TROIS PROSES INNOCENTES

                                                                                                        La vraie innocence n’a honte de rien

                                                                                                                            Jean-Jacques Rousseau

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Le chemin de la bouteille

J’ai pris le chemin de la bouteille comme j’aurais pu emprunter, tout au bout de la table, la voie du poivrier (en marchant sur des grains). Ou bien encore m’engager dans l’allée des alouettes semée de reflets. Puis des verres sans transparence ont arrêté ma progression et m’ont réclamé du feu. En panne d’essence, je n’avais plus la moindre once d’âme à fournir. Et la lumière commençait à baisser.

A quoi bon, m’ont-ils dit, continuer votre route? Et ils m’ont barré la vue.  Noir complet ! Mais je les brisai et traversai leurs opaques débris. Un éclat m’atteignit au flanc et je dus faire halte sous un poivrier noir (piper nigrum) de la cime duquel une alouette bateleuse (mirafra apiata) m’interpella de sa voix fluette: Tu es arrivé flu flu au croisement du hasard et de la nécessité, de la flu flu vertu ménagère et du réel de cuisine! Alors, dans un sursaut de fiction, absolument fou de tout leurre, je m’embarquai dans une autre histoire sans passé ni avenir pour ne plus me retrouver là. Ni ailleurs.

 

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La  tentation

Je donne cours tout habillé face à des apprenants nus. La tentation est grande de me dévêtir devant ces âmes avides de voir jusqu’au-dessous des sous-vêtements. Des collègues régulièrement succombent qui enseignent à poil la façon de se bien vêtir et d’apprendre par cœur corsets et nuisettes. Mêlés à la fange scolaire, ils ont ainsi le sentiment de partager tous les savoirs. La tentation est grande mais je résiste chaque jour. Je pense comme ma mère, et avant elle la cohorte de nos aïeules, qu’il n’est pas bon d’exacer les souhaits des plus ignorants. La nuit, je dors tout habillé dans un grand lit avec une compagne nue. La tentation est grande de me vautrer contre sa chair,  de coller mon corps à sa peau mais je résiste encore. Au matin, je la supplie de s’habiller pour partir à l’école mais elle ne m’écoute pas plus qu’en classe quand je lui dis de recouvrir d’un film transparent tous ses livres et cahiers.

 

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Piège à fils

Chaque matin, je recueille des fils sans nombre pris au piège de la nuit. Ils sont noirs, ils sont blancs, ils sont jaunes, mes fils, mais tous ils me ressemblent. Tous ils disent quelque chose de moi et de mes pères.

Evidemment tous ne sont pas à garder, il faut en libérer une dizaine qui n’a de fils que le nom mais le nom seul, on le sait, est insuffisant pour faire un fils. On observe vite ce qui caractérise un fils d’un non fils. Le fils qui ne dit rien du père et jamais n’en dira rien n’est pas un fils au sens fort du terme. Il est à rejeter dans le matin blême, très vite, pour qu’il ne s’attache pas car les premiers instants sont, on le sait, les plus importants et aussi les plus cruels. Le fils refoulé peut, après une blessure trop profonde, ne pas passer le jour. Il ne verra point la nuit où l’attend un nouveau piège, une nouvelle possible paternité. Il se perd dans la lumière pour ne plus réapparaître.
Mes fils du jour, je les garde, ils font partie de ma vie. Oubliés, les autres même si je continue d’entendre leurs cris du fond de leur absence.

Tout à l’heure, en plein soleil, les fils des précédents jours, des précédentes années  accueilleront leurs frères pour agrandir la fratrie qui se réclame bruyamment (ça casse les oreilles) de moi et qu’un jour je renierai en bloc (dans un parfait silence). Le jour que je choisirai. Le même jour que mes pères ont choisi…

 

Peintures de Morandi (Nature morte, 1954), Balthus (Nu de profil, 1908) et Russel (Les fils du peintre jouant avec un crabe, 1904-1906)

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L’HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ – Épisode 9

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FIN DE L’ÉPISODE 8

Il décida donc de se préparer un repas léger et de terminer, après celui-ci, la lecture de « Jane Eyre », déjà bien avancée, et, s’il n’avait pas trop sommeil, de commencer « Les Hauts de Hurlevent », pour mener à bien son projet de lecture concernant au moins une œuvre de chacune des sœurs Brontë.

ÉPISODE 9

Hanna était installée sous le préau de l’école, à quelques pas de la mairie, et elle attendait, elle attendait ceux qui voulaient raconter ce qu’ils avaient vu, ce qu’ils avaient entendu, ce qu’ils savaient pour l’avoir entendu d’autres bouches ou même ce qu’ils croyaient qui s’était passé. Elle voulait reconstituer avec ces bribes de mémoires, ces débris de récits oubliés, ces reliques de racontars, de rumeurs, de on-dit, ce qui avait été avant, avant que la folie meurtrière ne s’abatte sur la Pologne toujours coincée entre le marteau et l’enclume, ne pouvant reculer vers l’est quand l’ouest gronde et pouvant pas plus se retirer à l’ouest quand l’est écrase tout sur son passage. Elle aurait voulu que les enfants puissent connaître la Pologne d’Isaac Bashevis Singer, celle qu’il a décrite avant de partir pour l’exil en Amérique, chassé, lui aussi, par cette folie qui détruisait tout et surtout tout ce qui se plaçait sous la protection de l’étoile de David

Mais les mots qu’elle attendait, ne sortaient pas facilement, ces mots là font très mal dans la tête, dans le cœur, dans l’âme et ils font encore plus mal quand il faut les dire. Et, même s’ils hantent les jours et déchirent les nuits les plus paisibles, ils ne peuvent pas sortir. Ils sont enfoncés encore plus profondément que les mots de cette jeune fille amoureuse qui cherche un toit pour offrir sa virginité au garçon qu’elle aime avec tant de passion.

