ÉRIC CHEVILLARD 2895

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Depuis 2007, Éric Chevillard (né en 1964 à La Roche-sur-Yon) tient un blog, L’autofictif, sur lequel chaque jour il délivre trois fragments qui démontrent que la forme très brève peut donner lieu à une multitude de genres. Il y rend compte, par exemple, de son inadaptation au monde, de son statut d’écrivain peu lu, de sa méconnaissance assumée de l’anglais ou des bons mots de ses deux fillettes, Agathe et Suzie. Régulièrement, les Editions de L’Arbre Vengeur rassemblent en volumes ses textes courts et aphorismes qui dès lors disparaissent du Net.

Mais ils sont assez rares, les écrivains qui donnent à lire au jour le jour leurs quasi instantanés et n’attendent pas le moment de la publication pour les livrer au public. D’autre part, depuis Mourir m’enrhume en 87, il a publié aux Editions de Minuit une quinzaine de romans. 

Et il livre depuis 2011 ses coups de coeur et de griffe dans le feuilleton du journal Le Monde. Ses têtes de turc sont Beigbeder, Patrick Besson ou Alexandre Jardin.

Ses admirations vont à Beckett avec lequel il partage le goût de l’autodérision et d’une légère gravité, Flaubert, Michaux, Pinget, Gracq… Des écrivains qui ne se sont jamais prêtés au « cirque littéraire » où l’esbrouffe tend à cacher l’absence de talent. Ses amis en littérature sont Pierre Jourde (sans Naulleau) ou Christophe Claro (écrivain, traducteur et éditeur) qui, dans leurs activités de critique littéraire, pourfendent le même type d’écrivains et défendent une littérature exigeante.

De Nathalie Sarraute dont certains ont parfois jugé l’écriture âpre, il écrit: « Écrivain difficile », ont répété à l’envi les journalistes de télévision : le plus bel hommage funèbre que puisse prononcer la bêtise. Un jugement qui le définit plutôt bien.

E.A.

 

Voici une sélection de fragments sur les quinze derniers jours de L’autofictif. Autrement dit, entre ses 2880ème et 2895ème publications.

 

Suzie regrette de n’être pas née prématurée, car alors, nous dit-elle, son prochain anniversaire tarderait moins.

 

Un jour, quoiqu’un peu lasse parfois, ta nécessaire curiosité de chroniqueur t’amène à lire Erik Orsenna, écrivain dont tu ne connaissais jusqu’alors que la bouille cathodique, et à nouveau les bras t’en tombent – combien sont-ils donc, ces caciques de l’édition, couverts d’honneurs, de prix, de distinctions, dont les livres ne sont pourtant que d’indigentes singeries littéraires, de plates rédactions appliquées et stériles, sans voix ni corps ? De quel entregent tirent-ils leur pouvoir ? Ont-ils conscience ou non de cette criante imposture ?

 

Toute nudité semble promise à la vague ou à la flamme.

 

Borges a pris le labyrinthe, l’échiquier, les dés, le miroir, le rêve et le tigre. Il ne s’embête pas !

 

Le vertige, défaillance de l’oreille interne ou intuition sidérale de la profondeur de la tombe ?

 

En esprit, j’ai forgé un sabre. Ma pensée a passé et repassé sur son fil pour en affûter le tranchant. Intérieurement, je me suis exercé à le manier jusqu’à posséder une réelle dextérité. Mais, comme si ce nuisible avait deviné que je concevais tout cela à seule fin de le décapiter, de l’égosiller à mon tour moi-même et pour de bon, le coq derrière la maison a poussé son cri de fausset hystérique, anéantissant mon rêve de vengeance et m’arrachant une fois encore au sommeil.

 

Il suffirait pourtant de se rappeler ce que nous avons mangé d’abord. De l’œuf ou de la poule ?

 

Je m’étais fourvoyé dans cette salle municipale où les peintres du quartier exposaient leurs œuvres récentes. Le cri qui me vint spontanément fit refluer les couleurs des toiles. Quelques secondes plus tard, elles étaient rentrées dans leurs tubes. Depuis je cherche en vain à reproduire ce cri prodigieux et les artistes en m’entendant m’exclamer sur divers tons devant leurs croûtes croient que je cherche à exprimer au plus juste mon admiration !

 

Je tombe peu à peu dans l’oubli. Presque plus personne déjà ne se souvient de mon enfance.

 

C’est un feel good page-turner, une grosse merde en bon français.

 

On élève dans le parc zoologique de Guadeloupe un puma femelle déjà promis à un jeune puma mâle du parc zoologique de Guyane. Personnellement, je m’insurge contre ces mariages arrangés. Nous ne sommes plus au XIXe siècle !

 

SUZIE – Des fois, je fais semblant de dormir mais après ça m’endort vraiment.

 

Agathe et Suzie qui savent que je rapporte parfois ici leurs propos inspirés me menacent à présent de rapporter un jour les miens dans leurs livres à venir. Mais, à leur sourire narquois, je les soupçonne de noter plutôt mes sottises et mes mauvaises blagues. Ne les écoutez pas !

 

On dirait que le vol de la chauve-souris évite aussi les obstacles qui ne sont plus là ou pas encore, les grands arbres de la préhistoire et les constructions du futur. Sans doute est-elle aussi aveugle dans le temps.

 

C’est le seul moyen de fuir la société tout en faisant bonne impression, aussi je ne la laisse à personne : la vaisselle. 

 

Le cas de conscience des héritiers est devenu plus terrible encore, puisque désormais l’écrivain mourant qui les exhorte à détruire ses inédits ajoute : et vous ne me faites pas le coup de Max Brod, hein!

 

                                                     LE SITE d’ÉRIC CHEVILLARD

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