L’HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ – Épisode 17

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FIN DE L’ÉPISODE PRÉCÉDENT

Il aimait ces amours occasionnelles qui n’avaient pas le goût de l’habitude, ils fréquentaient plusieurs femmes qui savaient toutes qu’elles faisaient parti de sa tendresse plurielle et qui l’acceptaient bien car, elles aussi, avaient d’autres sources de plaisir, l’une d’entre elles étaient même mariées. Et ce petit goût de transgression et d’interdit mettait un peu plus de piment dans ces amours occasionnelles.

Le moment n’était pas aux plaisirs charnels, il fallait penser présentement aux plaisirs de la bonne chair et préparer rapidement un repas digne de sa réputation.

ÉPISODE 17

Il était arrivé la veille à Barcelone où il avait rejoint Pepe Carvalho, encore un policier, mais les policiers connaissent bien leur ville, ce sont eux qui savent où trouver toutes les choses les plus insolites, les personnes les plus extravagantes, les activités les plus marginales et tout ce que personne d’autre ne peut vous montrer dans une ville, tout ce qui ne figurera jamais dans les dépliants touristiques, tout ce qu’un curieux veut voir et savoir. Pepe, c’était déjà un vieux policier qui avait usé quelques paires de semelles sur le bitume des Ramblas, du Bario Chino ou d’autres quartiers tout aussi mal famés. Il avait dénoué tant d’affaires qu’il connaissait tous les endroits les plus secrets du port à la colline de Monjuich.

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Pour cette première journée, il ne lui avait pas proposé de marcher sur les traces de Jean Genet, mais il lui avait, curieusement pour un flic, parlé de littérature, de livres, de lectures, il voulait l’emmener dans une visite un peu particulière. Il lui proposait de découvrir le cimetière des lectures oubliées, un lieu qu’il n’imaginait même pas et qu’il n’arrivait pas plus à concevoir. Ils marchèrent pendant un bon moment, s’enfonçant dans les ruelles d’un quartier que les rénovations urbaines n’avaient pas encore atteintes, où l’hygiène n’était pas encore un problème prioritaire. Il y avait bien longtemps qu’il avait perdu la notion de l’orientation et qu’il ne savait plus du tout où il pouvait bien être, quand, à l’angle d’un grand hangar à l’air triste et fatigué, Pepe ouvrit une porte qu’il n’avait même pas remarquée. Son compagnon lui demanda de passer devant afin qu’il puisse refermer hermétiquement cette porte qui semblait bien mystérieuse et réservée aux seuls initiés. Il franchit donc le seuil et attendit patiemment que le policier en ait terminé avec la procédure de fermeture de la porte qui semblait toute aussi mystérieuse que l’existence même de cette ouverture. Le hangar, ou du moins ce qui semblait être un grand hall, un grand volume en tout cas, était si sombre qu’il ne distinguait rien, il ressentait seulement cette fraîcheur habituelle aux locaux qui restent éternellement clos et une franche odeur d’humidité mâtinée de moisis. Quand le policier l’eut rejoint, il lui empoigna le coude et le guida un instant jusqu’à ce qu’il trouve un interrupteur qu’il actionna pour donner une pâle lumière jaunâtre qui n’éclairait que vaguement des rayonnages alignés en longues rangées comme les gondoles d’un hypermarché géant.

Ils avancèrent encore pendant quelques minutes dans une ces longues allées avant que Pepe s’arrête devant ce qui ressemblait à une cabine de contremaître dans une vieille usine désaffectée et frappe sur les toiles d’araignée qui recouvraient généreusement les vitres ou plutôt ce qu’il en restait. Ils attendirent un instant et des pas traînants se firent entendre avant que la poignée de porte grince lugubrement et que l’huis s’écarte juste assez pour que celui qui avait ouvert la porte puisse glisser un regard mais pas plus.

– Pas de souci Vazquez, c’est moi, Pepe, le poulet !

– Qu’est-ce que tu fais là en pleine journée ? Grogna une voix sourde qui évoquait le tabac et le vin de mauvaise qualité.

– J’ai un ami, un gars sûr, qui connait très bien les livres et qui en joue encore mieux, je voudrais lui faire découvrir notre musée, si tu veux bien ?

– Un gars vraiment sûr, ton ami ?

– Encore plus que moi, amigo !

– Bon, tu connais les règles, s’il y a un problème, c’est pour toi !

– Sans souci Vazco ! Ne t’inquiète pas, tout est correct !

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Le gardien de cette sépulture qui semblait encore plus mystérieux que le musée lui-même, tendit, par la porte tout juste entrebâillée, une clé antédiluvienne qui semblait avoir été arrachée des mains d’un quelconque Saint Pierre dans une église de province. Pepe saisit l’objet et remercia son ami en l’assurant que la visite ne durerait pas plus d’une heure. Ils poursuivirent leur excursion jusqu’à une nouvelle porte fermant un grillage qui semblait plus destiné à clôturer un camp d’internement qu’à délimiter un espace de stockage dans un hangar. Le policier fit jouer la clé dans la serrure et ouvrit la porte qui donnait sur de nouvelles rangées de rayons qui semblaient particulièrement bien remplis mais, toutefois, de façon assez inégale, certains étant surchargés, d’autres étant plus maigrement garnis.

