CHOUCHOU suivi de SOLITAIRE par Denis BILLAMBOZ

une-femme-se-douche-11282560aziaf.jpg?v=1 

CHOUCHOU

 

Chouchou

Je me douche

  

Attends

La mi-temps

 

Chouchou

Je me couche

  

Un moment

Juste un instant

  

Chouchou

Y a une mouche

 

Fais du vent

En chantant

 

Chouchou

Embrasse-moi sur la bouche

  

Le temps

De me laver les dents

  

Chouchou

Je me touche

 

J’entends

Je sens

 

Oh mon petit chat

Tu dors déjà

 

duckiediamsg_1.jpg

 

SOLITAIRE

 

Joue contre-jour

Jour après joue

Joue après jour

Jour contre joue

 

Jouer pour jouer

Jouer pour jouir

Jouet pour jouer

Jouet pour jouir

  

Parée d’un bijou

Elle a osé un jeu

Avec son joujou

Jeu pas pour deux

 

Plaisir sans joie

Plaisir dégoût

Plaisir sans émoi

A jeter à l’égout

EN FINIR AVEC EDDY BELLEGUEULE d’Edouard LOUIS

images?q=tbn:ANd9GcQRP5_UmX4xjl_VU5ebmOG-iuliH_atxjb8qFj28zM5yGoEyQktErXthVkpar Philippe LEUCKX

 

 

 

louis_eddybellegueule_345865328_north_607x.jpgVingt et un ans pour cet auteur qui sur la page de couverture fait coexister pseudonyme et patronyme réel.

Un premier roman pour cet étudiant à Normale Sup, largement autobiographique et l’histoire en est assez effrayante.

Eddy a des manières de fille, parle comme une fille, est très vite catalogué, moqué, molesté, frappé pour être différent. L’auteur a à son endroit toutes les appellations que d’autres lui ont gentiment appliquées : tapette, tapiole, tantouze, crouille…

Bien sûr, le milieu n’est pas en reste : il n’y a pas que les petits pairs méchants, la famille, les voisins, les villageois de ce bled de Picardie, aussi, en remettent une fameuse couche. Bled où tout est sale, vieux jeu, rompu de réflexions traditionnelles et conventionnelles en matière de sexualité et de conformité.

Le tableau est croquignolet, et serait assez caricatural s’il n’y avait cette âme d’enfant différent qui pointe ses ailes et essaie, expériences désastreuses après d’autres du même acabit, de se désengluer le corps de la poisse du réel : les rejets, les moqueries, la composition (faire comme si), la fuite, puisqu’à un moment, ce sera la seule solution : quitter cet univers d’enfermement…

edouardlouis.jpg

Des épisodes dramatiques ponctuent ce témoignage : entre autres, l’acharnement de deux garçons dans les couloirs retirés de l’école, qui soumettent le jeune Eddy à une violence régulière ; la difficulté incessante pour le jeune à s’intégrer dans le monde, tant il manque de repères affectifs…

On louera la qualité quasi ethnographique des descriptions d’un milieu défavorisé, d’un malaise existentiel de l’enfance différente, l’écriture au scalpel de ce qui blesse, corrompt, outrage, incise. Là est sans doute l’essentiel de ce que le jeune auteur a souhaité transmettre.

Le « roman autobiographique » a suscité nombre de polémiques journalistiques, et la famille décrite a renié en bloc les portraits peu flatteurs laissés par Edouard Louis de la famille d’Eddy Bellegueule, nom qu’il a renié. Pour en finir avec un passé trop lourd ?

Edouard LOUIS, En finir avec Eddy Bellegueule, Seuil, 224p., 2014, 17€.

MAGDALENA SISTERS

88957_300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

La littérature irlandaise a mis ses pieds dans les pas de Peter Mullan dont le film a connu un grand succès. Dermot Bolger et Claire Keegan ont ainsi choisi de traiter l’adoption dans les deux textes présentés ci-dessous, Bolger a franchement évoqué les fameuses Magdalena sisters et leur rôle dévastateur, en Irlande, à l’occasion des naissances adultérines, alors que Claire Keegan a choisi la manière plus allusive pour parler de l’adoption. Ces deux textes posent, à un moment où ce sujet fait débat, le problème de la paternité et de la maternité : la filiation génétique est-elle supérieure à la filiation affective ? Ces deux lectures permettront à tous ceux qui se posent cette question de trouver des éléments de réponse ou au moins d’ouvrir des pistes de réflexion.

