LE VAMPIRE DE CLICHY de VERONIQUE JANZYK (paru chez ONLIT)

51_VJ3_1024x1024.png?v=1442914198Le sang d’encre d’une écrivaine

Depuis que Véronique Janzyk a été mordue à la gorge par un vampire un 31 décembre, sa vie porte le sceau du vampire, affirme-t-elle dans l’avant-propos. L’année qui a suivi a été émaillée de rencontres particulières, des objets en ont été transformés… Car la morsure de ce vampire n’est pas fatale, elle est régénératrice.

C’est ce qu’elle rapporte au long des 23 courts récits de ce recueil.

Après l’épisode fondateur, elle nous conte des histoires de vivants en rupture, de morts en sursis. Mais que ce soit à la première ou à la troisième personne, il s’agit d’êtres humains qui s’interrogent sur le réel à partir de leur quotidien, de ce qu’ils en observent. Tous savent que le réel ne va pas de soi, qu’il n’est pas à prendre au sérieux. Tous se savent mortels, qu’il n’y a nulle clémence à attendre de l’existence sinon quelques moment de grâce, qu’on peut juste s’interroger sur ce qu’elle va nous léguer, nous dire de ce passage presque fantomatique entre vie et mort. Ce surgissement du néant dont nous serons à jamais inconsolables. 

Mais examinons de plus près le personnage janzykien, son mode fonctionnement comme ses moyens de perception.

À force de scruter son environnement, survient des dérèglements.

Il suffit de regarder. Longtemps ou pas, ça dépend. Le temps n’a pas grand-chose à voir là-dedans. Ce qui compte, c’est le regard. Chaque jour regarder. Arroser des yeux. Ne pas renoncer. Un jour, ça y est. Point. Ça commence toujours comme ça. Par un point. La nature reprend ses droits… »

À force de regarder, un point de l’ensemble se distingue et creuse la superficialité. C’est la porte ouverte à tous les dysfonctionnements, au règne de l’ambigu. Quand le réel déraille et qu’on ne peut plus remettre la chaîne dans le dérailleur (comme ce qui arrive à l’homme en questionnement de Rien de moi), la réflexion est mise en branle…

Le protagoniste tend à s’éprouver comme étranger, les nouvelles technologies ((caméra, appareil photo numérique) lui servent à se mettre à distance pour, sinon s’étudier, s’observer, se percevoir comme autre, désirable ou repoussant, peu importe. L’organicité du corps l’intéresse, dans l’incessante répétition de la découverte du corps,  comment, par exemple, la peau colle aux os, et c’est en cela qu’il se sent proche de l’animal et plus encore du végétal dont elle annonce le règne (Janzyk invente ou rapporte dans Ensemencière la première société protectrice des plantes).

La nature, c’est le contraire de la superstition, peut-on lire.2da04596-96ee-11e3-b064-b3bba553e1d5_original.jpg?maxheight=380&maxwidth=568&scale=both&format=jpg

Pour Janzyk, du moins ses avatars, tout tend à l’étrangeté, à la disparition progressive ou subite. Le monde est énigme à déchiffrer, sens caché à découvrir. L’étrangeté est un signe avant-coureur de la disparition des choses, quand l’ordre est perturbé, sans raison d’être encore…

Court aussi dans le recueil l’idée d’un réel vécu tel un rêve et du rêve banalisé, aussi prévisible que la réalité. Un inversement, si l’on veut, des stades d’éveil et de sommeil.

Les sensations ne sont garantes d’aucune présence au monde éveillé. Elles peuvent être trompeuses et ne pas nous renseigner valablement sur ce qui advient. On peut rêver ou songer qu’on sent, qu’on ressent : je sens n’équivaut pas nécessairement à je suis. Avec ses démonstrations par l’absurde, Janzyk remet en cause les égalités les plus évidentes.  

Dans un des récits, un directeur de festival littéraire garde de sa prime enfance le souvenir d’une multitude de questions pour observer plus loin que l’écriture a mis de l’ordre là-dedans et que les phrases, c’étaient des formes de questions à toutes ses questions. 

Dans le dernier récit, une étonnante bouteille à idée protège de tout. Elle permet d’aller dans le monde, dans la vie, d’être en paix dans l’incertitude. C’est une belle métaphore de l’écriture, de ce qui tient debout Véronique.

