L’HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ – Épisode 16

20090605175410_400x400.jpg

FIN DE L’ÉPISODE PRÉCÉDENT

Il n’était pas venu à Venise pour rencontrer la police où visiter une fois de plus la cité sur l’eau mais juste pour voir un écrivain qui vivait dans le delta du Pô et qui voulait lui raconter une étrange histoire. Comme il échafaudait ce projet de croisière autour de la botte italienne, il avait reçu un courriel d’Eraldo Baldini, un écrivain qu’il avait rencontré lors d’un de ces nombreux voyages dans la cité des doges, qui lui parlait d’une affaire qu’il avait découverte récemment mais qui concernait des événements qui remontaient à la période mussolinienne. Il lui avait alors fait part de son projet et lui avait proposé de se retrouver un soir dans cette ville pour évoquer plus longuement ce triste épisode de la vie des paysans dans les marais du delta. Et, ce soir, il mangerait ensemble, décidément ce voyage n’était qu’un rallye gastronomique, il pourrait bientôt éditer un guide à l’usage des touristes gourmands en voyage en Italie. 

ÉPISODE 16

1.jpg

Eraldo Baldini

Le bateau accosta après toute une série d’habiles manœuvres et, comme il avait choisi une bonne place à la proue, il était près de la passerelle de débarquement ce qui lui permit de descendre parmi les premiers passagers. Eraldo Baldini put ainsi l’accueillir sans le chercher longuement dans la foule des touristes et autres voyageurs. Il lui proposa de l’emmener dans un quartier de Venise peu connu des touristes où il y avait encore des petits restaurants principalement fréquentés par les indigènes et notamment les pêcheurs qui essayaient de trouver encore du poisson dans les eaux bien polluées du golfe. Il n’avait pas retenu leur table mais dans ces quartiers, les restaurants affichaient rarement complet et, en effet, ils trouvèrent aisément deux couverts sur la terrasse dominant un petit canal où ne pouvaient s’aventurer que des gondoles et des petits bateaux autorisés à fréquenter ces venelles de la lagune. Depuis le départ de cette croisière, il ne se nourrissait presque que de poisson et, ce soir encore, il ne faillirait pas à ce qui était devenu comme une tradition gastronomique, il mangerait du poisson accompagné d’un vin blanc du Lac de Garde et suivi d’un morceau de parmesan et d’une gourmandise quelconque pour rafraîchir la bouche avant le café. Mais, en attendant le repas, Eraldo Baldini proposa de boire, en guise d’apéritif, un verre d’Asti qui n’aurait pas pour mission de leur ouvrir l’appétit qu’ils avaient suffisamment grand mais simplement de les désaltérer agréablement. Ils échangèrent une conversation badine, parlant de choses et d’autres, des musées qu’ils avaient visités, des églises qu’ils n’avaient pas encore visitées, des livres qu’ils avaient lus ou qu’ils aimeraient lire, des films que l’écrivain avaient vus mais que lui ne verrait certainement jamais considérant son peu de goût pour ce que certains appellent le septième art. Et, après un délai qu’il avait jugé convenable, Eraldo Baldini aborda le sujet qu’il voulait partager avec lui.

p1020257.jpg?w=640&h=480

– C’était avant la guerre, quand j’étais encore un jeune médecin, on m’avait confié une mission dans la plaine du Pô, une région infestée de moustiques, accablée de chaleur et d’humidité, l’air était irrespirable et les enfants mouraient de la malaria dans des proportions inconnues jusque là en Italie. Dans le seul petit village où j’étais affecté, quarante gamins étaient décédés de cette triste maladie en un temps assez court. Cela semblait bien étrange malgré les conditions sanitaires assez précaires et le climat sévissant dans le secteur.

– Effectivement !

– C’était d’autant plus étonnant que plusieurs responsables de services médicaux étaient décédés sans explication particulière et sans raison clairement définie.

– Encore plus étonnant !

– Et, même le curé avait décidé de quitter le village sans motif particulier ou du moins sans motif connu des habitants.