 

1640306_6_2eec_couverture-de-l-ouvrage-de-dermot-bolger-une_987c9ab0e462f9df7c0a130effc4545c.jpgUNE SECONDE VIE

DERMOT BOLGER (1959 – ….)

Ce livre écrit une première fois en 1993 est directement influencé, selon l’auteur lui-même, par le vote, en 1990, de la loi autorisant les enfants abandonnés et les mères privées de leur bébé à lancer officiellement des recherches pour retrouver qui leurs parents, qui leur enfant né hors mariage. L’auteur a croisé, alors qu’il allait poster son manuscrit, trois survivantes de la blanchisserie des Sœurs de la Madeleine, les fameuses Magdalena Sisters qui ont fourni le thème et le titre du célèbre film de Peter Mullan. Le thème central de ce livre est donc l’adoption, l’intrigue du roman se tisse autour de l’histoire d’une mère célibataire – qui pourrait faire partie de la longue liste des Magdalena Sisters – à qui on a arraché son bébé à la naissance et de celle de son fils, deux histoires, deux vies, comme deux lignes parallèles qui n’auraient jamais dû se croiser mais qu’un coup du sort, un accident totalement imprévisible, parfaitement aléatoire, a dévié de leur trajectoire respective rendant leur convergence possible.Dermot-Bolger-c.-Fran-Veale2.JPG

A Dublin, Sean, un photographe, est victime d’un accident de voiture, son cœur s’arrête pendant un bref instant pendant lequel il est spectateur de la scène de l’accident et témoin d’autres événements surgis du fond de sa mémoire. Il revoit ainsi un visage qui le hante jusqu’au fond de ses rêves, jusque au bout de sa convalescence et même encore après. A Coventry, Lizzy, une vieille Irlandaise victime d’un cancer en phase terminale se souvient de la vie qu’elle a menée avant de fuir en Angleterre et d’y fonder une famille, une vie qu’elle a toujours gardée secrète, une vie douloureuse de mère adultère très jeune à qui on a arraché son enfant pour le confier à une famille adoptive. Ses filles et leur conjoint la croient folle car elle est convaincue que le garçon bleu, le bébé qui avait des yeux bleus, va venir la chercher.

Son accident a changé la vie de Sean, il est hanté par ce qu’il a vu, par ces visages connus ou non qui semblent vouloir l’entraîner vers des lieux qu’il aurait fréquentés dans un autre temps. Il ne peut résister à cette attirance et comprend qu’il faut qu’il cherche sa mère génétique qu’il n’a jamais connue et qu’il a même cachée aux autres pour ne pas être le mouton noir, celui qui a été adopté. Tout le roman n’est que cette longue quête qui entraîne Sean sur les routes d’Irlande, sur les pas d’inconnus qu’il a cru reconnaître lors de son arrêt cardiaque, sur des pistes à peine esquissées par des indices infimes.

Ce livre est, à l’image du film de Peter Mullan, un violent réquisitoire contre les pratiques irlandaises à l’endroit des mères adultères et de leurs enfants illégitimes. Il dépeint sans aucune concession la douleur ressentie aussi bien par les mères que par les enfants et l’hypocrisie cynique des familles et du clergé, principaux acteurs de ces drames atroces où violences et cruauté se disputaient la vedette. Il donne la parole aux victimes : aux mères écrasées par la honte, le remords et la culpabilité, et aux enfants stigmatisés, marqués au fer de la honte pour le reste de leurs jours. Il dit aussi l’impossibilité de parler, d’évoquer ce drame, l’obligation de vivre toute sa vie avec cette chape de plomb déposée sur leur tête sans vergogne par une société archaïque, cloîtrée dans son passé, terrorisée par sa religion. Il veut aussi rendre hommage à ces pauvres femmes qui souvent « s’étaient simplement trouvées en travers du chemin de leurs proches, sœurs trop laides pour être mariées ou tantes considérées comme bizarres… », des êtres traités moins bien que des animaux qu’il fallait cacher.

