DES ECRIVAINS BIEN PLACÉS

L’écrivain à la statue

Cet écrivain s’installait dans un campement pour la journée sous la statue d’un saint ou d’un roi à cheval, allez savoir. À l’abri du soleil ou de la pluie, il écrivait. À la fin de son travail, s’aidant de cordages, il grimpait sur le quadripède de pierre et criait sa prose aux badauds et au monde venus applaudir la prouesse sportive et scripturaire (on relayait, admiratif, ses photos sur les réseaux sociaux).

Quand il mourut, laissant derrière lui une œuvre insigne, un monument littéraire, ses nombreux amis de par la région obtinrent du seigneur local qu’il figurât sur la monture de ses exploits. Comme sa conformation ne différait en rien de celle du saint ou du roi lui ayant servi de muse, il suffit de mouler sa tête défunte et de la monter à la place du saint ou du roi, allez savoir.

Depuis, de jeunes écrivains rebelles ou bien conformes, allez savoir, en mal de reconnaissance, pour sûr, mais moins athlétiques, viennent écrire à l’ombre de sa statue. En fin de journée, sans sa souplesse certes, ils escaladent pour gueuler mais leur voix porte moins loin, moins fort. Faut-il croire qu’on écrit moins bien sous la statue d’un écrivain, fût-il remarquable et cavalier, que sous celle d’un roi ou d’un saint, allez savoir ?

 

Extra+horses+021.JPG

L’écrivain au miroir

Cet écrivain écrivait face à un miroir. Ou à une caméra.

Même s’il a beaucoup vendu, il a été peu ou mal compris. Son écriture est restée illisible jusqu’à ce jour. Pour tout dire, spéculaire, et sans clairvoyance. Ses nombreux éditeurs, pris dans le tourbillon de son narcissisme, n’ont pas toujours pris la mesure de la méprise, sinon tard quand la notoriété de leur écrivain charismatique était reconnue mais alors comment faire machine arrière quand le succès est là, le lecteur impatient et le libraire fébrile.

Un téméraire critique a bien essayé d’attirer l’attention sur l’imposture mais la pression du milieu fut telle qu’il dut bientôt arrondir le tranchant et sa plume et rentrer dans le rang s’il voulait garder son job. Comme les autres, ils a vanté les écrits de cet homme aux multiples facettes qui toutes, cela dit, reproduisaient le reflet d’un homme muni d’un stylographe dans les premières années de sa carrière, puis d’un clavier d’ordinateur, enfin d’un index agile.

Aujourd’hui qu’il siège à l’Académie, on a installé à sa table de travail un miroir de poche grossissant cerclé d’or de façon qu’il puisse se mirer à son avantage sans discontinuer jusqu’à la fin des temps.

magritte-miroir.jpg

 

L’écrivaine au niqab

L’écrivaine au niqab n’affiche jamais sa face. Les vilaines langues supputent qu’elle est nue sous son habit ou qu’elle est affreuse à regarder. Ou qu’elle possède un éditeur jaloux qui se garde tous ses droits d’auteur. Et ne l’identifie jamais à l’Association des Ecrivains de sa re(li)gion… À moins encore qu’il s’agisse d’une nouvelle facétie houellebecquienne.

Mais peu importe son mode vestimentaire, son régime littéraire, ses croyances en matière libidineuse, disent ses lecteurs, si elle écrit avec superbe et sans pudeur. Le (c)hic, c’est qu’on n’a jamais pu voir ce qu’elle écrit tant ses livres demeurent inaccessibles, recouverts d’une jaquette opaque d’où ne transparaît, dans un fin rectangle, que le titre, énigmatique à souhait mais qui, reconnaissons-le, a des airs de déjà vu : L’œuvre au noir. 

niqab-manif-Jamat-Tawhid.jpg

POÈMES GÉOGRAPHIQUES de THIERRY RADIÈRE (éd. Le Pédalo ivre)

radieregeo1.jpgAvec le temps

Dans Austerlitz de W.G. Sebald, on peut lire : « Je suis de plus en plus persuadé que le temps n’existe absolument pas, qu’il n’y a que des espaces imbriqués les uns dans les autres… »

À la faveur d’un voyage avec son aimée, le narrateur de ces poèmes géographiques fait jouer leurs souvenirs des Landes aux Ardennes dans une tentative de rapprocher leurs enfances, de les faire résonner.

Comme si l’ancrage dans un lieu donné, en bordure de l’océan, permettait toutes les fuites vers les temps retirés du passé, la terre commune de l’enfance. Tourner le temps vers hier, c’est, on le comprend, regarder vers la source, là où les vies sont parties, territoire imaginaire planté dans la peur et l’inadaptation qui vont régler notre rapport au monde.

Mais guère d’abstraction dans ces chemins lancés à travers temps : des souvenirs bien ancrés dans le réel.

je veux rester dans le concret

raconter des enchaînements

sans fin autour d’un poteau

les mains attachées derrière le dos

1001594_10153826914458872_1046379141910965718_n.jpg?oh=9c94475378629c5f2fca21bbc7a424c1&oe=570385B8

Il s’agit de ponts jetés avec les mots sur le cours de leurs existences. De glissades, souvent opérées sur une même page. D’une phrase à l’autre, on bascule dans le passé ou on revient au présent.

On y relève moult observations microscopiques, telles qu’enfant les faisait le narrateur. Avec sa propension à inventer des liens entre les choses, qui lui est restée. Comme ce goût pour les détails et l’instrospection, ce qu’il appelle ses petits bricolages intérieurs. Et à elle, le sens des formules qui le rassure. De même que son aspiration à la liberté, opposée à son savoir d’être prisonnier de lui-même. Et une mélancolie commune… 

Des personnages, des familiers, grands-parents et parents, se réaniment.

C’est comme si s’instaurait un dialogue : les vivants questionnent les morts par-delà les ans et les disparus à leur façon leur apportent des réponses. Nos aïeux nous parlent à travers le temps et les actes qu’ils ont posés ne cessent d’entrer en relation avec nos interrogations d’aujourd’hui.

Pendant tout ce voyage en pays sensible, conscient de la mortalité humaine, de l’effritement des choses, l’attention est portée aux signes de vieillesse, aux passages du temps, aux (in)digestions d’aliments, à la nausée de vivre, aux mauvais traitements de la nature et des animaux infligés par les hommes, aux équipées rassurantes en voiture, aux changements des saisons qui transforment paysages et intérieurs.

On a affaire à une poésie narrative, intense, un précis de souvenirs, mis perspective, pensés, dansés.

Chemin faisant, temps et lieux se mélangent, se tordent (vers la fin du recueil, on peut lire : « Avec le temps, les géographies se distordent. ») recréant un espace mental propre à réarranger les lignes de force du souvenir…

Radière nous fait partager un dialogue sur le ton, comme souvent chez lui, de la confidence. Pas d’espace fictionnel ici mais un dispositif qui, du je au tu, fait circuler les lieux et les souvenirs, happant au passage dans l’entre-deux, l’interstice le lecteur qui se fabrique son propre parcours mémoriel. Radière se sert du temps comme d’un allié, il fait équipe avec lui vers des endroits insoupçonnés de notre être.

Ce n’est pas grand-chose

mais c’est ainsi que nos histoires

s’écrivent entre écueils fissures ciel

silences cris et couteaux dans la plaie

Un nouveau recueil singulier paru dans la belle collection poésie, à la couverture caractéristique, du Pédalo ivre.

Éric Allard

12369159_10153826914453872_2897438006131371651_n.jpg?oh=8c2904b2347d4e63c300a53dec338c5e&oe=57221019

Titre : Poèmes géographiques

auteur : Thierry Radière
ISBN : 979-10-92921-09-0
Format : 11 x 18 cm
Nb pages : 92
Prix : 10 euros
éditeur : Le pédalo ivre

Le livre sur le site du Pédalo ivre

La page du livre sur Facebook

En savoir plus sur Thierry RADIÈRE

 

MICHEL PICCOLI A 90 ANS !

michel-piccoli-lors-de-la-promotion-du-film-le-bel-age-au-festival-8358327kvoud_1713.jpg?v=2

Michel PICCOLI est né le 27 décembre 1925 à Paris. Sa carrière de comédien débute en 1945 dans la compagnie Renaud-Barrault. Le Mépris de Godard le révèle au cinéma en 1963. Il a été comédien dans une cinquantaine de pièces et a tourné dans plus de 150 films en compagnie des plus grands réalisateurs: Godard, Resnais, Bunuel, Renoir, Demy, Chabrol, Malle, Rivette, Carax, Sautet, Ferreri, Costa-Gavras, Hitchcock, Chahine, Ruiz, Iosseliani, Angelopoulos, de Oliveira, Moretti… Il a aussi réalisé quelques films.

