ÉCRITS POURPRES d’EDWARD D. DWARF

ob_56cdd4_violet-2.jpgL’écrivain de l’ombre

Edward D. Dwarf, de son vrai nom Leonard Ellis, est né en 1901 à Chicago. 

De la génération des Hammett et Chandler, Edward D. Dwarf moins connu qu’eux même s’il a marqué en France des auteurs comme Vian (qui a traduit son dernier roman, Faux semblant), Perec (qui, dans Espèces d’espaces, se sert de plusieurs pages de L’affaire Othello pour un de ses exercices oulipiens), Robbe-Grillet qui reconnaît s’être inspiré de La femme de l’ombre  pour Topologie d’une cité fantôme ou encore Daeninckx qui signe la préface :
« Edward D. Dwarf n’est pas le plus stylé des auteurs de sa génération, mais le plus tarabiscoté,  il privilégiait davantage la structure auquel il pensait longtemps avant de se mettre à écrire. C’est celui aussi qui a le mieux rendu l’époque de l’entre-deux guerre américain.  
Martin Froth, son alter ego, est quant à lui le plus déjanté des détectives de fiction même si le personnage est attiré par la peinture du Quattrocento et la musique baroque et qu’il déteste le blues ou la musique d’Amstrong qui le font pleurer. »

Dans ces écrits pourpres qui rassemblent des préfaces, des lettres, des critiques, commentaires et autres textes de circonstance, c’est l’attention à l’actualité qui prime, d’un écrivain qui tout en se mêlant à la vie active de son temps (il devait travailler pour faire vivre sa famille) n’aspirait qu’au repli pour écrire.

1524060083.jpg

Edward D. Dwarf en 1955

Il revient sur la réception de son grand livre, La femme de l’ombre. Inspiré de La vie est un songe de Calderon, une femme se sent agie de l’extérieur pour commettre un crime dont l’objet est elle-même. L’ouvrage qu’un moment Hitchcock a pensé porter à l’écran l’a finalement été par Walter Fein, en 1954, un réalisateur de séries B  qui a expurgé le texte, Ellis n’ayant pas été associé à son adaptation, de toute la dimension métaphysique en réduisant son propos à celui d’un simple polar.

Son père meurt en France pendant le siège de St Mihiel en 1918 pendant la Première Guerre mondiale alors que Leonard songeait à suivre des études de journalisme. Il exerce alors divers métiers tels que barman, gardien de nuit ou maréchal ferrant tout en descendant vers le Sud.

Fort de son succès littéraire, Le Washington Post le sollicite pour couvrir l’après débarquement de Normandie. Dans sa lettre de France, datée du 21 juillet 44, il écrit à son épouse : « Ce que je vois est du même ordre que mes visions transcrites dans mes romans de La Trilogie du Condor, je n’ai fait qu’anticiper le grand malheur de mon siècle. » Sur un mode plus plaisant, il raconte sa rencontre avec Hemingway où pendant toute une nuit d’ivresse, à La Closerie des Lilas, ils adaptent des cocktails cubains à des alcools français. Ellis pousse jusqu’à Berlin d’où des rumeurs évoqueront une rencontre secrète avec des autorités soviétiques. Elles ressurgiront avec force au moment du maccarthysme et l’éprouveront durablement.

Avant son retour aux States, il tient à repasser par St Mihiel, en Lorraine, pour visiter le monument aux Morts. Ses proches demeurent plus d’un mois sans nouvelles de lui. Il écrira avoir pensé en finir là.

Il se suicidera le 13 mai 1956 à New York, après avoir écrit ces mots : « J’ai tout connu du pire et aussi du meilleur. A quoi bon poursuivre jusqu’à l’ultime station ? » Il était atteint d’un cancer incurable. Il laisse une œuvre d’une dizaine de romans qui ont marqué le genre et d’une cinquantaine de nouvelles dont un texte transgenre contant un voyage imaginaire à Florence où il ne s’était jamais rendu.

Ce livre inédit en français jusqu’aujourd’hui et traduit par Jérôme Siel est paru aux Editions Sonatine.

Le site des Editions Sonatine

CAUCHEMAR EN LIBRAIRIE

Philippe-Etchebest-Je-me-retrouve-KO-sur-le-ring.jpg

Vos livres peinent à s’écrire ou bien ils sortent n’importe comment, mal fagotés, ils restent en librairie et dans les mémoires le temps d’une saison de The Voice ou de Secret Story.

Vous publiez trop ou pas assez. Vous cumulez les prix et les prix vous gonflent. Vous manquez tous les prix et ça vous mine. Vous multipliez les genres sans passer maître dans aucun. Autrement dit, vous déprimez ou, pire, vous euphorisez sans vous rendre compte de votre état. Heureusement vos proches veillent et lancent un message d’alerte.

Philippe EstTheBest, mine sombre, front sourcilleux, débarque dans votre bureau. Il prélève des extraits de votre bouquin, il n’a pas besoin de tout goûter, c’est un expert : il relève les défauts de fabrication, les mauvais temps de cuisson des ingrédients, la langue mal épicée, le vide d’épaisseur des personnages, l’absence de saveur, pour tout dire le manque flagrant d’intérêt de la préparation.

