À PROPOS DE QUELQUES LIVRES DE WITOLD GOMBROWICZ…

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Witold GOMBROWICZ est un écrivain polonais né en 1904 et mort en 1969. De 1939 à 1963, il a vécu en Argentine. Il a terminé sa vie en France. Il a écrit quelques romans et nouvelles, du théâtre et tenu un journal singulier dans lequel il interroge les formes d’art. Il est l’auteur d’un essai intitulé Contre les poètes. On le présente communément comme l’écrivain de l’immaturité et de la Forme. Ecrivain marquant du XXème siècle, il est une des influences de Milan Kundera. Inclassable, il se disait la négation de tout ce qu’on pouvait affirmer à son propos.

En 2007, un ministre de l’Education polonais le supprime, parmi d’autres (Dostoïevski, Conrad, Goethe et Kafka) de la liste des écrivains des manuels scolaires en raison de la charge érotique de ses écrits. 

 

 

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COSMOS, 1964 

« Une recherche obstinée de cochonnerie »

Le narrateur, un étudiant qui a quitté le domicile familial, et Fuchs, qui fuit ses problèmes avec son chef, sont à la recherche d’une pension pour louer une chambre. Ils sont en plein soleil et pourtant tout est noir : les arbres, les plantes, la terre…
Ils aperçoivent bientôt un moineau pendu au bout d’un fil de fer. Ils sont d’abord accueillis à la pension par Bouboule, la propriétaire, mais aussi par Catherette, la femme de ménage qui a une lèvre fendue à la suite d’un accident. Puis ils découvrent Léna, la fille des Wojtys, les propriétaires. Très vite, le narrateur associe, du fait d’un rapprochement fortuit, la bouche de Léna à celle de la servante. Les bouches le renvoient au moineau pendu « en une sorte de tennis épuisant ». Mais il ne place pas les deux faits sur un même plan : « Le moineau était complètement au-delà, il était d’une autre nature. »

Léna est fraîchement mariée à Lucien et le narrateur remarque, lors du repas, leurs mains sur la nappe ; il se demande quel peut bien être la nature de leurs relations. Puis il découvre un minuscule bout de bois pendant au bout d’un court fil blanc ; aussitôt il le met en rapport avec le moineau découvert à leur arrivée. Les deux forment, il semble, le début d’une série… Puis c’est l’observation de « flèches » au plafond que les jeunes gens interprètent comme autant de signes qui ne mènent nulle part mais mettent l’esprit du narrateur en émoi. Qu’est-ce que tout cela signifie ?
« En tout cas, la réalité environnante était désormais contaminée par cette possibilité de significations multiples. »

Cette quête insensée d’un sens l’épuise complètement, le prive de tout sentiment. Un autre indice, un timon placé dans le jardin, conduit les enquêteurs à chercher dans la direction qu’indique l’objet : la chambre de Catherette. Mais leur virée nocturne va être mise à mal et se terminera, après avoir aperçu Léna nue, dans une succession d’actes absurdes par l’étranglement de son chat puis par sa pendaison par le narrateur.
« Je me rapprochais de Léna en tuant son chat bien-aimé, rageant de ne pouvoir faire autrement », observe Witold une fois son acte accompli en secret. Il reconnaît aussi que, s’il a agi de la sorte, c’était par méconnaissance de « ses sentiments à son égard. »
S’ils avaient été moins obscurs, il aurait pu apporter une réponse. Passion ? Amour ? Désir de la torturer ou de la caresser ? Plus loin, il reconnaîtra qu’il n’a pas envie d’elle parce qu’il se sent sale, dégoûtant.

Chez les époux Wojtys, Bouboule tient la pension et Léon, ex-directeur de banque, joue les demi-fous, il tient des propos décousus et roule des boulettes de pain à table. Après l’épisode du chat, Léon organise une sortie à la montagne sur le lieu où, 27 ans plus tôt, il a connu « la plus grande bamboche de sa vie ». Sont conviés à cette expédition deux jeunes couples amis de Léna et Lucien : Loulou et Louloute ainsi qu’un chef d’escadron accompagné de Ginette, son épouse. Plus un prêtre qu’ils découvrent sur le bord de la route, comme en prime, pour introduire le péché, la bénédiction dans tout ce beau monde… Ils s’installent dans une maison. Mais ce lieu apparaît surtout éloigné de la pension, de l’endroit où tout s’est passé : les pendaisons, l’étranglement du chat, la mise en relation des bouches car, ici à la montagne, la bouche de Léna, sans celle de Catherette restée à la campagne, apparaît esseulée, dénuée de sens. Tous sont comme ailleurs, absents à ce qu’ils vivent là : « Notre présence ici était une présence ‘ailleurs ‘…Tout se passait dans l’éloignement. »