Même si ce texte comporte quelques longueurs et que la quête du héros emprunte parfois des routes encore plus sinueuses que celles qui serpentent dans le comté de Laois, il dépeint bien cette Irlande qu’on aime pour sa magie mais aussi cette Irlande si souvent outrancière, cruelle et implacable qui a parfois si mal aimé ses enfants. Malgré toute cette douleur, l’auteur est allé, au bout de sa quête, de son calvaire, de l’émotion qui imprègne certains passages pour accepter son sort dans un grand élan de résilience. Un livre qui n’a certainement pas été réécrit, comme le précise l’auteur, par hasard, le film de Mullan est passé par là et le grand débat sur la filiation qui a eu lieu en France n’y est peut-être pas pour rien non plus même si la traduction date de 2012. Alors la filiation génétique prévaut-elle sur la filiation affective et éducative ? Chaque lecteur trouvera peut-être sa réponse dans ce livre.

les-trois-lumieres-2579582-250-400.jpgLES TROIS LUMIÈRES

CLAIRE KEEGAN (1968 – ….)

Encore un bon texte venu d’Irlande où les belles feuilles poussent aussi drues que le trèfle dans les prairies, un texte un peu elliptique, allusif, qui décrit un monde en équilibre précaire, un moment de la vie d’une fillette où tout va basculer, à travers ce que voit et comprend cette gamine qui va, au cours d’un été, sortir de l’enfance. « La Pétale », comme l’appelle le mari de la famille où elle est accueillie, fait partie d’une nombreuse fratrie appartenant à un couple de pauvres fermiers irlandais qui parvient difficilement à nourrir toute sa marmaille, aussi quand un nouveau bébé s’annonce pour le début de l’automne, il décide de placer, pour la durée de l’été, une de leur fille chez d’autres fermiers plus fortunés qui n’ont pas ou plutôt plus d’enfant.ClaireKeegan.jpg

La fillette qui n’est pas encore pubère au début de l’été, débarque dans cette famille comme un potache entre pour la première fois dans un pensionnat. Elle est très intriguée, elle découvre un confort qu’elle ne connait pas, elle essaie de ne pas mal faire pour ne pas déranger, pour être acceptée et pour ne pas infliger la honte à ses parents. Elle est surtout surprise de l’amabilité et de l’affection qu’elle reçoit de la part de ses hôtes, on comprend bien qu’elle n’est pas habituée à un tel traitement chez elle. Mais progressivement, ses sens s’éveillent, sa gêne et son appréhension s’effilochent, elle perçoit mieux se qui se trame autour d’elle, ce que personne ne dit ou ce qu’on évoque qu’à demi-mots sans jamais l’exposer réellement. Elle comprend, et nous avec elle, que cette famille en apparence si équilibrée, si attentive, si affectueuse, a elle aussi ses failles et ses secrets même si elle refuse de l’avouer. Quand viendra la fin de l’été, elle aura fait un grand pas vers la maturité, elle n’aura pas tout compris ce qui est tu dans cette famille mais elle aura découvert des sentiments et des comportements qu’elle ne connaissait pas jusqu’alors.

C’est un tout petit livre que nous propose Claire Keegan, un roman pour l’éditeur, une grande nouvelle pour certains lecteurs, peu importe, c’est un joli texte que j’ai bien aimé car l’auteur s’est contenté de n’écrire que ce que la fillette ressent et c’est au lecteur, à partir de ce matériau, de reconstituer l’histoire qu’elle a vécue au cours de cet été qui l’a vue sortir de l’enfance pour devenir une adolescente. Il y a une grande finesse dans la manière dont l’auteure conduit son récit, elle nous donne juste ce qu’il faut, juste ce que la fillette peut comprendre, pour que nous construisions l’histoire qu’on pense avoir devinée. Nous n’aurons certainement pas tous bâti la même histoire mais peu importe, ce qui compte, c’est ce que la fillette a ressenti et ce qu’elle est devenue.