 

Michel Piccoli par Jacques Drillon pour la sortie de J’ai vécu dans mes rêves, écrit avec Gilles Jacob (chez Grasset)

 

Michel Piccoli, c’est quoi? 

 

Scène d’ouverture du Mépris de Jean-Luc Godard (1963)

 

Avec Romy Schneider pour la chanson du film Les choses de la vie de Claude Sautet (1970)

 

Un extrait de La Belle Noiseuse de Rivette (1991)


 
Michel Piccoli après la réalisation de son premier long métrage, Alors voilà (1997)


  
En 2011 dans le rôle du cardinal Melville pour le film de Nanni Moretti 

 

Michel Piccoli en 2013 à Cannes parle de La Grande bouffe de Ferreri sorti 40 ans plus tôt

 

Avec Jane Birkin et Hervé Pierre pour Gainsbourg, poète majeur (représentation complète) au Théâtre du Rond-Point en décembre 2015

 

Piccoli lit Baudelaire (la muse malade)


 

Quelques autres films… 

(Max et les ferrailleurs, Le Journal d’une femme de chambre, Belle de Jour, Benjamin ou les mémoires d’un puceau, Vincent François Paul et les autres…)

 

piccolo_michelcdr-web.jpg?itok=lzHiuGdZ 

L’HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ – Épisode 13

20090605175410_400x400.jpg

FIN DE L’ÉPISODE 12

Il était tellement absorbé par la conversation de ses voisins, qu’il n’avait pas remarqué qu’il raclait le fond de sa casserole et qu’il avait consciencieusement nettoyé le récipient, ramassant la plus petite trace de fromage. Il vida le reste de son second décilitre de Fendant et le bu lentement pour qu’il nettoie bien ses papilles saturées du goût du fromage et du vin qui avait cuit avec. Ses voisins étaient trop absorbés par la dégustation de leur plat national pour espérer récolter de nouvelles élucubrations philosophiques ce soir, d’autant plus que Mercier avait précisé qu’il souhaitait prendre le train de nuit pour Lisbonne.

La lune brillait comme un pâle soleil d’hiver, la nuit était douce et claire, il décida de faire une courte promenade digestive avant de regagner son hôtel.

ÉPISODE 13

0-847605.jpg

Le léger courant d’air qui caressait son visage, était vert aussi, vert comme tout ce qui l’entourait, excepté le ciel bleu, bleu comme il est seulement au début du printemps quand la nature vient à peine de se réveiller de sa léthargie hivernale. Toute la gamme des verts, du turquoise qui ourle les lagons du Pacifique au vert sombre de l’émeraude la plus sombre, nuait dans le paysage qu’il avait choisi de parcourir à pieds en descendant du train quelques stations avant Gênes où il pensait prendre le bateau pour la Sardaigne.

Il était parti de bon matin, avant que le coq chante, de Turin où Cesare Pavese l’avait accueilli pour l’accompagner sur les hauteurs entourant la ville, là où il se réfugiait avec ses amis quand les alliés la bombardaient sévèrement, là où la jeunesse turinoise s’organisait pour chasser le tyran et préparer sa succession.

Et maintenant, il marchait gaiement et gaillardement dans la tiédeur matinale de la campagne ligure, la fraîcheur de l’aube s’altérait sous les rayons du soleil printanier et sa promenade n’en était que plus agréable. Il avait enlevé sa veste et ne conservait sur lui qu’une chemise dont il avait retroussé les manches pour bien profiter de ces premiers rayons de soleil. Il regrettait presque de n’avoir pas pris un couvre-chef quelconque car, plus tard dans la journée, le soleil darderait sans doute des rayons un peu plus intenses qui risquaient de lui rougir le front que ses cheveux commençaient un peu à déserter.

Il aimait particulièrement ces paysages au début du printemps quand la lumière et la chaleur n’ont pas encore eu le temps, ni la force, de mater les verts pour leur donner cette teinte trop foncée, trop dure, un peu grise même, que la nature adopte dès le début de l’été. Il appréciait particulièrement la pureté de l’air qui, au début du printemps, dessinait avec une grande précision le contour de tout ce qui constituait le panorama dont ses yeux se gavaient. C’est seulement à cette saison quand le vert occupe tout l’espace et qu’il est encore à l’état naissant, dans sa pureté originelle, que le spectacle de la nature revivifiée est à son apogée, dans sa plénitude exubérante, qu’il enchante le promeneur et le transporte dans un état proche de l’ivresse.

Et, c’est dans cet état second, ivre d’oxygène et de bonheur, qu’il entendit comme un froissement dans le feuillage des arbres qui masquaient son horizon. Il s’arrêta pour tendre l’oreille, espérant surprendre un écureuil, sans savoir même si ces animaux vivaient dans cette région, mais, à sa grande surprise, il vit émerger un bonnet en peau (de chat sauvage ? peut-être !) et bientôt une tête juvénile suivie par un buste étroit et souple qui semblait appartenir à un bien jeune homme. Un sourire éclairait le visage de cet adolescent qui semblait beaucoup s’amuser de la surprise qu’il avait faite au promeneur émerveillé.

– Bonjour Monsieur !

– Bonjour jeune homme !

– On dirait que je vous ai surpris ?

– Un peu tout de même, il n’est pas rare de trouver des enfants qui jouent dans les arbres à cette saison mais je ne m’attendais pas à en rencontrer si loin des habitations. Que faites-vous donc dans ce branchage ?

– Ce branchage est mon royaume et il ne se limite pas à cet arbre, je ne fréquente que les hauteurs, je ne pose jamais le pied sur le sol.

– Drôle d’idée !

– Peut-être, mais je ne m’en porte pas plus mal.

– Et quelle est la raison de cet exil arboricole ?

– C’est une vieille histoire que mon ami Italo vous racontera peut-être un jour.

– Italo ?

Italo Calvino ! Vous ne le connaissez pas ?

– Hé bien non ! Je ne suis pas de la région, je suis simplement de passage entre Turin et Gênes où je compte prendre un bateau pour la Sardaigne.

– Ah bon ! Mais, si votre temps n’est pas trop compté, je vous conseillerais vivement d’aller à la rencontre de ce brave Italo, il connaît plein d’histoires merveilleuses concernant cette belle région. Je l’ai vu ce matin, il se dirigeait vers le village, votre route pourrait éventuellement croiser la sienne.

– Je me renseignerai au prochain village, pour savoir s’il y est encore ou s’il y est passé.

– Bonne chance, alors !

– Mais dites-moi tout de même avant de disparaître, ce n’est pas trop pénible de vivre là-haut ?

– Ca nécessite un peu d’organisation, un peu de souplesse, de l’agilité, de la résistance au froid et un appui logistique au sol que mon frère m’apporte sans problème.

– Et avez-vous trouvé un quelconque avantage à vivre en altitude ?

– Essayez et vous verrez ! Tout est différent vu d’ici, nombre de barrières tombent quand on quitte le plancher des hommes, la perception des choses est très différente et les relations avec les animaux et les hommes ne sont plus les mêmes.

– C’est tout de même une forme de fugue !

– Plutôt une fuite, une fuite pour quitter un monde trop figé, trop borné, une fuite pour aller ailleurs sans quitter son domaine car je suis tout de même baron de ses terres.

– Cher Baron veuillez excuser mon ignorance mais, comme je vous l’ai dit, je ne suis que de passage par vos terres et j’ignorais que vous aviez élu domicile entre ciel et terre.

– Ca fait partie des avantages de la situation, le protocole tombe à l’eau et libère les relations entre les gens.

