LA VENTOLIÈRE EN PLASTIQUE de MARIUS CHIVU (éditions M.E.O)

la-ventoliere-en-plastique-de-marius-chivu-extrait.jpgLa partie gauche du monde

Certains textes ne sont pas faits pour rester dans leur langue mais pour se faire lire et entendre autrement, c’est le cas de celui-ci écrit en roumain par Marius Chivu, écrivain, journaliste, rédacteur en chef de revue né à Horezu en Roumanie qui nous est parvenu par la traductrice Fanny Chartres à l’initiative de Monique Thomassettie des éditions M.E.O.

Cela raconte une histoire poignante entre une mère et son fils que seulement 21 ans séparent. La mère de 48 ans est victime d’un accident vasculaire qui la laisse à demi-paralysée, la mémoire en lambeaux et dans l’incapacité de parler, de se mouvoir comme de se souvenir. La mère reviendra chez elle après un long séjour en clinique qui était devenue leur maison.

Le fils prend soin d’elle comme un amant, comme un père, avec la force du désespoir, car sauver le corps de la mère, c’est garder la trace vivante de la mémoire, c’est simplement vivre au présent ce corps qui ne sait plus rien du passé ni de la teneur des mots, comme débarrassé de « l’histoire longue et ambiguë des mots ».

C’est de la poésie narrative mais habitée et écrite avec « des associations de mots et d’images d’une grande intensité émotionnelle ». 

La mère se désigne comme « la ventolière en plastique » et cela rend bien son apparence flexible, réduite à la « partie gauche du monde », traversée par tous les vents de l’instant, actionnée par ses proches comme une marionnette, fragile mais encore solide. Derrière cette existence s’inscrivant dans un « monde resté malgré tout ordonné propre réglé », se révèle celui d’une jeunesse (la mère est née en 1957) stricte, alignée sur des règles, qui ne s’autorisait pas de coquetterie, où le « luxe d’égoïsme » n’était pas de mise.marius-chivu.jpg

Est-ce au fond cette vie sans vie que cette femme a voulu oublier, pour laisser place nette aux mots du fils dans lequel il s’est vite réfugié pour mettre de la distance avec ce nouveau monde futile guère plus avantageux que l’ancien. Le texte n’explicite rien de tout cela mais nous permet de le penser.

Se remémorant peut-être une chanson roumaine des années 70, la mère prononce sans arrêt le mot orange et ce mot, évoquant le soleil, renferme la lumière de l’espoir. D’autres fois, c’est le mot raconte qu’elle répète des milliers de fois.

Et le fils d’écrire :

« j’ai toujours voulu

inventer un monde pour quelqu’un

mais maintenant

tout ce que je dis devient un écho

qui se retourne contre moi »

Elle rit cependant aux gros mots que son fils lui glisse à cette fin dans l’oreille.

« comme deux enfants, nous riions de mots honteux

que je lui disais les uns après les autres »

À la fin du livre, le fils qui lui téléphone maintenant de loin attend qu’elle prononce le mot orange

Les superbes illustrations (dont celle de la couverture) de Dan Stanciu aux allures de gravures anciennes comprennent des annotations écrites non traduites faisant écho à des mots du texte comme « scrisul ma plictiseste » (écrire m’ennuie) ou même une petite photo d’une mère avec son fils, sans doute Marius et Lidia.

Éric Allard

Le livre sur le site des éditions M.E.O.

Extrait :

je n’étais qu’un gamin

quand elle me disait :

les femmes ont de toute façon un destin malheureux

ne va pas contribuer à leur malchance

aime-les si tu peux, sinon

passe ton chemin

mais prends soin d’elles

ne pense jamais à toi en premier

elles le feront pour toi suffisamment

sois tendre caresse-les protège-les

ne leur mens pas

ne leur parle pas durement

ne va pas les frapper

pas même avec une fleur

et si tu les as trompées ne leur montre pas 

Marius Chivu 

Anda Calugareanu / O portocala (« Une orange ») en 1973

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