DES ECRIVAINS BIEN PLACÉS

L’écrivain à la statue

Cet écrivain s’installait dans un campement pour la journée sous la statue d’un saint ou d’un roi à cheval, allez savoir. À l’abri du soleil ou de la pluie, il écrivait. À la fin de son travail, s’aidant de cordages, il grimpait sur le quadripède de pierre et criait sa prose aux badauds et au monde venus applaudir la prouesse sportive et scripturaire (on relayait, admiratif, ses photos sur les réseaux sociaux).

Quand il mourut, laissant derrière lui une œuvre insigne, un monument littéraire, ses nombreux amis de par la région obtinrent du seigneur local qu’il figurât sur la monture de ses exploits. Comme sa conformation ne différait en rien de celle du saint ou du roi lui ayant servi de muse, il suffit de mouler sa tête défunte et de la monter à la place du saint ou du roi, allez savoir.

Depuis, de jeunes écrivains rebelles ou bien conformes, allez savoir, en mal de reconnaissance, pour sûr, mais moins athlétiques, viennent écrire à l’ombre de sa statue. En fin de journée, sans sa souplesse certes, ils escaladent pour gueuler mais leur voix porte moins loin, moins fort. Faut-il croire qu’on écrit moins bien sous la statue d’un écrivain, fût-il remarquable et cavalier, que sous celle d’un roi ou d’un saint, allez savoir ?

 

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L’écrivain au miroir

Cet écrivain écrivait face à un miroir. Ou à une caméra.

Même s’il a beaucoup vendu, il a été peu ou mal compris. Son écriture est restée illisible jusqu’à ce jour. Pour tout dire, spéculaire, et sans clairvoyance. Ses nombreux éditeurs, pris dans le tourbillon de son narcissisme, n’ont pas toujours pris la mesure de la méprise, sinon tard quand la notoriété de leur écrivain charismatique était reconnue mais alors comment faire machine arrière quand le succès est là, le lecteur impatient et le libraire fébrile.

Un téméraire critique a bien essayé d’attirer l’attention sur l’imposture mais la pression du milieu fut telle qu’il dut bientôt arrondir le tranchant et sa plume et rentrer dans le rang s’il voulait garder son job. Comme les autres, ils a vanté les écrits de cet homme aux multiples facettes qui toutes, cela dit, reproduisaient le reflet d’un homme muni d’un stylographe dans les premières années de sa carrière, puis d’un clavier d’ordinateur, enfin d’un index agile.

Aujourd’hui qu’il siège à l’Académie, on a installé à sa table de travail un miroir de poche grossissant cerclé d’or de façon qu’il puisse se mirer à son avantage sans discontinuer jusqu’à la fin des temps.

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L’écrivaine au niqab

L’écrivaine au niqab n’affiche jamais sa face. Les vilaines langues supputent qu’elle est nue sous son habit ou qu’elle est affreuse à regarder. Ou qu’elle possède un éditeur jaloux qui se garde tous ses droits d’auteur. Et ne l’identifie jamais à l’Association des Ecrivains de sa re(li)gion… À moins encore qu’il s’agisse d’une nouvelle facétie houellebecquienne.

Mais peu importe son mode vestimentaire, son régime littéraire, ses croyances en matière libidineuse, disent ses lecteurs, si elle écrit avec superbe et sans pudeur. Le (c)hic, c’est qu’on n’a jamais pu voir ce qu’elle écrit tant ses livres demeurent inaccessibles, recouverts d’une jaquette opaque d’où ne transparaît, dans un fin rectangle, que le titre, énigmatique à souhait mais qui, reconnaissons-le, a des airs de déjà vu : L’œuvre au noir. 

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