LES FEUX et autres poèmes

LES FEUX

 

A l’appel du miroir

Je me vois te regarder 

Venir dans le sillage

D’un reflet

 

Toute droite

Dans une forêt de cyprès

Sur l’escalier d’un tronc

Monte la sève des images.

 

L’air qui te remorque

M’accroche à ta grâce

Au cœur de la lampe

L’ampoule te dessine

 

Mes cils tournoient

Dans l’orbite de l’œil 

Tu renvoies le monde

À son être obscur et lent

 

Comme une myopie

De baleine taupe échouée

Seul ton corps encore grandit

Dans le jour déclinant

 

Qui adresse à ta peau

Et son dedans d’organes 

Des signes

Comme des éclairs

 

Allumant

Tous les feux du visible

 

fleur-nuit-f.JPG

  

UNE NUIT

 

Nul nuage

A l’entour de ta bouche

Pour couvrir

Le bruit de l’eau

 

Nul mot

Né de la phrase

Pour couper

L’ombilic du silence

 

Nulle marche

Dans l’escalier

Pour calmer

La montée du temps

 

Nulle porte

D’hôtel défunt

Pour nourrir

La langue des morts

 

Si ce n’est une nuit

Pendue à tes dents

Pour un ciel grand

Comme un ossuaire

 

laurier-rose-dans-la-nuit-a.JPG

 

VERBES EMPLOYÉS AVEC POUR

 

C’est pour découvrir

L’envers du rêve

Que des fous à lier

S’arriment à tes lèvres

 

C’est pour marquer

Ta langue de baisers

Que des pommes lourdes

Chutent des arbres

 

C’est pour narrer

L’histoire de l’hiver

Que des champs de silence

Tombent dans le temps

 

C’est pour compiler

Des bouts de cire odorante

Que des cierges roses

Flambent dans ta chair

 

C’est pour protéger

Ton corps de la sourde chaleur

Que des mains sans nombre

Déroulent ta nudité

 

des-fleurs-d-hibiscus-dans-la-nuit_4075257-L.jpg

 

EN ALLANT

 

De souffle en souffle

Ton odeur

 

De parfum en parfum

Ta lumière

 

De flamme en flamme

Ta rivière

 

De mer en mer

Ton histoire

 

De temps en temps

Ta venue

 

Pour faire comme si

Exister se pouvait

 

fleur-nuit-o.JPG

 

CINQ ACTES SANS CONSÉQUENCE

 

J’ai tiré ta prière

Vers mes mains

Quand l’aube à petits feux

Alimentait le jour

 

J’ai secoué ta fièvre

Dans mes frissons

Quand le vent fouettait

L’arbre mort de tes os

 

J’ai brisé tes cheveux

Avec le fer du vent

Quand les pierres de lune

Dans le sang du soir coulaient

 

J’ai caché tes fleurs

Dans les bulbes des clochers

Quand les bouquets vomissaient

Leurs senteurs d’encens brûlé

 

J’ai caressé tes heures

Avec le frottoir du couchant

Quand les fenêtres pour se soulager

Cassaient des lumières avec du  verre

 

fleur-dans-la-nuit-juil12a.JPG

 

LA FABRIQUE DE PARAPLUIES

 

Je ne m’autorise pas

À parler du soleil

Quand il fait brûlant

Ni de l’amour

Quand il est entre tes mains

 

Quand je cherche le bonheur

Entre tes jambes

Mes paupières sont closes

Et s’il pleut quelque part sur la terre

Je ne veux pas le savoir

 

Je l’apprendrai bientôt

Tout en restant à l’abri

En caressant ta chair

Entre les astres et les nuages

De ton ciel pleureur

 

Dans ta fabrique de parapluies

Je suis le contremaître

Chargé de vérifier

L’ouverture des baleines

À la verticale du mât

 

Tu me paies dûment, c’est vrai

En averses roses et mauves…

De ton anneau coulissant

Le long de la tige

Je suis fan, familièrement parlant

 