Il y a du Kafka et du Buzzati dans ces nouvelles. Je pense particulièrement au récit intitulé Les tunnels ou à bien La lettre A, un récit infesté d’insectes et qui se clôt par une ascension merveilleuse.

Mais il faut lire tout, doucement, car chaque récit est singulier.

Quand Janzyk écrit qu’elle a été mordue par un vampire, on la croit forcément. Car d’où tirerait-elle bien cette faculté d’émerveillement par l’écriture. Et l’on sait que le sang d’encre qu’elle a versé nous sera toujours donné à lire. Alors, on espère que ses noces avec le vampire de l’écriture continueront encore longtemps à nous réjouir.

Éric Allard


51_VJ3_1024x1024.png?v=1442914198Le livre sur le site de l’éditeur 

 

Toutes les parutions de Véronique JANZYK chez ONLIT-Editions

 

Véronique JANZYK sur Les Belles Phrases (nouvelles inédites, interview, notes de lecture…)

PESEUR D’ÉTOILES

 

p1.jpgIl travaillait comme peseur d’étoiles dans un laboratoire expérimental au sein de l’Université.

C’est en tapotant par hasard sur un site de recherche d’emplois qu’il trouva ce job nouveau. Il s’était rendu sur les lieux sans espoir de le décrocher car il ne possédait aucune compétence particulière. Il ne fallait aucune qualification pour l’exercer, et il commença le jour même. Bientôt il acquit dans ce nouvel emploi une maîtrise sans pareille. Ainsi il pouvait à vue de nez apprécier à dix millions de tonnes près la masse d’une étoile et utilisait comme personne la balance permettant cette délicate opération. À chaque lunaison, il recevait des propositions de pesée d’astres de galaxies les plus lointaines souhaitant maigrir.

Le fils du recteur, ayant raté toutes ses études, se retrouva à trente ans passé sans le moindre master. Le chef du laboratoire, qui craignait une diminution des subsides de son service, pour entrer dans les bonnes grâces du père l’engagea en remplacement du précédent. Mais le fils du recteur, entre parenthèses et à ce qu’on m’en a dit, assuma très mal cette fonction: on eut à regretter des erreurs de calcul monstrueuses et la perte pure et simple de quelques soleils noirs dans les caves obscures de l’institution.

Quant au premier peseur d’étoiles, il retrouva assez vite un emploi de peigneur de crinières dans une usine de retraitement de comètes où, de l’avis général, il est voué à un brillant avenir.

 

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L’HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de Denis BILLAMBOZ – Épisode 22

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FIN DE L’EPISODE PRÉCÉDENT

Yachar, l’aîné, rompit ce silence religieux et osa quelques mots, marquant une pause pour laisser aux autres le temps de l’interrompre ou au contraire de l’encourager par leur abstention. Personne ne se manifestant, il crut qu’on était disposé à l’écouter. Il parla, d’abord très doucement, très calmement, rappelant que l’avenir était dans le cœur des hommes et non pas dans les mosquées, églises et autres synagogues, pas plus que dans n’importe quel autre lieu de culte ou site prétendument sacré. Il leur rappela le grand Khalil Gibran et les propos qu’il avait mis dans la bouche de son prophète, il faut « faire éclore dans l’homme tout ce qui le dépasse et tout ce qui est plus grand que lui : l’amour, la joie, la révolte, la liberté. » Et, il ponctua son bref propos en répétant que c’est dans la pensée du Prophète qu’ils trouveraient la vérité et qu’un jour les peuples réunis pourraient se lever pour réclamer le droit de vivre selon leur cœur.

ÉPISODE 22

La paix avait envahi son âme, il dormait comme un ange et il serait resté encore longtemps dans son lit douillet, s’offrant une grasse matinée non programmée, privilège des masses orientées vers un repos dûment mérité, si son chat n’avait, lui, pas subi l’effet anesthésiant de ses rêves pacificateurs et n’avait pas senti des petits loups s’éveiller au creux de son estomac. Le doux animal se frotta de plus en plus fort contre son visage en ronronnant de plus en plus fort aussi pour être bien sûr de le réveiller. Il émergea doucement, prudemment de son rêve, comme pour ne pas casser quelque chose de précieux qu’il aurait construit pendant son sommeil. La réalité, dans ta toute sa crudité, se matérialisa progressivement autour de lui sans lui causer une réelle déception mais en le laissant, tout de même, un peu déconfit de voir qu’il n’était toujours qu’un brave type qui ne demandait rien à personne mais n’apportait guère plus aux autres. Au fond, il était plutôt rassuré même s’il faut bien rêver un peu pour que la vie soit encore supportable et pas trop monotone.