EstTheBest face caméra se retrousse les manches. Il y a du boulot mais on connaît son allant, sa méthode…

Il remet de l’ordre dans votre cuisine littéraire et dans le service aux lecteurs. Il vous reprend en main comme aucun éditeur n’avait encore pu le faire, il vous fait lire les meilleurs auteurs, jette toutes vos références au panier et vous inscrit à un atelier d’écriture revitalisant voire à une résidence d’écriture à l’étranger dans un Gîte de la Poésie répertorié, tous frais payés par la production, et vous voilà revigoré, tel un écrivain neuf. Prêt à reprendre le stylo (ou le clavier). La production vous a racheté dans ce but l’équipement complet du parfait écrivain : crayons Conte, McIntosh de compét’, stylo Montblanc, vieille machine à écrire Olivetti, posters de temple zen ou de cancrelat, et des rames de papier en nombre car elle connaît vos manies.

Philippe EstThebest revient procèder aux derniers ajustements après redémarrage, constater votre bonne volonté, et parcourir les épreuves de votre nouveau livre à paraître aux éditions Cauchemar en librairie. Ce n’est toujours pas le chef d’œuvre désespéré mais il ne faut pas laisser tomber la plume (ou le clavier). Proust n’a pas écrit en un jour La Recherche, pas plus que Flaubert, Madame Bovary, ou E.L. James, Cinquante nuances de Grey (elle a mis trente jours). Certes ils n’ont pas bénéficié du coaching de Philippe…

Face caméra, EstTheBest affiche une mine satisfaite mais jamais suffisante. Sur son crâne lisse se lisent les prémices du best-seller. Philippe est un pro, pas un fantaisiste. Avant le générique de fin, il donne rendez-vous à la semaine suivante aux téléspectateurs de la chaîne culturelle qui enregistre, grâce à l’émission, des pics d’audience jamais atteints.

 

tumblr_n0pgwcVK4t1rb2l1co1_400.gif

 

L’HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de Denis BILLAMBOZ – Épisode 26

20090605175410_400x400.jpg

FIN DE L’ÉPISODE PRÉCEDENT

Il était aussi persuadé qu’on pouvait connaître des instants de bonheur intense dans un monde totalement imaginé dans des rêves et que ce bonheur là valait bien celui qu’on éprouve dans la matérialité de la vie. Il pensait à Ivan Denissovitch, dans son goulag, qui se construisait des moments de bonheur en dissimulant une croûte de pain qu’il pouvait déguster la nuit venue, se créant ainsi des instants de bonheur dans un monde d’une grande brutalité. Le bonheur n’est en effet que là où on fait l’effort d’aller le chercher, même dans l’autre monde qui n’appartient qu’à ceux qui sont capables de s’évader de la médiocrité de la vie quotidienne. Et, le bonheur qu’on trouve dans l’autre vie, on peut, éventuellement, le rapporter avec soi dans la vie qu’on croit la vraie.

ÉPISODE 26

Il n’était pas encore tout à fait sorti de son irénisme onirique, il lévitait encore sur son matelas de vapeur au-dessus de son lit douillet, dans cet état, entre sommeil et éveil, où tout est encore flou, vaporeux, mal dessiné, immatériel. Il voyait encore des éléphants harnachés – harnache-t-on un éléphant ? – bien gris, pas rose, mais ce n’était qu’un modeste matou qui lui caressait le nez du bout de sa queue pour l’obliger à s’éveiller totalement et lui donner le repas auquel il avait droit comme fidèle ami de compagnie. Cette douce caresse sur le bout de son nez finit par l’obliger à éternuer ce qui eut pour effet immédiat de le sortir totalement de sa léthargie matinale ; il ouvrit bien grand les yeux, réalisa qu’il était dans son lit, que son chat le suppliait de le nourrir et qu’il était encore tout imbibé de ses rêves nocturnes. Il baya, se souleva lentement de sa couche, s’assit, s’étira, se leva et réussit enfin à prendre le chemin de la cuisine en trainant ses savates éculées.

Il but son café, sans réel enthousiasme, encore perdu dans les rêves de sa nuit ceylanaise, il n’avait pas réellement envie de plonger dans la réalité du jour gris qui éclairait à peine la fenêtre de sa cuisine, il voulait rester sous les tropiques, là-bas au Sri-lanka, ou peut-être, encore mieux, aux Indes où il n’était jamais allé et où pourtant il rêvait de partir un jour pour un long périple, des pentes l’Himalaya aux plateaux arides du Kerala. Il se laissa bercer doucement au rythme des images qui défilaient dans sa mémoire, toutes ces images qu’il avait collationnées tout au long de ses recherches dans des livres de voyage et sur les sites qu’il consultait quand l’envie de partir prenait trop d’acuité. Mais l’envie de partir ne perdurait pas très longtemps, elle s’étiolait vite à la lecture d’un bon livre, il n’était en fait qu’un voyageur virtuel qui avait les pieds bien trop enfoncés dans son sol natal pour partir facilement à l’aventure. Les voyages n’étaient pour lui qu’une simple évasion dans des rêves que son imagination peuplait de paysages et de personnages qui n’avaient pas toujours un lien très tangible avec la réalité géographique mais, peu importe, cette réalité là valait bien cette réalité ci et lui procurait peut-être autant de plaisir qu’un voyage tout ficelé par un voyagiste peu scrupuleux.