« Avant d’aller plus loin, il faut que je t’explique à quoi sert ce musée et sa raison d’être », l’avertit Pepe. « Ici, tu vas trouver, chose étrange, des lectures, oui je dis bien des lectures et non pas des livres. Les livres on peut les brûler, les lectures jamais. Et tu sais tout aussi bien que moi que l’histoire de l’Espagne a été plutôt animée au cours des siècles et notamment au milieu du dernier et il n’était pas toujours bien vu de dire, ou bien simplement de laisser penser, qu’on avait lu tel ou tel livre que le régime en place n’approuvait pas forcément. Certains ont donc fait brûler leurs livres mais ils ne savaient comment se débarrasser de leurs lectures, alors un petit groupe de Barcelonais a eu cette idée : créer un musée où l’on pourrait dissimuler ses lectures en toute quiétude pour pouvoir les récupérer un jour quand le vent aurait tourné. Et ce petit groupe d’amis c’est progressivement élargi avec les enfants des fondateurs et quelques passionnés des livres particulièrement sûrs. »

« Cette société secrète mais tout à fait inoffensive et même particulièrement pacifiste pense qu’en agissant ainsi, elle œuvre à la préservation du patrimoine littéraire espagnol et qu’elle mettra à la disposition des générations à venir un regard particulier sur les livres tels qu’ils ont été lus au moment de leur dépôt dans ce musée ». Il écoutait ébahi, ébaubi, il ne comprenait pas ce que Pepe lui racontait, il lui fallut un long moment de réflexion pour ingurgiter ce qu’il venait d’ouïr et l’assimiler, le mettre en ordre dans son cerveau et enfin comprendre où il était sans trop savoir ce qu’il y faisait. Pour lui permettre de s’imprégner de ce qu’il venait d’apprendre, le policier lui précisa qu’à la fin de la visite, il pourrait choisir une lecture et l’emmener avec lui, c’était une tradition, une forme de bienvenue et un peu, aussi, une invitation à rejoindre la société pour ceux qui se sentiraient concernés par ce projet.

Comme ils avaient promis d’effectuer une visite assez rapide, Ils commencèrent leur exploration. Les lectures étaient classées par ordre alphabétique des auteurs et, lui, il s’arrêtait devant les piles de lectures qui concernaient des livres qu’il avait lus récemment et dont il se souvenait suffisamment pour comparer ses impressions avec celles qui étaient déposées sur les rayonnages. Et, ainsi, il s’arrêta une première fois devant le rayon d’Elia Barcelo qui n’était pas très garni, l’ouvrage était encore récent, mais il constata que les lectures déposées étaient fort divergentes, que tous les lecteurs avaient bien du mal à s’accorder sur les dédales de la vie de cet orfèvre et que son secret resterait encore bien enfoui pour un certain nombre de dépositaires. Il avança un peu et se retrouva devant le rayon de Ramon Chao qui était certes espagnol mais avait plutôt, à son sens, contribué à la littérature française surtout à travers la lecture qu’il consultait et qui concernait le voyage effectué avec un train restauré par les musiciens et amis de la Mano Negra, le groupe de son fils Manu. Mais, peu importe, la lecture appartient à tout le monde quand les livres sont diffusés dans le public, et les lecteurs font autant le livre que les écrivains, il suffisait de visiter ce musée pour s’en rendre compte.

Il put ainsi, cheminant le long des rayons, découvrir d’autres lectures dont il se souvenait suffisamment pour confronter son avis avec ceux des lecteurs membres de cette curieuse société secrète. Une bouffée de vent marin, fleurant bon les fleurs et les fruits tropicaux, l’avertit qu’il approchait de la lettre « L » où il pourrait bien rencontrer des lectures d’au moins une des œuvres de Carmen Laforet et, en effet, l’île et ses démons avait eu un succès certain auprès des dépositaires. Plus loin, Manuel de Lope en avait, lui aussi, obtenu un non négligeable mais, là encore, les opinions divergeaient et glissaient souvent sur le terrain politique, il préféra donc ne pas trop s’attarder car s’il connaissait assez bien la guerre civile espagnole ; il n’en savait pas assez sur les arcanes du conflit au niveau local et sur ses incidences dans les relations entre les diverses composantes de la société. Il s’éloigna donc rapidement pour marquer une pause plus conséquente devant la pile de lectures d’un gros livre de Manuel de Prada qui avait généré une montagne de dépôts où la diversité une fois de plus avait relégué l’unanimité au rang des figurants. Il se souvenait de ce livre impressionnant, passionnant, mais tellement touffu, plus broussailleux qu’une prairie laissée à l’abandon et au reboisement anarchique.

Un peu plus loin, il fut fort surpris de découvrir quelques lectures d’un livre de Wanda Ramos qui était pourtant bien une Portugaise, de plus née en Angola, mais il est vrai qu’elle avait écrit au moins une histoire qui se déroule en Espagne, en Galice plus précisément. En parlant de lecture lusitanienne, il se prit à rêver d’une pile de lectures de romans de Lobo Antunes ou de Saramago, quelle pagaille cela aurait fait, quel mélange détonnant d’impressions il y aurait eu sur les rayons ! Confronter des lectures de Lobo Antunes, tout comme des lectures de Saramago, cela n’aurait certes pas manqué de piment mais il doutait qu’un tel musée puisse exister à Lisbonne, Porto ou même Coimbra. Il ne put cependant s’empêcher d’y rêver et d’imaginer les lecteurs errant entre les lignes, et même parfois entre les mots, de Fado Alessandrino ou du Dieu manchot. Un spectacle hallucinant qui lui échappait mais qu’il devinait cependant très haut en couleur, baroque et burlesque à la fois.