Marek Hlasko était venu lui aussi avec cette jeune fille qui voulait témoigner qu’elle ne pouvait pas trouver ce coin d’intimité suffisant pour abriter le cadeau qu’elle voulait offrir à son amour. Mais ce témoignage n’était pas celui qu’attendait Hanna. C’était un témoignage d’un autre temps encore, un temps moins ancien, un temps de malheur aussi, un temps où un régime, encore un, un autre, se mêlait beaucoup trop, lui aussi, de la vie de ce pauvre peuple régulièrement brimé. Et Marek voulait lui parler de ce temps. Il voulait évoquer cette misère quand Dorota Maslowska arriva, elle avait elle aussi quelque chose à dire, encore des choses hors sujet mais il fallait qu’elle les confesse vite, qu’elle raconte tout le désarroi de cette jeunesse polonaise qui, malgré la libération de toutes les oppressions, ne trouvait pas l’espoir qu’elle cherchait depuis si longtemps et n’avait plus que la possibilité de se réfugier dans des plaisirs factices et frelatés fournis par des trafiquants sans scrupule.

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Dorota Maslowska

Hanna, Marek, Dorota, un trio pour raconter la Pologne, cimetière où les mots sont enterrés très profondément afin que les envahisseurs, de l’est comme de l’ouest, ne puissent pas les déterrer et les emporter comme ils ont emmené des milliers de personnes et des milliers de vies. Ainsi, Ils pourraient réunir les souffrances qu’ils avaient récoltées pour les assembler en une même plainte qui donnerait peut-être naissance à un nouvel espoir. Pauvre Pologne martyrisée par le levant et le couchant pendant l’horrible guerre puis écrasée par une nouvelle gangrène juste au moment où la fureur apocalyptique semblait vouloir s’apaiser. Requiem pour un peuple qu’on assassine. Et après…

Il se retourna, quelque chose l’empêchait de poursuivre son rêve, sa bouche trop sèche ? L’impasse dans laquelle il semblait être avant de se réveiller ? Mais, plutôt une envie bien naturelle qu’il fallait satisfaire rapidement. Il avait atteint l’âge où les petits ennuis commencent à peupler le quotidien de tout un chacun et il fallait qu’il change ses habitudes, la boisson du soir n’était plus très compatible avec des nuits longues et paisibles. Il approchait de la limite que Romain Gary définissait comme celle au-delà de laquelle votre ticket n’est plus valable. Il dû donc soulager sa vessie avant de regagner son lit et de reprendre un sommeil plus quiet qui cependant ne vint pas immédiatement, il pensait encore à ces écrivains polonais qui voulaient témoigner de tout ce que ce peuple a enduré depuis des siècles avant qu’ils ne voient le jour eux-mêmes. Depuis que leur bon roi se lamentait que Dieu était trop haut et la France trop loin.

Les temps étaient loin maintenant où la noblesse polonaise réunit, au Tannenberg, sous une seule et même bannière piétinait sans merci, ni pitié, les preux chevaliers teutoniques et stoppaient définitivement leur marche vers l’est. Et on aurait dit que Sienkiewicz voulait rappeler aux Polonais que le voisin de l’Ouest est toujours aussi puissant et belliqueux et qu’il faut s’en méfier, ses écrits comportent une certaine part de prémonition, hélas bien funeste, qu’on pourrait encore méditer aujourd’hui. Mais, il ne voulait pas s’endormir avec des idées belliqueuses plein la tête, il avait envie d’une aventure plus paisible qui lui ferait oublier, l’espace d’un morceau de sommeil, les malheurs de la Pologne. Il plongea bien vite dans une somnolence qu’il l’entraina sur les pas du vieux Comte Potocki, un de ces nombreux Polonais qui a cherché fortune ailleurs, et qui lui raconta l’aventure étrange qu’un officier napoléonien lui confia après avoir trouvé, dans les ruines de Saragosse, un manuscrit qui relatait l’incroyable périple d’un capitaine des Gardes wallonnes qui devait rejoindre Madrid en passant par la Sierra Morena.

Il se réveilla entre deux pendus, ses serviteurs avaient disparu mais il décida de poursuivre sa route pour accomplir la mission qui lui était confiée. Bientôt, il aperçut une caravane hétéroclite qui cheminait lentement et qui l’accepta comme compagnon de route. Cette caravane, hors les serviteurs et personnels dévolus à la conduite et à l’entretien des animaux de trait et de charge, comprenait des personnages d’origines très diverses : bandits de grands chemins, moines, marchands juifs, etc… et chacun racontait son histoire incarnant chacun une vision du monde : la science, la religion, l’ésotérisme. Et ses histoires s’empilaient les unes dans les autres comme des poupées gigognes le laissant bien perplexe et rêveur, il s’abandonnait alors à son habituelle rêverie et se retrouvait avec une belle et charmante jeune fille, surveillée par sa mère, qui lui proposait le plus belle des nuits d’amour et, évidemment, il ne résistait pas à une telle avance, qui l’aurait fait d’ailleurs, il plongeait dans la proposition comme un dauphin dans son océan natal. Et, il se réveillait brutalement sous une potence entre deux pendus et un rai de lumière qui filtrait entre les lattes d’un volet, chatouillait son œil ensommeillé.

