MORE de DANIEL CHARNEUX (éditions M.E.O.)

Charneux-More.jpgComment devient-on un saint ?

Il y a une réflexion sur la foi dans les derniers ouvrages de Daniel Charneux, une volonté de se démarquer de la contingence pour mieux embrasser le réel.

Les personnages de Charneux entretiennent un sain souci d’eux-mêmes (au sens foucaldien). Ils recentrent les choses autour de leur personne sans pour autant se croire le nombril du monde. Ils offrent un miroir au lecteur. Qu’il s’agisse de personnages ayant existé (Marylin, Ryokan, Maman Jeanne) ou de personnages de fiction, Daniel Charneux leur attribue ce supplément d’âme, cette fragilité d’airain sans quoi ils seraient des automates de leurs pulsions ou de leur gènes.

Ici, il traite de Thomas More à la façon d’un personnage en lui attribuant un thème. Très vite, il se fixe comme sujet de questionnement la sainteté de More.

Et il va dès lors écrire des variations sur ce thème.

Daniel Charneux nous fait découvrir l’homme More dans la succession des faits et lectures qui ont nourri sa propre réflexion. C’est-à-dire « par petites touches », et non d’un bloc. De façon impressionniste, comme il l’écrit.

More n’existe pas. Il n’est dans ce livre, que l’impression reçue par moi, son reflet dans ma perception, mon regard, ma pensée, comme il sera reflet dans la perception, le regard, la pensée de mon lecteur.

Il s’aide pour le mettre en perspective de déclarations d’autres écrivains penseurs comme Platon, Voltaire, Anouilh, Camus… Et le prodige opère, Thomas More se met à exister par-delà les siècles. Avec, en somme, peu de faits rapportés mais subtilement rattachés à la colonne vertébrale de son postulat de départ, Charneux nous fait toucher l’essence de More.CHARNEUX.jpg

À travers paradoxalement l’acte qui l’a mené à perdre la vie, il atteint sa sainteté. Un non acte, si on peut dire, puisqu’il consista à refuser la signature d’un document attestant la primauté du Roi d’Angleterre sur le Pape de Rome en matière spirituelle. Sa conscience l’empêche de signer cet acte d’écriture et cela provoquera son exécution après un emprisonnement de dix-huit mois à la Tour de Londres.

Charneux dresse un parallèle entre Galilée et More. Tous les deux, rappelle-t-il, ont défendu une position qui les menaçait de mort s’ils poursuivaient dans cette voie. Charneux écrit : « More s’acharne, Galilée renonce. Voilà pourquoi Thomas More est un saint. »

Ainsi on se souvient qu’il a existé des actes de résistance intellectuelle posés volontairement par des hommes ayant entraîné leur disparition anticipée. Car il est des idées qui engagent toute notre existence et qui, si on y portait atteinte, réduiraient notre vie à une peau de chagrin. Ce sont des actions qui honorent ou discréditent ceux qui y souscrivent, provoquent le respect ou, plus souvent, la raillerie et l’incompréhension à une époque où le cynisme et le mépris pour la différence ont remplacé la tolérance, toute forme d’élévation.

Charneux ne manque pas de donner sa lecture attentive de l’œuvre maîtresse de More, L’Utopie, et il la met, un moment, en résonance avec l’Eloge de la folie de son contemporain et ami, Érasme pour montrer que la « religion chrétienne paraît avoir une réelle parenté avec une certaine Folie. »

On l’aura compris, Charneux ne donne pas dans son essai-variations une simple biographie de More ni une thèse sur son œuvre littéraire mais, de façon humaniste, il rapporte à soi, et à son parcours, un personnage historique à propos duquel il s’est posé une question qui l’engage.

More incarne l’idée d’un homme qui mourra pour une cause et acquiert en cela un surcroît, un plus d’existence. Quand More trépasse sous la hache du bourreau, on sait qu’il n’aurait pu en être autrement. Que son destin est scellé. Que l’auteur de l’Utopie était un homme de principe, un homme fait d’une matière ancrée dans un ensemble de valeurs, une matière animée. Mais, d’autre part, Charneux a laissé entendre qu’il n’aurait pas été aussi libre de son acte qu’il l’avait pensé, qu’il a pu agir sous l’emprise de la religion. Rien n’est simple quand il s’agit de conclure à propos de la liberté humain et de la croyance.   

À la fin, Daniel Charneux écrit : « J’ai peut-être, grâce à la compagnie de More, développé en moi quelques quarks de sainteté. » C’est sûr, et elle a migré jusqu’à nous à travers ce livre singulier.

Le livre est préfacé par Geneviève Bergé et dédié à Anne Staquet.

Éric Allard


THOMAS-MORE-VISUEL-THOMAS-MORE-207x300.jpg

Le livre sur le site de l’éditeur

GENSHEUREUX.BE, le blog de Daniel CHARNEUX avec un intéressant dernier article sur les Jean dans l’oeuvre de Daniel Charneux

 

MORE de Daniel CHARNEUX

Essai – variations, 2015

184 pages.
ISBN: 978-2-8070-0059-9
(e-books : PDF 978-2-8070-0060-5 ; ePub 978-2-8070-0061-2)
16,00 EUR