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Antonio Lobo Antunes

Et c’est avec ce grouillement de lecteurs courant en tout sens à la recherche des personnages ou des idées dans ces romans hors normes qu’il arriva devant la petite pile de lectures du livre de Manuel Rivas, le Crayon du charpentier, qui n’avait pas, lui, reçu le succès qu’il méritait, il en gardait cependant un bon souvenir. Il passa donc au suivant qui n’occupait pas un rayon mais presqu’une travée entière avec pour seuls matériaux de l’ombre et du vent. Il décida donc devant une telle profusion, de faire valoir son droit au choix d’une lecture en en prélevant une de cette accumulation. Il en choisit une qui ressemblait au souvenir qu’il avait de celle qu’il avait faite et qu’il avait consignée dans un commentaire qu’il avait confié à son site internet préféré. Il mit donc précieusement cette lecture dans sa poche intérieure pour la lire tranquillement à l’hôtel, après cette visite qui maintenant tirait à sa fin. Juste le temps de jeter un petit coup d’œil aux quelques lectures des Héros de la frontière d’Antonio Soler qui, lui aussi, aurait mérité un peu plus de considération de la part des lecteurs. Pepe le rejoignit subrepticement et exhiba sa montre comme pour lui faire comprendre que le temps imparti à cette visite était épuisé et qu’il convenait maintenant de se diriger vers la sortie. Il avait un peu perdu le sens de la réalité, il était dans un autre monde avec ses fantômes qu’il considérait un peu comme ses amis, les auteurs, lecteurs, héros, tous fondus dans une même famille fantastique et trop réelle pour être vraie. Il suivit donc docilement son guide sans bien réaliser encore qu’il redescendait des étoiles et qu’il fallait qu’il s’apprête à fouler le sol dur et aride de la vie quotidienne sur la terre de nos ancêtres.

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Ils quittèrent cet étrange local en silence et marchèrent pendant un certain temps, il n’avait pas encore réellement émergé de l’autre monde qu’il venait de quitter et Pepe respectait son mutisme et son indisposition après le choc émotionnel qu’il venait de subir. L’air frais venant des terres le ramena progressivement à sa réalité terrestre et il s’adressa alors au policier :

– Je n’arrive pas à croire ce que j’ai vu, j’a l’impression d’avoir fait un rêve.

– Et pourtant, nous avons bien visité un musée.

– Un musée un peu particulier tout de même !

– Un peu.

– Dans ces galeries, j’ai compris une chose que je n’avais pas bien saisie jusqu’à ce jour : les grandes œuvres littéraires existent parce qu’elles ont été lues et commentées.

– Evidemment !

– Donc, il n’y a pas de littérature sans lecteurs ni critiques.

– Et c’est peut-être aussi pour ça que ce musée a été créé pour que, quoi qu’il arrive, ces œuvres puissent toujours être remises en circulation et préservées de l’oubli. Un autodafé, peut brûler les livres mais ne pourra jamais en rien altérer une lecture !

– Et dire qu’il y a peut-être des chefs-d’œuvre qui n’ont jamais été lus ou peut-être tout simplement trop mal lus.

– Sans doute !

– Un texte qui ne rencontre pas ses lecteurs, ou au moins un lecteur important qui est entendu par d’autres, n’existe pas ou seulement pour son créateur.

– Eh oui !

– C’est triste ! Il faudrait faire un jour un cimetière des œuvres littéraires mortes nées.

– C’est une idée, mais tout écrivain croit forcément que son œuvre finira bien par vivre.

– Quelle vanité !

 

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José Saramago

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ARCHIPELS… CE QU’IL NOUS FAUT DE LATITUDE de NATHALIE WARGNIES

archipels-ce-qu-il-nous-faut-de-latitude.jpgInvitation au voyage

Archipels, c’est plus qu’un recueil de textes, ce sont aussi des photos d’Ikrok sur des installations sensibles qui évoquent l’ici et l’ailleurs (malle couverte de timbres-poste, pierre, bouilloire, chaussure imprimées, cartes & mots…) créées par Nathalie Wargnies qui ont donné lieu à une exposition et un spectacle.
Dans Archipels, carnet de voyage intérieur dans ce quotidien qui est le plus merveilleux des voyages, Nathalie Wargnies précise d’emblée que tout est vrai et qu’elle s’adresse à nous à l’authentique.

Colette Nys-Mazure parle dans sa préface de terre immédiate pour exprimer cet espace dans lequel nous sommes nés et duquel émergent quelques villes, Tournai, Bruxelles, Paris, en manière des ports d’attache, de points de rayonnement.
Le livret est découpé en trois sections de dix textes chacun qui empruntent au vocabulaire de la cartographie et du voyage pour dépeindre les différentes faces d’une sensibilité.wargnies-nathalie.jpg

Nathalie Wargnies a l’âme aventureuse et le verbe voyageur. Ses mots sont des véhicules chargés de la connecter à l’autre, le voisin, le lecteur. Elle ne se pose pas en auteure maîtresse d’une parole mais engage un dialogue avec le lecteur, convié au partage des émotions et de ses nouvelles.

Le train m’emporte

Mais c’est moi qui ai des ailes.

Sa capacité mentale de transport est plus forte que les moyens mécaniques inventés par l’homme pour se déplacer.

Ses itinéraires entre fugues et aquarelles sont aussi bien musicaux qu’imagés.

Cela évoque la formule de Korzybski : « la carte n’est pas le territoire. », dont s’est inspiré Houellebecq pour son roman. Il y a la vie puis ce qu’on en dit, ce qu’on en fait en termes d’imagination et de rêve, pour multiplier les circuits de liaison.

Archipels, c’est aussi bien un relevé des états des lieux des affects qu’un cadastre des états d’âme. Afin de mieux situer sur une carte du tendre les différents lieux d’élection du coeur, afin sans doute de programmer des déplacements futurs et des modes de rapprochement…

Dans La jolie modèle, peut-être mon texte préféré du recueil, elle se demande à quoi songe la femme qui pose : elle n’est plus ici / elle s’est évadée. Notamment dans le passé.

