LA FRESQUE

Au premier jour du congé de printemps, ce professeur de dessin artistique, avec l’accord de sa direction, commença une fresque à la craie sur tous les tableaux de cet établissement de l’Éducation-Sans-Chaise (où il enseignait, debout, depuis trois décennies). C’était son grand œuvre, son plafond de la Chapelle Sixtine, il y mit tout son cœur, tout son talent, longtemps retenu par les vicissitudes de son activité d’aide à la Jeunesse de table.

Mais la veille de la rentrée, le directeur reçut l’ordre de faire effacer tous les tableaux par le personnel d’entretien suite à l’annonce de la visite surprise de la ministre de tutelle en pleine campagne de réappropriation de son image (en lambeaux). Encore un peu et elle arrêtait définitivement la politique de la chaise vide !

Le peintre en bâtiment scolaire occupé aux finitions s’opposa et jura même qu’on devrait lui passer sur le corps. Lui d’habitude si conciliant montrait les poings, maculés de craies de toutes les couleurs.

Le directeur, convoqué sur les lieux, comme un commissaire du peuple venu rétablir l’ordre, le fit avec le prof de maths armé de son fusil de chasse.  Muni d’un porte-voix (l’artiste était devenu inapprochable), le directeur lui intima l’ordre de quitter les lieux et lui promit d’obtenir à la rentrée les classes de générale qu’il souhaitait – et des tabourets en nombre.

Au prof de maths, le chef d’établissement promu chef d’armée déclara qu’il n’en serait rien mais qu’il fallait assagir la bête, la rendre confiante pour qu’il lâchât (c’était lâche, oui) prise. Quand il s’avéra que l’homme, sous l’emprise de la drogue de l’art, ne renoncerait pas, le directeur se tourna vers le prof de maths qui, avec une seule balle (il était bon tireur) entre les deux yeux du rénagat, mit fin aux rêves de gloire du professeur chargé de mission. A l’art, nul enseignant n’est tenu !

Pour ce qui est des cours de dessin, le prof de maths qui savait tracer un rond et quelques polygones (inscrits dans un cercle) ferait l’affaire car il avait besoin de périodes supplémentaires pour s’acheter des boîtes de cartouches.

Ainsi l’affaire fut entendue, tous les tableaux effacés et le pupitre du maître d’ouvrage dédoré. Le directeur garda seulement le tableau figurant le portrait de la ministre de tutelle dessinée à son avantage (au début de sa carrière politique voire à la fin de ses études secondaires) qui ne manquerait pas d’admirer le savoir-faire des enseignants et apprenants de cette sombre école d’art et essai.  

 

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