– Eh bien, si je veux me restaurer au prochain village, il faut que je reprenne ma route mais pas avant de vous avoir affirmé que j’ai pris un grand plaisir à notre rencontre et que votre expérience me parait vraiment très intéressante.

– Bonne route voyageur courageux et si vos pas vous ramènent un jour dans ces contrées n’hésitez pas à demander après le baron perché !

– Je serais ravi de vous rencontrer à nouveau !

– Bonne route !

– Merci et longue vie dans les cimes !

Le-Baron-perche.jpg

Il reprit sa marche avec le même entrain et le même enthousiasme mais un peu plus songeur, il en oubliait de se rassasier du spectacle offert par la nature ligurienne, et méditait sur l’aventure de ce baron qui avait choisi de vivre dans les arbres, c’était tout de même une drôle d’idée, une idée qui demandait probablement pas mal de courage pour être mise en pratique. Il aurait certainement bien du mal à faire admettre cette histoire à ces amis, il cherchait comment rendre sa narration irréfutable quand il aperçut au détour du chemin les premières maisons du village. Son estomac pris alors le pas sur le baron et son aventure dans la canopée et il commença à scruter les maisons qu’il pouvait distinguer pour éventuellement identifier un restaurant. Un brave villageois l’informa qu’il y avait bien une auberge au centre du village mais qu’il devait se dépêcher parce que, considérant le faible nombre de clients, la patronne ne préparait pas une grosse marmite pour les repas quotidiens. Il hâta donc le pas et rejoignit vite le restaurant où il restait encore quelques pâtes, suffisamment pour constituer l’entrée traditionnelle, et un poisson tiré tout spécialement d’un petit bassin derrière l’auberge. Le repas était simple mais délicieux avec un petit vin frais et léger qui ne risquait pas de monter à la tête.

Il s’enquit auprès de l’aubergiste d’une éventuelle visite d’Italo Calvino, celle-ci connaissait bien cette personne mais elle ne l’avait pas vue depuis plusieurs jours. Il devait certainement visiter des amis dans une autre partie de la région.

Après cette halte réparatrice, il prit la direction de la gare pour rejoindre Gênes par le train. Il consulta les horaires et constata qu’il disposait de presque deux heures d’attente avant que le prochain train pour cette direction se présente en gare. Il s’installa donc confortablement, autant qu’il est possible de le faire dans une gare de campagne, et sortit le livre qu’il avait toujours en poche – pas toujours le même évidemment, mais il ne quittait jamais son domicile sans en emporter un au cas où il risquait de perdre du temps inutilement – et reprit la lecture d’un roman d’Umberto Eco, « Le pendule de Foucault », qu’il souhaitait lire depuis longtemps et il pensait, justement, pouvoir mener ce projet à terme pendant le périple autour de la botte italienne qu’il avait envisagé de réaliser en ce début de printemps avant la ruée des touristes.

mazzantini_h_partb.jpg

Margaret Mazzantini

Il ne resta pas longtemps éveillé et, même si son repas avait été léger, les effets de sa promenade matinale l’emmenèrent bien vite dans une profonde sieste dans le salon de la grand-mère de Margaret Mazzantini qui recevait ses vieilles amies encore plus décaties qu’elle-même. La jeune femme était là, dans un coin de la pièce, surveillant cette brochette de dinosaures échappée aux crocs de l’histoire, survivantes de la guerre, du fascisme, des privations, des épurations et toutes les calamités et exactions commises pendant cette période si troublée. Une bande de survivantes qui avait conscience d’avoir échappé à mille tourments et qui ne comptait plus quitter cette vie sans en avoir profité jusque dans les moindres recoins pour oublier tous ceux qu’elle avait vus partir, qu’elle avait enterrés, qu’elle avait internés ou qu’elle avait simplement supportés avec leurs tares et handicaps hérités de cette sinistre période.

Elles se gavaient de gâteaux qui sentaient la naphtaline de leurs vêtements mélangée aux odeurs que leurs aisselles dispensaient généreusement. Des renvois acides remontaient de son estomac et le tirèrent de son sommeil, ce n’étaient pas les vieilles de Margaret qui l’indisposaient mais le vin aigre qu’il avait bu au déjeuner qui agressait son estomac un peu délicat. Il regarda sa montre et constata que sa sieste avait été plus longue qu’il le croyait et qu’il n’avait plus guère de temps pour avancer la lecture de son gros livre qui risquait de l’accompagner encore longtemps au rythme où il le lisait.

Le train arriva en soufflant comme mille forges et emporta ses passagers pour un court voyage jusque sur les rives de la baie, dans la rade de Gênes. Arrivé à bon port, et Dieu sait si Gênes est un bon port, il dû rapidement se mettre en quête d’un gîte pour la nuit ce qui, à cette saison, n’était tout de même pas très compliqué. Il lui resta à prendre un bon dîner sur le port avant de rejoindre sa chambre de bonne heure pour lire un peu et se coucher tôt car le bateau pour la Sardaigne partait aux aurores le lendemain matin.

1314749-G%C3%AAnes.jpg

Gênes

PAVESE par PHILIPPE LEUCKX

cesare-pavese-1.jpg

1

De Pavese, lu avec passion et détermination, relu, repris comme on le fait des mots, des images, réécouté sans cesse puisqu’une voix inaltérable parle là, très fort, et tout à la fois entre cris et chuchotements d’âme, de Pavese, tant d’images venues illustrer, éclairer, approfondir un paysage, une histoire, un récit, tant de personnages !

A reprendre ainsi une œuvre à rebrousse-fil, en partant comme beaucoup l’ont fait, des œuvres de la fin – Le Bel Eté, La Lune et les feux – pour remonter aux sources, on mesure combien la cohérence des voix et des thèmes relie avec ténacité et subtilité tout l’écheveau pavésien.

Bien sûr, le paysage, la femme, la chronologie vitale de l’enfance à la mort, la source des autres, sont déjà là dès l’entame d’une carrière, dans TRAVAILLER FATIGUE.

Evidemment, une première œuvre consigne en germes et forces tout le parcours d’une vie consacrée aux lettres.

Mais quoi ? Tout serait donc dès la première ligne écrite affaire de cohésion, de fidélité à des sujets, à des lieux aimés ?

Mais quel Pavese déloger des poncifs, des images toutes prêtes si vite collées ? L’auteur a souffert, au-delà du possible, des lectures réductrices, et le voilà soixante-deux ans après sa mort, beaucoup moins choyé qu’aux lendemains d’une carrière fulgurante, suicide et prix Strega et parution posthume du noir Métier de vivre. Pavese ne déroge guère à cette désaffection et il fut peu fêté pour son centième anniversaire de naissance en 2008, lui qui fit fête si souvent aux personnages.

Peut-être fallait-il, même très modestement, après Italo Calvino, Dominique Fernandez, Philippe Renard, Christian Viguié, Ludovic Janvier, réparer une manière de négligence critique voire de méconnaissance de textes pour longtemps coulés dans le marbre des clichés : une poésie relativement restreinte, un suicide qui prend, autant que des paysages encore une fois trop mobilisateurs, beaucoup de place, écrase la légère gravité des poèmes du livre premier de 1936 ?

 

images?q=tbn:ANd9GcS3LxUJmeVOH00SBPO1YXeC47ekWL5HGI_h_2rKQ-aNMnJH12bk

2

Ce détour par le premier livre de poésie nous semble essentiel, non seulement par son statut de première œuvre, celui des urgences à dire, mais aussi parce qu’elle constitue une expérience unique dans ce genre au cours des années trente.

Quoi de plus étrange, d’excentrique que ce Lavorare stanca, loin de toute sensiblerie dannunzienne, éloignée des travaux surréalistes en cours en France, en Belgique, à mille lieues du lyrisme de feu d’un Lorca, en rien comparable aux recherches hermétiques d’Ungaretti, ni encore à la concision d’un Mandelstam…Comme si cette poésie de 1936, mal accueillie alors, passée sous silence, n’avait rien à voir avec les grands pontes du temps poétique. Sans oublier Artaud, Supervielle, Michaux, Aragon, pour citer quelques noms francophones d’alors.