Il émergea péniblement ne sachant plus très bien où ce brave comte polonais l’avait emmené, ni très bien à quoi il avait bien pu rêver après s’être rendormi. Pour éclaircir un peu ses esprits embrouillés par ses rêves à tiroirs, il se leva et ouvrit les volets, la neige était maintenant bien installée et la bise qui soufflait assez fort la rendait encore plus froide, un temps à rester au coin du feu, même s’il n’avait que des radiateurs chez lui, pour lire la suite du livre d’Emily Brontë qu’il trouvait très passionnant et très moderne encore. Voyant toute cette neige, il ne put s’empêcher de penser, avec un petit rictus ironique, au chef de notre gouvernement qui, depuis Moscou où il peut tomber assez fréquemment jusqu’à un mètre de neige, vilipendait ses services parce que notre capitale était sinistrée sous cinq centimètres de neige. Ils ont dû drôlement se marrer les Russes en entendant de tels propos ! Décidément les temps sont bien révolus où la France était crainte et écoutée, ce n’est désormais plus qu’un petit pays qu’on paralyse avec quelques flocons de neige, à quoi bon entretenir un parc atomique qui coûte une telle fortune, il suffit d’attendre une bonne bourrasque pour passer à l’attaque.

Cet épisode ironico-neigeux l’avait rendu guilleret, il avait envie, aujourd’hui, d’un peu de distraction et après une matinée consacrée à ses petites activités domestiques et à son habituelles séances de lecture, il sortirait un peu. Les voisins devaient commencer à le prendre pour un doux dingue affecté par son départ à la retraite et devenu un peu casanier, ronchon, plus très sociable, alors qu’il se contentait de marcher souvent dans ses lectures avec les héros qu’il aimait et de discuter tranquillement avec les auteurs qui l’avaient passionné. Ils ne pouvaient pas comprendre le monde qu’il construisait autour de lui pour donner un sens à ce nouvel épisode de sa vie. Pour meubler cette matinée guillerette et nourrir la bonne humeur qu’il éprouvait, il choisit une « compile » de vieux rocks des années soixante qui comprenaient des chansons de ses idoles d’adolescence : Buddy Holly, Eddie Cochran, Little Richard and Co qui l’accompagnèrent pendant son petit déjeuner.

Sortir oui ! Mais pour aller où ? La bibliothèque : sa pile de livres à lire était encore très imposante, inutile d’en ajouter d’autres, le cinéma : ça faisait longtemps qu’il n’y allait plus, il s’était gavé de films quand il était étudiant et maintenant il avait l’impression de toujours revoir les mêmes navets dont il était saturé. Il décida tout simplement de baguenauder en ville et de profiter des vitrines de Noël pour enrichir sa liste de cadeaux potentiels à offrir à ses neveux qui lui rendraient certainement une petite visite avant la fin de l’année. Il choisit de voyager en bus malgré l’inconfort des transports en commun car le stationnement en ville, à l’approche des fêtes, était décidément bien trop problématique pour se déplacer en voiture individuelle. Le trajet ne durait qu’une bonne demi-heure mais ça lui laissait suffisamment de temps pour s’évader dans une de ces anciennes lectures restée accrochée dans un coin de sa mémoire. Totalement absorbé par ses réflexions, il faillit oublier de monter dans le bus et se fit rappeler à la réalité par le chauffeur qui prétendait ne pas avoir qu’à réveiller tous les endormis qui attendaient son véhicule aux diverses stations de son itinéraire.

Le bus le berça mollement, il s’assoupit et se retrouva dans les rues de Prague où il avait séjourné peu de temps après la chute du mur de Berlin, une ville magnifique qui ne demandait qu’encore quelques attentions pour livrer ses richesses dans de meilleures conditions. Il y avait un attroupement à proximité du Rudolffinum, ce magnifique monument néo renaissance dédié à la musique et à l’art en général. Quelques badeaux, le nez en l’air, l’air étonné et interrogatif, regardaient le toit de l’édifice sur lequel deux soldats allemands scrutaient tour à tour les traits des différentes statues qui ornaient le bâtiment. Un passant mieux informés leur raconta qu’il avait entendu dire que Heydrich, apprenant que l’une des statues représentait le grand musicien Félix Meldelssohn qui avait le grand défaut d’être juif, avait demandé qu’on enlève prestement celle-ci, mais les pauvres soldats ne connaissant pas le musicien, ne savaient qu’elle statue enlever. Ils cherchaient, de plus en plus dubitatifs, à la grande joie des spectateurs qui n’osaient pas rire franchement mais se jetaient des regards où il n’était pas difficile de déceler toute l’ironie qu’ils comportaient. Jiri Weil qui n’avait pas encore organisé son suicide pour échapper à la vindicte nazie, ne manquait pas une miette de cette scène surtout quand il constata que les deux pauvres militaires s’attaquaient à la statue de Wagner que vénérait tant leur führer. Apparemment, comme on leur avait enseigné que les juifs avaient des gros nez, ils entreprenaient de déboulonner la statue qui était dotée du plus fort appendice nasal et qui n’était autre que celle de Wagner. La situation devenait de plus en plus cocasse et il était bien difficile de garder un semblant de sérieux et de ne pas narguer les deux iconoclastes militaires. Cependant, il était préférable de prendre quelques distances pour ne pas être sur place quand les supérieurs hiérarchiques constateraient la bourde commise par leurs subordonnés. Dans ces cas là les innocents peuvent vite devenir des coupables potentiels et se retrouver à l’arrière d’un camion militaire, embarqués pour une destination inconnue, désormais trop bien connue, hélas.

