SAU(VE)TEUR PROFESSIONNEL

geoide10.jpgJe suis sauteur professionnel. Affilié depuis ma naissance par mes parents athées à la ligue religieuse de l’environnement, j’ai réussi après mon TFE raté sur le peu d’influence des grands ingénieurs nucléarisés sur les décisions en matière de politique éolienne à décrocher cet emploi précaire de sauteur professionnel qui ne nécessite a priori aucune autre qualification que des cuisses fortes et une capacité de méditation à s’extraire de toute situation intellectuelle un peu complexe et qui me valut régulièrement, lors de mes brèves études, les félicitations de mes professeurs aux compétences créatives invraisemblables (de mon modeste point de vue).

Mon boulot, vous l’aurez compris, est simple mais hautement nécessaire à la trépidation du monde. Je saute, modérément en basse journée, en force vers midi sous un soleil artificiel de dix-millième génération (ça élimine des calories et le mauvais cholestérol), puis de plus en plus irrégulièrement jusque seize heures trente, moment où je rejoins ma casemate en polyéthylène expansé très résilient et à prix Cyrulnik.

Je fais œuvre utile : en sautant, je sauve la planète. Partout sur les réseaux sociaux, je pousse les gens à sauter, bénévolement et selon leurs moyens, pour sauver la Teterre (comme on l’appelle affectueusement). Mes patrons apprécient, ils savent qu’à terme il y aura tellement de bénévoles (qui  n’ont plus que ça à faire pour se dégourdir les pieds) qu’ils cesseront de nous employer.

Il se confirme que cette opération, produite sur la planète par des salariés sous-payés au nombre de cinq cent millions, tient le Globe en forme vaguement sphérique, consciente et en éveil, sinon elle serait déjà plongée dans un coma profond et irréversible. Là, par force d’inertie, je saute encore par intermittences jusque dix-neuf ou vingt heures mais après trois litres d’apéritif maison, je m’effondre après chaque bond. L’animal avec lequel je partage, sur ordre des autorités environnementales, ma bouche, ma couche et parfois ma douche, un petit taureau de sang royal consterné par le manque de reconnaissance de la caste défroquée des toreros castrés du génocide de ses lointains ascendants se plaint de plus en plus (ah! le bruit lancinant et, pour tout dire, addictif, de la plainte mondiale!) de mes nombreux soubresauts durant nos nuits plus sveltes que vos genoux.

Quand je rêve encore, c’est de plongées dans les fonds marins occupés par des restes d’humains maintenus en survie artificielle par tout un système de tuyauterie qui coûte bonbonne (de gaz) à la collectivité. On dit pour les condamner  à leur triste sort et sans doute les culpabiliser (c’est une hypothèse que j’avance) que leurs ancêtres mécréants n’ont pas assez martelé la Teterre quand elle remuait encore la queue. Ils n’ont pas pris la mesure de la catastrophe à venir. Je rêve pour tout dire de m’envoyer en eaux profondes avec un de ces humanoïdes dont j’aime bien, à vrai dire, les images qui passent de temps à autre sur nos écrans de contrôle à titre de refouloir comme les poissons de petit format dans les antiques aquariums. 

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2 commentaires sur “SAU(VE)TEUR PROFESSIONNEL

  1. Égal à toi-même (c’est-à-dire supérieur à beaucoup) ! J’adore : « L’animal avec lequel je partage ma bouche, ma couche et parfois ma douche »… Et bravo pour le nouveau look du blog (je veux dire : la nouvelle apparence du journal informatisé).

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