L’arrêt sur image auquel elle convie une individualité (arbre, oiseau) l’autorise à une vive mobilité spirituelle, à des échappées dans le monde de l’imaginaire qui lui-même influe sur le réel.

Ce qu’elle exprime par ailleurs par ces mots :

Je suis de toutes mes terres
mes frontières sont nomades

Les arbres sont de ces lieux, de ces tropismes qui se placent entre racines et frondaisons, entre terre et ciel, et mêlent à la fois sédentarité matérielle et esprit de fugue.

Lire dans cet ordre d’idée le beau poème, le plus long du recueil, Arboretum, à propos d’une promenade dans un parc où elle écrit :

On devrait tous avoir

Un arbre remarquable

Dans sa vie

(…)

Qui nous inviterait

À nous élever vers la lumière.

À lire Archipels, on comprend que les recueils de poésie eux-mêmes, tous les livres, sont des avions de papier, des oiseaux de pensée raccordant l’une à l’autre les insularités que nous figurons tous. Des invitations aussi bien que des incitations à tous les voyages.

Un recueil à hauteur de femme, d’être humain conscient de vivre dans un ensemble d’îles reliées entre elles par les mots et les possibilités innombrables de partage.

Éric Allard

Le livre sur le site de l’éditeur (éditions Delatour)

Le site de Nathalie Wargnies

LE DIMANCHE 24 JANVIER 2016 à 16 h AU CENTRE CULTUREL DE FRAMERIES: présentation par le Box Théâtre de son recueil, « Constellation d’un enfant à naître », lectures vivantes et interview de l’auteur.

 

LA MAISON DU FEU

photo-3316997-XL.jpg« Le feu vient de l’amour

et l’amour naît de la vie. »

Jacques Higelin

 

Cet homme avait couvert tous les murs de son logement de posters de son aimée. Dans la cave, figuraient des photos agrandies de ses pieds, plante et orteils, de son cou-de-pied. Dans le hall et tout le rez-de-chaussée, des images de ses jambes jusqu’au nombril, grossi dix fois. Aucune photo licencieuse toutefois, mais il avait eu accès à des photos en tenue de plage. Au premier étage, l’étage des chambres et de la salle de bain, s’étalaient l’arrondi des épaules, la plénitude de la gorge légèrement couverte, la naissance subtile des seins… Enfin, au grenier, pour couronner l’ensemble en une sorte d’aura protectrice, son visage en un bel ovale encadré de cheveux auburn d’où rayonnaient ses yeux et ses lèvres, sous un front de majesté.

Car personne ne devait savoir son visage, c’était une femme mariée, la femme d’un autre.

Du matin au coucher, il vivait avec elle, sous ses traits et comme dans sa peau, il caressait les murs tapissé de ses photos. Il eût aimé reproduire sur la façade son corps d’un seul tenant, qu’on eût pu dire en voyant sa propriété, c’est la maison de ***, la demeure du fou d’amour de ***.

Un jour, la maison s’enflamma, très vite et amplement; les pompiers furent appelés mais ne purent sauver l’homme mort dans son sommeil, qu’on trouva recroquevillé par l’action du feu, le corps carbonisé. Un des hommes du feu crut reconnaître le visage de son épouse dans la débauche de flammes qui embrasait tout l’immeuble. Mais il se dit que non, ce n’était pas possible, c’était sans doute le fait que sa femme l’obsédait parce qu’elle lui échappait… En rentrant, sentant encore le brûlé, il lui dit qu’il avait cru voir son visage dans la maison d’un quidam, elle ne releva pas. Comme depuis plusieurs semaines, elle demeura muette mais elle se dit qu’il était grand temps qu’elle détruisît toute trace de son ancienne liaison.

 

RESSAC de CLAUDE DONNAY (éditions M.E.O.)

51zg-BwUxAL._SX343_BO1,204,203,200_.jpgLe glaneur de lueurs

Cinquante textes de prose comme on l’aime, riche en images et en lignes de fuite poétiques.

Court tout au long de l’ouvrage l’idée que la lumière est ce qui permet le regard.

Non seulement la lumière physique, faite de photons ou de corpuscules, mais la lumière qui atteint l’essence des choses et donne sens à l’existence.

Le soleil est au cœur de l’ombre. Toute une vie en filigrane qu’il nous appartient de mettre en lumière.

Dans cet ordre d’idée d’une lumière vivifiante, souhaitée, recherchée, la nuit figure le temps suspendu, le rappel de la mortalité, ce qui est privé de reflets.

La mer est le lieu de l’opacité, du repli et de la germination, du sommeil et du rêve. Et le corps habite un soleil nourri de tous les cris de notre âme. La mer est en communication directe avec le ciel, qu’elle reflète à sa surface : mer et ciel partagent des circuits secrets de visibilité, des espaces enchantés.

Peut-on choisir sa patrie dans le chant d’un oiseau ?

Le ressac, c’est aussi bien ce que la vie, la lumière donne et reprend, ce qu’il en reste en termes de traces.

Dans cette cosmologie, Claude Donnay relève ce qui est animé, pourvu d’une âme et de mouvement, dans cet incessant flux et de reflux entre ce qui vient au jour puis s’en va. Il est le poète des jeux, souvent tragiques, entre le jour et la nuit, entre ténèbres et flamboiement, le recueilleur d’écume, le glaneur de lueurs, l’analyste éclairé des ombres portées.donnay-web-paysage.jpg

La mer porte mon âme, la mer porte mon ombre dans un sac d’écume.

Le son, le toucher, les autres sens sont davantage sollicités en l’absence de lumière, pour rendre conte de ce qui est caché, replié, momentanément ombragée avant d’advenir à nouveau, de revenir sous les feux du  jour ou d’un regard.