Lavorare stanca est sans doute une exception miraculeuse. Aussi, j’ai voulu, par cette petite communication, vous enjoindre à traverser ce livre en empruntant le regard de Pavese. Ce qui est aussi un autre « métier », celui de lire le monde, son monde.

Mais que sait-on, en 1936, de ce Pavese-là ?

 

images?q=tbn:ANd9GcS3LxUJmeVOH00SBPO1YXeC47ekWL5HGI_h_2rKQ-aNMnJH12bk

3

Un petit bled piémontais voit naître,  le 9 septembre 1908,  Cesare Pavese. Les Langhe, une terre de collines, de vignobles, à quelques encâblures de la Ville de Turin, que l’on voit des belvédères que sont Superga, Canelli…

Enfance endeuillée par la mort du père. Mère forte. Retour à Turin très vite.

Liceo d’Azeglio. Un professeur de lettres mentor, Augusto Monti, auquel le premier livre sera dédié.

Les amitiés indéfectibles qui se nouent, avec le terreau littéraire et la ville pour bases, autour de ce prof de lettres extraordinaire qui met le jeune adulte à l’étrier de l’université.

Suivront études et thèse de lettres consacrée à la poésie de Walt Whitman.

Et voilà la poésie et l’Amérique qui entrent en force dans la vie du jeune Pavese, et dans le même temps, les retours dans le village natal, San Stefano Belbo, et les environs avec les amis de toujours,  Leone  Ginzburg, Tullio Pinelli, entre autres, annoncent clairement les topiques de l’univers des premiers romans et nouvelles. Ciau Masino, Paesi tuoi, La bella estate… Entre Pô, baignades et lentes pérégrinations sur les chemins colliniers, fêtes.

Laissons parler Pavese.

 

images?q=tbn:ANd9GcS3LxUJmeVOH00SBPO1YXeC47ekWL5HGI_h_2rKQ-aNMnJH12bk

4 

« Je ne dois pas oublier combien j’étais perdu avant Les Mers du sud et que je me suis mis à connaître mon univers au fur et à mesure que je le créais » C’est ainsi, à la date du 15 octobre 1936, que, confinato du régime fasciste depuis le 5 août à Brancaleone, Pavese en pur autocritique évalue son travail d’écriture de Lavorare stanca.

Ce poème inaugure assez logiquement le livre de poèmes. Et pour notre lecture, il offre le meilleur des cheminements puisque Pavese le décline d’emblée entre collines, silence et ancêtres. Le poème peut s’ouvrir en toute sérénité et c’est le soir.

POÈME 1: LES MERS DU SUD (fragment)

Un soir nous marchons le long d’une colline,

en silence. Dans l’ombre du crépuscule qui s’achève,

mon cousin est un géant habillé tout de blanc,

qui marche d’un pas calme, le visage bronzé,

taciturne. Le silence c’est là notre force.

Un de nos ancêtres a dû être bien seul

— un grand homme entouré d’imbéciles ou un malheureux fou —

pour enseigner aux siens un silence si grand.

Ce soir mon cousin a parlé. Il m’a demandé

de monter avec lui : du sommet on distingue,

au loin, quand la nuit est sereine, le reflet

du phare de Turin. « Toi qui habites à Turin… »

m’a-t-il dit, « tu as raison. Il faut vivre sa vie

loin de chez soi : profiter, jouir de tout

et puis, quand on revient comme moi à quarante ans,

plus rien n’est pareil. On n’oublie pas les Langhe. »

Il m’a dit tout cela et il ne sait pas l’italien,

mais il parle lentement le dialecte qui, comme les pierres

de cette même colline, est tellement rugueux

que vingt ans de langages et d’océans divers

ne l’ont pas entamé. Et il gravit la côte

avec ce regard recueilli qu’enfant j’ai souvent vu

dans les yeux des paysans un peu las.

 

Turin, les Langhe, l’amitié, la force des silences et des collines : tout Pavese tient déjà dans ce poème liminaire qui grave la double dimension que le poète se donne : regarder loin et recueillir en soi ce que la terre d’ancêtres a livré.

Plus tard, le 15 février 1936, il note, toujours dans ce qui, au fond, est l’amorce de son journal de vivre : « On dirait que mon livre est l’extension de San Stefano Belbo et sa conquête de Turin »

Entre le village natal et la ville des études, des éditions et des amis, l’œuvre va circuler comme le sang entre veines et artères.

Comme dans un aller-retour essentiel, où l’espace pavésien se crée sous nos yeux, le temps d’une promenade, le soir.

 

images?q=tbn:ANd9GcS3LxUJmeVOH00SBPO1YXeC47ekWL5HGI_h_2rKQ-aNMnJH12bk

5

Suffit-il de regarder, ou de prendre bonne mesure de ce que le poème pavésien déroule, puisque le soir libère, aère le regard, offre de nouvelles réalités, et retour au pavé de la ville, dans cet aller, dans ce retour, notre poète nous élève et cette hauteur morale du poème, on la doit à ce style unique de récit-poème, où le lecteur peut puiser sa dose de regards vus, entrevus, perdus dans la nuit de la ville comme autant de réverbères :

POÈME 2: DEUX CIGARETTES 

Chaque nuit, on se sent libérés. On regarde les reflets de l’asphalte 

Sur les boulevards qui s’ouvrent au vent, lumineux. 

Chaque rare passant a un visage et une histoire,

Mais à cette heure on ne sent plus fatigués : 

Les réverbères par milliers sont à ceux qui s’arrêtent

pour frotter une allumette.

L’allumette s’éteint contre le visage de la femme

qui demande du feu. Elle s’éteint dans le vent

et la femme déçue m’en demande une deuxième

qui s’éteint : maintenant, elle rit doucement.

Ici on peut parler à voix haute et crier,

car personne n’entend. Nous levons nos regards

vers toutes ces fenêtres – des yeux fermés qui dorment –

et nous attendons. La femme se plaint en grelottant

parce qu’elle a perdu son écharpe bariolée

qui la nuit la chauffait. Mais si on s’appuie

contre le coin de rue, le vent n’est plus qu’un souffle.

Sur l’asphalte consumé, il y a déjà un mégot.

Cette écharpe venait de Rio mais la femme me dit

qu’elle est bien contente de l’avoir perdue, car elle m’a rencontré

Si l’écharpe venait de Rio, elle est passée la nuit

sur l’océan inondé de lumière par le grand paquebot.

Des nuits de vent, sans doute. C’est un marin à elle

Qui la lui a donnée.

Le marin n’est plus là. La femme me chuchote

qu’elle va me montrer son portrait, tout bouclé et bronzé,

si je monte avec elle. Il partait sur des cargos crasseux

et nettoyait les machines : mais moi, je suis plus beau.

Sur l’asphalte, il y a deux mégots. Nous regardons le ciel :

la fenêtre là-haut – elle la montre du doigt – c’est là nôtre.

Mais là-haut, il n’y a pas de poêle. Les cargos qui se perdent

la nuit ont peu de fanaux ou n’ont que les étoiles.

En jouant à nous réchauffer, nous traversons l’asphalte

                                                 bras dessus bras dessous.

 

Le regard  d’un Pavese qui aime tant circonscrire le réel pour l’apprivoiser. Nombre de poèmes précisent cette échancrure. Pour quel effet ? Toujours une fenêtre découpe ce monde. Sans cesse l’œil vient y battre pour renouer avec l’intime présence du réel; cet œil est une conscience. Lire le monde suppose cette phénoménologie patiente, attentive, promeneuse. Tantôt Pavese inscrit un regard tranchant qui scinde, tantôt il ouvre l’espace. Cette écriture de la distance relie cette prise de conscience : il a pris du recul et les mots signifient tout à la fois la beauté et l’impossible beauté, cet affront de la beauté d’un paysage que seuls les vocables peuvent encore conquérir, puisqu’il n’est plus de ce monde, ce petit villageois  Turinois devenu, il est de l’autre côté, il a cheminé.

Conscience, oui, de celui qui, encore à Rome, le 29 juillet 1935,  avant d’être expédié en Calabre pour confinement, dit : ho fatto una prima cosa contro la mia coscienza, à propos de son inscription au parti fasciste pour obtenir un poste d’enseignement.