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Maintenant, il était bien réveillé, il pouvait reprendre contact avec ses activités terrestres, atterrir définitivement, s’occuper de son chat et ensuite de son propre petit déjeuner. La journée s’annonçait claire mais encore un peu fraîche, selon les prévisions du moins, il n’avait fait aucun projet, il pourrait se laisser vivre tranquillement au gré de ses inspirations et envies. Il terminerait peut-être la lecture de ce livre de Michal Govrin qui lui posait pas mal de problèmes, il lui semblait que l’auteur n’était pas très clair lui non plus dans sa tête quand il avait écrit ce livre et que ses idées et opinions se balançaient un peu au gré des événements sur la terre d’Israël. Il avait un peu tendance à confondre auteur et héroïne, mélangeant l’un et l’autre dans une même réflexion. Au fond, il comprenait un peu cette fille profondément aspirée par la terre que ses ancêtres avaient conquise pour donner un sanctuaire à leur peuple et ébranlée par le sort de cet autre peuple chassé comme du bétail de ces terres qu’il occupait depuis des millénaires.

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Michal Govrin

L’évocation de cette lecture le ramenait à son rêve nocturne, à cette quadrature du cercle, mais aussi aux pensées du Prophète qui sanctifiaient l’homme pour qu’il n’aille pas chercher ailleurs ce qu’il avait en lui et qui assénait qu’il n’était nullement nécessaire de s’occire mutuellement pour défendre chacun sa cause puisqu’on avait tous la même. Ces pensées n’étaient pas encore très claires, le seraient-elles seulement un jour ? Certainement pas, d’autres s’y cassaient les dents depuis tellement longtemps que, si la solution était si limpide, il y a longtemps qu’elle serait trouvée. Mais, il aimait à croire que, si l’homme allait chercher au fond de lui des bonnes raisons de ne pas se battre avec son voisin, il trouverait certainement des trésors qui obligeraient l’humanité à croire encore en elle. Ce château de cartes qu’il construisait savamment, patiemment, il voulait croire que d’autres aussi le construisaient, dans leur coin, peut-être autrement, mais peu importe, pourvu qu’un jour tous ces bâtisseurs en herbe se rejoignent et mettent, non pas leur édifice, mais leur expérience en commun.

Et, ce jour-là, Ron Leschem et tous les faucons de la terre ne devraient plus donner leur vie de jeune homme plein d’avenir pour défendre une cause dont personne ne se soucie plus ou à laquelle personne ne croit plus, symbole d’une guerre qui a perdu jusqu’à sa forme et qui n’est plus qu’un affrontement plein de haine et de violence où tous les protagonistes ont égaré leur honneur et leurs vertus. Ils les voyaient ces soldats robots bardés comme des bunkers ambulants, hérissés de pièces à feu, montant en colonne, terrifiés, la trouille au ventre, pour prendre la relève dans un fort médiéval, reliquat des croisades, vestige d’un autre temps, anachronisme de ces guerres imbéciles et tellement symboliques de ces combats qui ne sont pas sortis du ventre médiéval de la Palestine éternelle parturiente.

Palestine, terre mère de toutes les civilisations qui se sont succédées sur cet espace de douleur depuis l’époque sumérienne au moins, détentrice de toutes les richesses artistiques, culturelles, scientifiques que les diverses peuplades ont déposé en strates successives comme des couches sédimentaires qui constituent désormais un socle que même les guerres et les conflits les plus âpres ne pourront jamais éroder. Et, sur les traces de Jabra Ibrahim Jabra, nous pourrions nous aussi partir la recherche de Walid Masud, à la redécouverte de cet immense héritage culturel, fondations communes à tous les peuples qui se pressent sur cette terre maudite. Mais, voilà, l’homme n’est que ce qu’il est, celui qui se laisse séduire par le premier serpent venu, l’appât du gain et du pouvoir, la domination des simples et des candides ; ces travers qui font toujours partie des préoccupations prioritaires de l’humanité. Et les coqs les plus orgueilleux et les plus ambitieux ne rêvent que d’en découdre pour régner sur toute la basse-cour pour le plus grand malheur de tous les autres volatiles qui ne rêvent que de vivre en paix et en harmonie entre eux.