Tout renaît dans le regard posé, qui lave et ressuscite.

Ceci est une lecture, un chemin de lecture parmi un labyrinthe de possibles interprétations de l’ouvrage. Chacun, à lire Ressac, tracera son propre parcours, y trouvera sens, bienfaits multiples et réconfort, à n’en pas douter. 

On marche pour sortir du puits où on une main aveugle nous a jetés.

Et on avance (…) jusqu’à l’aube d’un regard. 

L’illustration de couverture est de Zoé Donnay.

Éric Allard

Le livre sur le site de l’éditeur (avec d’autres lectures)

La revue et les éditions BLEU D’ENCRE de Claude DONNAY sur Facebook

L’HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ – Épisode 16

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FIN DE L’ÉPISODE PRÉCÉDENT

Il n’était pas venu à Venise pour rencontrer la police où visiter une fois de plus la cité sur l’eau mais juste pour voir un écrivain qui vivait dans le delta du Pô et qui voulait lui raconter une étrange histoire. Comme il échafaudait ce projet de croisière autour de la botte italienne, il avait reçu un courriel d’Eraldo Baldini, un écrivain qu’il avait rencontré lors d’un de ces nombreux voyages dans la cité des doges, qui lui parlait d’une affaire qu’il avait découverte récemment mais qui concernait des événements qui remontaient à la période mussolinienne. Il lui avait alors fait part de son projet et lui avait proposé de se retrouver un soir dans cette ville pour évoquer plus longuement ce triste épisode de la vie des paysans dans les marais du delta. Et, ce soir, il mangerait ensemble, décidément ce voyage n’était qu’un rallye gastronomique, il pourrait bientôt éditer un guide à l’usage des touristes gourmands en voyage en Italie. 

ÉPISODE 16

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Eraldo Baldini

Le bateau accosta après toute une série d’habiles manœuvres et, comme il avait choisi une bonne place à la proue, il était près de la passerelle de débarquement ce qui lui permit de descendre parmi les premiers passagers. Eraldo Baldini put ainsi l’accueillir sans le chercher longuement dans la foule des touristes et autres voyageurs. Il lui proposa de l’emmener dans un quartier de Venise peu connu des touristes où il y avait encore des petits restaurants principalement fréquentés par les indigènes et notamment les pêcheurs qui essayaient de trouver encore du poisson dans les eaux bien polluées du golfe. Il n’avait pas retenu leur table mais dans ces quartiers, les restaurants affichaient rarement complet et, en effet, ils trouvèrent aisément deux couverts sur la terrasse dominant un petit canal où ne pouvaient s’aventurer que des gondoles et des petits bateaux autorisés à fréquenter ces venelles de la lagune. Depuis le départ de cette croisière, il ne se nourrissait presque que de poisson et, ce soir encore, il ne faillirait pas à ce qui était devenu comme une tradition gastronomique, il mangerait du poisson accompagné d’un vin blanc du Lac de Garde et suivi d’un morceau de parmesan et d’une gourmandise quelconque pour rafraîchir la bouche avant le café. Mais, en attendant le repas, Eraldo Baldini proposa de boire, en guise d’apéritif, un verre d’Asti qui n’aurait pas pour mission de leur ouvrir l’appétit qu’ils avaient suffisamment grand mais simplement de les désaltérer agréablement. Ils échangèrent une conversation badine, parlant de choses et d’autres, des musées qu’ils avaient visités, des églises qu’ils n’avaient pas encore visitées, des livres qu’ils avaient lus ou qu’ils aimeraient lire, des films que l’écrivain avaient vus mais que lui ne verrait certainement jamais considérant son peu de goût pour ce que certains appellent le septième art. Et, après un délai qu’il avait jugé convenable, Eraldo Baldini aborda le sujet qu’il voulait partager avec lui.

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– C’était avant la guerre, quand j’étais encore un jeune médecin, on m’avait confié une mission dans la plaine du Pô, une région infestée de moustiques, accablée de chaleur et d’humidité, l’air était irrespirable et les enfants mouraient de la malaria dans des proportions inconnues jusque là en Italie. Dans le seul petit village où j’étais affecté, quarante gamins étaient décédés de cette triste maladie en un temps assez court. Cela semblait bien étrange malgré les conditions sanitaires assez précaires et le climat sévissant dans le secteur.

– Effectivement !

– C’était d’autant plus étonnant que plusieurs responsables de services médicaux étaient décédés sans explication particulière et sans raison clairement définie.

– Encore plus étonnant !

– Et, même le curé avait décidé de quitter le village sans motif particulier ou du moins sans motif connu des habitants.

– De plus en plus étrange !

– Quand je suis arrivé, les gens me fuyaient, tournant les talons à mon approche, changeant de direction en me voyant avancer à leur encontre ou rentrant précipitamment dans leur maison quand ils apercevaient ma silhouette au bout de leur rue. L’atmosphère semblait encore plus asphyxiante que l’air ambiant. Et pourtant cette région je la connais comme le fond de ma poche, j’y suis né, j’y ai grandi, je ne l’ai quittée que pour terminer mes études de médecine à Venise. J’ai eu beaucoup de mal à comprendre ce qui se tramait réellement et je ne l’ai pas franchement compris mais j’ai tout de même une petite idée sur la question.

– Quelle est cette idée ?