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Il décida donc de s’esquiver promptement et de se diriger vers le pont Charles pour rejoindre la Malastrana, ce quartier chargé d’histoire au patrimoine très riche qui ne manquait pas non plus d’enseignes commerciales alléchantes. Tout en gardant un œil attentif sur les vitrines, il vit, marchant devant lui, quelqu’un qu’il semblait bien reconnaître rien qu’à sa démarche, il accéléra le pas et rejoignit bientôt le promeneur qui tout en cheminant lentement semblait chercher des indices dans les devantures, les cours, les portes, les corniches des bâtiments qu’ils longeaient, des indices mais quels indices ? Il avait bien reconnu Bohumil Hrabal qui lui confia qu’il cherchait désespérément des traces de l’ancienne gloire de cette ville, véritable carrefour de la culture européenne au siècle précédent. Il était empli d’une réelle tristesse et d’une profonde nostalgie, il ne reconnaissait plus cette ville et ne voulait plus y vivre, il parlait même de vendre sa maison où il ne pouvait plus vivre. Cette rencontre le bouscula quelque peu et le laissa interrogatif, cette ville n’avait jamais été détruite peut-être le serait-elle par les fous qui y séjournaient maintenant mais aucun indice précurseur n’était encore tangible. Inquiet, perplexe, il admit tout de même que Prague n’était plus la grande métropole culturelle qui avait vu naître Kafka et Rilke et mourir Smetana. Cette réflexion lui donna envie de monter jusqu’au palais Hradcany et de visiter la petite maison, à peine plus qu’une maison de poupée, que Kafka avait occupée pendant quelques années dans la Ruelle d’or à l’ombre de l’imposant château.

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Bohumil Hrabal

Une bousculade le surprit, il faillit s’étaler, le chauffeur avait freiné un peu brutalement pour éviter un piéton un peu trop téméraire et il avait percuté son voisin avant de pouvoir accrocher une poignée destinée aux passagers voyageant debout. Cet incident le sortit totalement de la rêverie dans laquelle il s’était doucement laissé aller, et il constata avec surprise qu’il avait oublié de descendre à la station à laquelle il avait prévu de s’arrêter, deux autres avaient déjà défilé sous les vitres du bus sans qu’il réagisse, il sauta donc prestement sur le trottoir, dès la suivante, et rebroussa chemin afin de s’engager dans les rues commerciales du centre ville. En voyant les vitrines parées de leurs plus beaux atours pour allécher les clients en quête de cadeaux à offrir pour les fêtes de fin d’année, il ne put s’empêcher de penser aux rues de Prague qu’il venait de quitter et d’admettre que la vie était tout de même désormais moins dangereuses ici que là-bas à l’époque où son rêve l’avait conduit.

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Le n°22 de La ruelle d’or à Prague où séjourna Kafka

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AU GRAND MENU DES MICROFICTIONS: HOEX ET MENU

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41IM6qSr9yL._SX343_BO1,204,203,200_.jpgLe temps d’une ou deux pages, Hoex, qu’on sait poète et joueuse (sous sa plume, que de décollations!), s’en donne à corps joie et jouissance en mêlant aux rêves de son personnage principal nombre de « Valets de nuit » que 33 nouvelles gâtent de beaux atours. Les lectrices s’en pourlècheront les babines (oui, lectrices ; dans une coquille-lapsus où se loge le narrataire, du plus bel effet , p.45: « C’est elle qui m’électrice », en langage lacanien  » c’est elle qui m’est lectrice « – on attendait électriSe).

Que de corps musclés et rêves réjouissants pour la narratrice qui se métamorphose en mouche, en sable, que sais-je…L’imagination et la prose brillante font le reste : les micro nouvelles se lisent vite et se nourrissent de métaphores, d’humour, de chutes de reins et de rêves.

Du beau travail vraiment, sous la bannière, chaque fois, de grands auteurs qui prêtent à épigraphes (Daudet, Giono, Rimbaud…).Toutes les professions y passent et la belle narratrice jauge les exploits d’abbé, d’explorateur, de pompiste, de pâtissier, jusqu’à éprouver les délices d’un boucher!

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« Je suis agenouillée dans la pénombre d’un confessionnal où des yeux flamboyants me fixent au travers de la grille » (p.137)

« Quand enfin il lève son visage, ses yeux sombres sont sur moi. Et lorsqu’il me demande « Et avec ça? », je sens que j’en voudrais encore » (p.52)

Parmi les 33, ma préférée : la lettre d’amour pour « Le facteur »…

Le livre sur le site de Les Impressions Nouvelles

 

petitesmechancetes.jpgEntre Hoex et Menu, l’espace de dix-neuf livres, puisque Marc Menu en est à son premier et la romancière du « Grand Menu » à vingt.Photo-Menu-180x240.jpeg

« Petites méchancetés sans grandes conséquences » signe 76 micro histoires, avec chutes assez sombres et bien senties. Parfois quatre lignes suffisent pour pourfendre la douceur et creuser cruauté et vertige. « Rigoletto », « Scène de ménage », entre autres, disent assez le regard acéré d’un jeune nouvelliste, qui flirte parfois avec « Le petit farceur » revisité et les histoires de fou qui repeindrait son mur.

