UN PETIT GOÛT DE SAKÉ

arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

Dans ma dernière chronique j’évoquais le Japon traditionnel et immuable à travers la voie du thé, et, aujourd’hui, après avoir lu deux romans, bien français, de la dernière rentrée littéraire, je voudrais évoquer un Japon bipolaire écartelé entre une riche tradition et une modernité prometteuse d’une nouvelle richesse. Marc Pautrel s’inspire de la vie du célèbre cinéaste Ozu et évoque son souhait de conjuguer la tradition japonaise avec la modernité extérieure dans un roman au goût nippon. Et Delphine Roux livre, elle, un roman au fort relent japonais pour mettre en scène un frère et une sœur qui incarnent l’un la tradition et l’autre la modernité. Tradition et modernité : les deux thèmes de cette chronique évoqués par des Français dans des romans au goût nippon.

 

ozu-marc-pautrel-roman.jpgOZU

MARC PAUTREL (1967 – ….)

C’est le second livre que je lis à l’occasion de cette rentrée littéraire qui fleure bon la littérature japonaise, Delphine Roux m’a enchanté avec « [Kokoro] » et Marc Pautrel m’a ravi à la lecture de ce texte inspiré de la vie du grand cinéaste nippon Yasujirô Ozu né à l’aube du XX° siècle à Tokyo sa ville de toujours, celle qui préféra à toutes les autres, même les plus belles et les plus grandes, comme Kawabata resta amoureux toute sa vie de Kyoto. Dans un texte découpé en chapitres courts comme un film est découpé en scènes et en plans, Pautrel raconte ce qui aurait pu être la vie de ce géant du cinéma japonais reconnu à l’étranger alors qu’il était mort depuis longtemps déjà.

Le 1° septembre 1923, Ozu est à son bureau dans les studios de cinéma où il travaille quand le fameux tremblement de terre du Kantô qui détruisit une grande partie de Tokyo, secoue la ville pendant quatre longues minutes. Il échappe à la mort mais la ville et ses studios sont la proie des flammes pendant deux jours entiers. Ozu se reconstruit, comme la ville, et refait sa vie de cinéaste qui prend une nouvelle saveur avec la naissance de son neveu qui, hélas, décède bien trop vite pour le grand malheur de la famille. Et, sa vie continue avec la même alternance de deuils et de catastrophes violents et douloureux et de périodes de reconstruction. A travers cette existence, on peut voir un symbole de la précarité de la vie au Japon toujours exposé aux cataclysmes : tsunamis, tremblements de terre, décès de tous ceux et tout ce qu’on aime. « Mais le Japon est le Japon, il se reconstruit sans cesse, … » et lui recommence à faire des films car il faut procurer des émotions aux spectateurs pour qu’ils surmontent ces événements destructeurs. « Je veux que le spectateur ressente la vie » répète-t-il chaque fois qu’on l’interviewe.

PAUTREL-Marc-photo-H%C3%A9lie-Gallimard.jpeg

Comme Kawabata encore, il est fasciné par le spectacle des cerisiers en fleurs, il éprouve de fortes émotions devant les miracles que la nature met en scène tout aussi joliment dans certains quartiers de Tokyo qu’à Kyoto. Cette émotion, il voudrait la capturer pour la mettre dans ses films et l’offrir aux spectateurs qui, comme lui, subissent toutes les catastrophes que le Japon endure régulièrement. A cette fin, il créée avec son complice Noda, son fidèle scénariste, un style bien personnel qui ne fait pas immédiatement l’unanimité. Son regard sur le Japon contemporain ne fait pas plus l’unanimité. « Les japonais pensent qu’il montre un pays trop occidentalisé et les Occidentaux trouvent qu’il montre la quintessence du Japon traditionnel ». Ozu a compris à travers les épreuves de sa vie que le Japon est éternel, qu’il renaitra toujours de ses cendres mais que, pour revivre encore plus fort, il devra s’en donner les moyens en utilisant les techniques mises au point par les Occidentaux.