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Jabra Ibrahim Jabra

Jabra a repris la route qui ramène vers les origines, au moins jusqu’aux Sumériens, pour nous rappeler que le monde n’a pas commencé avec nos petites querelles imbéciles et que les religions se sont succédées depuis la nuit des temps en terre de Palestine, que cette succession cultuelle n’a pas empêché la terre de tourner et qu’il serait stupide qu’il n’en soit pas ainsi dans les années et siècles à venir. Mahmoud Darwich, Emile Habibi, et bien d’autres ont lutté pour croire encore que la sagesse des peuples l’emporterait sur la stupidité des faucons, à tord, peut-être pas… Mais il faudrait tout de même que l’humanité se ressaisisse pour que l’avenir soit encore possible sur cette terre d’Israël et de Palestine confondue en un seul sol pour un peuple divisé en plusieurs morceaux car n’oublions pas qu’il n’y a pas que des juifs et des islamiques dans cette région, il y aussi des chrétiens de rite orthodoxe comme Jabra Ibrahim Jabra, des catholiques maronites comme Khalil Gibran et d’autres croyances encore. Si chacun gardait sa religion pour soi et n’essayait pas de l’imposer à son voisin, ni à l’utiliser comme outil de pouvoir, le rêve serait encore possible et l’avenir presque radieux. En attendant, les plus faibles continuent à souffrir de plus en plus comme ses femmes de l’impasse Bab Essahah à Naplouse.

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Mahmoud Darwich

Chaque fois qu’il lisait un livre, qu’il regardait une émission de télévision, qu’il entendait un débat, … sur ce sujet, il était très agacé car la bêtise humaine lui semblait alors palpable et la souffrance endurée par les plus faibles lui apparaissait si injuste et tellement inutile qu’il n’arrivait plus à la supporter. Il posa le livre de Michal Govrin qu’il venait d’extraire de sous une pile d’autres ouvrages qu’il devait rendre prochainement à la bibliothèque, sans en avoir achevé la lecture. Il n’avait plus envie de ressasser une fois de plus tous ces problèmes de guerre qui n’en n’était pas réellement une mais qui était peut-être encore plus désastreuse que les vrais conflits ouverts où les adversaires avancent à visage découvert et non sous les traits de terroristes ou sous l’apparence de machines plus ou moins furtives. Il fallait qu’il sorte, qu’il rompe avec cette ambiance dans laquelle son rêve l’avait plongé, qu’il se change les idées, qu’il aille faire quelques courses pour préparer son repas et reconstituer ses réserves alimentaires un peu à l’étiage.

L’allongement des journées était maintenant un peu plus tangible, l’hiver était encore dans son creux mais déjà quelques petits signes indiquaient que le printemps n’était certes pas encore là mais que bientôt, si la météo le permettait, on pourrait remarquer quelques indices du réveil de la nature. Il décida donc de ne faire que des courses assez sommaires, dans la petite épicerie de son quartier, pour pouvoir y aller à pieds et ainsi se dégourdir les jambes dans l’air encore frais distillé par un léger vent sous un soleil contrarié par un plafond nuageux peu dense mais suffisamment épais tout de même pour tamiser ses frêles rayons et leur enlever une bonne partie de leur ardeur.