Parfois, « Novembre », par exemple, échappe à la chute d’office, et montre ses dents de moraliste sombre.

« La mort de l’arbre » signe aussi une exploration plus incisive et la « mort d’un canard » une farce sardonique.

De beaux débuts donc au menu de ce premier recueil.

Le livre sur le site des éditions Quadrature

Corinne HOEX, Valets de nuit, Les Impressions Nouvelles, 2015, 160p., 14€.

Marc MENU, Petites méchancetés sans grandes conséquences, Quadrature, 84p., 10€.

QUATRIÈME SALON DU LIVRE DE CHARLEROI

Comme les années précédentes, le SALON DU LIVRE de MARCHIENNE-AU-PONT se tiendra, à l’initiative de Serge BUDAHAZI, au Château de Cartier où il accueillera parmi d’autres auteurs: Salvatore GUCCIARDO, Carine-Laure DESGUIN, Pascal FEYAERTS, Véronique JANZYK, Daniel SIMON, Nathalie WARGNIES, Carine GEERTS et Pierre Paul NELIS, Marcelle PÂQUES, Catherine BERAEL, Sandra DULIER, Gilles HORIAC, Ayi HILL, Jean-Jacques RICHARD, Sandra ZATLOUKAL, Louis DELVILLE et Micheline BOLAND, Olivier PAPLEUX, Jean-François FÜEG, Éric ALLARD…

Mais aussi les éditions LE COUDRIER, les éditions TRAVERSE, les éditions POUSSIÈRE DE LUNE, les éditions SÉMA-DIFFUSION, LE MONDE DES ÉTOILES…

L’invitée d’honneur est EVELYNE WILWERTH.

Un salon cosy qui vous changera des halls d’exposition… Avec un bar et une petite restauration, plus d’uniformes qui font peur et un niveau d’alerte en dégringolade. 

C’est ce DIMANCHE 29 NOVEMBRE 2015 entre 11 h et 18 heures!

N’ayez pas peur des auteurs, ils ne sont armés que de mots!

 

 

QUAND LES FEMMES PARLENT APRÈS L’AMOUR de THIERRY RADIÈRE (Zonaires Éditions)

Quand-les-femmes-R-207x300.jpgÉcoute et amour

Au moment où la parole se libère, des femmes se racontent. Dans ce qu’elles ont de plus personnel, que leur propos soit grave ou plus futile. Elles se racontent au passé (« C’est important les souvenirs », dit une d’elles), au présent (sur ce qu’elles viennent de vivre) mais aussi au futur de leurs attentes. Il n’est plus ici, vu les circonstances, question d’un parler séducteur, érotisé visant à un coït.

Quand nous faisons l’amour, peut-on entendre dans la bouche d’une autre, c’est comme si tu rechargeais les batteries de mon âme.

La femme qui parle est sécurisée affectivement, elle se confie sans contrainte d’aucune sorte. Elle veut aussi marquer l’amant de sa parole.

« Je veux que tu te souviennes de moi, de mon histoire »

 « La mémoire, c’est plus intime que le sexe », lit-on dans les propos d’une autre femme. Et une autre encore trouve que se raconter est plus impudique « à la limite » que la vie sexuelle.

Elles sont vingt-neuf. Il y a l’amoureuse des Belges qui guette chez son amant des signes de belgitude. Celle qui fait l’amour dans le noir ; celle au sexe naturellement parfumé à la fleur ; celle qui ne vit que pour écrire; l’étudiante tombée amoureuse de son prof ;  celle qui entend des bêtes au plafond ; celle dont la passion est de cultiver un jardin ; celle qui admire l’œuvre de Basquiat, l’Ile de Ré ou Fanny Ardant, physiquement et intellectuellement ; celle qui parle d’un livre qu’elle a aimé ; celle qui déteste les hommes mous en tout, ce qui qui nous vaut une des plus belle pages sur ce thème.Radi%C3%A8re-Thierry-e1406018153430.jpg

Ce sont surtout des femmes heureuses qui s’expriment, font entendre leur voix. Aucune panne, nul fiasco de l’homme à déplorer qui justifierait d’une rupture du dialogue, d’une clôture du langage.

Toutes créent un lien entre sexe et mémoire. Toutes sont en attente d’une écoute, de quelqu’un qui retiendra leur parole.

Les prises de parole sont rendues sur deux ou trois pages maximum. On pourrait croire, à quelques détails près, que c’est la même femme, jamais prénommée, qui parle, à divers moments de son existence. Le titre de chaque intervention est fait de la coordination de deux substantifs, de deux propositions comme Cadeau et quotidien, Promesses et obscurité, Je sais et je vis…

En fait, Thierry Radière rend hommage à toutes les femmes. On peut aussi penser qu’il parle (même si l’homme de chaque nouvelle demeure muet), se dit à travers elles. Il ne faudrait surtout pas réduire le propos littéraire de l’ouvrage à un aspect prosaïque, assimiler le recueil à un reportage, une enquête, voire un témoignage de l’auteur puisé à diverses sources alors qu’il s’agit de pures fictions, cela dit, tout à fait vraisemblables.