– Pour bien comprendre, il faut déjà resituer ce problème dans son contexte. Evidemment, on a déjà évoqué les conditions climatiques et sanitaires mais il faut ajouter d’autres paramètres. Ici, ne résident que des gens très pauvres qui ne survivent qu’avec les maigres produits de leur petite exploitation agricole. Les villages sont à l’écart des grands axes commerciaux et assez loin des bourgs et des villes où il y a une vie sociale et culturelle minimum. Ces paysans ne sont pas très cultivés, ils ont appris à lire, ou presque, à l’école locale mais surtout le catéchisme avec le curé qui leur bourrait le crâne avec des prières à force de répétitions et d’intimidations, leur laissant croire que leurs malheurs n’étaient que le résultat de leur manque de piété. Et, pour finir, ces pauvres gens ne vivaient plus leur religion que comme une superstition et ils passaient leur temps à interpréter tous les signes qu’ils croyaient deviner pour faire de nouvelles prières sans chercher à comprendre ce qui se passait réellement autour d ‘eux.

– Donc, des gens bien faciles à exploiter !

– Absolument, et c’est là que j’ai quelques doutes que je ne peux hélas pas vérifier ni valider. Il semblait bien facile, pour des gens un peu plus avertis que ces pauvres bougres, de leur laisser croire que la maladie et le décès de leurs enfants n’étaient qu’une fatalité liée à leur impiété et qu’il valait mieux pour eux qu’ils vendent leur lopin de terre et quittent la région. Evidemment les acquéreurs n’offraient que des prix ridicules tout en sachant fort bien que le gouvernement prévoyait un plan d’assainissement de cette plaine qui pourrait un jour porter de belles récoltes. Et voilà comment de belles exploitations se sont constituées et comment de centaines familles bien établies maintenant se sont enrichies.

– Et, tu n’as rien pu faire ?

– Eh non, tu sais à époque, les postes importants étaient tous détenus par les membres du parti et, à mon avis, ils n’étaient pas tous innocents. Certains et même beaucoup devaient tremper dans la combine y compris ceux qui diffusaient l’angoisse et ceux qui effaçaient les preuves. Impossible de prouver quoi que ce soit, il ne reste rien dans les archives.

– Les cochons !

– Je voulais te parler de ça car, aujourd’hui, ici, tout le monde a oublié ou fait comme s’il avait oublié. Il faudrait témoigner mais sans tomber dans la diffamation et c’est bien difficile.

– Oui, ce n’est pas facile, mais, en attendant, merci pour cette conversation, j’ai appris des choses encore bien peu agréables ce soir. Décidément, l’humanité ne manque pas de tristes sires !

– Oui, le monde est une alchimie bien complexe on y trouve le pire et le meilleur !

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Ils avaient discuté longuement de ce sujet et d’autres tout aussi scandaleux, ils avaient vidé leur écoeurement, ils avaient soulagé leur dégoût et ils avaient bu un plus que de coutume pour ne pas se laisser submerger par cette vague répugnante qui remontait du fond des temps mussoliniens. Il était déjà tard quand ils avaient quitté le restaurant et ils avaient sommeil. Il ne put réprimer un long bâillement et étira vigoureusement ses membres comme pour émerger d’un profond sommeil entretenu un peu trop longuement.

Il ouvrit enfin les yeux pour sortir totalement de sa torpeur et enfin constater qu’il était bien dans sa chambre à coucher et qu’il avait fait un rêve, un long rêve, bien agréable sous le soleil tendre d’un début de printemps autour de l’Italie. Il ne se souvenait pas de tous les épisodes de ce rêve mais il se souvenait que c’était en Italie, que c’était bien agréable, que le temps était doux et qu’aujourd’hui il était frais et détendu. Les médicaments qu’il avait pris avant de se coucher avaient certainement fait effet, car il ne ressentait plus cette impression nauséeuse qui l’ennuyait la veille et sa tête était maintenant bien claire. Il se souvint brusquement qu’il attendait la visite d’un neveu et d’une nièce qui souhaitaient lui présenter leurs vœux pour la nouvelle année qui venait de commencer. Il fallait qu’il se dépêche car il devait préparer un repas un peu plus étoffé qu’à l’habitude pour ne pas trahir sa légende de « tonton gâteau » qui sait bien recevoir et faire la cuisine.

Il était heureux de recevoir les deux jeunes qui étaient maintenant un peu plus que des « ados », des jeunes gens qui avaient déjà compagne ou compagnon, plus ou moins régulier, mais qui bientôt passeraient dans le camp des adultes ayant charge de famille même si Monsieur le Maire n’était pas invité, ni même informé. Ces visites le réjouissaient à chaque fois mais elles lui mettaient aussi un peu d’amertume au cœur car s’il avait bien choisi de vivre seul, il regrettait tout de même de n’avoir pas, lui aussi, des enfants qu’il aurait pu prendre par la main pour accomplir un bout de chemin. Et il pourrait aussi, maintenant, espérer avoir des petits enfants et connaître une nouvelle aventure avec eux, avec bien sûr tous les tracas, ennuis et angoisses que cela comporte mais rien ne peut effacer le bonheur laissé par le sourire candide d’un petit enfant que notre monde n’a pas encore perverti.