Les_Enfants_de_minuit.jpg

Il décida donc de se laisser dériver au gré de la langueur qui l’avait envahi et d’accorder une totale confiance à son imagination pour l’emmener là où il n’irait certainement jamais mais où il prendrait probablement beaucoup de plaisir, dans des décors plantés par le bouillonnement qui agitait son subconscient depuis qu’il était installé devant son café. Toutefois, pour accomplir le long trajet qui le séparait de son pays de destination, il lui fallait un moyen de transport efficace, il convia donc les « Enfants de minuit », comme Paco Ignacio Taibo II convia les révolutionnaires à son chevet. Salman Rushdie ne lui refuserait sans doute pas ce service et déléguerait ses enfants pour le prendre en charge et l’accompagner dans les visites qu’il souhaitait rendre aux grands écrivains indiens qui avaient enchanté de longues et belles heures de lectures.

ARUNDHATI-ROY-DIEU-DES-PETITS-RIENS.gif

Il irait tout d’abord rendre une visite de courtoisie à Arundhati Roy qui l’avait tellement emballé, il ne trouvait pas d’autres termes pour décrire l’état dans le lequel l’avait laissé la lecture du « Dieu des petits rien », ce livre tellement indien, tellement plein de délicatesse et pourtant si cruel. Un grand moment de lecture, un instant privilégié comme on n’en vit pas souvent même quand on aime les livres au-delà de la raison. Peut-être partagerait-il avec cette grande dame des lettres indiennes une tasse de thé dans son petit coin de Kerala avant de demander à ses convoyeurs de le transporter, sur les ailes de leur magie, vers la capitale pour rencontrer Rohinton Mistry qui lui présenterait certainement les deux intouchables qui avaient tutoyé le fond de la misère sans perdre pour autant leur joie de vivre et leur immense tendresse, encore un énorme moment de bonheur malgré toutes les misères accumulées entre les pages de « L’équilibre du monde », un équilibre bien précaire conçu par Mistry pour dénoncer la dérive de l’Inde des affairistes.

61SagPZID2L._SX298_BO1,204,203,200_.jpg

Il abuserait encore un peu de la bonne volonté magique des enfants de Rushdie pour partir à la rencontre d’Amitav Ghosh, dans le Golfe du Bengale, où il allumait les feux d’une littérature aussi luxuriante qu’une forêt indonésienne dans laquelle des héros picaresques, tragi-comiques, se débattaient dans un monde encore plus réel que le celui dans lequel nous vivons. Car pour vivre les aventures que Ghosh inventait il fallait bien que le monde soit au-delà du réel existant, dans un réel beaucoup plus large, beaucoup plus flamboyant, beaucoup plus fantasmagorique. Il avait aussi un forte envie de rencontrer Shani Motoo mais celle-ci ne vivait pas en Inde, elle était née sur un autre continent même si elle gardait les pieds solidement ancrés dans son pays d’origine. Il aurait voulu partager avec elle un instant de cette immense tendresse qu’elle avait su transfuser à l’infirmier chargé de soigner la pauvre Mala qui dut subir une vie pleine d’embûches et de misères avant de sombrer dans une espèce de paranoïa dans l’hospice où tous la rejetaient. Il aurait voulu pouvoir récolter une once de cette tendresse pour essayer de la cultiver chez lui et la proposer, comme naguère on offrait des simples, aux acariâtres de son entourage. Et il n’en manquait pas !

Il y avait, en Inde, bien d’autres écrivains qui méritaient une visite mais il ne voulait vexer personne et ne souhaitait pas plus rencontrer certains auteurs qui relevaient plus de la production écrite que de la littérature. Il ne souhaitait pas non plus abuser de l’amabilité des « Enfants de minuit » qui le véhiculaient à travers l’espace indien depuis un certain temps, d’un bout à l’autre de cet immense territoire sans jamais proférer la moindre remarque. Il espérait cependant qu’ils accepteraient volontiers de le transporter sur les contreforts de l’Himalaya, au Bhoutan, dans ce pays cadenassé, ignoré de tous, d’où rien ne suinte même pas la moindre odeur de sainteté et pourtant on prétend ce pays tellement religieux.

Les enfants déployèrent une fois de plus les ailes de la magie sur lesquelles il s’installa confortablement le temps d’un vol virtuel et instantané qui le conduisit à la frontière de ce pays bien réel et pourtant si énigmatique, tellement énigmatique qu’il en était pour beaucoup virtuel. Il s’introduisit dans cette citadelle spirituelle par la porte que Kunzang Choden avait laissée à peine entrebâillée, juste pour pouvoir glisser quelques doigts et tirer cet huis afin de pénétrer dans un autre monde. Un monde où la spiritualité, la religion, un certain obscurantisme, une réelle claustration, conféraient aux populations un fatalisme qui les invitait à assumer leur karma sans chercher à comprendre, sans se rebeller, acceptant leur présent comme leur avenir, se contentant de lutter contre tout ce qui pourrait leur infliger un mauvais karma. Un monde de superstition, de crédulité plus que de croyance, de passivité plus que de réaction. Il ne pouvait pas vivre dans une telle réalité qui lui semblait frôler l’irréalité, même si Tsomo lui avait expliqué qu’une longue quête intérieure pouvait le conduire dans un monde plus réel que le sien. Il commençait à se perdre sérieusement dans ses mondes plus réels les uns que les autres et pour terminer tous virtuels, tous dépendants de la concrétude qu’on voulait bien leur accorder. Il était donc temps pour lui de reprendre la route vers une autre destination, de continuer son périple sur cette énorme montagne qui se dressait comme une fin du monde, comme un horizon qui viendrait brusquement à la rencontre des voyageurs, planant sur leur tête comme un aigle géant.