À la fin, on se dit que l’entente, au sens propre, est un acte d’amour au même titre que le contact physique et, quand elle le prolonge et que le partenaire est à l’écoute, la relation est parfaite. La liaison amenée à se prolonger…  D’ailleurs, lire, n’est-ce pas aussi écouter l’autre de l’auteur? Un acte d’amour qui, s’il est partagé, après l’écriture, fonde une union réciproque propice à des échanges futurs entre lecteur et écrivain autour d’un livre, d’une parole commune?

Éric Allard

Le livre sur Zonaires éditions

Lire une des 29 microfictions: RUMEURS ET ACCIDENTS

En savoir plus sur Thierry RADIÈRE

L’HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ – Épisode 8

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FIN DE L’EPISODE PRÉCEDENT

Le formulaire lui échappa des mains, il avait perdu contact avec la réalité administrative et se demandait comment il allait pouvoir endiguer cette déferlante adolescente. Finalement, il était plutôt soulagé par cette intrusion paperassière, car la perspective de s’en sortir avec cette bande de marauds lui paraissait bien hypothétique. Toutefois, cela ne résolvait en rien le problème exposé sur ce fameux formulaire qui lui demandait de justifier son retard notoire dans le paiement de la taxe foncière concernant un petit terrain qu’il possédait dans une commune voisine. Il décida de remettre ce papier sous la pile et de voir cette question plus tard, il en avait assez fait pour ce jour. Il voulait se consacrer à quelque chose de plus agréable, de plus fondamental, il voulait manger.

ÉPISODE 8

Après un repas frugal, ronronnant comme une chatte au coin de l’âtre, il se recroquevilla dans son fauteuil et décida de s’octroyer quelques minutes de sieste avant sa promenade vespérale. Le bus berçait mollement la somnolence des passagers, certains dormaient, d’autres parlaient à voix basse pour ne pas gêner les dormeurs et les autres qui ne dormaient pas encore, dormiraient sans doute bientôt car le réveil avait été matinal, trop matinal. Comme il allait sombrer dans un sommeil réparateur, son ami finlandais qui connaissait ses goûts littéraires, vint s’asseoir près de lui et lui proposa de lui parler de la littérature de son pays.

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Rovaniemi (Finlande)

– Le voyage sera long aujourd’hui si nous voulons rejoindre Rovaniemi avant la fermeture des restaurants, il ne faudra pas musarder en route et passer beaucoup de temps dans le bus, je te propose donc de parler de notre culture et surtout de notre littérature qui t’intéresse d’après ce que j’ai cru comprendre, pour meubler un peu le temps.

– Bien volontiers mon ami, j’allais dormir et me réveiller tout vaseux, donc parlons littérature et profitons de ce long trajet pour élargir ma culture finlandaise.

– Pour bien comprendre notre littérature, il faut remonter au XVI° siècle quand Mikael Agricola voulut traduire le Nouveau Testament en une langue compréhensible par les Finnois, il fixa les règles de base de l’orthographe de notre langue, règles qui sont toujours en usage aujourd’hui. Mais le véritable père de notre culture est Elias Lönnrot qui a parcouru la Carélie, notamment, au XIX° siècle pour recueillir les légendes et récits traditionnels qu’il a rassemblés dans le Kalevala qui est notre livre identitaire, la bible de la culture finnoise, le texte fondateur d’une nation. Après Lönnrot, vint Alexis Kivi qui peut être, lui, considéré comme le père de la littérature finlandaise.

– Lui, je le connais un peu, j’ai lu, avec un réel plaisir, un de ses livres : « Les sept frères », un roman épique qui semble bien coller à ton pays d’après le peu que j’en sais.

– C’est l’une de ses œuvres importantes, en effet. Ludwig Runeberg, romancier suédophone, fut son contemporain et la génération suivante vit arriver Juhani Aho qui est de ma région, le grand poète national : Eino Leino, Väïno Linna et celui qui est notre seul Prix Nobel de littérature Frans Eemil Sillanpää.

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F. E. Sillanpää

– Lui, je l’ai lu aussi, pas son chef-d’œuvre « Sainte misère », mais un livre qui lui ressemble un peu, paraît-il, « Une brève destinée », un roman triste comme trop souvent dans votre pays où piétisme, isolement, confinement et quelques autres ingrédients caractéristiques génèrent une littérature sombre, pleine de culpabilité et de fatalité, et parfois même de tragédies.

– Oui, certainement, mais pas seulement, ce serait un peu réducteur tout de même ! Tiens comme nous avons pas mal de temps devant nous, tu devrais lire ce petit livre d’une jeune femme née en Laponie, à Sodankylä où nous allons faire halte prochainement ; c’est un petit roman plein d’humour et de malice qui te réjouira sans doute et qui t’éclairera sur la vie des trolls.

– Merci !

Il prit le livre, lut quelques pages mais s’endormit bientôt et se retrouva sur un radeau descendant une rivière grossie par la fonte des neiges qui chahutait dangereusement son embarcation de fortune. De longues lames d’écume s’élevaient dans le ciel comme le cimeterre des conquérants orientaux pour s’abattre sur sa tête dans une gerbe d’étincelles que le soleil allumait dans les gouttes d’eau s’échappant de ces lames liquides. Il avait conscience du danger, il était suffisamment inquiet pour ne pas se laisser piéger par un rocher, un tourbillon, ou un courant plus rapide, mais il faisait surtout confiance à sa force et à son expérience. Il connaissait ces rapides pour les descendre régulièrement quand, après sa tournée commerciale dans cette partie de la Carélie, il regagnait sa Russie natale pour rejoindre sa famille, sa maison de négoce, avec ses ballots pleins des marchandises qu’il avait acquises au cours de sa tournée après avoir vendu celles qu’il avait apportées.

