LA PERTE

18072007154924.jpgQuand on possède beaucoup de maisons, il ne faut pas s’étonner qu’on perde une porte. D’autant plus quand on voyage beaucoup en l’emportant dans ses bagages. Et puis allez savoir où on l’a laissée, dans quel hall d’hôtel, dans quelle remorque de véhicule, sur quel parking désert ? Les portes ne se retrouvent pas d’un quart de tour de loquet magique. Il faut fouiller dans sa mémoire, parfois jusque dans l’enfance, au moment où on regarde par la boîte aux lettres et où l’amour des portes vous prend pour ne plus vous lâcher. Une porte, c’est beau, c’est attaché à un lieu, une habitation ; si on l’aime, forcément, on va vouloir l’extraire de son contexte, l’arrachement sera douloureux mais le plaisir de la possession est à ce prix. Si on est doué de ses dix doigts et muni d’un bon tournevis, on peut réussir l’opération sans douleur de dos: ni la porte ni son encadrement ne souffriront. Puis on emporte la porte avec soi, elle vit ce qu’une porte ordinaire ne connaîtra jamais, des aventures extraordinaires, faire connaître de telles émotions à une porte n’a pas de prix. J’aime les portes, toutes les portes !

C’est une passion égale à celle qu’éprouve un homme hétérosexuel pour les femmes. Banal, en somme. Evidemment des portes comptent plus que d’autres et ce sont celles-là avec lesquelles on veut partager un bout de chemin, lui faire découvrir d’autres horizons, lui faire goûter à la liberté des portes. Épuiser la relation. C’est beau et grand comme tous les envoûtements. J’ai aimé des portes puis je ne les ai plus aimées, je les ai rendues intactes, ou presque, à leurs résidence propres avec des larmes de portes, de grosses larmes qui perlaient aux trous des serrures quand je les replaçais dans leur encadrement.

Mais celle à laquelle je pense ici, comme vous peut-être, l’Unique porte, je l’ai perdue. Ou elle est partie avec un autre amateur de portes. Je l’ai longtemps cherchée avant de me faire une raison. Où qu’elle parte, on ne se fait pas à la perte d’une porte, d’autant plus quand c’est la première fois que ça vous arrive. Jusque là, c’est vous qui les laissiez, en les ramenant sagement, presque avec des manières, avec l’espèce d’élégance de lourdaud qui vous caractérise. Et puis là, soudain, c’est elle qui vous quitte, ou qui s’arrange pour rester en plan, se faire oublier. Car certes une porte n’est pas munie d’une intelligence indépendante et c’est ça qu’on aime chez les portes, comme chez certains êtres, cette impossibilité à décider et de remettre sa vie entre vos mains jusqu’à sa propre mort s’il le faut. Jusqu’à sa disparition. Cela n’empêche pas la porte d’avoir une intelligence, des chambranles et des charnières, de son bois intérieur – pour les portes traditionnelles -, une intelligence intuitive, on va dire, un peu retorse, mais une intelligence quand même.

Je vous dis tout ça au cas où sur votre route vous retrouveriez une porte esseulée, une porte en dehors de ses gonds, une porte comme une autre mais une porte toute seule, sans espoir d’intégration. Une porte sans résidence fixe. Je vous le demande de tout mon cœur meurtri d’amoureux dépité d’une porte, ramenez-la moi ! En échange je vous donnerai toutes les fenêtres du monde si vous aimez les fenêtres comme moi j’aime les portes. Je vous en prie. 

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