666648862-rouler-processus-himalaya-tibet-vallee.jpg

Il délaissa Lhassa qui n’était plus qu’une mégapole sinisée, sinistrée de l’importance cultuelle qu’elle avait eue sur le monde tibétain, pour prendre la direction de l’est, là où le Tibet avait plus souvent pactisé avec les Hans qu’avec les lamaseries. Et, un jour, au détour d’une montagne, au creux d’une vallée magnifique, il rencontra un homme pas très séduisant, l’œil torve, le sourire carnassier, qui se disait l’héritier du chef du clan des Maichi qui avait régné sur toutes les vallées de l’Est tibétain. Ils s’installèrent à l’ombre d’un arbre aussi malingre que son hôte et celui-ci l’invita à partager le maigre repas qu’il avait emporté avec lui. Il lui raconta comment ce pays avait connu des heures de gloire et de fortune quand son aïeul avait décidé de planter du pavot qu’il vendait aux Chinois en en tirant un bénéfice respectable qui lui permit d’acquérir une grande richesse. Il narra aussi comment cet aïeul avait organisé la surproduction pour provoquer la chute du prix du pavot et la montée en flèche du prix des cultures vivrières mettant ainsi tous les petits féodaux de la région à la merci de celui qui avait manigancé cette peu scrupuleuse fourberie.

Il laissa planer un instant de silence et lui dit comme le spectacle était magnifique et grandiose quand l’océan des pavots se parait du rouge du vermillon, que le ciel ignorait les brumes de la montagne pour ne conserver que l’azur céleste et que le soleil allumait les neiges qui flambaient éternellement au sommet des pics environnants. Et le spectacle prenait toute sa signification et sa majesté quand l’aigle royal planait, seul être vivant dans cette immensité, déclenchant le seul mouvement qui animait ce tableau de son vol majestueux entre azur et vermillon. Il était seul, le maître du monde, de la montagne la plus haute de la planète à la vallée la plus profonde, il pouvait fondre sur tout ce qui bougeait, il voyait tout, il dominait tout comme le maître de ces vallées qui avait introduit les vices qui se cachaient au creux de la pourpre des pavots : la drogue, la culture spéculative et les manigances qu’elle génère, toutes les dépendances : alimentaire, climatique, financière, …, et addictions. Comme si le vice prenait plaisir à se lover aux creux de la beauté même pour mieux séduire l’humanité faible et vénale. Le serpent avait la pomme, les Hans avaient le pavot.

Il resta longtemps, comme prostré, mais en fait seulement concentré à l’extrême pour essayer de faire revivre le spectacle que son hôte venait de lui décrire. L’aigle planait sur la vallée, le ciel était certes bleu mais tout de même souillé de quelques brumes qui auréolaient les cimes que le soleil n’éclairait donc que très partiellement à travers cette écharpe de vapeur. Le rouge des pavots avait disparu, il fallait le reconstruire à travers son regard pour comprendre l’incroyable spectacle que cette vallée avait pu constituer quand cette fleur vénéneuse empourprait le paysage à perte de vue. Il ne lui restait plus qu’à quitter cette région pour redescendre vers les basses vallées en passant par le point névralgique, incontournable, de toute expédition dans cette région, Katmandou qui n’était plus le refuge des hippies mais une mégapole surpeuplée où s’entassaient les familles qui avaient quitté les montagnes trop inhospitalières. La seule évocation de cette ville lui remémora les quelques joints qu’il avait fumés quand il était étudiant et, instinctivement, il aspira comme pour avaler une bouffée mais la sensation qu’il attendait n’arriva pas et ne réussit qu’à le tirer de sa léthargie et de lui rappeler qu’il était toujours assis à sa table de cuisine avec une tasse sale devant lui et un nuage de miettes de pain étalé tout autour. Il était tout même temps de penser à autre chose et d’organiser sa journée.

4623490_7_f677_temple-trailokya-mohan-narayan.jpg

Cette journée, en fait, il ne la voyait que comme un espace entre deux nuits, entre deux rêves, le temps gris et maussade ne l’incitait qu’à passer ce temps comme un lémurien, à attendre qu’un jour meilleur arrive avec son lot de sollicitations. Il resta donc plus vautré qu’assis dans son sofa et laissa vagabonder son esprit au gré des lectures qu’il avait faites récemment. Des montagnes himalayennes qu’il avait escaladées avec Alai, par association d’idées, son subconscient le transporta jusqu’à « La montagne de l’âme » qui abritait Gao Xingjian et il se voyait installé à la terrasse d’une grande brasserie parisienne en train de boire le thé avec ce grand écrivain qui l’honorerait de son amitié. Gao avait quitté la Chine depuis longtemps et avait même adopté la nationalité française, il était donc facile de le rencontrer dans ces hauts lieux de la culture française qui doivent plus leur réputation aux propriétaires des fesses qui ont patiemment lustré la moleskine des banquettes qu’à la qualité des produits qu’ils proposent à leur carte.

9782757804506.jpg

Il caressait ce rêve depuis très longtemps : rencontrer Gao Xingjian et partir avec lui sur les routes de la Chine à la rencontre des écrivains qui avaient construit la culture contemporaine chinoise. Il concevait ce périple culturel comme Gao avait construit son voyage pour rencontrer les divers peuples qui composent ce vaste empire qui malgré sa grande diversité reste fort homogène et se considérera encore longtemps comme l’empire du milieu, celui qui constitue le centre du monde.

gao-xingjian.jpg

– Xingjian, la Chine, c’est grand….

– Immense !