Attardons-nous un peu sur ce profil assez extraordinaire d’un jeune homme de vingt-huit ans, à l’heure de la sortie de ce premier livre.

 

images?q=tbn:ANd9GcS3LxUJmeVOH00SBPO1YXeC47ekWL5HGI_h_2rKQ-aNMnJH12bk

6 

Quel bagage offre-t-il ? Une thèse sur Walt Whitman, un nombre important de traductions de l’américain, des articles dans la revue « La Cultura », un premier roman resté dans les tiroirs, Ciau Masino, qui ne sera publié qu’en 1968.

Quelle lucidité, grands dieux, pour capter, dans cette aire où jeunesse, vieillesse, conscience de la terre s’unissent, se fondent, s’éclairent ou s’ombrent !

La « voix du soleil » âpre et douce fait trembler l’air. Cette voix de Pavese prélève au réel ses pépites de conscience :

POÈME 3 : LA VIEILLE IVROGNE

Elle aime aussi, la vieille, s’étendre au soleil

les deux bras grands ouverts. Les lourds feux

écrasent mon visage menu comme ils écrasent la terre.

 

De tout ce qui brûlait, seul reste le soleil.

L’homme et le vin ont trahi et rongé cette chair étendue,

sombre sous son habit, mais la terre craquelée

bourdonne comme une flamme. Les paroles sont vaines,

et les regrets sont vains. Le jour vibrant revient

où ce corps lui aussi était jeune, plus brûlant que le soleil.

Au souvenir, les grandes collines vivantes et jeunes

comme ce corps surgissent, et le regard de l’homme,

l’âpre saveur du vin, deviennent à nouveau

douloureux désir : le feu jaillissait dans son sang

comme le vert dans l’herbe. Par sentiers et par vignes

le souvenir se fait chair. La vieille, immobile,

les yeux clos, elle jouit du ciel avec son corps d’alors.

 

Dans la terre craquelée bat un cœur plus solide,

comme le torse robuste d’un père ou d’un homme.

La joue ridée se serre contre elle. Le père lui aussi

et l’homme lui aussi, sont morts trahis. La chair

s’est rongée dans leurs corps aussi. Et la chaleur du ventre

l’âpre saveur du vin, jamais plus ne les réveilleront.

Par l’étendue des vignes la voix du soleil

âpre et douce susurre dans l’incendie diaphane,

comme si l’air tremblait. Tout autour l’herbe tremble.

L’herbe est jeune comme les feux du soleil.

Les morts sont jeunes dans l’ardent souvenir.

 

Et si la marche porteuse trouve à s’exprimer si souvent, au fil des traversées des collines, son exact contraire, l’arrêt, sur image, pourrait-on dire, fixe ainsi ce désir insatiable d’immobiliser, dans la chair des personnages, dans la claire conscience du temps qui a coulé, de la terre qui ne reste que craquèlements et blessures, âpreté pavésienne.

Combien Pavese souligne, sans surligner, sans y ajouter une force démonstratrice bien étrangère à sa poésie, le passage du temps, la grande affaire.

Immobilité, pourtant, inutilité, souvent. Tant de vers, assis comme des paysages devant « une mer inutile », des « collines ». On s’assoit, on regarde, on passe le temps ainsi, on est « repus ». Comme au cinéma, activité dont Cesare fut friand dès les années 28, 29, la fenêtre est un signifiant qui redouble non seulement l’œil mais cette vision du monde « serrée » – le terme revient souvent dans les poèmes -, cadrée. Le temps passe mais s’étend à l’espace. Aussi Pavese anime-t-il cet espace confiné d’une éventualité, d’un impossible prolongement : « la rue deviendrait une joie ».

Ailleurs, « l’ardent souvenir », signifiant aussi de tout ce qu’il faut dire, retenir, dans la gravité comme dans l’exaltation réfrénée par le style, apte à saisir, comme par une fenêtre, ce qu’il reste d’un monde enfui.

 

images?q=tbn:ANd9GcS3LxUJmeVOH00SBPO1YXeC47ekWL5HGI_h_2rKQ-aNMnJH12bk

7

Il y aurait beaucoup à dire de cette « étroite fenêtre » pavésienne. Outil d’appréhension, méthode stylistique, organe cinématographique à la Ozu, déclic paysager qui scande le réel des collines pour mieux l’apprivoiser le temps de quelques vers dans la saccade des impressions ?

Elle offre, sans jeu de mots, un appui à notre vision du monde-poème. Dans l’exact relais de la marche porteuse, comme le philosophe-ethnographe Sansot nous la donne à lire entre prouesses et poussières, le cadre intime de la fenêtre suggère entre autres qu’il est tant de manières de se rapporter au monde, entre périple d’observation, dans l’avancée et le retrait, et suspension suraiguë où le cœur cadre autant que l’œil. Le cœur a retenu, longtemps après, cette vision carrée du monde, au-delà de l’arrondi des collines, sans doute dans le ton assez stoïcien de ce qu’il faut se donner comme morale du recul. Balthus n’a rien fait d’autre avec sa « Jeune fille à la fenêtre » : suspendre le réel pour mieux l’analyser.

Sans doute, le poète de « Lavorare stanca » par ses deux mots, entre tension et relâchement, a-t-il voulu nous signifier aussi l’intime de l’être humain, toujours porté et sans cesse retenu : ne l’a-t-il assez éprouvé, par exemple, par  ses relations avec les femmes, ardentes, difficiles, tendues, ou en rétention !

Pavese, qui se glissait à merveille dans le corps et l’âme des jeunes femmes, suffit-il de se rapporter aux beaux portraits des deux romans Le Bel Eté et Entre femmes seules, parle en leur nom, les frôle, les observe, les juge, les retient, les décrit avec une aisance qui ne manque pas de tremblement :

POÈME 4 : À QUOI PENSE DEOLA

Deola passe sa matinée au café et personne ne la remarque. En ville, à cette heure-ci, tout le monde s’affaire au soleil froid de l’aube. Deola, elle non plus, n’a besoin de personne et elle fume tranquille en humant le matin.

En maison, il lui fallait dormir à cette heure-ci pour reprendre des forces : avec leurs sales godasses, ouvriers et soldats, des clients qui vous brisent les reins, salissaient la natte sur le lit. Mais seules, c’est différent : on peut faire un travail plus soignant et c’est pas fatigant ;

Le type d’hier soir, en la réveillant tôt, lui a donné un baiser et l’a emmenée à la gare lui souhaiter bon voyage : « Si je pouvais, chérie, je resterais bien avec toi à Turin. »

Bien qu’un peu étourdie, elle est fraîche aujourd’hui, Deola, et elle aime être libre, boire son lait et manger des brioches. Ce matin, elle est presque une dame, si elle regarde les passants, c’est seulement pour ne pas s’ennuyer. A cette heure, en maison, on dort et ça sent le renfermé.

– La patronne sort en ville -, c’est idiot de rester là-dedans.

Pour faire les dancings, chaque soir, il faut un peu d’allure et en maison à trente ans, ce qui en reste est fichu.
Deola est assise, son profil tourné du côté d’une glace et elle se regarde dans la fraîcheur du verre ; un visage un peu pâle : ce n’est pas la fumée qui est dans l’air. Elle fronce les sourcils.

Il faut vraiment en vouloir comme Mari pour rester en maison (« car ma chère, les hommes viennent ici pour s’offrir des caprices que ni femme ni maîtresse ne peuvent satisfaire ») et Mari travaillait inlassable, avec un grand brio, et se portait fort bien. Les passants qui défilent ne distraient pas Deola qui travaille le soir seulement, par de lentes conquêtes dans sa boîte de nuit. Quand elle fait des clins d’œil à un client ou qu’elle cherche son pied, elle aime les orchestres qui lui donnent l’impression d’être une grande actrice, dans la scène d’amour avec un jeune homme riche. Un client chaque soir lui suffit pour avoir de quoi vivre (« peut-être que le type d’hier m’aurait emmenée pour de bon vivre avec lui ») Et pouvoir rester seule le matin, et s’asseoir au café. Sans besoin de personne.