– De plus en plus étrange !

– Quand je suis arrivé, les gens me fuyaient, tournant les talons à mon approche, changeant de direction en me voyant avancer à leur encontre ou rentrant précipitamment dans leur maison quand ils apercevaient ma silhouette au bout de leur rue. L’atmosphère semblait encore plus asphyxiante que l’air ambiant. Et pourtant cette région je la connais comme le fond de ma poche, j’y suis né, j’y ai grandi, je ne l’ai quittée que pour terminer mes études de médecine à Venise. J’ai eu beaucoup de mal à comprendre ce qui se tramait réellement et je ne l’ai pas franchement compris mais j’ai tout de même une petite idée sur la question.

– Quelle est cette idée ?

– Pour bien comprendre, il faut déjà resituer ce problème dans son contexte. Evidemment, on a déjà évoqué les conditions climatiques et sanitaires mais il faut ajouter d’autres paramètres. Ici, ne résident que des gens très pauvres qui ne survivent qu’avec les maigres produits de leur petite exploitation agricole. Les villages sont à l’écart des grands axes commerciaux et assez loin des bourgs et des villes où il y a une vie sociale et culturelle minimum. Ces paysans ne sont pas très cultivés, ils ont appris à lire, ou presque, à l’école locale mais surtout le catéchisme avec le curé qui leur bourrait le crâne avec des prières à force de répétitions et d’intimidations, leur laissant croire que leurs malheurs n’étaient que le résultat de leur manque de piété. Et, pour finir, ces pauvres gens ne vivaient plus leur religion que comme une superstition et ils passaient leur temps à interpréter tous les signes qu’ils croyaient deviner pour faire de nouvelles prières sans chercher à comprendre ce qui se passait réellement autour d ‘eux.

– Donc, des gens bien faciles à exploiter !

– Absolument, et c’est là que j’ai quelques doutes que je ne peux hélas pas vérifier ni valider. Il semblait bien facile, pour des gens un peu plus avertis que ces pauvres bougres, de leur laisser croire que la maladie et le décès de leurs enfants n’étaient qu’une fatalité liée à leur impiété et qu’il valait mieux pour eux qu’ils vendent leur lopin de terre et quittent la région. Evidemment les acquéreurs n’offraient que des prix ridicules tout en sachant fort bien que le gouvernement prévoyait un plan d’assainissement de cette plaine qui pourrait un jour porter de belles récoltes. Et voilà comment de belles exploitations se sont constituées et comment de centaines familles bien établies maintenant se sont enrichies.

– Et, tu n’as rien pu faire ?

– Eh non, tu sais à époque, les postes importants étaient tous détenus par les membres du parti et, à mon avis, ils n’étaient pas tous innocents. Certains et même beaucoup devaient tremper dans la combine y compris ceux qui diffusaient l’angoisse et ceux qui effaçaient les preuves. Impossible de prouver quoi que ce soit, il ne reste rien dans les archives.

– Les cochons !

– Je voulais te parler de ça car, aujourd’hui, ici, tout le monde a oublié ou fait comme s’il avait oublié. Il faudrait témoigner mais sans tomber dans la diffamation et c’est bien difficile.

– Oui, ce n’est pas facile, mais, en attendant, merci pour cette conversation, j’ai appris des choses encore bien peu agréables ce soir. Décidément, l’humanité ne manque pas de tristes sires !

– Oui, le monde est une alchimie bien complexe on y trouve le pire et le meilleur !

plaine-du-po.jpg

Ils avaient discuté longuement de ce sujet et d’autres tout aussi scandaleux, ils avaient vidé leur écoeurement, ils avaient soulagé leur dégoût et ils avaient bu un plus que de coutume pour ne pas se laisser submerger par cette vague répugnante qui remontait du fond des temps mussoliniens. Il était déjà tard quand ils avaient quitté le restaurant et ils avaient sommeil. Il ne put réprimer un long bâillement et étira vigoureusement ses membres comme pour émerger d’un profond sommeil entretenu un peu trop longuement.