Certes, il avait eu des occasions, il aurait pu convoler, il aurait pu vivre en concubinage ou simplement partager un morceau de son existence avec une des filles qu’il avait rencontrées mais les aventures qu’ils avaient connues ne s’étaient pas produites au bon moment, il avait toujours connu des filles intéressantes quand lui avait la tête à autre chose. Soit il pensait qu’il était encore trop jeune pour s’attacher à quelqu’un et qu’il n’avait pas vidé le trop plein d‘énergie hérité de son adolescence, soit qu’il ne se sentait pas à la hauteur de certaines filles qui lui accordaient un peu d’intérêt et qu’il craignait de ne pas être un parti suffisamment intéressant, soit qu’il avait du mal à envisager toute sa vie avec certaines filles qui, elles, l’envisageaient très bien. Mais, surtout, il n’était pas très à l’aise avec les filles et ne savait pas toujours comment les aborder sans risquer d’être totalement ridicule. Il s’était donc réfugié dans une solitude assez confortable dont il ne sortait que pour des petites aventures qu’il écourtait lui-même pour ne pas prendre le risque de se faire éjecter ou de se retrouver dans un ménage qu’il n’aurait pas souhaité. Et il avait fait sa vie comme ça avec des amies qui étaient parfois un peu plus que des amies et qui lui conservaient encore un brin de tendresse suffisant pour passer, à l’occasion, un instant de plaisir partagé. Il aimait ces amours occasionnelles qui n’avaient pas le goût de l’habitude, ils fréquentaient plusieurs femmes qui savaient toutes qu’elles faisaient parti de sa tendresse plurielle et qui l’acceptaient bien car, elles aussi, avaient d’autres sources de plaisir, l’une d’entre elles étaient même mariées. Et ce petit goût de transgression et d’interdit mettait un peu plus de piment dans ces amours occasionnelles.

Le moment n’était pas aux plaisirs charnels, il fallait penser présentement aux plaisirs de la bonne chair et préparer rapidement un repas digne de sa réputation.

 

LA VOIE DU THÉ

arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

Quand j’ai lu « Le livre du thé » de Kakuzô Okakura, déniché dans ma très petite librairie préférée, j’ai immédiatement pensé au livre d’Inoué, « Le maître du thé » lu bien des années au préalable. Ces deux textes évoquent la cérémonie du thé, le sens religieux qu’elle comporte pour les Japonais, et tout ce qu’elle représente pour la pérennité de la culture nippone traditionnelle confrontée aux agressions de la culture internationale importée notamment par les pays occidentaux. Voulant impérativement vous présenter ce sujet, je vous propose donc ma chronique du livre d’Okakura et quelques souvenirs de ma lecture du livre d’Inoué que j’ai rédigés il y a déjà plusieurs années, avant que j’écrive des commentaires plus formels.

 

 

26425_1599609.jpegLE LIVRE DU THÉ

Kakuzô OKAKURA (1862 – 1913)

Okakura est né en 1862, deux ans après l’ouverture de la baie de Tokyo aux étrangers, il a écrit « Le livre du thé » en 1906 quand le Japon connaissait ses premiers succès en s’appuyant, après deux siècles d’isolement, sur les méthodes militaires et industrielles occidentales. Selon l’auteur des préface et postface, Sen Soshitsu XV, « Il souhaitait se faire l’interprète de la civilisation nippone aux yeux de l’Occident … Il entendait remonter le vaste courant de culture asiatique qui prend sa source en Inde et cerner sa contribution potentielle à l’ensemble de la civilisation humaine ». Nourri de la langue anglaise qu’il acquit très tôt dans une famille de grands négociants, des classiques chinois et japonais, il rédigea son texte directement en anglais pour qu’il soit facilement accessible pour les Américains qu’il fréquenta assidûment notamment quand il vécut à Boston.

Okakura a choisi le cha-no-yu, la cérémonie du thé, « la voie du thé » selon certaines traductions, comme symbole de la civilisation japonaise pour faire comprendre aux Occidentaux que les Orientaux avaient eux aussi des valeurs qui supportaient aisément la comparaison avec les leurs. Il supportait mal la suffisance des Occidentaux refusant de comprendre l’Orient alors que le thé devenait une boisson appréciée de la Russie aux Amériques. Il voulait leur faire admettre que le « théisme » est une véritable mythologie asiatique, apparue en Inde, transplantée en Chine et enfin instaurée sous forme d’un rituel au Japon au XIII° siècle avant d’être définitivement codifiée au XVI° siècle. Que c’est ainsi une forme de religion née du taoïsme, enrichie du bouddhisme et du confucianisme. « La vision d’Okakura s’enracine également dans les valeurs religieuses du bouddhisme, du taoïsme et du confucianisme ».

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Refermé sur lui-même pendant deux siècles, le Japon a cultivé sa religion, sa philosophie, ses mœurs, sans jamais les confronter à celles d’autres peuples, les approfondissant jusqu’à en tirer la quintessence, jusqu’à en faire non pas une perfection qui est une finitude en soi, mais seulement une aspiration perpétuelle vers la perfection à jamais inaccessible. Okakura explique comment ce rituel dépouillé à l’extrême conduit à travers son raffinement suprême sur la voie de la sagesse, au nirvana, en observant les quatre principes fondamentaux : harmonie, respect, pureté et sérénité. « Le livre du thé » évoque le breuvage, la chambre du thé, la cérémonie, le maître, le rapport avec l’art, l’harmonie avec la nature, la religion, la philosophie, le chemin vers la perfection. « Le Livre du thé… nous rappelle que la beauté des fleurs est – à tout moins – aussi essentielle à l’existence humaine que les plus récentes inventions du confort moderne ».

« Voir, selon le cha-no-yu, c’est abandonner le verre déformant des coutumes et des jugements sociaux pour percevoir les choses telles qu’elles sont ». « Cela fait près d’un siècle qu’Okakura a rédigé son essai. Le message qu’il renferme n’a rien perdu de sa force, et son impact est sans doute plus grand encore aujourd’hui. Les êtres humains, nous avertit Okakura, doivent apprendre à vivre en harmonie, et à respecter sincèrement toutes les cultures ». Combien ont entendu ce message ? Combien l’ont écouté ? Combien en ont appliqué les enseignements ? … Bien trop peu hélas !