– On ne pourrait pas partir à la rencontre de ceux qui ont assuré la transition entre les lettres anciennes et la littérature actuelle ?

– Il faudrait, hélas, beaucoup de temps.

– Et du temps un grand écrivain n’en pas beaucoup…

– Hélas !

– On pourrait alors faire semblant, voyager dans nos têtes et évoquer les écrivains que tu apprécies et ceux qui m’ont fait rêver ?

– Pourquoi pas ! Mais, c’est toi qui commence, je ne tiens pas à me fâcher avec la moitié de la Chine, je suis déjà en terme assez frais avec l’autre moitié.laotseu.jpg

– Je comprends. Alors, nous pourrions commencer par évoquer La o She

– Evidemment Lao She est un des pères fondateurs de notre nouvelle littérature et nous lui devons beaucoup de respect…

– … comme Mao Dun ?

– Peut-être, bien que…

– (il avait senti comme une réticence à l’évocation du nom de Mao Dun)… Il est peut-être moins important dans la littérature que Lao She ?

– Pas forcément, il ne faut pas négliger son apport.

Il comprit alors que la réticence n’émanait pas des qualités littéraires de Mao Dun mais plutôt de son engagement politique ou du rôle qu’il avait pu jouer dans les instances culturelles chinoises sous la botte de l’autre Mao, celui qui gouvernait sans partage.

– Nous visiterions donc Mao Dun au moins par respect.

– Oui (à voix très basse et sans conviction)

– Il ne faudrait pas oublier Pa Kin, Chen Congwen et quelques autres qui ont coulé les piliers des lettres contemporaines chinoises dans un sol suffisant solide pour qu’elles puissent prospérer comme elles le font à ce jour.

– Certes, mais il faut que tu mettes beaucoup de points de suspension car entre Lu Xun qui est né en 1881 et Yang Jiang qui est née, elle, en 1911, il ya tout de même un certain nombre d’auteurs qui on vu le jour et qui ont eu une importance non négligeable sur notre monde littéraire.

– Bien sûr ! Ensuite, nous aurions pu visiter ceux qui sont venus au monde entre les deux guerres, ceux de ta génération, un peu élargie certes, mais tout de même ceux de ton époque.

– Je n’ai que des amis parmi ceux-ci.

– Je n’en doute pas ! On pourrait saluer Lu Wenfu, ce grand gourmet un peu gourmand aussi probablement, Liu Xinvu et quelques autres bien entendus pour ne froisser personne.

– Je te l’ai dit, je n’ai que des amis alors je reste muet.

– Nous pourrions ensuite visiter ceux qui sont nés dans les années cinquante et qui constituent un bataillon important dont il sera difficile de tirer quelques noms. Mais, comme c’est moi qui choisis, j’aimerais que nous rencontrions : Jia Pingwa, Zhang Xinxin, Qiu Xialong, Wang Anyi, Mo Yan, Xu Xin, … mais la liste est trop longue et les rencontrer tous seraient impossible.

– Faire des listes est un exercice qu’il ne faut jamais rendre publique, les risques d’oublis sont inévitables et les absents ne pardonnent pas souvent.

– Oui, cet exercice devient de plus en plus périlleux car les lettres chinoises sont devenues extrêmement prolifiques dans les années soixante et suivantes.

– Il faut lire, lire attentivement et se souvenir des belles lectures…

– J’aurais tout de même pris un grand plaisir à séjourner à Shanghai avec Weihui.

– Monsieur aime les jeunes filles chinoises, Monsieur a bon goût !

– Je sens bien la pointe d’ironie !

– Si peu !zhou_weihui_12620.jpg

– J’aurais aimé me balader avec cette jolie fille dans la vieille ville à la rencontre de la Chine qui n’a pas encore totalement abandonné ses rites, ses mœurs et sa culture, goûté aux délices de la Chine millénaire, au raffinement de l’amour conté par les poètes qui ont fait l’histoire des lettres chinoises. J’aurais aimé aussi qu’elle m’accompagne dans la ville des gratte-ciel qui caressent les nuages, des plaisirs frelatés pour vivre ce choc culturel qu’elle essaie de nous transmettre par écrit.

– Mais tu peux toujours rêver ! Le rêve est souvent moins décevant que la réalité !

– J’aurais aimé donner mon sang avec eux qui le vendaient avec Yu Hua mais pas avec ceux qui le vendaient avec Yan Lianke.

– J’aurais voulu consoler Ying Chen.

– J’aurais pu, même avec la trouille au ventre, accompagner Hong Ying sur la place Tiananmen pour manifester notre colère respective.

– J’aurais pris un grand plaisir à suivre Su Tong dans le quartier des femmes.

– J’aurais applaudi à tout rompre « L’opéra de la lune » avec Bi Feiyu.682-8.jpg

– J’aurais voulu, j’aurais trop voulu, je n’aurais certainement rien pu !

– La Chine est un continent, un monde à elle seule, on ne peut pas parler de la Chine, vivre la Chine, il faudrait plusieurs vie !

– Monsieur devient sage, il commence à comprendre. On ne met pas la Chine en quelques mots sur une liste. La Chine, il faut y aller ou alors la laisser venir à soi comme elle a envie et saisir chaque occasion, chaque instant pour essayer d’en comprendre quelques parcelles.

– Oui ! Certainement !

