans un fait divers pendant que vous enveloppez les « vôtres » dans un drapeau.

Vous vous croyez toujours, vous autres, dans un haras!
La race ça vous tient debout dans ce monde que vous avez assis.
Vous avez le style du pouvoir
Vous en arrivez même à vous parler à vous-mêmes
Comme si vous parliez à vos subordonnés,
De peur de quitter votre stature, vos boursouflures, de peur qu’on vous montre du doigt, dans les corridors de l’ennui, et qu’on se dise: « Tiens, il baisse, il va finir par se plier, par ramper »
Soyez tranquilles! Pour la reptation, vous êtes imbattables; seulement, vous ne vous la concédez que dans la métaphore…
Vous voulez bien vous allonger mais avec de l’allure,
Cette « allure » que vous portez, Monsieur, à votre boutonnière,
Et quand on sait ce qu’a pu vous coûter de silences aigres,
De renvois mal aiguillés
De demi-sourires séchés comme des larmes,
Ce ruban malheureux et rouge comme la honte dont vous ne vous êtes jamais décidé à empourprer votre visage,
Je me demande comment et pourquoi la Nature met
Tant d’entêtement,
Tant d’adresse
Et tant d’indifférence biologique
A faire que vos fils ressemblent à ce point à leurs pères,
Depuis les jupes de vos femmes matrimoniaires
Jusqu’aux salonnardes équivoques où vous les dressez à boire,
Dans votre grand monde,
A la coupe des bien-pensants.

Moi, je suis un bâtard.
Nous sommes tous des bâtards.
Ce qui nous sépare, aujourd’hui, c’est que votre bâtardise à vous est sanctionnée par le code civil
Sur lequel, avec votre permission, je me plais à cracher, avant de prendre congé.
Soyez tranquilles, Vous ne risquez Rien

Il n’y a plus rien

Et ce rien, on vous le laisse!
Foutez-vous en jusque-là, si vous pouvez,
Nous, on peut pas.
Un jour, dans dix mille ans,
Quand vous ne serez plus là,
Nous aurons TOUT
Rien de vous
Tout de nous
Nous aurons eu le temps d’inventer la Vie, la Beauté, la Jeunesse,
Les Larmes qui brilleront comme des émeraudes dans les yeux des filles,
Le sourire des bêtes enfin détraquées,
La priorité à Gauche, permettez!

Nous ne mourrons plus de rien
Nous vivrons de tout

Et les microbes de la connerie que nous n’aurez pas manqué de nous léguer, montant
De vos fumures
De vos livres engrangés dans vos silothèques
De vos documents publics
De vos règlements d’administration pénitentiaire
De vos décrets
De vos prières, même,
Tous ces microbes…
Soyez tranquilles,
Nous aurons déjà des machines pour les révoquer

NOUS AURONS TOUT

Dans dix mille ans.

post-18-1207199078.jpg

Pays-Âges de Léo Ferré, un beau site consacré à l’artiste

MON TRAIN DE VIE suivi de MA POUPÉE, par Denis BILLAMBOZ

88b613c8f0c13de0b9fb35db276d363f_large.jpeg

Mon train de vie

 

Mon train ralentit

Il a perdu son élan

Il ne sait que faire

De son fer

Il déraille

Son cholestérol

Sa triglycémie

Débordent

Il quitte sa voie

Il a besoin de médicaments

De repos

Le pauvre TGV

Est devenu TER

Bientôt il sera bon

Pour la voie de garage

 

 rail2.jpg

 

Ma poupée

 

Des yeux pétillants

Un sourire attendrissant

Des bras et des jambes

Qui gigotent fébrilement

 

Elle m’a conquis

Ma petite poupée

Elle m’a soumis

En esclavage

 

Demain elle sera femme

Hôtesse otage

Du monde infâme

Que je lui laisse en héritage

 