 

images?q=tbn:ANd9GcS3LxUJmeVOH00SBPO1YXeC47ekWL5HGI_h_2rKQ-aNMnJH12bk

8

Turin des femmes faciles. La salissure imposée. Le repos à prendre. Le naturalisme pavésien a de ces légèretés et de ces justesses. L’extrême solitude du juste repos.

Taxé très souvent de misogynie, Pavese explore, en équilibriste du jugement moral, les diverses facettes de la femme, miroir tentateur, bijou difficile à capter comme l’on s’use à polir les pierres, « femme morte » ou inaccessible, comme ce « vieil homme » « revenu de tout » évoque sa défunte et leurs ébats :

POÈME 5 : L’INSTINCT

Le vieil homme, qui est revenu de tout,

du seuil de sa maison, sous le tiède soleil,

regarde le chien et la chienne défouler leur instinct.

Sur sa bouche édentée les mouches se poursuivent.
Sa femme est morte il y a très longtemps. Elle aussi,

comme toutes les chiennes, ne voulait rien savoir,

– pas encore édenté – la nuit venait,

ils se mettaient au lit. C’était bien beau l’instinct.

Ce qui est bien chez le chien, c’est qu’il est vraiment libre.

Du matin jusqu’au soir, il vadrouille dans la rue ;

et il mange, ou il dort, ou il monte les chiennes :

il n’attend même pas qu’il fasse nuit. Sa raison

c’est son flair, et les odeurs qu’il sent sont chez lui.


Le vieil homme se souvient qu’il a fait ça une fois

dans un champ de blé, en plein jour, comme un chien.

La chienne, il ne s’en souvient plus, mais il se rappelle

le grand soleil d’été, la sueur et l’envie de ne plus s’arrêter.

C’était comme dans un lit. S’il avait encore l’âge,

il voudrait ne faire ça que dans un champ de blé.

Une femme descend dans la rue et s’arrête pour voir ;

passe un prêtre qui se tourne. Sur la place publique,

on peut faire ce qu’on veut. Et la femme elle-même

qui, à cause de l’homme, n’ose se retourner, s’arrête.

Un enfant, seulement, ne tolère pas le jeu

et il fait pleuvoir des pierres. Le vieil homme s’indigne.

 

On est tout entier dans ce regard de l’homme vieilli, qui se tourne vers son passé autrefois sexuel, aujourd’hui édenté. L’instinct délité, il y a là toute la stratégie du manque, de la carence affective et tous les tabous : ces chien et chienne qui se défoulent, une femme, un prêtre, un enfant qui fait pleuvoir les pierres comme on lapide, comme on mutile, comme on punit le pornographique.

 

images?q=tbn:ANd9GcS3LxUJmeVOH00SBPO1YXeC47ekWL5HGI_h_2rKQ-aNMnJH12bk

9

Allers et retours, autres figures massives d’un recueil où on peut, comme d’un retour, être revenu de tout. Comme préfiguration du dernier opus où Nuto, revenu de tout lui aussi, multiplie les allées et venues vers les villages en fêtes, ici les promeneurs arpentent cette figure du retour, retour à soi, ou aux autres, de la veille au matin, de la nuit au jour.

L’absence de l’ami, même présent, inaugure une autre complexité pavésienne. On est là au sein des collines, sans y être. « Mon ami ne regarde pas ».

Absence, mort, vide, retour du vide, incisif, insistant. L’homme immobile du « Bois vert » est-il l’homme peut-être mort de « Poggio reale » ? Tout invite à le croire. Il est allé en prison, il est immobile, il est seul, il a déjà sur lui « l’odeur insolite de terre » et il y a « cette longue prison » de l’attente.

La mort, « l’obscurité sale », Pavese multiplie les tableaux, des basons brefs évocateurs de sang, de vie, de mort sous « les étoiles ».

Sans cesse l’espace est investi de temps : le temps du sommeil lourd ou la brève agonie, « la longue peur/ qui dure depuis l’aube ». Il hisse la mélancolie au rang des beaux-arts et la solitude est reine. Il suffit de lire la chute d’un poème, d’un monde : « les étoiles ont vu du sang dans la rue ». Pavese innerve de stellarité l’humain couché, assis. Même  « le clochard est un fragment de rue ». une poudre salie d’étoile ?

 

images?q=tbn:ANd9GcS3LxUJmeVOH00SBPO1YXeC47ekWL5HGI_h_2rKQ-aNMnJH12bk

10

Un lyrisme combattu par les outils de mort ?

Puisque le temps, cette grande mangeuse, on est cet enfant qui peut « aller jouer dans les prés » et aujourd’hui, les « boulevards » empiètent sur le vert. On n’est désormais plus cet enfant en vadrouille, on a connu la prison, on « embêtait les filles  comme ça dans le noir ». Aujourd’hui, « on fait des enfants » et les femmes ne disent rien. La vieillesse veille, au soleil étendu. Et pourtant, on a été jeune mais le temps et les hommes ont trahi.

Une errance au hasard des collines, comme l’errance fondamentale de l’homme, qui vit, se cherche, capte, délaisse, se déglingue et meurt ?

La terre s’ouvre, failles et délices ?

POÈME 6 : ANCÊTRES

Stupéfié par le monde, il m’arriva un âge

où mes poings frappaient l’air et où je pleurais seul.

Ecouter les discours des hommes et des femmes

sans savoir quoi répondre, ce n’est pas réjouissant.

Mais cet âge a passé lui aussi : je ne suis plus tout seul,

si je ne sais répondre, je m’en passe très bien.

J’ai trouvé des compagnons en me trouvant moi-même.

 

J’ai découvert qu’avant de naître, j’avais toujours vécu

dans des hommes solides, maîtres d’eux,

dont aucun ne savait que répondre et qui tous restaient calmes.

Deux beaux-frères ont ouvert un commerce – le premier

coup de chance en famille – l’étranger était sérieux,

calculant sans arrêt, mesquin et sans pitié : une femme.

Quant au nôtre, au magasin, il lisait des romans

– au village c’était quelque chose – et les clients qui entraient

s’entendaient déclarer par quelques rares mots

qu’il n’y avait pas de sucre et pas plus de sulfate,

que tout était fini. Et c’est lui qui plus tard

a donné un coup de main au beau-frère en faillite.

Quand je pense à ces gens, je me sens bien plus fort

que si devant la glace je roule les épaules

et forme sur mes lèvres un sourire solennel.

J’eus, dans la nuit des temps, un grand-père

qui, s’étant fait rouler par un de ses fermiers,

se mit alors lui-même à bêcher les vignobles – en été –

pour avoir un travail bien fait. C’est ainsi

que toujours j’ai vécu et toujours j’ai gardé

un visage intrépide et j’ai payé comptant.


Et dans notre famille, les femmes ne comptent pas.

C’est-à-dire que chez nous elles restent à la maison

Et nous mettent au monde et ne disent pas un mot

Et ne comptent pour rien et nous les oublions.

Chaque femme répand dans notre sang quelque chose de nouveau

mais elle s’anéantit entièrement dans cette œuvre

et nous seuls subsistons, ainsi renouvelés.

Nous sommes pleins de vices, de tics et d’horreurs

-nous les hommes, les pères – certains se sont tués,

mais il y a une honte qui jamais n‘a touché l’un de nous :

nous ne serons jamais femmes, jamais l‘ombre de personne.

 

J’ai trouvé une terre en trouvant des compagnons,

une terre mauvaise où c’est un privilège

de ne pas travailler en pensant à l’avenir.

Car rien que le travail ne suffit ni à moi ni aux miens ;

nous savons nous tuer à la tâche, mais le rêve de mes pères,

le plus beau, fut toujours de vivre sans rien faire.

Nous sommes nés pour errer au hasard des collines,

sans femmes, et garder nos mains derrière le dos.

 

Ecoutons encore et encore la voix de Pavese, toujours plus complexe voire démultipliée en nuances et en ramifications. Une insondable mélancolie trame cette poésie.