Ils restèrent l’un en face de l’autre dans cette brasserie qui servait du thé qui était dit de Chine mais qui n’avait rien à voir celui que Gao buvait quand il vivait encore là-bas dans son pays. Ils laissèrent le silence s’installer après le moment d’enthousiasme qu’il n’avait pas su maitriser devant son hôte chinois. Les touristes se pressaient autour des tables, se tassaient sur les banquettes rouges qui avaient connu meilleures fréquentations, et malgré la présence de nombreux asiatiques dans cette cohorte bruyante, la magie de la Chine ne parvenait plus jusqu’à eux. L’écrivain semblait éprouver une pointe de nostalgie qu’il avait sans doute éveillée en évoquant le nom de certains autres écrivains avec lesquels il avait certainement partagé des heures heureuses, ou moins heureuses, mais des heures qui le reliait à ses racines, à son monde, à sa culture.

Et, lui, il était encore tout étourdi de l’excitation qui l’avait emporté sur le chemin des écrivains chinois qui avaient meublé de nombreuses heures qu’il consacrait à la lecture. Il était encore avec eux sur les quais de Shanghai, avec les fameuses « triad » ; sur la grande place de Pékin, courant devant les soldats ; sur les petites routes de campagne, pédalant avec Xu Xin, le Kerouac chinois selon certains ; sur les murailles de Nankin essayant vainement de bouter le Nippon hors les murs…. Il était déjà reparti, cette fois dans un rêve, gardant le silence, pour ne pas troubler l’écrivain qui, lui, était encore dans sa Chine, à lui, celle qu’il avait dû quitter.

Les touristes étaient de plus en plus bruyants, il était même devenu difficile de s’entendre de part et d’autre de la table de cette brasserie, ils se regardèrent ne sachant lequel des deux allait ramener la discussion sur un terrain plus concret, rompre la magie de l’Extrême-Orient, éteindre le rêve pour l’un, laisser s’enfuir la nostalgie pour l’autre. Il se décida de rompre ce silence embarrassant avec une formule la moins brutale possible :

– L’ambiance devient de plus en plus gênante pour notre conversation…

– … il serait bon de poursuivre notre conversation plus tard.

– Oui, je crois, nous pouvons à peine nous entendre.

– Votre conversation m’a fort intéressée, j’aimerais la poursuivre, un autre jour … ailleurs peut-être, là où le thé est buvable.

– Je ne doute pas que vous sachiez où l’on peut boire du bon thé à Paris et je regrette de vous avoir convié en ce lieu…

– Ne regrettez rien, l’esprit des lieux nous a certainement inspirés.

– Mais les touristes ont vite gâchez la magie.

– Conservons les bons souvenirs de cette rencontre et les autres s’effaceront d’eux-mêmes, rapidement.

– Probablement.

– Merci de votre invitation, j’ai pendant un instant renoué avec mon passé, j’ai même eu l’impression que le thé était bon.

– Bonne soirée et si vous voulez encore parler de cette littérature, je serai toujours heureux de l’évoquer avec vous.

 

Lao-Tseu.jpg

L’AMOUR EN SUPER HUIT de CHEFDEVILLE (Le Dilettante)

arton117866-225x300.jpgPar Denis BILLAMBOZ

Dans la rubrique « VIENT DE PARAÎTRE », je voudrais présenter un livre très récemment édité chez Le Dilettante : un livre de CHEFDEVILLE, L’AMOUR EN SUPER 8, un livre drôle, un livre hilarant, un livre vivant, tonique mais attention sous le bon mot il y a souvent une pique adressée à la belle société des Trente Glorieuses qui ne l’étaient pas tant que ça.

 

image.html?app=NE&idImage=185212&maxlargeur=374&maxhauteur=400&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4L’AMOUR EN SUPER 8

CHEFDEVILLE

Le Dilettante

L’auteur, un photographe professionnel indépendant, et le héros, l’auteur peut-être, se partagent le même pseudonyme, je ne sais lequel est éponyme de l’autre, mais j’ose espérer que l’auteur n’est pas embarqué dans la même dérive que son héros alcoolisé à outrance, bourré de psychotropes, chancelant comme une vieille star du rock empaillée pour effectuer son éternelle dernière tournée. En pissant un matin au lever, il constate avec horreur que son urine est rouge, il craint de pisser du sang et d’être affecté d’une grave maladie. Son médecin le rassure, il ne s’agit que de l’élimination du jus des betteraves rouges qu’il a consommées en abondance la veille. Le toubib en profite pour le sermonner vertement et pour lui foutre la trouille en lui disant que s’il ne met pas un terme à ses pratiques suicidaires, son avenir est fortement compromis. Plein de bonnes résolutions, il décide de répondre à la demande du Ministère de la culture qui souhaite lui commander une exposition en l’honneur de l’inventeur de la photographie. En cherchant le sujet qu’il pourrait proposer, il pense à cette photo échappée récemment de son portefeuille qui représente une jolie fille qu’il ne reconnait pas mais comme le nom d’un bar est inscrit au dos du cliché, il s’y rend et découvre les négatifs d’une collection de photos de grande qualité. Il tient son sujet, il va s’approprier les photos de l’amateur resté inconnu qui les a réalisées. Il lui manque juste une fille pour faire quelques photos supplémentaires et ainsi relier l’œuvre de l’inconnu à la sienne.

