L’HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ – Épisode 13

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FIN DE L’ÉPISODE 12

Il était tellement absorbé par la conversation de ses voisins, qu’il n’avait pas remarqué qu’il raclait le fond de sa casserole et qu’il avait consciencieusement nettoyé le récipient, ramassant la plus petite trace de fromage. Il vida le reste de son second décilitre de Fendant et le bu lentement pour qu’il nettoie bien ses papilles saturées du goût du fromage et du vin qui avait cuit avec. Ses voisins étaient trop absorbés par la dégustation de leur plat national pour espérer récolter de nouvelles élucubrations philosophiques ce soir, d’autant plus que Mercier avait précisé qu’il souhaitait prendre le train de nuit pour Lisbonne.

La lune brillait comme un pâle soleil d’hiver, la nuit était douce et claire, il décida de faire une courte promenade digestive avant de regagner son hôtel.

ÉPISODE 13

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Le léger courant d’air qui caressait son visage, était vert aussi, vert comme tout ce qui l’entourait, excepté le ciel bleu, bleu comme il est seulement au début du printemps quand la nature vient à peine de se réveiller de sa léthargie hivernale. Toute la gamme des verts, du turquoise qui ourle les lagons du Pacifique au vert sombre de l’émeraude la plus sombre, nuait dans le paysage qu’il avait choisi de parcourir à pieds en descendant du train quelques stations avant Gênes où il pensait prendre le bateau pour la Sardaigne.

Il était parti de bon matin, avant que le coq chante, de Turin où Cesare Pavese l’avait accueilli pour l’accompagner sur les hauteurs entourant la ville, là où il se réfugiait avec ses amis quand les alliés la bombardaient sévèrement, là où la jeunesse turinoise s’organisait pour chasser le tyran et préparer sa succession.

Et maintenant, il marchait gaiement et gaillardement dans la tiédeur matinale de la campagne ligure, la fraîcheur de l’aube s’altérait sous les rayons du soleil printanier et sa promenade n’en était que plus agréable. Il avait enlevé sa veste et ne conservait sur lui qu’une chemise dont il avait retroussé les manches pour bien profiter de ces premiers rayons de soleil. Il regrettait presque de n’avoir pas pris un couvre-chef quelconque car, plus tard dans la journée, le soleil darderait sans doute des rayons un peu plus intenses qui risquaient de lui rougir le front que ses cheveux commençaient un peu à déserter.

Il aimait particulièrement ces paysages au début du printemps quand la lumière et la chaleur n’ont pas encore eu le temps, ni la force, de mater les verts pour leur donner cette teinte trop foncée, trop dure, un peu grise même, que la nature adopte dès le début de l’été. Il appréciait particulièrement la pureté de l’air qui, au début du printemps, dessinait avec une grande précision le contour de tout ce qui constituait le panorama dont ses yeux se gavaient. C’est seulement à cette saison quand le vert occupe tout l’espace et qu’il est encore à l’état naissant, dans sa pureté originelle, que le spectacle de la nature revivifiée est à son apogée, dans sa plénitude exubérante, qu’il enchante le promeneur et le transporte dans un état proche de l’ivresse.

Et, c’est dans cet état second, ivre d’oxygène et de bonheur, qu’il entendit comme un froissement dans le feuillage des arbres qui masquaient son horizon. Il s’arrêta pour tendre l’oreille, espérant surprendre un écureuil, sans savoir même si ces animaux vivaient dans cette région, mais, à sa grande surprise, il vit émerger un bonnet en peau (de chat sauvage ? peut-être !) et bientôt une tête juvénile suivie par un buste étroit et souple qui semblait appartenir à un bien jeune homme. Un sourire éclairait le visage de cet adolescent qui semblait beaucoup s’amuser de la surprise qu’il avait faite au promeneur émerveillé.

– Bonjour Monsieur !

– Bonjour jeune homme !

– On dirait que je vous ai surpris ?

– Un peu tout de même, il n’est pas rare de trouver des enfants qui jouent dans les arbres à cette saison mais je ne m’attendais pas à en rencontrer si loin des habitations. Que faites-vous donc dans ce branchage ?

– Ce branchage est mon royaume et il ne se limite pas à cet arbre, je ne fréquente que les hauteurs, je ne pose jamais le pied sur le sol.

– Drôle d’idée !

– Peut-être, mais je ne m’en porte pas plus mal.

– Et quelle est la raison de cet exil arboricole ?

– C’est une vieille histoire que mon ami Italo vous racontera peut-être un jour.

– Italo ?

Italo Calvino ! Vous ne le connaissez pas ?

– Hé bien non ! Je ne suis pas de la région, je suis simplement de passage entre Turin et Gênes où je compte prendre un bateau pour la Sardaigne.

– Ah bon ! Mais, si votre temps n’est pas trop compté, je vous conseillerais vivement d’aller à la rencontre de ce brave Italo, il connaît plein d’histoires merveilleuses concernant cette belle région. Je l’ai vu ce matin, il se dirigeait vers le village, votre route pourrait éventuellement croiser la sienne.

– Je me renseignerai au prochain village, pour savoir s’il y est encore ou s’il y est passé.

– Bonne chance, alors !

– Mais dites-moi tout de même avant de disparaître, ce n’est pas trop pénible de vivre là-haut ?

– Ca nécessite un peu d’organisation, un peu de souplesse, de l’agilité, de la résistance au froid et un appui logistique au sol que mon frère m’apporte sans problème.

– Et avez-vous trouvé un quelconque avantage à vivre en altitude ?