Il faudra attendre la fin de sa vie pour que l’Académie japonaise reconnaisse son talent, bien après les spectateurs qui lui ont fait un triomphe longtemps avant, et il faudra attendre encore plus longtemps, après sa mort, pour que le monde découvre ses œuvres et lui réserve un accueil enthousiaste. Je ne sais pas si Marc Pautrel est très fidèle à la biographie d’Ozu mais il a su, à travers un excellent texte, sobre, clair, épuré, nous faire ressentir toutes la violence des émotions que ce géant du cinéma a pu ressentir tout au long de sa trop courte vie, il est décédé le jour de son soixantième anniversaire, pour nourrir ses films. Je pense que de nombreux lecteurs se souviendront de « Voyages à Tokyo » qui a connu un réel succès en France comme partout ailleurs. Et, le livre de Marc devrait, lui aussi, connaître un joli succès car l’auteur a su décrire les émotions et motivations du cinéaste dans un texte aussi passionnant qu’un bon roman.

Le site des éditions Louise Bottu

 

kokoro.jpg[KOKORO]

DELPHINE ROUX (1974 – ….)

Delphine Roux n’est pas japonaise, elle est une bonne française, et pourtant, quand je suis entré dans son livre, j’ai vérifié le nom de l’auteure et sa biographie car j’avais réellement l’impression de lire un roman nippon, son texte m’en rappelait d’autres écrits par des écrivains venus eux, à coup sûr, du Japon. Dans un magnifique texte tout de concision, de précision, dépouillé, épuré, construit sur des chapitres très courts qui ne révèlent au lecteur que ce qui est absolument nécessaire pour comprendre la belle histoire qu’elle nous dévoile dans une subtile progression, même si on se doute de l’épilogue de cette histoire très morale.

Le narrateur, Koichi, et sa grande sœur Seki ont perdu leurs parents quand ils étaient encore enfants, ils ont été élevés par leur grand-mère qu’il a fallu placer dans une maison de retraite quand la vieillesse a altéré ses facultés. Seki et Koichi vivaient en parfaite harmonie jusqu’à ce que la grande sœur devienne « une jeune femme moderne, dans l’écho des titres des magazines, dans la maîtrise du visible. Elle dit que je devrais faire comme elle, me bouger. Que je serais certainement mieux dans mes baskets. Ses conseils amplifient mes silences. Mes baskets et moi, je crois, nous entendons joyeusement ».

Seki incarne le Japon moderne, conquérant, le dragon qui terrorise tous les industriels occidentaux, alors que Koichi représente le Japon traditionnel et immuable, celui qui reste impassible devant les événements les plus inquiétants. « J’ai tout gardé. Seki voulait tout jeter, J’ai tout gardé ». La grande sœur voulait brader le passé pour plonger plus vite encore dans un avenir où l’efficacité, la vitesse, la productivité, l’enrichissement ont valeur de vérités absolues. Koichi refuse cette vie trépidante et puérile et s’incruste dans son passé pour vivre avec sa grand-mère, « J’étais bien à vivre chez grand-mère. J’évoluais à son rythme, en douceur, dans la métrique de ses rituels ». Le frère et la sœur s’éloignent jusqu’à ce que la sœur succombe à la pression dans une dépression nerveuse. Alors le frère décide d’entrer en action.

photo-Delphine_Roux-Kokoro1-500x462.jpg

Ce thème d’un Japon bipolaire déchiré entre un avenir ultra moderne, ouvert sur le monde, et la tradition ancestrale des ancêtres figée dans le passé est récurent dans la littérature nippone actuelle, Delphine Roux connait certainement très bien cette littérature et elle s’y blottit avec bonheur. Elle use, dans son texte, de la même concision que celle qu’elle met dans la bouche de la grand-mère qui se réfugie dans le silence pour manifester son refus de finir sa vie dans son mouroir. « Quand j’entre dans sa chambre, elle m’accueille avec des lalala, des hoho. Ca veut dire bienvenue mon petit Koichi, je suis contente de te voir, tu m’as manqué ». Le lecteur devra lui aussi développer les mots de l’auteure pour déguster toute la saveur de ce texte.

Un vrai petit bijou de littérature française à la sauce japonaise.

Le livre sur le site des éditions Picquier

Publicités