Il avait pris un peu de retard dans les commentaires qu’il souhaitait publier sur divers sites et blogs qu’il alimentait régulièrement, il décida donc d’y consacrer une bonne partie de son après-midi, mais avant il devait vider sa boîte de messages car il avait laisser les courriels s’accumuler et, même s’il y avait surtout des alertes automatiques et des messages commerciaux, il ne voulait pas être inconvenant avec ses amis en ne répondant pas à leurs courriers. Il supprima tout un lot de messages indésirables, jeta un coup d’œil rapide à ses alertes en provenance du réseau social qu’il fréquentait, pensant les relire dans leur contexte plus tard, répondit à quelques amis qui le sollicitaient pour quelque renseignement ou simplement pour un petit signe de convivialité. Quand il revint sur ses alertes, il fut étonné de trouver un message d’une personne qu’il ne connaissait pas et qui semblait résider en Arabie Saoudite, c’était bien la première fois qu’il recevait un commentaire en provenance de cette région. Par simple curiosité, avant de le supprimer, il le lut dans son contexte et constata qu’il émanait d’une jeune fille qui inondait la toile avec de messages d’amour qu’elle écrivait tous les soirs et qui faisaient maintenant le « buzz », comme disent les accros des réseaux sociaux, dans le microcosme des internautes (microcosme qui tend à devenir maintenant un véritable « macrocosme »).

Il remonta un peu le temps pour voir les messages précédents et compris l’étonnement des internautes qui suivaient ce sujet. En effet, il s’agissait d’une fille de Ryad, c’est du moins comme ça qu’elle se présentait, qui racontait les amours de ses amies et les difficultés que ces jeunes filles rencontraient pour avoir une vie sentimentale minimale. Elles en étaient réduites à laisser traîner leur numéro de téléphone portable à la portée des jeunes gens qui les intéressaient en espérant, un jour peut-être, recevoir une invitation dans un riche palais à l’occasion d’une quelconque fête entre bédouins enrichis grâce au pétrole. Les aventures amoureuses sous la abaya ça piquait tout de même un peu la curiosité, il décida donc de suivre cette discussion et de revenir de temps à autres voir l’évolution des Idylles amoureuses de ces jeunes femmes qui semblaient avoir presque toutes suivi des études dans des grandes universités anglaises ou américaines mais qui devaient se cacher comme des collégiennes pour ne pas se laisser surprendre par les membres de leur famille. Posséder de telles richesses pour en être réduites à vivre en cachette comme des nonnes cloîtrées, c’est un des autres paradoxes de notre époque.

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Cette vie lui semblait cependant bien triste même s’il avait franchement envie de sourire en imaginant toutes les possibilités qu’offrait l’anonymat de l’abaya. Avec qui flirtaient réellement ces jeunes Saoudiens quand ils récupéraient un numéro de téléphone abandonné par une main innocente ? Peu importait parce que, de toute façon, ils n’avaient pas le choix de leur épouse, il fallait rester entre gens du même milieu, issus de la même région, celle qui est le véritable cœur de l’Arabie, là où est née l’aristocratie qui gouverne encore le pays. Mais peut-être qu’en soulevant légèrement le coin de leur abaya, ces petites Saoudiennes avaient ouvert une voie par laquelle pourrait s’engouffrer une révolution qui conférerait un peu plus d’importance aux femmes et aux filles de ce pays. Une révolution est peut-être en marche au pays des bédouins et des barils.

Déjà il avait quitté Ryad et ses riches jeunes filles contraintes d’aimer en cachette comme des gamines dans une école religieuse avant la dernière guerre, il était parti vers le sud du pays à travers un désert, le plus désert de la planète, une épure de désert, un désert d’image d’Epinal, où les caravanes se faisaient de plus en plus rares, où les camions se faisaient de plus en plus envahissants, de plus en plus bruyants et de plus en plus géants. Il voulait marcher vers le village d’Ahmed Abodehman là-bas dans les montagnes de l’Assir pour entrer en contact avec les peuples qui vivaient là depuis des siècles dans un monde immuable et hostile et cependant, d’après ce que cet auteur disait, dans une paix et une quiétude qui aurait inspiré les poètes. Et, en voyageant vers le sud, il pourrait poursuivre la piste pour mettre ses pieds dans les pas d’Hayîm Habshûch qui a accompagné le grand orientaliste Joseph Halévy quand il avait entrepris, dans la seconde partie du XIX° siècle, un grand périple au Yémen, au pays de la Reine de Saba, pour relever le maximum d’inscriptions laissées par les Sabéens sur les pierres qui auraient été utilisées pour la construction de leurs magnifiques palais. La Reine de Saba ! Quel rêve ! Mais toutes ces histoires de recherche de pierres et d’inscriptions risquaient de casser un peu la magie des images qu’il avait en tête et il retomba bien vite sur terre car il n’avait toujours pas écrit une ligne des textes qu’il voulait publier.