Le narrateur est accablé par ces nouveaux faits liés à de nouveaux visages, d’autres arrangements. Après un repas qui réunit tous les protagonistes du voyage sauf un, Witold sort et, après avoir observé un nouvel appariement de bouches (celles du prêtre et de Ginette vomissant), il découvre le corps pendu de Lucien. Mû comme par une logique impérieuse (celle d’unir la bouche à la pendaison, comme on boucle un cycle), il mettra le doigt dans la bouche du mort puis dans celle du prêtre vivant.
Enfin, sans rien dire de ce qu’il a vu, il rejoindra la troupe qui, sous la conduite de Léon, se rend sur ce lieu foulé vingt sept ans plus tôt où il connut le comble de la volupté.

À l’entame du chapitre 10, la narrateur hésite à nommer « histoire » ce qu’il nous raconte mais choisit plutôt les termes « d’accumulation et dissolution… continuelle…d’éléments». Tentative impossible d’organiser le chaos, de donner un sens aux signes que nous observons. Impossibilité même de fixer son attention sur un fait tant la masse des sollicitations sensuelles est nombreuse, en permanente évolution. Impossibilité aussi d’assumer ses désirs, de satisfaire ses envies…

En 1962 (le roman, le dernier de l’auteur, paru en 1965), Gombrowicz écrit dans son journal : « Qu’est-ce qu’un roman policier ? Un essai d’organiser le chaos. C’est pourquoi mon Cosmos, que j’aime appeler un roman sur la formation de la réalité, sera une sorte de récit policier. »

Un roman policier sans crime mais où les obsessions sont élevées à hauteur du monde : tout est indice d’un crime en train de se perpétrer, celui du sens, de la raison d’être de l’univers et de notre existence.
Un fabuleux roman, peut-être le meilleur de son auteur.  E.A.

 

Bande annonce du film d’André Zulawski


 

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FERDYDURKE, 1937

Le roman de l’immaturité

Premier grand roman de Witold Gombrowicz dans lequel on trouve déjà la thématique et les images fortes qui feront tout l’attrait de « La Pornographie » ou de « Cosmos ». Ce roman mélange les genres, il inclut le commentaire de l’auteur ainsi que des contes indépendants: « Philibert doublé d’enfant », ou « Philidor doublé d’enfant » (splendide conte absurde).
Les chapitres ont pour titre « Attrapage et suite du malaxage », « Déchaînement de jambes », « Déchaînement de gueules » ou encore « Compote ». Et c’est bien un sentiment de fourre-tout, de dévergondage, qui domine dans ces lignes. Gombrowicz parle de romans épico-grotesques à propos du genre de ses ouvrages en prose dont l’énormité de certaines scènes fait penser à du Rabelais.

Mais que raconte Ferdydurke ? Le retour à l’école d’un homme de trente ans (on pense aussi à Ernesto de « La pluie d’été « de Duras) qui rencontre des univers propres à l’emprisonner et à le maintenir dans un état d’adolescence prolongé. Le narrateur tombe amoureux d’une lycéenne « moderne », qui a peu vieilli depuis et qui, à plus d’un égard, rappelle la Lolita d’un autre auteur au parcours en bien des points semblable à celui de Gombrowicz : Nabokov.

Le roman s’achève par une critique en règle de la différence de classe encore très marquée avant la guerre dans la campagne polonaise entre l’aristocratie et la paysannerie.

Mais la grande leçon de Gombrowicz aura été de montrer très tôt, bien avant 1968, que le défunt 20 ième siècle fut celui où le rapport de force entre jeunesse et maturité aura basculé en faveur de la jeunesse, devenue valeur forte, référence pour les générations précédentes. Et plus encore, il aura pressenti que la jeunesse, antre de l’immaturité, n’est pas l’apanage d’une catégorie d’âge. E.A.

 