 

6217_505520.jpegLE MAÎTRE DU THÉ

Yasushi INOUÉ (1907 – 1991)

Quand j’ai découvert ce livre il y a une douzaine d’années, j’ai été impressionné par la ferveur avec laquelle le vénérable Inoué nous décrivait la cérémonie du thé ; comme s’il vous voulait nous montrer qu’au-delà du service, cette cérémonie avait une véritable dimension spirituelle qui confine au religieux. Elle apparaît ainsi comme une sorte de sacrifice que l’on pourrait rapprocher de l’eucharistie chez les catholiques.

Mais, ce livre publié à l’extrême bout de la longue vie d’Inoué, est aussi une forme de testament que le vieux sage cherche à transmettre aux jeunes générations en essayant de leur faire comprendre que les rites ancestraux ont un sens et une signification spirituelle dont le Japon d’aujourd’hui, immergé dans le matérialisme le plus concret, a bien besoin pour assurer son avenir et garantir l’équilibre des jeunes générations menacées par les nouvelles valeurs importées dans les bagages des hommes d’affaires et des capitaines d’industrie.

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                                                                   LES ÉDITIONS PICQUIER 

 

LA BANDE-RÔLE

zouave.jpgZOUAVE 1 Je suis le zouave 1

ZOUAVE 2 – Je suis le zouave 2

ZOUAVE 3 – Faut que ça s’arrête !

ZOUAVE 4 – Je suis le zouave 4.

ZOUAVE 3 – Cela ne peut pas continuer à l’infini !

AUTRES ZOUAVES – D’accord, on arrête le défilé des zouaves !

METTEUR EN SCÈNE – Tous en scène !

ZOUAVE 1 – Je suis L’Impolitesse !

ZOUAVE 2 – Je suis La Mer !

ZOUAVE 3 – Je suis La Banderole.

METTEUR EN SCÈNE – Bande-rôle en deux mots. On n’a pas entendu le trait d’union.

ZOUAVE 4 – Je suis La-Plage-À-Midi.

METTEUR EN SCÈNE –  Zouave 5 ! Où est le zouave 5 ?

ZOUAVE 3 – C’est moi, j’ai dit qu’il fallait que ça s’arrête. Je savais pas, moi.

METTEUR EN SCÈNE – Ce n’est pas grave, on fera avec qui on a.

Allez, moteur, ou plutôt rideau. Enfin, action !

ZOUAVE 1 (au zouave 2) – Je l’avais dit qu’on allait au devant des ennuis avec un metteur en scène de cinéma.

ZOUAVE 2 – Metteur en scène de cinéma, faut voir ! Et dire que j’ai quitté un stand up qui marchait du tonnerre…

ZOUAVE 1 (mauvaise langue) – Qui tournait en rond, plutôt.

ZOUAVE 3 – Faut que ça s’arrête, ces messes basses !

METTEUR EN SCÉNE – Où est l’Acte 1 ?

ZOUAVE 4 – C’est moi.

METTEUR EN SCÈNE – Non, vous, c’est l’Acte 4.

ZOUAVE 3 – Mais qui va faire L’Entr’acte ?

METTEUR EN SCÈNE – Personne pour faire L’Entracte.
Tous les actes sont en place ? On peut commencer.

ZOUAVE 1 – Je suis L’Impolitesse, je rencontre La Mer.

ZOUAVE 2 – Je suis La Mer… Bafouée.

ZOUAVE 1 – Merde à Ta Mere !

ZOUAVE 2 – Qu’est-ce que je vous disais !

ZOUAVE 3 – Je suis La Plage et je dis que vous êtes un grossier merle.

METTEUR EN SCÈNE – Mer-le en deux mots. Ou en un, je m’en fous.

ZOUAVE 1 – C’est moi, L’Impolitesse !

METTEUR EN SCÈNE – Vous, je vous tiens à l’œil. Et la bande-rôle, qu’est-ce qu’elle f…abrique, la banderole?

ZOUAVE 3 – Bande-rôle en deux mots.

METTEUR EN SCÈNE – Chacun son rôle, d’accord ? C’est moi, le metteur en scène.

ZOUAVE 4 – J’étais parti m’accrocher à l’avion.

METTEUR EN SCÈNE – Mais l’avion est minuscule! Certes, l’important, c’est la bande-rôle…Toute la figuration est bien inscrite. Et mon nom bien en grand. A côté de celui de notre sponsor.

ZOUAVE 3 – Oui, tout est là, patron.

METTEUR EN SCÈNE –  La bande-rôle défile au-dessus de la plage à midi. Mais on ne peut pas la voir, à midi, c’est impossible de regarder le ciel à cette heure, où est l’auteur ?

ZOUAVE 3, passé assistant – Il n’y a pas d’Auteur!

METTEUR EN SCÈNE – Le metteur en scène est roi, et l’auteur, c’est moi. Zouave 4, tu joueras le zouave au couchant. Je reprends : la bande-rôle passe. On voit le nom du metteur en scène-auteur…

ZOUAVE 3 – On ne voit pas le titre, patron ! L’avion est trop loin ou trop petit.

METTEUR EN SCÈNE – Il n’y a pas de titre. C’est une pièce sans titre. Je l’ai voulue sans titre. C’est une pièce de série. Et arrêtez de me bassiner, j’ai un film publicitaire à tourner !

ZOUAVE 1 – Tu penses qu’on sera payés pour notre prestation ?

ZOUAVE 2 – On a quand même dû se priver pour être ici. Moi, je retourne à mon stand up.

ZOUAVE 1 – Ou plutôt, sit in.

ZOUAVE 3 – Si je me mettais à la mise en scène…

ZOUAVE 4 – Et je fais quoi, moi, avec ma bande-rôle?