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Joseph Halévy

Il avait promis à un ami blogueur d’écrire quelques lignes sur les lectures iraniennes qu’il avait faites ces dernières années mais il avait bien du mal à parler de l’Iran, car les écrivains iraniens avaient tous ou presque fui vers l’étranger sous la pression des divers pouvoirs ayant sévi dans ce pays au cours des décennies dernières. Il pensait à Chahdortt Djavann, cette jeune femme qui avait choisi l’exil en France, en 1993, sous la pression des ayatollahs qui lui rendaient la vie impossible et qui avait déjà, dès 1979, fait connaissance avec la violence imbécile des commandos islamiques dans son école alors qu’elle n’était encore qu’une toute jeune fille. Avant elle déjà, Saïd en 1965, en Allemagne, et Ali Erfan, en 1981 en France, s’étaient, eux aussi, résignés à rechercher un pays d’accueil où ils pourraient vivre en liberté et exercer leur talent en toute quiétude.

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Chahdortt Djavann

Sahebjam était, lui, né en France et avait regagné l’Iran dans les années cinquante mais son combat contre le régime des ayatollahs l’obligea à revenir vers sa terre natale après qu’il avait été condamné pour avoir écrit « La femme lapidée ». Il cherchait vainement un livre qui évoquerait la vie quotidienne en Iran et qu’il pourrait commenter en toute impartialité, ou du moins avec le maximum d’impartialité car, devant certaines situations, il est bien difficile de rester de marbre, de taire sa colère et de se contenter de commenter sans dire son sentiment ni ses états d’âme. Il rêvassait, cherchant vaguement dans sa mémoire ses anciennes lectures iraniennes, quand il se souvint d’une lecture pourtant pas très ancienne de Kader Abdolah qui racontait l’histoire d’une maison et d’une famille pris dans la tourmente de la révolution islamique. Il devrait relire ses notes avant de rédiger un commentaire acceptable mais ses souvenirs étaient encore suffisants pour produire un texte crédible et publiable.

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PLUS QUE GRIS

arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

Depuis la publication de quelques livres américains qui évoquent le gris sous toutes ses nuances, on a le sentiment que cette couleur est devenue brusquement celle de l’érotisme. Je n’ai pas lu ces livres, je n’ai, en faisant le tour des chaînes sur ma télévision, que vu un petit passage du film inspiré par ces publications et j’ai trouvé ça tellement mièvre que j’ai bien vite zappé. Je voudrais donc à travers cette chronique rejoindre Catherine Marx lorsqu’elle dit que l’érotisme n’est pas franchement l’affaire des grosses machines américaines qui fonctionnent à grand coup de campagnes marketing mais qu’il est peut-être plus l’affaire d’auteurs bien français qui écrivent dans une belle langue même si leurs textes sont destinés à un public bien ciblé.

 

 

1460108-gf.jpgL’APPEL DU LARGE

Camille COLMIN

Gille a décidé de poursuivre sa carrière d’enseignant en éducation physique et sportive à la Réunion, avant de partir il laisse à une amie une enveloppe contenant deux lettres d’élève, un compact disque, des notes et un petit manuscrit qu’il lui suggère de mettre sous la forme d’un roman. L’amie écrit donc l’aventure que Gille a connue avec deux élèves, des filles un peu effrontées qui n’avaient pas froid aux yeux. A douze ans, elles le provoquaient devant toute la classe pour évaluer ses réactions dans son survêtement. Et, quand cinq ans plus tard, il les surprend en fâcheuse position, il décide de fomenter une vengeance bien méritée. Profitant de l’avantage que la situation lui confère, il pense mettre les filles à sa merci mais il découvre vite que les deux petites dévergondées sont plus expertes que lui en perversité sexuelle.