Il ouvrit enfin les yeux pour sortir totalement de sa torpeur et enfin constater qu’il était bien dans sa chambre à coucher et qu’il avait fait un rêve, un long rêve, bien agréable sous le soleil tendre d’un début de printemps autour de l’Italie. Il ne se souvenait pas de tous les épisodes de ce rêve mais il se souvenait que c’était en Italie, que c’était bien agréable, que le temps était doux et qu’aujourd’hui il était frais et détendu. Les médicaments qu’il avait pris avant de se coucher avaient certainement fait effet, car il ne ressentait plus cette impression nauséeuse qui l’ennuyait la veille et sa tête était maintenant bien claire. Il se souvint brusquement qu’il attendait la visite d’un neveu et d’une nièce qui souhaitaient lui présenter leurs vœux pour la nouvelle année qui venait de commencer. Il fallait qu’il se dépêche car il devait préparer un repas un peu plus étoffé qu’à l’habitude pour ne pas trahir sa légende de « tonton gâteau » qui sait bien recevoir et faire la cuisine.

Il était heureux de recevoir les deux jeunes qui étaient maintenant un peu plus que des « ados », des jeunes gens qui avaient déjà compagne ou compagnon, plus ou moins régulier, mais qui bientôt passeraient dans le camp des adultes ayant charge de famille même si Monsieur le Maire n’était pas invité, ni même informé. Ces visites le réjouissaient à chaque fois mais elles lui mettaient aussi un peu d’amertume au cœur car s’il avait bien choisi de vivre seul, il regrettait tout de même de n’avoir pas, lui aussi, des enfants qu’il aurait pu prendre par la main pour accomplir un bout de chemin. Et il pourrait aussi, maintenant, espérer avoir des petits enfants et connaître une nouvelle aventure avec eux, avec bien sûr tous les tracas, ennuis et angoisses que cela comporte mais rien ne peut effacer le bonheur laissé par le sourire candide d’un petit enfant que notre monde n’a pas encore perverti.

Certes, il avait eu des occasions, il aurait pu convoler, il aurait pu vivre en concubinage ou simplement partager un morceau de son existence avec une des filles qu’il avait rencontrées mais les aventures qu’ils avaient connues ne s’étaient pas produites au bon moment, il avait toujours connu des filles intéressantes quand lui avait la tête à autre chose. Soit il pensait qu’il était encore trop jeune pour s’attacher à quelqu’un et qu’il n’avait pas vidé le trop plein d‘énergie hérité de son adolescence, soit qu’il ne se sentait pas à la hauteur de certaines filles qui lui accordaient un peu d’intérêt et qu’il craignait de ne pas être un parti suffisamment intéressant, soit qu’il avait du mal à envisager toute sa vie avec certaines filles qui, elles, l’envisageaient très bien. Mais, surtout, il n’était pas très à l’aise avec les filles et ne savait pas toujours comment les aborder sans risquer d’être totalement ridicule. Il s’était donc réfugié dans une solitude assez confortable dont il ne sortait que pour des petites aventures qu’il écourtait lui-même pour ne pas prendre le risque de se faire éjecter ou de se retrouver dans un ménage qu’il n’aurait pas souhaité. Et il avait fait sa vie comme ça avec des amies qui étaient parfois un peu plus que des amies et qui lui conservaient encore un brin de tendresse suffisant pour passer, à l’occasion, un instant de plaisir partagé. Il aimait ces amours occasionnelles qui n’avaient pas le goût de l’habitude, ils fréquentaient plusieurs femmes qui savaient toutes qu’elles faisaient parti de sa tendresse plurielle et qui l’acceptaient bien car, elles aussi, avaient d’autres sources de plaisir, l’une d’entre elles étaient même mariées. Et ce petit goût de transgression et d’interdit mettait un peu plus de piment dans ces amours occasionnelles.

Le moment n’était pas aux plaisirs charnels, il fallait penser présentement aux plaisirs de la bonne chair et préparer rapidement un repas digne de sa réputation.

 

Publicités