Mais je ne m’autorise pas

À parler du soleil

Quand il fait brûlant

Ni de l’état de ton désir

En dehors de l’entreprise

 

fleur-nuit-e.JPG

 

L’HOMME OBJET

 

Je suis l’homme objet

De toutes les inattentions

Mon corps pleure

Au lieu de s’écarter

Au lieu de s’espacer

 

Trente mille

Années-lumière au moins

Ne m’ont pas séparé

De l’astre

Enfanteur de temps

 

J’allège j’allège

Dit le conducteur de carrosse

À la reine qui ne cesse

De se dévêtir sous les coups

De badine de l’amant

 

La lune, elle, espère

Un rayon gamma

Une gamme de sphères

À la hauteur

De son la

 

Tant mieux

Si personne ne voit

Où je mets les doigts

Pour atteindre

L’atelier brûlant

De tes joies

 

Me consumer ?

Ça non, pas avant

Que j’aie pu voir

Tes lignes chanceler

Ta chair flamber

Dans le bougeoir d’un baiser

 

Je suis l’objet

De toutes les inattentions

Néanmoins quelques regards

Se tournent en clignant

Vers les cendres

Qui pâlissent mes lèvres. 

 

fleur-nuit-g.JPG

 

VU DU TRAIN

Du train je n’ai vu que

Le tunnel

Un mot par rail

Une phrase par gare

 

 

Un avion perdu

Dans un port de guerre

Une espèce de lettre

En guise de voyage

 

Une feuille de sucre

Sur la voie ferrée

Un navire de lait 

Dans un café noir

 

Un passage à niveau

Gardé par des éléphanteaux

Avec des barrières

Aux allures de trompe

 

Du train je n’ai vu que

Le tunnel

Un mot par rail

Une phrase par gare

 

Un roman entier

Qui attendait sur le quai

La locomotive d’un éditeur

Avec ses wagons de lecteurs

 

Et ma vie dressée

Au garde-à-vous

Quand l’étoile du berger

Fait bouillir le ciel

 

Et des livres de glace

Pour conserver l’été

Quand le poème est passé

De l’ombre à la lumière

 

fleurs-dans-la-nuit.jpg

 

LA FOLIE

 

La folie vient dans mes mots

Dans mes tempes

Elle écrit le livre de mes jours

 

Elle repousse l’œil

À la limite du regard

Quand la lune allume les mémoires

 

Tout s’assèche le désir

Vire au désert

Je m’amuse des mirages

 

Au soir le ciel espère

Un appel des étoiles

Mais l’air sent la mer

 

Avec mes ongles

Je racle le sol d’un soleil

J’ai du jaune dans la tête

 

Du sable plein les paupières

La raison ma folie sage

La folie ma raison sauvage

 

Elles disent mon nom

A la neige qui va fondre

A la rivière qui s’écoule

 

À la branche et au feu

A la braise et à la cendre

Au temps sec qui reste et se fendille

  

fleur-nuit-p.JPG

 

À LA MER

 

A la mer j’ai demandé le fleuve

Au fleuve j’ai demandé la rivière

A la rivière j’ai demandé la source

 

Au temps j’ai demandé la vie

A la vie j’ai demandé le rire

Au rire j’ai demandé la joie

 

A la sève j’ai demandé l’arbre

A l’arbre j’ai demandé le bois

Au bois j’ai demandé le feu


Au ciel j’ai demandé l’oiseau

A l’oiseau j’ai demandé l’aile

A l’aile j’ai demandé l’envol

 

Il suffisait de demander

  

170911_Fleur%20de%20mer.jpeg

E.A.

L’EMPREINTE IRONIQUE de PIERRE TRÉFOIS (éd. Gros Textes)

l-empreinte-ironique-de-pierre-trefois.jpgLeçons de savoir-vivre et de savoir-écrire

Les traits d’esprit de Pierre Tréfois sont irrigués par la culture latine, la peinture, la grande musique et la belle littérature, celle qui se mérite, et c’est ce qui fait leur force, leur spécificité. J’ai pensé notamment à Perros ou à Kraus en les lisant mais Tréfois cite aussi Chamfort, La Rochefoucauld, Schnitzler ou Cioran bien sûr.