Il trouve la fille en la personne qui accompagne un de ses potes pour la présentation d’une exposition, elle ressemble vaguement à celle qui figure sur la photo tombée de son portefeuille. Il s’attaque avec énergie à son projet sans toutefois renoncer à l’alcool et aux psychotropes qui ont déjà bien altéré sa mémoire. Sa biographie comporte des trous qu’il ne parvient pas à combler, il a parfois l’impression d’avoir déjà croisé certaines personnes, d’avoir fréquenté certains lieux, d’avoir vécu certaines scènes mais il ne peut pas reconstituer sa vie d’avant, d’avant il ne sait pas quoi mais certainement un choc émotionnel très fort ou un problème de santé quelconque mais tout de même assez grave pour le laisser en partie amnésique. Les événements commencent à lui jouer des tours, des choses que lui seul devrait connaître apparaissent sur son écran d’ordinateur, dans la bouche de la fille qu’il a recrutée, ou dans celle du gars qui ne l’a jamais payé pour les petits boulots qu’il a effectués pour son compte mais lui a laissé, en échange, une Chambord bleue. Son projet fondé sur le secret le plus absolu semble compromis, son environnement semble se liguer contre lui. Tous ces événements taraudent sa mémoire en lambeaux et le perturbent fortement. Son projet qui devrait le ramener vers une existence plus saine et une plus grande espérance de vie, se transforme peu à peu en une enquête pour résoudre une énigme de plus en plus obscure que le lecteur suivra avec impatience jusqu’au dénouement sans pouvoir poser le livre.

52bede92-7a7a-11e1-9bc7-3a2136159e27-493x328.jpg

Chefdeville alias Serge Dounovetz

Chefdeville me fait penser à un Antoine Blondin du XXI° siècle qui aurait longuement macéré dans le jus de la Beat Generation au point de s’imprégner très fortement du cinéma américain des sixties et des seventies, et des chansons de cette époque notamment de celles du Grand Bob (Dylan) qui tournent en boucle dans la Chambord. Chefdeville est un artiste du vocabulaire, du mot, du bon mot, du calembour, de l’aphorisme, de l’allusion, du clin d’œil dont il sème abondamment son texte. Il faut rester toujours vigilant, derrière chaque mot il peut y avoir une allusion métaphorique, culturelle, drôle, burlesque, surréaliste ou tout bonnement balourde par dérision. Ce roman c’est peu une satire des Trente Glorieuses qui ne l’étaient pas tant que ça, elles cachaient bien des entourloupes, des escroqueries, des démons mal enterrés après la guerre, des crimes jamais punis et des combines peu glorieuses mais souvent fort juteuses. Une époque où les lumières et les paillettes avaient ébloui bien des yeux. Même si ce texte est bourré de psychotropes et de spiritueux en tout genre, jusqu’à saouler le lecteur, il reste un bouquin hilarant, drôle et très cultivé. Attention sous les bons mots, il y a des mots qui frappent et qui rappellent ce que nous avons peut-être trop vite oublié.

Le livre sur le site des éditions Le Dilettante

LE MUR

arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

Au moment où les barbelés fleurissent un peu partout sur les limes de l’Europe pour limiter l’intrusion des peuples chassés de leur pays par la misère, la guerre ou les différences d’opinion ou de religion, j’ai exhumé de mon placard un livre documentaire sur le Mur de Berlin qui a été acheté à Berlin même il y a près de cinquante ans, pour qu’on se souvienne bien de ce qu’est un mur et surtout de ce qu’il implique. Pour mieux le comprendre, j’ai ajouté le commentaire d’un roman qui évoque l’après chute du Mur et toutes les vicissitudes qui en découlent.

 

9783922484318-us.jpgCELA S’EST PASSÉ AU MUR

Rainer HILDEBRANDT (1914 – 2004)

Le 15 juin 1961, Walter Ulbricht, Président du Conseil d’Etat de la RDA, a affirmé lors d’une conférence de presse internationale : « Personne n’a l’intention d’ériger un mur. Les ouvriers du bâtiment de notre capitale s’occupent avant tout de la construction de logements et leur capacité de travail est entièrement consacrée à cette tâche ». Mais le 13 août suivant une ceinture de barrage est érigée autour de Berlin-Ouest à l’instigation des dirigeants de la République démocratique allemande créant ainsi un véritable ghetto.

Rainer Hildebrandt a rassemblé dans cette plaquette de plus de cent pages cent-soixante-dix-sept photos d’époque, toutes agrémentées d’un commentaire circonstancié, témoignant de la construction du Mur de Berlin, de son développement et de la sophistication des installations interdisant le passage entre les deux parties de la ville. Elle relate aussi tout ce qui s’est déroulé sur le Mur, sous le Mur et autour Mur : la construction, le premier jour, le premier mois, la première année, les lieux devenus mythiques (Potsdamer Platz, Friedrichstrasse, Brandeburger Tor, …), les assassinats, les exécutions sommaires, les évasions, les héros, les exactions, les ripostes des Alliés, les instants de tensions extrêmes où l’équilibre du monde a failli basculer. Un ensemble de documents inestimables d’un point de vue historique et historiographique mais aussi des documents d’une très grande émotion comme cette photo montrant une sentinelle de la RDA soulevant, le premier jour de la séparation, les barbelés, tout en regardant avec inquiétude si on le surveillait, pour qu’un gamin puisse passer la frontière pour rejoindre les siens. On sait que cette sentinelle a été immédiatement relevée et l’auteur n’a pas retrouvé la moindre trace de ce soldat. Dans un avant-propos, Ernst Lemmer, délégué spécial du Chancelier fédéral pour Berlin (au moment de la publication du livre, en 1968) relève que : « C’est le mérite de ce livre de montrer ce développement et ses répercussions, de confronter avec la décision purement humaine qui, ici, s’impose à nous ».

ft_imagem_34057_8801_04092013.jpg

L’exemplaire que je possède a été acquis à Berlin même en 1969, il n’est pas luxueux, il est fabriqué avec les moyens du bord dans une économie maximum de papier mais c’est un document chargé d’histoire et d’émotion, il nous rappelle que le monde a failli replonger dans la guerre quand les armées de l’Est et de l’Ouest étaient face à face de part et d’autre de ce funeste mur. Ce livre a été réédité de multiples fois et chaque fois enrichi de l’actualité récente générée par cette frontière artificielle et cruelle, stigmate de la douleur endurée surtout par les plus innocents. Et je suis triste de voir qu’un document d’une telle intensité émotionnelle soit bradé pour quelques centimes sur les sites de vente aux enchères.