2511a808aeff0f423778c27379f485ea_large.jpeg

SCÈNES ROMAINES de Philippe LEUCKX

I

Il y a, dans « Fellini/Roma », une scène emblématique de la vie conviviale, en plein air (all’ aperto) : à même la rue, accolées à des immeubles populaires, une série de tables dressées pour la cena, dans le brouhaha des tramways qui frôlent les convives d’un soir, des conversations qui s’entrechoquent, soudain l’apparition d’une beauté surmaquillée qui part en chasse au milieu des tables et guigne déjà sa prochaine victime consentante. Entretemps, le jeune provincial éberlué, tout frais arrivé dans ce quartier populaire, partage une table avec une famille époustouflante de réalisme : la mère prend d’assaut le jeunet timide, en suçant avidement ses coques, la fillette chante des refrains salaces, le mari plongé dans l’assiette joue les figurations…Roma, version 1938/1939…rappel de l’arrivée de Federico, venu de Rimini, pour s’installer dans la capitale et commencer son petit bout de chemin cinématographique (pigiste, scénariste…)


FELLINI ROMA | Affiche de film, Affiche cinéma et Cinéma

II

Les immeubles populaires (condominio, Ina-Case), HLM ou HBM, taudis (tuguri, catapecchie des borgate – banlieues – ) peuplent les films néoréalistes, et bien sûr, les premières réalisations de Bolognini, Fellini, Monicelli, Pasolini… « Le notti di Cabiria », « I soliti ignoti », « La notte brava » (littéralement « la nuit blanche », traduit par « Les garçons »), « La dolce vita », « Accatone », « Mamma Roma » jouent de ces décors, perdus dans des terrains vagues, blocs gris dans la nuit, perspectives sur des rues vides, pavées, aux confins de la grande ville, loin des quartiers bourgeois… Une séquence de « La dolce vita » découvre Anouk Aimée et Mastroianni obligés de passer sur des planches pour atteindre un immeuble non desservi par l’égouttage.


III

La caméra virevoltante. A la grue, Scola, dans la scène inaugurale de l’admirable « Una giornata particolare » (1977), donne de l’intérieur de l’immeuble populaire, sis entre via Baracca et Viale V. Aprile (quartier nord, du côté de Pza Bologna), une vision générale saisissante avant de s’approcher d’Antonietta, affairée dans sa cuisine. Procédé que son maître De Sica avait utilisé pour pointer, dans la foule anonyme des retraités manifestant, l’antihéros « Umberto D »(1951), tourné également dans les rues populaires de Rome.

 

IV

Le touriste ne connaît de Rome que ce que les guides peuvent lui intimer de voir. Je sais, les incontournables romains (Colosseo, San Pietro, Santa Maria Maggiore, Laterano, via Appia, B. San Clemente, Forums, Campidoglio, Mercati di Traiano…) Ira-t-il, jusqu’aux portes, jusqu’à la muraille d’Aurélien, jusqu’au cœur de Monte Mario? Poussera-t-il jusqu’à découvrir, en bus COTRAL, la Villa Adriana ou quelques banlieues lointaines (Val Melaina…)?

Le Tibre vibre d’une lumière étrange, lorsque, soir venu, du Trastevere ou de Cairoli, ou du Pont Saint-Ange, le promeneur goûte une autre Rome que celle souvent montrée, plus familière, plus réelle sans doute que les chromos faciles, si souvent reproduits. Il ira flâner, à cette heure un brin mélancolique, entre chienne, louve, du côté de Coronari ou de Chiesa Nuova, à cette heure où les amateurs de skate ordonnent à l’église de prendre de moins grands airs, puisqu’il se fait tard et que les bus, plus rares, cinglent l’air romain en freinant soudain dans le soir.

0_Tibre_-_Ponte_Sant'Angelo_-_Rome_(1).JPG

V.