Ici,  le jeu de mots est subordonné au contexte et ne plane pas au ciel des Lettres comme un pantin désarticulé, en manque d’ancrage existentiel ou culturel. Les références sont nombreuses :  Marx, Musil, Montaigne, Marais, Bach, Beethoven, Bloch, Poussin, Monterverdi, Beckett, Claude Simon…

Autrement dit, ces réflexions poussent dans une terre riche et elles portent loin,  profond. Ce sont des leçons de savoir-vivre et de savoir-écrire.

Mes phrases partent au large, débonnaires trois-mots en route vers l’autre rebord du monde. C’est depuis 1492 qu’elles me font le coup, en revenant, de temps à autre, voir comment ça se passe ici…

trefois.jpgPierre Tréfois fustige les paroles qui volent car sans poids et, par voie de conséquence, ceux qui écrivent comme ils parlent, aux écrits volatils. Pour se ressourcer au verbe, il se hisse, écrit-il, dès six heures dans le dictionnaire pour n’en redescendre qu’à la nuit tombée.

Il fait aussi preuve d’une modestie qui n’est pas la face cachée d’un narcissisme, et même d’auto-dénigrement, mais comment pourrait-il en être autrement face aux œuvres qui nous dépassent et nous survivront quand on mesure ce qui nous en sépare. Mais elles sont aussi un onguent. On peut s’en couvrir contre les attaques des médiocres.

Ses manques, ses propres défauts, il les pointe de manière si aiguë qu’ils deviennent piquants pour les autres.

Chaque matin, mon miroir me reflète trouble.
Sa vue baisse…

Les mots comme on le voit le couvrent et le gardent d’un désespoir qui, autrement, pourrait lui être fatal. Il écrit dans l’ombre des phares (de la littérature et des arts)des pensées qui éclairent nos vaines destinées et repousent la nuit de nos insuffisances.

La préface, excusez du peu, est signée Jean-Pierre Verheggen.

Mais lisons et écoutons plutôt! 

Les étoiles se plaignent régulièrement de pandémies d’astérisques.

 

Je voudrais tant te voir en chair et en os.
Pour la chair, je suis pressé.

Pour les os, pas tellement.

 

Je déteste les riches, les hôtels 4 étoiles, le caviar, les Roll’s Royce,…

Bref, j’ai des dégoûts de luxe.

 

On se remet d’une rupture, d’un décès.

Mais d’une déception…

 

Narcisse et ses fins de moi difficiles.

 

D’homme à femmes, je suis devenu homme à fables.

D’Eros à Esope : le changement dans la continuité.

 

Mais arrêtons là et laissons-en pour ceux qui, en se procurant cet ouvrage, découvriront l’autoportrait d’un fin lettré qui écrit comme il vit, avec distinction.

Éric Allard

L’empreinte ironique, Gros textes, 2015, 64 pages, 8 €.

Illustration de couverture: Michou Malagoli

l-empreinte-ironique-de-pierre-trefois.jpg

Le livre sur Babelio

Gros Textes le site

Gros Textes le blog

ROUGE RÉSIDUEL d’André DOMS & Pierre TRÉFOIS 

TROPIQUE DU SURICATE de Pierre TRÉFOIS

SCÈNES ROMAINES (suite) de PHILIPPE LEUCKX

IX

Parfois, une cuisante nostalgie. De ne pas être là. D’être passé trop vite. D’avoir mal vu. Entre. Puisqu’il faut voir au-delà de ces grilles, de ces persiennes de la via Bodoni. Oui, c’était au 98 ou au 100, de toute façon presque identiques ces condominio. J’errais là, les après-midi, après avoir happé un peu d’air frais du côté du Mattatoio (Les anciens abattoirs du Testaccio). Ce sont des moments que je ne peux oublier. Ne pas oublier. La qualité de l’air. La lumière qui tombait sur les bancs dans la cour intérieure de l’immeuble. Le vert des persiennes. Je n’en revenais pas d’être là, à Rome, moi le petit paysan d’un bled à la frontière. De ces errances, il me reste, oui, la densité de l’air des méridiennes, quand le moindre souffle s’entend, quand la chaleur colle aux murs et que vous êtes là, dans un silence de témoin qui observe et tend à son cœur de petites choses banales, comme le ronflement d’une vieille, vous tombant dessus, parce que les persiennes penchées laissent venir à vous ces rumeurs de sieste. Parfois, oui, une trop cuisante mélancolie.