– Essayez et vous verrez ! Tout est différent vu d’ici, nombre de barrières tombent quand on quitte le plancher des hommes, la perception des choses est très différente et les relations avec les animaux et les hommes ne sont plus les mêmes.

– C’est tout de même une forme de fugue !

– Plutôt une fuite, une fuite pour quitter un monde trop figé, trop borné, une fuite pour aller ailleurs sans quitter son domaine car je suis tout de même baron de ses terres.

– Cher Baron veuillez excuser mon ignorance mais, comme je vous l’ai dit, je ne suis que de passage par vos terres et j’ignorais que vous aviez élu domicile entre ciel et terre.

– Ca fait partie des avantages de la situation, le protocole tombe à l’eau et libère les relations entre les gens.

– Eh bien, si je veux me restaurer au prochain village, il faut que je reprenne ma route mais pas avant de vous avoir affirmé que j’ai pris un grand plaisir à notre rencontre et que votre expérience me parait vraiment très intéressante.

– Bonne route voyageur courageux et si vos pas vous ramènent un jour dans ces contrées n’hésitez pas à demander après le baron perché !

– Je serais ravi de vous rencontrer à nouveau !

– Bonne route !

– Merci et longue vie dans les cimes !

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Il reprit sa marche avec le même entrain et le même enthousiasme mais un peu plus songeur, il en oubliait de se rassasier du spectacle offert par la nature ligurienne, et méditait sur l’aventure de ce baron qui avait choisi de vivre dans les arbres, c’était tout de même une drôle d’idée, une idée qui demandait probablement pas mal de courage pour être mise en pratique. Il aurait certainement bien du mal à faire admettre cette histoire à ces amis, il cherchait comment rendre sa narration irréfutable quand il aperçut au détour du chemin les premières maisons du village. Son estomac pris alors le pas sur le baron et son aventure dans la canopée et il commença à scruter les maisons qu’il pouvait distinguer pour éventuellement identifier un restaurant. Un brave villageois l’informa qu’il y avait bien une auberge au centre du village mais qu’il devait se dépêcher parce que, considérant le faible nombre de clients, la patronne ne préparait pas une grosse marmite pour les repas quotidiens. Il hâta donc le pas et rejoignit vite le restaurant où il restait encore quelques pâtes, suffisamment pour constituer l’entrée traditionnelle, et un poisson tiré tout spécialement d’un petit bassin derrière l’auberge. Le repas était simple mais délicieux avec un petit vin frais et léger qui ne risquait pas de monter à la tête.

Il s’enquit auprès de l’aubergiste d’une éventuelle visite d’Italo Calvino, celle-ci connaissait bien cette personne mais elle ne l’avait pas vue depuis plusieurs jours. Il devait certainement visiter des amis dans une autre partie de la région.

Après cette halte réparatrice, il prit la direction de la gare pour rejoindre Gênes par le train. Il consulta les horaires et constata qu’il disposait de presque deux heures d’attente avant que le prochain train pour cette direction se présente en gare. Il s’installa donc confortablement, autant qu’il est possible de le faire dans une gare de campagne, et sortit le livre qu’il avait toujours en poche – pas toujours le même évidemment, mais il ne quittait jamais son domicile sans en emporter un au cas où il risquait de perdre du temps inutilement – et reprit la lecture d’un roman d’Umberto Eco, « Le pendule de Foucault », qu’il souhaitait lire depuis longtemps et il pensait, justement, pouvoir mener ce projet à terme pendant le périple autour de la botte italienne qu’il avait envisagé de réaliser en ce début de printemps avant la ruée des touristes.

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Margaret Mazzantini

Il ne resta pas longtemps éveillé et, même si son repas avait été léger, les effets de sa promenade matinale l’emmenèrent bien vite dans une profonde sieste dans le salon de la grand-mère de Margaret Mazzantini qui recevait ses vieilles amies encore plus décaties qu’elle-même. La jeune femme était là, dans un coin de la pièce, surveillant cette brochette de dinosaures échappée aux crocs de l’histoire, survivantes de la guerre, du fascisme, des privations, des épurations et toutes les calamités et exactions commises pendant cette période si troublée. Une bande de survivantes qui avait conscience d’avoir échappé à mille tourments et qui ne comptait plus quitter cette vie sans en avoir profité jusque dans les moindres recoins pour oublier tous ceux qu’elle avait vus partir, qu’elle avait enterrés, qu’elle avait internés ou qu’elle avait simplement supportés avec leurs tares et handicaps hérités de cette sinistre période.

Elles se gavaient de gâteaux qui sentaient la naphtaline de leurs vêtements mélangée aux odeurs que leurs aisselles dispensaient généreusement. Des renvois acides remontaient de son estomac et le tirèrent de son sommeil, ce n’étaient pas les vieilles de Margaret qui l’indisposaient mais le vin aigre qu’il avait bu au déjeuner qui agressait son estomac un peu délicat. Il regarda sa montre et constata que sa sieste avait été plus longue qu’il le croyait et qu’il n’avait plus guère de temps pour avancer la lecture de son gros livre qui risquait de l’accompagner encore longtemps au rythme où il le lisait.

Le train arriva en soufflant comme mille forges et emporta ses passagers pour un court voyage jusque sur les rives de la baie, dans la rade de Gênes. Arrivé à bon port, et Dieu sait si Gênes est un bon port, il dû rapidement se mettre en quête d’un gîte pour la nuit ce qui, à cette saison, n’était tout de même pas très compliqué. Il lui resta à prendre un bon dîner sur le port avant de rejoindre sa chambre de bonne heure pour lire un peu et se coucher tôt car le bateau pour la Sardaigne partait aux aurores le lendemain matin.

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Gênes

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