« La giornata balorda » de Mauro Bolognini (1960, en français « ça s’est passé à Rome », que l’on eût pu traduire par la journée « bizarre », la « drôle » de journée, ou la « foutue journée ») consacre une longue séquence initiale au dévoilement d’une cour intérieure d’achélème romain, avec galeries, escaliers, linges qui relient les travées…Un petit air de Corviale – avant la lettre, puisque Corviale date de bien plus tard -, vu en contre-plongée. Mauro, à deux reprises, dans « Bubu » (1971) et dans « Libera, mio amore » (1974), balaiera sa caméra sur des cours intérieures. Pour le deuxième titre cité, en une plongée presque abstraite sur un rectangle sombre, une souricière.

VI

Un souvenir de piazza Zama, tout près de la voie ferrée en contrebas, via Caulonia, où habitait alors mon ancienne élève, C.Bn devenue enseignante via Fea, à la Sapienza. Un vieil immeuble, un peu déglingué, comme on en voit dans tant de films italiens. Au deuxième étage, un carreau brisé. Si mon souvenir est bon, elle occupait un appartement au troisième.

C. n’y était pas. J’avais marché depuis via Omero. Une bonne trotte, au-delà des portes. Mais quel plaisir de marcher dans Rome, léger, avec une clé en poche, un moleskine, quelques euros, sans but, rien que le plaisir de humer l’air du temps, la fatigue des chemins, la poussière des rencontres.

Aux confins, la lumière est autre, et le dépaysement, pour moi venu des aires cossues des académies étrangères, entre Villa Giulia et Parioli, assuré de laisser mes pas sur des trottoirs moins bien entretenus d’une Rome plus familière, plus proche.

DSC_0308.jpg

 

VII

La quiétude s’apprend sans doute Villa Borghèse, Villa Giulia. Les promeneurs, venus de piazzale Flaminio et de viale Washington, ont suivi les petites allées qui montent vers via Omero, en surplomb sur la Galleria Nazionale d’Arte et au loin, sur quelques autres académies étrangères perchées dans Parioli, apprennent là à savourer quelque silence entre les arbres. Ici, après l’Egypte, juste avant l’Olendese et la Romania, l’ Academia Belgica. Entièrement restaurée depuis 2005/2007, l’Academia offre sa façade en briques plates à la romaine, sa sobriété, et des jardins en pente.

Plusieurs séjours dans cet endroit de rêve, pour qui veut flairer les humeurs de Rome, m’ont nourri pour longtemps d’images, de rencontres, d’heures paisibles où écrire va de soi, en vivant là, au milieu d’autres résidents et pensionnaires, en revenant là après tant de courses dans Rome : cheminements et découvertes.

Je me souviens de la terrasse, le soir, ouvrant l’espace romain, affûté de pins parasols.

belgica.jpg

VIII

Via Bodoni. Testaccio, magnifiquement évoqué par la Morante dans « La storia ». Quartier du Mattatoio. Populaire en diable. Des rues très rectilignes, des immeubles à l’identique, à quatre étages, avec cour intérieure et persiennes vertes.Souvent, j’ai écrit sur l’un des bancs disposés, au 101, au 103, avec les rumeurs quotidiennes, les vélos déposés le long des murs, le linge étendu, les allées et venues, le ronflement de sieste d’une vieille, la vie d’un condominio, tout au bout de la ville.

testaccio.jpg

LA GIORNATA BALORDA (« Ça s’est passé à Rome ») de Mauro BOLOGNINI

5f6034c6-e0fc-11e3-9861-5a72a6fd8fe4_web_scale_0.154321_0.154321__.jpg.h380.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

 

326360_poster_scale_188x250.jpgDixième film de Mauro Bolognini (1922-2001), « La giornata balorda » (« Ça s’est passé à Rome »), tourné en 1960, relate la journée d’un chômeur romain, Davide Saraceno, vingt ans, en quête d’un boulot pour subvenir aux besoins de sa « nouvelle famille » : il a eu, avec une très jeune fille de la cité, Ivana, un fils. Le voilà devant de nouvelles responsabilités, lui, le coureur invétéré. Le voilà donc dans les rues de Rome, à la recherche d’un mot, d’une recommandation. Le voilà, contraint à quémander des rendez-vous, à frapper aux bonnes portes. Entretemps, il retrouve des idylles, Marina, fait de nouvelles rencontres, Sabina, Freya. Reçoit un premier contrat qui le mène jusqu’à la mer…