ob_102b07c35315618cb296c110cde04be2_anciens-abattoirs.jpg

 

X

Gare de Garbatella. Quartier excentré. La nuit enveloppe la petite place. Des cageots du marché traînent. Je vais rentrer à l’academia, parcouru des secousses implacables de la perte. Tu ne verras plus cette place, cette lumière, cette pauvre lumière, cette heure manquante, ce vide en toi qui la fait plus impérieuse. Toi, le promeneur indécis, vacant. Toi, l’errant stradale. Aucun touriste ne vient là et qu’y ferait-il, sinon s’engager à n’y voir que de pauvres murs. Ce jour-là, tu as repris un métro, puis le 95, ce fameux autobus qui va des partisans à Washington, pour t’abandonner au pied d’Omero, lorsqu’il va falloir dans le noir complet sinuer entre les arbres, avec ce cœur qui bat tout de suite un peu plus vite, cette petite peur du marcheur nocturne, aux pas pressés, embroussaillés de crainte.

quart%20garbatella.jpeg

 

XI

Pour Gianluca Molinari, Bruno Bevacqua, Nero Christian Ledda , Muflone, Stefania Russo…

Au 61 de via M*, j’étais accueilli comme un frère, un frère beaucoup plus âgé, venant là, dans l’étroite cuisine, discuter, échanger, boire un vin italien, humer le temps de Rome, fenêtre ouverte. Je nous revois, le soir, après un petit repas improvisé, les bonnes pâtes que nous étions, entre italien et français, au beau milieu de ma langue de l’autre, forcément baragouinée, avec les mots des partages, l’été, le juillet qui brûle encore le soir, et l’invite déjà à revenir parmi eux, et l’escalier que je descends pour rejoindre Buenos aires ou Margherita, reprendre le 3 vers Thorwaldsen, et cet escalier est présent dans le vide inouï qui me fait écrire huit ans après, dans l’exacte pression des mots et des émotions.

 moyaux%201.jpg

 

XII

Passé le Gazomètre, on est tout de suite dans une autre ville. Ostiense. Centrale Montemartini. Où sont passés les touristes, qui filent par flopées devant la machine à écrire? Peu viendront jusqu’ici voir ce que sont devenus les grands marchés généraux, les avenues presque vides… Eppure… Les grandes statues au beau milieu des machines, ça vous offre pour sûr un vrai chambardement des idées toutes faites en matière de muséographie. Humer les petites mosaïques du Jardin de Salluste, là, dans ce musée où de rares visiteurs prennent la juste mesure – sans jeu de mot – de la grandeur de Rome.

280px-Horti_sallustiani_-_aula_e_edificio_a_destra_-_1120916.JPG

 

XIII 

Tu vas au Parco Mellini, tout au bout de Trionfale, quand tu te diriges vers le Monte Mario, et qu’il te semble quitter la Rome du centre, ses agitations, ses places à touristerie, quand pour trouver un belvédère éblouissant de magnitude, tu prends le bus qui monte, monte, tourne, tourne, passe devant des hôtels de choix, des demeures cossues, monte, grimpe jusqu’à atteindre ces parcs à chiens, puisque eux sont interdits de trottoirs donc de crottes, puisque, contrairement à nos villes sales de déjections, Rome parque ses chiens pour notre plus grand bonheur de sandales. Le Parc Mellini est une splendeur perchée, l’un des surplombs de choix avec le Gianicolo et le Pincio.

Mais qui , sincèrement, va aussi loin, alors que la foule se masse à des endroits stratégiques : Colosseo, Vatican, Machine à écrire, Quirinale, Trevi et Navona… ?

75_villa%20mellini.jpg

Découvrez Les SCÈNES ROMAINES de I à VIII