LE VAMPIRE DE CLICHY de VERONIQUE JANZYK (paru chez ONLIT)

51_VJ3_1024x1024.png?v=1442914198Le sang d’encre d’une écrivaine

Depuis que Véronique Janzyk a été mordue à la gorge par un vampire un 31 décembre, sa vie porte le sceau du vampire, affirme-t-elle dans l’avant-propos. L’année qui a suivi a été émaillée de rencontres particulières, des objets en ont été transformés… Car la morsure de ce vampire n’est pas fatale, elle est régénératrice.

C’est ce qu’elle rapporte au long des 23 courts récits de ce recueil.

Après l’épisode fondateur, elle nous conte des histoires de vivants en rupture, de morts en sursis. Mais que ce soit à la première ou à la troisième personne, il s’agit d’êtres humains qui s’interrogent sur le réel à partir de leur quotidien, de ce qu’ils en observent. Tous savent que le réel ne va pas de soi, qu’il n’est pas à prendre au sérieux. Tous se savent mortels, qu’il n’y a nulle clémence à attendre de l’existence sinon quelques moment de grâce, qu’on peut juste s’interroger sur ce qu’elle va nous léguer, nous dire de ce passage presque fantomatique entre vie et mort. Ce surgissement du néant dont nous serons à jamais inconsolables. 

Mais examinons de plus près le personnage janzykien, son mode fonctionnement comme ses moyens de perception.

À force de scruter son environnement, survient des dérèglements.

Il suffit de regarder. Longtemps ou pas, ça dépend. Le temps n’a pas grand-chose à voir là-dedans. Ce qui compte, c’est le regard. Chaque jour regarder. Arroser des yeux. Ne pas renoncer. Un jour, ça y est. Point. Ça commence toujours comme ça. Par un point. La nature reprend ses droits… »

À force de regarder, un point de l’ensemble se distingue et creuse la superficialité. C’est la porte ouverte à tous les dysfonctionnements, au règne de l’ambigu. Quand le réel déraille et qu’on ne peut plus remettre la chaîne dans le dérailleur (comme ce qui arrive à l’homme en questionnement de Rien de moi), la réflexion est mise en branle…

Le protagoniste tend à s’éprouver comme étranger, les nouvelles technologies ((caméra, appareil photo numérique) lui servent à se mettre à distance pour, sinon s’étudier, s’observer, se percevoir comme autre, désirable ou repoussant, peu importe. L’organicité du corps l’intéresse, dans l’incessante répétition de la découverte du corps,  comment, par exemple, la peau colle aux os, et c’est en cela qu’il se sent proche de l’animal et plus encore du végétal dont elle annonce le règne (Janzyk invente ou rapporte dans Ensemencière la première société protectrice des plantes).

La nature, c’est le contraire de la superstition, peut-on lire.2da04596-96ee-11e3-b064-b3bba553e1d5_original.jpg?maxheight=380&maxwidth=568&scale=both&format=jpg

Pour Janzyk, du moins ses avatars, tout tend à l’étrangeté, à la disparition progressive ou subite. Le monde est énigme à déchiffrer, sens caché à découvrir. L’étrangeté est un signe avant-coureur de la disparition des choses, quand l’ordre est perturbé, sans raison d’être encore…

Court aussi dans le recueil l’idée d’un réel vécu tel un rêve et du rêve banalisé, aussi prévisible que la réalité. Un inversement, si l’on veut, des stades d’éveil et de sommeil.

Les sensations ne sont garantes d’aucune présence au monde éveillé. Elles peuvent être trompeuses et ne pas nous renseigner valablement sur ce qui advient. On peut rêver ou songer qu’on sent, qu’on ressent : je sens n’équivaut pas nécessairement à je suis. Avec ses démonstrations par l’absurde, Janzyk remet en cause les égalités les plus évidentes.  

Dans un des récits, un directeur de festival littéraire garde de sa prime enfance le souvenir d’une multitude de questions pour observer plus loin que l’écriture a mis de l’ordre là-dedans et que les phrases, c’étaient des formes de questions à toutes ses questions. 

Dans le dernier récit, une étonnante bouteille à idée protège de tout. Elle permet d’aller dans le monde, dans la vie, d’être en paix dans l’incertitude. C’est une belle métaphore de l’écriture, de ce qui tient debout Véronique.

Il y a du Kafka et du Buzzati dans ces nouvelles. Je pense particulièrement au récit intitulé Les tunnels ou à bien La lettre A, un récit infesté d’insectes et qui se clôt par une ascension merveilleuse.

Mais il faut lire tout, doucement, car chaque récit est singulier.

Quand Janzyk écrit qu’elle a été mordue par un vampire, on la croit forcément. Car d’où tirerait-elle bien cette faculté d’émerveillement par l’écriture. Et l’on sait que le sang d’encre qu’elle a versé nous sera toujours donné à lire. Alors, on espère que ses noces avec le vampire de l’écriture continueront encore longtemps à nous réjouir.

Éric Allard


51_VJ3_1024x1024.png?v=1442914198Le livre sur le site de l’éditeur 

 

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