NB : ce document est proposé en cinq langues : allemand, anglais, français, italien et espagnol mais j’ai vu, sur les sites de vente aux enchères, des éditions unilingues.

 

1699639.jpgWILLENBROCK

Christoph HEIN (1944 – ….)

A travers l’histoire d’un ingénieur berlinois ayant perdu son emploi après la faillite de son entreprise suite à la chute du « Mur », Christoph Hein décrit les mutations ayant affecté L’ex République Démocratique d’Allemagne quand elle a été fondue dans la République Fédérale d’Allemagne avec tous les effets pervers que cela a comportés. Il dépeint la désagrégation de la société structurée par le régime disparu et la naissance d’un ordre nouveau placé sous le signe d’un libéralisme débrouillard et pas toujours très régulier. Mais la règle la plus générale, celle affectant le plus le héros et ses amis semble bien résider dans la peur qui les poursuit et les imprègne : peur que les vieux démons enfouis sous le tapis de l’histoire ressurgissent au grand jour avec fracas, peur de tous ces traîne-misère qui hantent l’Europe de l’est, de Moscou à Berlin, pillant, rançonnant – écume d’un peuple déboussolé, « Avant on était fier, courageux et pauvre… aujourd’hui on est plus que pauvre » – les citoyens honnêtes qui essaient de reconstruire leur vie démolie. La chronique quotidienne d’un cadre allemand confronté à des modifications sociales et économiques qui le dépassent.

Avant le chute du « Mur », Willenbrock (étonnant comme ce nom sonne comme Buddenbrock : deux noms de onze lettres chacun dont seules les quatre premières varient, Hein pensait-il à Thomas Mann en écrivant son texte ?) travaillait comme ingénieur électronicien dans une entreprise berlinoise, son entreprise ayant fait faillite, il reconstruit sa vie en créant un commerce de vente de voitures d’occasion principalement à des ressortissants des pays de l’Europe de l’est. Son affaire prospère rapidement et il retrouve un niveau de vie agréable jusqu’à ce que la peur le rattrape. Peur du passé lorsqu’il apprend, par un ex-collègue, le nom de celui qui a médit sur son compte auprès de la direction de son entreprise, le privant de quelques déplacements qu’il espérait effectuer à l’Ouest, peur des voleurs et voyous qui attaquent son entreprise et même sa personne. La police et la justice ne lui donnent aucune assurance, il ne peut pas accepter la protection offerte par un gros client russe, il s’interroge sur la façon de protéger sa femme et son entreprise.

be63edf59f0536a070b046e9e853.jpg

Un sujet très intéressant, surtout au moment où ce livre a été publié, en 2001, mais dont le texte m’a laissé un peu sur ma faim : ce récit est très lent, sinueux, encombré d’anecdotes et de détails qui ne font pas avancer l’histoire de cet ingénieur recyclé et qui ne concourent pas réellement à une description éloquente de la société berlinoise après la chute du « Mur ». Lors de ma lecture, J’ai cependant noté des idées pertinentes et judicieuses dont cette citation qui, j’espère, ne sera pas prémonitoire mais que nous devrions tous méditer, surtout ceux qui ont la charge et la responsabilité de la survie des peuples dans l’Europe d’aujourd’hui : « Ne vous faites aucun souci pour la Russie. La Russie en a tellement vu, elle ne va pas mourir, parce que le tsar ne peut pas mourir. Mais vous ne devriez pas défier la Russie. Votre Europe serait mal avisée. Nous ne savons pas vivre, mais nous savons nous battre et mourir. Et comme dit la chanson : le Russe sait vaincre ». A bon entendeur salut!

 

AU PRINTEMPS DE LA CHANSON

1010019-Botticelli_le_Printemps.jpg

Arthur H & Jean-Louis Trintignant

Ferré

Ferré

Saez

Ferrat

Barbara (d’après un poème d’Eluard)

 

Brel

Bécaud

Aufrey

3-BAL_44380.jpg

Darc

Perret

Leclerc

Bensé

Anne Sylvestre

Piaf

 

Fugain

Michel Simon

Les Ogres de Barback

botticelli%20-%20printemps%20(detail%201).jpg

Antoine Corriveau

Mara Tremblay

Bélanger

Stacey Kent

Laforêt

Jacqueline Taieb

Coeur de Pirate

le_printemps__botticelli.jpg

Maria Callas (chante Saint-Saëns)

Reynaldo Hahn

Simon Keenlyside (chante Debussy)

Pina Bausch (Le sacre du printemps de Stravinsky, 1975)

Chopin

Vivaldi 

Le printemps, film muet de Louis Feuillade (1909)

473085140_7bee98f625_o.jpg