Le scénario est intéressant, dommage que le texte soit encombré par des considérations sociologiques, politiques, religieuses, syndicalo-corporatistes, psychologiques, … On dirait que l’auteur cherche à s’excuser d’écrire des histoires érotiques en évoquant des sujets qu’il juge plus sérieux comme si le sexe n’en n’était pas un lui-même. Il oublie que l’activité sexuelle est une fonction physiologique qui fait partie de ce que tous les humains ont en commun. Il s’égare ainsi dans des discours formatés et convenus qu’on entend beaucoup trop souvent sur les antennes. Il oublie que l’érotisme c’est avant tout de la transgression, du plaisir, de la luxure, de la volupté, de la perversité, tout ce qui passe au-delà de la morale, de la religion, des convenances véhiculées par notre société bien pensante. Je retiendrai cependant cet intéressant passage où la victime inverse les rôles et où le dominé devient le dominant, il ne manque pas d’adresse.

En gardant son texte sur le fil de l’érotisme, l’auteur aurait pu économiser un bon nombre de pages, alléger ce roman un peu trop lourd, mettre en évidence sa grand culture sans risquer l’étalage et valoriser une écriture qui n’est pas dénuée d’intérêt. C’est une première tentative, gageons que dans ses œuvres à venir, il choisira clairement son genre sans prendre le risque de confondre fiction et essai, morale et perversion.

L’auteur nous laisse penser qu’il très certainement professeur d’éducation physique et sportive lui-même, il connait bien le métier et le milieu de l’Education nationale, je me permettrai donc de lui faire un petit clin d’œil en lui faisant remarquer que la discipline qu’il appelle la GRS a désormais perdu son S pour n’être plus que la GR (gymnastique rythmique qui n’est plus sportive) à la demande de la fédération qui gère cette discipline et dans laquelle j’ai de minces responsabilités. Camille

Colmin ayant rappelé la phrase de Jacques Salomé : « Un livre a toujours deux auteurs, celui qui l’écrit et celui qui le lit », je me suis permis cette remarque anodine.

 

1497855-gf.jpgLE CONCIERGE

Jean-Michel JARVIS

Dans cet opuscule, l’auteur aborde l’érotisme à travers la transgression sociale qui conduit un concierge plus très jeune, sale et libidineux, semblant tout droit échappé d’une célèbre bande dessinée de Reiser, à s’intéresser à des jeunes filles encore très fraîches mais pas pour autant très farouches. De sa loge qu’il a transformée en un observatoire, il mate les femmes et les filles dont l’auteur a abondamment peuplé la cage d’escalier dont ce concierge a la charge. Avec la complicité d’un locataire aussi graveleux que lui, il manigance des combines lamentables pour mettre ces jeunes filles à portée de ses yeux et des ses mains baladeuses. Mais ces petits jeux ne se limitent pas aux jeux de vilains prêtés généralement aux mains, ils s’égarent parfois dans des perversions particulièrement vicieuses et perverses.

Les amateurs de romans érotiques ne seront pas déçus, ce récit comporte tous les ingrédients nécessaires à la satisfaction de leur libido littéraire particulièrement ceux qui sont émoustillés par la soumission des belles filles à des vieux cochons crasseux et répugnants. Ce texte ne constitue pas pour autant un éloge de la soumission car les filles mises en scène sont plutôt consentantes ou au moins assez polissonnes pour croire au baratin bien peu suptile de ce vieux pervers et de ses compagnons de débauche.

Le site des éditions TABOU

LA NACELLE TURQUOISE d’ÉVELYNE WILWERTH (par chez M.E.O.)

nacelle-turquoise-1c.jpgHistoires physiques

Évelyne Wilwerth pratique une écriture véloce qui colle aux émotions de ses personnages. Et plus encore aux sensations qu’ils éprouvent. Car c’est d’une écriture très sensuelle dont il s’agit, qui fait la part belle aux couleurs et aux parfums, notamment. Tout cela concourt à nous faire à la fois voir et vivement ressentir ce qui nous est raconté.

Wilwerth adopte ici un dispositif narratif singulier (comme d’ailleurs pour Hôtel de la mer sensuelle paru précédemment) pour conter les trois histoires de ce recueil qui racontent chacune une rencontre entre deux êtres qui se connaissent ou non mais auront à se voir pour se parler.

Ils concourent l’un vers l’autre et, pour nous faire ressentir physiquement la rencontre, en bonne observatrice de la chose sensible, l’auteure décrit les trajectoires conjointes, indications d’heures à l’appui,  des personnages jusqu’au point d’impact puis, à la façon d’un choc de billes de billard, ce qui résulte de la collision. Les rapprochements et les éloignements, heure après heure, minute par minute, car ne il faut manquer aucun instant : pour comprendre l’enjeu de ce qui se joue, tout compte.