Travailler fatigue est une somme, non seulement esthétique (ces scènes suspendues dans l’aire pavésienne), mais aussi tonale, musique des mots sur un rythme de marche et de suspens, où les errances thématiques relaient les errances verbales.

Poésie de lents travellings coupés d’images crépusculaires ou solaires, coupés de fenêtres, de ruelles, d’échancrures dans le réel.

Poésie d’une fidélité aux lieux, aux gens, aux générations qui nous fondent, nous sondent. Fidèle à la perte, aux traces, à la solitude, aux répétitions, aux légères variations, où le calme bruit d’étonnantes questions existentielles sur notre errance fondamentale, à la temporalité étrange entre passé, présent du cheminement, travail et recherche blessée des désirs de l’autre et des ailleurs, entre confinement et expansion de l’espace. Autre définition de la poésie ?

 


Conférence donnée
par Philippe LEUCKXleuckx-photo.jpg

le 19 février 2013 aux MIDIS DE LA POÉSIE avec Angélo BISON

À PROPOS DE QUELQUES LIVRES DE WITOLD GOMBROWICZ…

gombrowicz%20witold%20portret%20east%20news_6921590.jpg

Witold GOMBROWICZ est un écrivain polonais né en 1904 et mort en 1969. De 1939 à 1963, il a vécu en Argentine. Il a terminé sa vie en France. Il a écrit quelques romans et nouvelles, du théâtre et tenu un journal singulier dans lequel il interroge les formes d’art. Il est l’auteur d’un essai intitulé Contre les poètes. On le présente communément comme l’écrivain de l’immaturité et de la Forme. Ecrivain marquant du XXème siècle, il est une des influences de Milan Kundera. Inclassable, il se disait la négation de tout ce qu’on pouvait affirmer à son propos.

En 2007, un ministre de l’Education polonais le supprime, parmi d’autres (Dostoïevski, Conrad, Goethe et Kafka) de la liste des écrivains des manuels scolaires en raison de la charge érotique de ses écrits. 

 

 

41-eJpz6tSL._SX299_BO1,204,203,200_.jpg

COSMOS, 1964 

« Une recherche obstinée de cochonnerie »

Le narrateur, un étudiant qui a quitté le domicile familial, et Fuchs, qui fuit ses problèmes avec son chef, sont à la recherche d’une pension pour louer une chambre. Ils sont en plein soleil et pourtant tout est noir : les arbres, les plantes, la terre…
Ils aperçoivent bientôt un moineau pendu au bout d’un fil de fer. Ils sont d’abord accueillis à la pension par Bouboule, la propriétaire, mais aussi par Catherette, la femme de ménage qui a une lèvre fendue à la suite d’un accident. Puis ils découvrent Léna, la fille des Wojtys, les propriétaires. Très vite, le narrateur associe, du fait d’un rapprochement fortuit, la bouche de Léna à celle de la servante. Les bouches le renvoient au moineau pendu « en une sorte de tennis épuisant ». Mais il ne place pas les deux faits sur un même plan : « Le moineau était complètement au-delà, il était d’une autre nature. »

Léna est fraîchement mariée à Lucien et le narrateur remarque, lors du repas, leurs mains sur la nappe ; il se demande quel peut bien être la nature de leurs relations. Puis il découvre un minuscule bout de bois pendant au bout d’un court fil blanc ; aussitôt il le met en rapport avec le moineau découvert à leur arrivée. Les deux forment, il semble, le début d’une série… Puis c’est l’observation de « flèches » au plafond que les jeunes gens interprètent comme autant de signes qui ne mènent nulle part mais mettent l’esprit du narrateur en émoi. Qu’est-ce que tout cela signifie ?
« En tout cas, la réalité environnante était désormais contaminée par cette possibilité de significations multiples. »

Cette quête insensée d’un sens l’épuise complètement, le prive de tout sentiment. Un autre indice, un timon placé dans le jardin, conduit les enquêteurs à chercher dans la direction qu’indique l’objet : la chambre de Catherette. Mais leur virée nocturne va être mise à mal et se terminera, après avoir aperçu Léna nue, dans une succession d’actes absurdes par l’étranglement de son chat puis par sa pendaison par le narrateur.
« Je me rapprochais de Léna en tuant son chat bien-aimé, rageant de ne pouvoir faire autrement », observe Witold une fois son acte accompli en secret. Il reconnaît aussi que, s’il a agi de la sorte, c’était par méconnaissance de « ses sentiments à son égard. »
S’ils avaient été moins obscurs, il aurait pu apporter une réponse. Passion ? Amour ? Désir de la torturer ou de la caresser ? Plus loin, il reconnaîtra qu’il n’a pas envie d’elle parce qu’il se sent sale, dégoûtant.

Chez les époux Wojtys, Bouboule tient la pension et Léon, ex-directeur de banque, joue les demi-fous, il tient des propos décousus et roule des boulettes de pain à table. Après l’épisode du chat, Léon organise une sortie à la montagne sur le lieu où, 27 ans plus tôt, il a connu « la plus grande bamboche de sa vie ». Sont conviés à cette expédition deux jeunes couples amis de Léna et Lucien : Loulou et Louloute ainsi qu’un chef d’escadron accompagné de Ginette, son épouse. Plus un prêtre qu’ils découvrent sur le bord de la route, comme en prime, pour introduire le péché, la bénédiction dans tout ce beau monde… Ils s’installent dans une maison. Mais ce lieu apparaît surtout éloigné de la pension, de l’endroit où tout s’est passé : les pendaisons, l’étranglement du chat, la mise en relation des bouches car, ici à la montagne, la bouche de Léna, sans celle de Catherette restée à la campagne, apparaît esseulée, dénuée de sens. Tous sont comme ailleurs, absents à ce qu’ils vivent là : « Notre présence ici était une présence ‘ailleurs ‘…Tout se passait dans l’éloignement. »

Le narrateur est accablé par ces nouveaux faits liés à de nouveaux visages, d’autres arrangements. Après un repas qui réunit tous les protagonistes du voyage sauf un, Witold sort et, après avoir observé un nouvel appariement de bouches (celles du prêtre et de Ginette vomissant), il découvre le corps pendu de Lucien. Mû comme par une logique impérieuse (celle d’unir la bouche à la pendaison, comme on boucle un cycle), il mettra le doigt dans la bouche du mort puis dans celle du prêtre vivant.
Enfin, sans rien dire de ce qu’il a vu, il rejoindra la troupe qui, sous la conduite de Léon, se rend sur ce lieu foulé vingt sept ans plus tôt où il connut le comble de la volupté.

À l’entame du chapitre 10, la narrateur hésite à nommer « histoire » ce qu’il nous raconte mais choisit plutôt les termes « d’accumulation et dissolution… continuelle…d’éléments». Tentative impossible d’organiser le chaos, de donner un sens aux signes que nous observons. Impossibilité même de fixer son attention sur un fait tant la masse des sollicitations sensuelles est nombreuse, en permanente évolution. Impossibilité aussi d’assumer ses désirs, de satisfaire ses envies…

En 1962 (le roman, le dernier de l’auteur, paru en 1965), Gombrowicz écrit dans son journal : « Qu’est-ce qu’un roman policier ? Un essai d’organiser le chaos. C’est pourquoi mon Cosmos, que j’aime appeler un roman sur la formation de la réalité, sera une sorte de récit policier. »

Un roman policier sans crime mais où les obsessions sont élevées à hauteur du monde : tout est indice d’un crime en train de se perpétrer, celui du sens, de la raison d’être de l’univers et de notre existence.
Un fabuleux roman, peut-être le meilleur de son auteur.  E.A.

 

Bande annonce du film d’André Zulawski


 

41L3hsuxUbL._SX298_BO1,204,203,200_.jpg

FERDYDURKE, 1937

Le roman de l’immaturité

Premier grand roman de Witold Gombrowicz dans lequel on trouve déjà la thématique et les images fortes qui feront tout l’attrait de « La Pornographie » ou de « Cosmos ». Ce roman mélange les genres, il inclut le commentaire de l’auteur ainsi que des contes indépendants: « Philibert doublé d’enfant », ou « Philidor doublé d’enfant » (splendide conte absurde).
Les chapitres ont pour titre « Attrapage et suite du malaxage », « Déchaînement de jambes », « Déchaînement de gueules » ou encore « Compote ». Et c’est bien un sentiment de fourre-tout, de dévergondage, qui domine dans ces lignes. Gombrowicz parle de romans épico-grotesques à propos du genre de ses ouvrages en prose dont l’énormité de certaines scènes fait penser à du Rabelais.