Tiré de « Racconti romani » de Moravia, le scénario de Pier Paolo Pasolini et du romancier déroule en trois unités classiques (une seule journée d’errance, de quête, dans un même lieu – une Rome élargie aux banlieues lointaines -) l’histoire de quelques personnages pour la plupart soumis à une vie précaire. Davide et Ivana, trop jeunes parents, loin de la ville, dans un grand ensemble gris.

17765.jpg

Du matin au soir, de la chemise repassée par la mère à l’enfant prélevé de son couffin, Davide parcourt les rues, emprunte le bus, roule en camion, aborde les jeunes et belles filles, entretient l’idylle avec Marina, prête à tout pour lui porter assistance, et la journée passe…

Bolognini aime les perspectives ouvertes : ces grandes étendues qui explorent les routes vers la mer, les bois bordant le rivage, ces ponts d’autoroute presque vide, ces rues boisées d’une Rome guère signalée comme urbs aeterna. A part le portique de Porta Portese, presque rien ne peut indexer qu’on est à Rome.

Comme dans « La notte brava », réalisé l’année précédente, le maestro a réuni une kyrielle d’acteurs français et italiens : Jean Sorel tient le rôle de Davide, jean à l’américaine, dégingandé, souple comme une anguille ; Isabelle Corey ; Léa Massari, aussi belle que dans « L’avventura » joue de ses yeux et de sa silhouette ; Rik Battaglia, tout frais sorti des péplums les camionneurs ; Paolo Stoppa…

L’entretien de Jean Gili avec Bolognini (in « Le cinéma italien », 10/18) révèle que le cinéaste a souvent manié la caméra seul et à l’épaule pour des prises de vues étonnantes (comme celles de la séquence inaugurale de La giornata balorda).

Le noir et blanc, les thèmes sociaux et psychologiques, la mise en scène précise et rigoureuse font de cette œuvre un beau surplomb sur des années difficiles.

Quelques séquences retiennent particulièrement l’attention : la scène d’amour sur les toits (vraiment la seule qui montre au loin « la machine à écrire » de Vittorio Emanuele) ; la bague du mort que Davide sans scrupule lui prélève ; la villa « riche » perdue dans les sables d’un rivage …

L’un des grands films d’un cinéaste à qui l’on doit « La viaccia » (1961) ; « Un bellissimo novembre » (1969) ; « Metello » (1970) ; « Bubu » (1971) ; « Per le antiche scale » (1974) ; « Libera mio amore » (1975) ; « La grande bourgeoise » (1975) ; « L’héritage » (1976)…

 

La bande-annonce 

Un extrait 

Le film complet (en version originale)

L’APPROCHE

jpg_Peau.jpgCet homme approcha si fort cette femme qu’il ne la vit plus. Et dut soudain reculer, comme pris d’épouvante. Pour s’exalter ou reprendre ses esprits. Il était à la fois dans les airs et dans le désert, et il ne voyait plus qu’une plage de peau, ce mélange de sable et d’azur. Il lui aurait fallait cent  bouches au moins pour jouir de la merveille convoitée, tirer un profit immédiat sensuel, même si c’était là une vilaine pensée, égoïste, hyperbolique et bassement prosaïque. Mais était-ce un rêve ou un jeu télévisé, ou une rencontre programmée? Il ne savait pas faire marche arrière! Il était au cœur de la beauté et ne pouvait rien faire, rien. Alors, il battit des poings, des pieds, cracha, hurla, tonna, pesta et perdit en un éclair l’être qu’il avait mis toute une vie à approcher.