Elle le fait par une succession de paragraphes qui épousent le point de vue de chacun des deux personnages et, sous un angle de vue surplombant, un commentaire marqué par des caractères en italiques.

Puis il y a les histoires. Celles de la rencontre entre un homme et une femme dont on apprendra quel lien les relie. D’une ado fugueuse et d’un SDF. Enfin, la rencontre de deux voisines qui, par la force des choses, auraient dû se rencontrer plus tôt et ne le feront qu’à la veille du départ de l’une d’elles.ewilwerth-242x300.jpg

Et toujours, cerise sur le gâteau de la rencontre providentielle, une sorte d’ascension, de mise en bulle, de petit éveil ou nirvana qui fait se (re)poser les protagonistes avant de repartir…

« ( …) je ressens une poussée légère, on va peu à peu monter vers le ciel, j’ai l’impression de me délester, de lâcher plein de saletés, ou de mesquineries, notre nacelle est la plus lumineuse, déjà le feuillage des arbres, c’est tout mon être qui est soulevé, enfin soulevé vers l’immensité, comment on appelle ça, une ascendance ?  Une transcendance ? »

Ces êtres que les circonstances de la vie mettent en relation ont un vif besoin de parler, de délier par la parole des nœuds de leur existence, de justement se délester… Ce point de jonction était primordial à leur survie. Au point de rencontre de deux êtres, il y a toujours un centre de paroles, une base relationnelle de (re)lancement dans l’existence, semble nous dire Wilwerth.

Dans son histoire de la littérature récente, Olivier Cadiot écrit : Le plus difficile, c’est de superposer l’histoire à la géographie. On peut dire sans se tromper que, par le contenu et la forme de sa matière verbale, Evelyne Wilwerth réussit ici à merveille ce défi.

Éric Allard

Le livre sur le site de l’éditeur (commande, quatrième de couverture, critiques)

Le site d’ÉVELINE WILWERTH

UNE RIVIÈRE, DES CHANSONS

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La rivière en chanson ramène souvent à l’enfance et donne lieu à des chansons traditionnelles voire des comptines. C’est que la rivière, entre la source (de vie) et la mer (la mort), a tout pour figurer l’écoulement de nos existences. Elle imprégne nos souvenirs car, enfant, on aimait le contact de ses eaux à portée des terres (pas besoin de pousser jusqu’à la côte). Ce ne sont pas les plus emblématiques des interprètes, il faut l’avouer, et on doit parfois fouiller pour trouver une chanson sur ce thème dans leur répertoire mais on découvre ainsi quelques perles ou des monuments de kitsh, en tout cas, des chansons singulières qui disent toujours des choses intimes, un peu enfoues, un brin secrètes… 

 

Couture

Roy

Lavoie

Eicher

Murat

Bécaud

Trénet

Jonasz

Allwright

Malicorne

Bears of Legend

Bühler

Amont (chantant Vigneault)

Mouskouri

Pellerin & les Grands Hurleurs

Mes souliers sont rouges

Barbelivien

Sardou & Garou

Bruno Brel

Jofroi

Clerc

Lazlo

Mitchell

Halliday

Eva

O

Delfy

Barony

Marilyn

 

BONUS d’Ina Mihalache: Solange te parle toute nue à la rivière

TA RIVIÈRE

TA RIVIÈRE

 

J’ai préparé la plaine

Où tu poseras ta rivière

 

Calmement de retour

D’une guerre des étoiles

 

Avec des noms de flamme

Et des verbes de lumière

 

Si la pluie dans le lit

Bat de tous côtés

 

Je formerai des nuages

Au métier d’oreiller

 

Après avoir livré la nuit

Au travail des paupières

 

Je lècherai l’aube laissée

Sur les battants du jour

 

Dans l’air des pétales

J’envelopperai

 

Un repas de tiges

Pour la fleur nourricière

 

Je désignerai un de tes regards

A une variété de cils

 

Choisis dans un nuancier

Parmi cent variétés de lignes

 

Et ta peau de plongeuse

À mes mains malhabiles


De nageur sans avenir

Dans le vase de tes vallées

 

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