Mais que raconte Ferdydurke ? Le retour à l’école d’un homme de trente ans (on pense aussi à Ernesto de « La pluie d’été « de Duras) qui rencontre des univers propres à l’emprisonner et à le maintenir dans un état d’adolescence prolongé. Le narrateur tombe amoureux d’une lycéenne « moderne », qui a peu vieilli depuis et qui, à plus d’un égard, rappelle la Lolita d’un autre auteur au parcours en bien des points semblable à celui de Gombrowicz : Nabokov.

Le roman s’achève par une critique en règle de la différence de classe encore très marquée avant la guerre dans la campagne polonaise entre l’aristocratie et la paysannerie.

Mais la grande leçon de Gombrowicz aura été de montrer très tôt, bien avant 1968, que le défunt 20 ième siècle fut celui où le rapport de force entre jeunesse et maturité aura basculé en faveur de la jeunesse, devenue valeur forte, référence pour les générations précédentes. Et plus encore, il aura pressenti que la jeunesse, antre de l’immaturité, n’est pas l’apanage d’une catégorie d’âge. E.A.

 

512cwtVh%2BtL._SX318_BO1,204,203,200_.jpgCOURS DE PHILOSOPHIE EN SIX HEURES UN QUART, 1969

La philosophie au pas de charge

Dans les derniers jours de sa vie, d’avril à mai 1969, Witold Gombrowicz dispense pour ses amis proches et sa femme un cours de philosophie express. Y sont abordés, principalement Kant et son numen, Husserl et la phénoménologie, Schopenhauer dont il regrette qu’il ne soit plus lu et pour lequel il éprouve une grande affection, Sartre et l’existentialisme dont il se sentait proche (Gombrowicz est considéré par certains comme un précurseur avec Feydidurke paru, avant l’Être et le Néant, en 1937, et ses concepts de forme et d’immaturité), et dont il réactive les idées (mauvaise foi, salaud etc.). Il finit avec Nietzsche et accorde son dernier quart d’heure à Marx.
En tant que Polonais, mais n’ayant plus mis les pieds depuis longtemps en Pologne sous la coupe communiste, il est sévère avec le marxisme et ne donne plus au comunisme est européen longtemps à vivre.
« L’avenir du communisme ? Je supose que dans vingt ou trente ans, on larguera le communisme. »
Juste prévision.
Tout ce qui est enseigné l’est de façon immédiatement compréhenssible, et on peut se faire une large idée des philosophies présentées. Néanmoins, on devine que Gombrowicz aurait apporté moult modifications sinon une toute autre structure à ce cours si le temps lui avait été donné de le revoir avant parution. E.A.

 

41NS29XK77L._SX288_BO1,204,203,200_.jpgTESTAMENT, 1969

« Une bonne introduction à la lecture de mes ouvrages »

Witold Gombrowicz est né en Pologne en 1904, dans une famille de souche aristocratique (il se faisait appeler comte, rapporte Ernesto Sabato). Il émigre en Argentine en 1939 puis passe quelques mois
à Berlin avant de venir finir sa vie en France, à Vence. C’est là qu’il sera contacté par Dominique de Roux, éditeur chez Christian Bourgeois et directeur des Cahiers de l’Herne, qui lui propose de se soumettre à des entretiens, à un livre-bilan sur ses ouvrages et la philosophie qui sous-tend son Ïuvre.
« Testament » est le livre qui en résulte. Il est suivi de la correspondance qui s’est établie entre l’éditeur et l’écrivain, et qui montre bien l’avancée d’un travail de cet ordre. Très vite Gombrowicz veut faire les questions et les réponses, il reprend le jeune éditeur sur sa fougue et sa verve et corrige ses articles. Mais quand le livre sort, de Roux gagne vraiment l’estime de Gombrowicz, qui souffre alors de graves problèmes d’asthme, par le soutien qu’il lui apporte et la stratégie d’édition qu’il déploie pour faire connaître l’Ïuvre, encore peu connue alors, du Polonais.
Quant aux Entretiens proprement dits, il s’agit au départ d’un texte continu, entrecoupé par la suite de questions censées en faciliter la lecture. Il constitue une excellente entrée en matière – comme l’écrivain le pressent lui-même dans une lettre – à l’univers de Gombrowicz, certainement un des écrivains les plus marquants du siècle passé. Auteur de romans comme Ferdydurke, La Pornographie ou Cosmos, il fut à la fin de sa vie sur la liste des nobélisables. Il a aussi marqué le théâtre (c’est Jorge Lavelli qui le jouera le premier en France) et son Journal, dans lequel il se présente comme un adversaire de toute forme, et pas seulement d’art, a impressionné de nombreux lecteurs. Il est d’ailleurs reconnu comme un écrivain de la forme et celui qui a fait de l’immaturité un thème littéraire. Ses personnages sont d’éternels enfants qui ne se laissent pas englués dans une forme de pensée, sociale, etc. Toujours à la marge, en retrait, susceptibles de créer leurs propres formes plutôt que d’être déformés par une structure préexistente ou extérieure.
Bien sûr ce livre ne donnera pas une idée précise du style et du talent de cet auteur qui a influencé nombre d’écrivains parmi lesquels Kundera. Mais il donnera peut-être envie de le lire.

On trouve à titre d’exemple de son mode de pensée, dans son Journal de l’année 61, cette présentation choisie pour la quatrième de couverture du volume Quarto de chez Gallimard qui contient tous ses romans et nouvelles: « Je n’idolâtrais pas la poésie, je n’étais pas excessivement progressiste ni moderne, je n’étais pas un intellectuel typique, je n’étais ni nationaliste, ni catholique, ni communiste, ni homme de droite, je ne vénérais pas la science, ni l’art, ni Marx – qui étais-je donc ? Le plus souvent , j’étais simplement la négation de tout ce qu’affirmait mon interlocuteur… »

 Éric ALLARD 

gombrowicz%20witold%20portret_4923121.jpg

 

VIDÉOS

Extraits de l’émission Bibliothèque de Poche en 1960 avec Witold GOMBROWICZ chez lui, à Vence, interviewé par Michel POLAC, Michel VIANEY et Dominique de ROUX en présence de sa femme RITA.

L’émission « Une vie une oeuvre » consacrée à l’écrivain polonais Witold Gombrowicz. Diffusion sur France Culture le 20 septembre 2007. Par Christine Lecerf. Réalisation Christine Robert.

« Personne ne saurait même deviner l’infini de ma désertion. » Witold Gombrowicz

                         

                        LE SITE OFFICIEL de WITOLD GOMBROWICZ

 

 

SIGNEZ LA PÉTITION POUR LA LIBÉRATION DES TROIS DÉTENUS ENCUBÉS !

viva-for-life-2015-slider.jpg_960_400_4

Deux hommes et une femme sont enfermés depuis trois jours sans manger ni vraiment dormir. Ils sont enfermés dans un cube de verre coloré à la vue tous. Pour les humilier davantage, ils sont entourés de peluches, de chanteurs vintage (un Bruel atomisé, une Zazie customisée…) et locaux, de bonnets de Père Noël, d’un sinistre créateur de cocktails et même d’un vulgaire chat et ils ne peuvent s’exprimer (dans un langage codé) que dans des micros. Ils sont obligés de sourire, de dire Merci, C’est génial et de réclamer des dons, toujours plus de dons… Le pire est à venir pour eux ce mardi 22 décembre où le danseur Loïc (très bien) Nottet a prévu de venir leur susurrer Petit Papa Noël.

Malgré tous les maux qu’ils ont pu commettre dans leur existence, ils n’ont pas mérité pareil traitement. Signons la pétition pour leur libération ou, du moins, un minimum d’humanité pendant le temps de leur incubation. Merci d’avance, d’avance merci!

 

                           Tous les dons pour leur libération sont à verser ici