Il savait qu’après quelques kilomètres de rivière, il trouverait une berge plus accueillante pour arrimer son radeau et louer des montures dans une ferme voisine. Il pourrait aussi trouver un gîte pour la nuit avant de reprendre la longue route qui l’attendait.

Il avait frappé à la porte de cette ferme qu’il n’avait jamais remarquée au cours de ses voyages précédents, car cachée par un rideau d’épicéas. Une jeune femme lui avait ouvert la porte ; il était resté interloqué un bref instant, quelques secondes seulement qui lui avaient paru cependant bien trop longues pour ne pas laisser paraître sa surprise. Jamais au cours de ses voyages à travers cette région, il n’avait rencontré une paysanne aussi fraîche, aussi belle, aussi attirante ; il était gêné et n’osait la regarder en face. Il fut cependant bien obligé de lui demander s’il pouvait obtenir le gîte et le couvert pour la nuit qui s’annonçait, la jeune femme ne répondit pas mais s’écarta pour le laisser entrer. Il entra donc et se trouva au milieu d’une cuisine pauvre mais propre où une vieille femme au sourire encore plus ébréché que les cruches dans lesquelles était stockée l’eau pour la cuisine et la vaisselle, l’accueillit avec une politesse un peu trop forcée qui masquait mal un air méfiant. La vieille accepta de lui offrir ce qu’il demandait contre quelques babioles tirées des ballots de marchandises qu’il emportait avec lui.

Après avoir mis son cheval et sa mule à l’écurie et son chargement à l’abri de la tentation des animaux et d’éventuels rôdeurs, bien que ces derniers ne soient pas légion dans ces régions, il fit une rapide toilette et regagna la cuisine enfumée où l’attendaient les deux femmes et un homme déjà âgé, trop pour être le compagnon de vie de la belle qui l’avait accueilli. Le repas était servi, une soupe un peu claire, un morceau de viande séchée et quelques baies pour le dessert, repas frugal mais suffisant pour passer une nuit réparatrice et reprendre sa route le lendemain matin. La famille n’était pas loquace, la vieille s’était retirée au coin de l’âtre, l’homme mangeait en face de lui sans rien dire, mécaniquement, méthodiquement, comme quelqu’un qui a peur de perdre la moindre miette de ce qu’on lui a servi et la jeune femme, au bout de la table, lui lançait des regards bien trop explicites. Manifestement cette femme vivait dans l’ennui avec cet homme qui ne pouvait pas lui donner l’enfant qui aurait meublé ses journées et occupé son avenir. Elle semblait redouter la vieille qui paraissait être le véritable chef de cette famille triste et renfermée, noyée dans le paysage local, fossilisée dans cette ferme désuète. Au moment de quitter la table son regard croisa celui de la femme qui semblait déjà être sa compagne, il ne cilla pas, hocha la tête comme pour acquiescer. Ils s’étaient compris, à l’aurore, elle serait à l’écurie avant lui, prête à partir avec lui, prête à fuir l’ennui, le désespoir, prête pour une vraie vie !

Un grincement de frein le réveilla, le bus s’arrêtait devant une petite église en bois qu’un cimetière sous les pins entourait, ils étaient arrivés à Sodankylä, il n’avait pas lu le livre de Johanna Sinisalo, il ne connaitrait pas encore aujourd’hui la vie des trolls.

Le voyage en Laponie s’était achevé à Kuopio, après un long trajet de retour avec le même bus et il devait maintenant rejoindre la capitale finlandaise pour poursuivre son périple. Ils avaient en effet décidé de faire un détour par les Pays baltes en empruntant un des ferry-boats que les Finlandais utilisent régulièrement en fin de semaine pour reconstituer les stocks d’alcool sérieusement entamés au cours de la semaine. Et, en même temps, pour faire un peu la fête pendant la traversée en profitant de l’absence de contraintes législatives concernant le commerce de l’alcool hors des eaux territoriales finlandaises. Arrivé sur les quais du port de Tallinn, il se dirigea vers l’hôtel où il pensait passer quelques jours et rencontrer Arno Valton pour parler de la littérature balte mais surtout estonienne.

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Tallinn (Estonie) 

Il avait invité l’écrivain pour un repas convivial au restaurant de l’hôtel, il réservait la visite de la ville pour le jour suivant ce qui lui laissait encore le temps de récolter, auprès de son nouvel ami, des informations qu’on ne fournit habituellement pas au touriste moyen. Valton n’avait qu’une dizaine de minutes de retard, ils purent donc passer par le bar pour boire un apéritif à base de vodka, se conformant ainsi à son habitude qui consistait à toujours consommer les produits du pays où il séjournait. Il était heureux que l’écrivain ait accepté cette invitation et il le remercia chaudement :

– Je suis enchanté que vous ayez accepté ma modeste invitation, votre emploi du temps doit être cependant bien chargé ?

– C’est toujours un plaisir d’accueillir un lecteur, surtout quand il a fait un si long chemin.