512cwtVh%2BtL._SX318_BO1,204,203,200_.jpgCOURS DE PHILOSOPHIE EN SIX HEURES UN QUART, 1969

La philosophie au pas de charge

Dans les derniers jours de sa vie, d’avril à mai 1969, Witold Gombrowicz dispense pour ses amis proches et sa femme un cours de philosophie express. Y sont abordés, principalement Kant et son numen, Husserl et la phénoménologie, Schopenhauer dont il regrette qu’il ne soit plus lu et pour lequel il éprouve une grande affection, Sartre et l’existentialisme dont il se sentait proche (Gombrowicz est considéré par certains comme un précurseur avec Feydidurke paru, avant l’Être et le Néant, en 1937, et ses concepts de forme et d’immaturité), et dont il réactive les idées (mauvaise foi, salaud etc.). Il finit avec Nietzsche et accorde son dernier quart d’heure à Marx.
En tant que Polonais, mais n’ayant plus mis les pieds depuis longtemps en Pologne sous la coupe communiste, il est sévère avec le marxisme et ne donne plus au comunisme est européen longtemps à vivre.
« L’avenir du communisme ? Je supose que dans vingt ou trente ans, on larguera le communisme. »
Juste prévision.
Tout ce qui est enseigné l’est de façon immédiatement compréhenssible, et on peut se faire une large idée des philosophies présentées. Néanmoins, on devine que Gombrowicz aurait apporté moult modifications sinon une toute autre structure à ce cours si le temps lui avait été donné de le revoir avant parution. E.A.

 

41NS29XK77L._SX288_BO1,204,203,200_.jpgTESTAMENT, 1969

« Une bonne introduction à la lecture de mes ouvrages »

Witold Gombrowicz est né en Pologne en 1904, dans une famille de souche aristocratique (il se faisait appeler comte, rapporte Ernesto Sabato). Il émigre en Argentine en 1939 puis passe quelques mois
à Berlin avant de venir finir sa vie en France, à Vence. C’est là qu’il sera contacté par Dominique de Roux, éditeur chez Christian Bourgeois et directeur des Cahiers de l’Herne, qui lui propose de se soumettre à des entretiens, à un livre-bilan sur ses ouvrages et la philosophie qui sous-tend son Ïuvre.
« Testament » est le livre qui en résulte. Il est suivi de la correspondance qui s’est établie entre l’éditeur et l’écrivain, et qui montre bien l’avancée d’un travail de cet ordre. Très vite Gombrowicz veut faire les questions et les réponses, il reprend le jeune éditeur sur sa fougue et sa verve et corrige ses articles. Mais quand le livre sort, de Roux gagne vraiment l’estime de Gombrowicz, qui souffre alors de graves problèmes d’asthme, par le soutien qu’il lui apporte et la stratégie d’édition qu’il déploie pour faire connaître l’Ïuvre, encore peu connue alors, du Polonais.
Quant aux Entretiens proprement dits, il s’agit au départ d’un texte continu, entrecoupé par la suite de questions censées en faciliter la lecture. Il constitue une excellente entrée en matière – comme l’écrivain le pressent lui-même dans une lettre – à l’univers de Gombrowicz, certainement un des écrivains les plus marquants du siècle passé. Auteur de romans comme Ferdydurke, La Pornographie ou Cosmos, il fut à la fin de sa vie sur la liste des nobélisables. Il a aussi marqué le théâtre (c’est Jorge Lavelli qui le jouera le premier en France) et son Journal, dans lequel il se présente comme un adversaire de toute forme, et pas seulement d’art, a impressionné de nombreux lecteurs. Il est d’ailleurs reconnu comme un écrivain de la forme et celui qui a fait de l’immaturité un thème littéraire. Ses personnages sont d’éternels enfants qui ne se laissent pas englués dans une forme de pensée, sociale, etc. Toujours à la marge, en retrait, susceptibles de créer leurs propres formes plutôt que d’être déformés par une structure préexistente ou extérieure.
Bien sûr ce livre ne donnera pas une idée précise du style et du talent de cet auteur qui a influencé nombre d’écrivains parmi lesquels Kundera. Mais il donnera peut-être envie de le lire.

On trouve à titre d’exemple de son mode de pensée, dans son Journal de l’année 61, cette présentation choisie pour la quatrième de couverture du volume Quarto de chez Gallimard qui contient tous ses romans et nouvelles: « Je n’idolâtrais pas la poésie, je n’étais pas excessivement progressiste ni moderne, je n’étais pas un intellectuel typique, je n’étais ni nationaliste, ni catholique, ni communiste, ni homme de droite, je ne vénérais pas la science, ni l’art, ni Marx – qui étais-je donc ? Le plus souvent , j’étais simplement la négation de tout ce qu’affirmait mon interlocuteur… »

 Éric ALLARD 

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VIDÉOS

Extraits de l’émission Bibliothèque de Poche en 1960 avec Witold GOMBROWICZ chez lui, à Vence, interviewé par Michel POLAC, Michel VIANEY et Dominique de ROUX en présence de sa femme RITA.

L’émission « Une vie une oeuvre » consacrée à l’écrivain polonais Witold Gombrowicz. Diffusion sur France Culture le 20 septembre 2007. Par Christine Lecerf. Réalisation Christine Robert.

« Personne ne saurait même deviner l’infini de ma désertion. » Witold Gombrowicz

                         

                        LE SITE OFFICIEL de WITOLD GOMBROWICZ

 

 

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