– J’aimerais parler un peu avec vous de la littérature balte que nous trouvons bien difficilement dans notre pays.

– Ce n’est pas étonnant, nous avons vécu longtemps sous la botte soviétique qui ne nous laissait pas beaucoup d’espace pour nous exprimer, pour dire ce que nous avions réellement envie de dire, aussi nous fûmes souvent obligés de déguiser nos écrits, d’employer un double langage, pour faire passer nos idées. Cette forme d’expression n’est pas la meilleure pour séduire les amateurs de littérature à succès, nous sommes donc restés un peu en marge.

– Depuis la sortie du système soviétique, vous avez retrouvé un espace d’expression mais avez-vous retrouvé un espace de diffusion ?

– Les langues baltes sont peu traduites, il nous a notamment manqué un grand leader, un Prix Nobel par exemple, pour servir de locomotive à notre littérature. Nous avons cru longtemps que Jaan Kross serait celui-là mais il est décédé depuis quelques années et il n’a toujours pas de successeur. Nous devrons attendre encore ! Combien de temps ? Nul ne le sait !

– J’ai lu, il y a déjà de nombreuses années, « Le fou du tsar », une belle lecture, un roman historique qui masquait une réalité bien actuelle à son époque, comme vous l’évoquiez il y a un instant !

– Il nous faudra encore et encore travailler, découvrir de nouveaux talents, leur donner une chance et essayer de les faire connaître en dehors de nos frontières. La route est longue mais pas impraticable !

– Nous patienterons en relisant les textes anciens et notamment ceux laissés par les membres de la communauté juive exterminée pendant l’ignoble massacre nazi.

– C’est une solution pour ne pas oublier nos littératures si riches avant la guerre mais si peu connues aujourd’hui.

– En attendant, nous pouvons toujours aller au restaurant et évoquer le patrimoine de la ville que je souhaite visiter demain.

– Je vous suis !

Ils se dirigèrent vers le restaurant de l’hôtel où il avait réservé une table dans un coin discret pour pouvoir parler tranquillement avec son invité, il sentait comme un courant d’air sur ses épaules, comme si la température avait baissé sensiblement. Il se secoua, ouvrit un œil et constata que sa sieste avait duré un peu plus longtemps qu’à l’accoutumée et que l’engourdissement lui avait laissé cette sensation de froid. Comme le soir manifestait déjà son désir de s’installer en grisant encore un peu plus le ciel déjà bien sombre en cette journée d’avent, il remonta le chauffage de quelques degrés et décida de rester à la maison. Il était trop tard pour faire une petite virée dans la campagne, il en profiterait pour consacrer quelques heures à ses sites et blogs préférés, pour lire la prose de ses amis, répondre à leurs messages et peut-être aussi adresser quelques mots à des relations de la Toile, qu’il n’avait pas contactées depuis un certains temps.

Il consulta tout d’abord les blogs auxquels il consacrait une publication régulière, il n’avait pas de nouveaux commentaires sur les textes qu’il avait publiés il y a quelques jours déjà. Comme il avait suffisamment de critiques écrites dans ses fichiers pour faire face aux prochaines échéances, il lut les forums qu’il suivait habituellement sur le site littéraire auquel il participait régulièrement. Il laissa quelques commentaires, salua quelques amis, rejoignit la page des nouvelles critiques, s’arrêta sur celles des membres en qui il avait le plus confiance, nota quelques livres qui lui paraissaient intéressants mais c’était une précaution bien puérile tant il avait déjà noté, sur diverses listes, des noms d’auteurs et de livres qu’il souhaitait lire, une seconde vie ne lui suffirait sans doute pas pour arriver au bout de ces listes. Cependant, c’était une façon de rester en contact avec le milieu du livre et des lecteurs, une façon de pouvoir encore partager une passion, un moyen de ne pas s’isoler complètement, de rester en relation avec des amis avec lesquels il pourrait encore construire un morceau de vie après celle qu’il avait eue dans le milieu professionnel.

Même s’il était un peu solitaire, grognon, insatisfait, râleur, il aimait beaucoup partager avec ceux qui avaient les mêmes passions que lui et pouvait devenir même bavard en évoquant certains sujets qui lui tenaient à cœur : la littérature notamment, la musique aussi, le sport mais moins depuis quelque temps, surtout depuis que l’argent avait largement pourri certains milieux. Il se souvenait encore du désastre français lors de la dernière coupe du Monde de football et de la façon dont les vrais responsables s’étaient blanchis en actionnant deux pauvres fusibles. Rien n’avait changé depuis et ces braves responsables s’évertuaient toujours à faire avaler des couleuvres aux gogos plantés devant leur écran, buvant à grandes rasades des seaux et des seaux de publicité déversés avec une générosité à faire rougir d’envie l’Abbé Pierre et les responsables du Téléthon réunis dans un même élan. Mais ce sujet était rangé avec ceux qui avaient le don de l’énerver très rapidement et l’heure n’était pas à l’excitation, il fallait plutôt penser à préparer une nuit toute de quiétude pour éviter les rêves oppressants et angoissants.

Il décida donc de se préparer un repas léger et de terminer, après celui-ci, la lecture de « Jane Eyre », déjà bien avancée, et, s’il n’avait pas trop sommeil, de commencer « Les Hauts de Hurlevent », pour mener à bien son projet de lecture concernant au moins une œuvre de chacune des sœurs Brontë.

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