SAUTEUR DE GIRAFES

000_DV1751363_0.jpgComme tout le monde, j’ai commencé par sauter mes puces et mes poux.  Il faut se faire les muscles des mollets et des cuisses même quand on est sale. À trois ans, je sautais sans façon un crabe femelle ou un poulpe mâle.  Puis, devenu pantouflard à l’adolescence, comme tous les rebelles en herbe, j’ai sauté mes chats et mes chiens et, parfois, quand j’allais à la campagne, pour fuir la touffeur des villes, des poules et quelques lapins. Je prenais goût aux sauts de toutes bestioles. J’évitais de leur asséner de mauvais coups, une bête touchée à la tête vous en veut longtemps et peut porter plainte. Et je n’ai jamais voulu être l’objet du ressentiment des animaux pas plus du moindre végétal.

(Malgré tout, au cours de mes exercices de préparation aux disciplines zoolympiques, j’ai parfois été maladroit et je profite de cette tribune provisoire pour présenter mes excuses à toutes les bêtes que j’ai pu indisposer dans ma course vers la place de numéro un. Tous ceux qui ont voulu occuper le premier plan dans une discipline ou l’autre me comprendront ; on ne parvient pas impunément au sommet sans malmener quelques quidams quand on ne les écrase tout simplement pas. Mais revenons à notre sujet.)

À ma majorité, je sautai des moutons et des cabris, des mouflons et autres bouquetins. Comme j’ai aimé sauter le bouquetin ! Pour son odeur et son poil dru, pour son regard droit et sa faculté de filer après l’action. Comme la chevrette après avoir été lutinée. J’ai de même sauté le cheval et le lion, le chameau et le léopard. Mais je suis surtout connu pour avoir sauté la girafe. Pas le girafon qui vient de naître, non,  Madame la Grande Girafe de mon-parc-d’attraction-préféré.

La girafe bien dressée et non la girafe courbée, au cou tordu, qui se repent d’une faute ou d’une mauvaise flexion. La girafe de concours qui tend son cou et lève haut la mâchoire. 5, 80 mètres de volonté aiguisée et de prestance. Comme la girafe sur le point d’être décorée de l’ordre de la feuille de séquoia.

J’ai réussi l’exploit avec une perche en bambou non traité. Je suis retombé après un renversé sans prétention mais un exceptionnel retourné sur un tapis de mousse, mitraillé par une armée de chimpanzés photographes venus de toutes les régions du globe primate. Avant de me faire embarquer par une association de lutte contre le rabaissement des animaux en voie d’élévation spirituelle. Autrement dit pour humiliation grave à agent animalier en service rétribué.

Je purge ma peine dans un centre de rééducation pour sportifs atypiques. J’apprends la nage sous canard colvert autorisée en étang protégé. Avec des palmes ordinaires et un tuba trop long. Auprès d’éducateurs en peaux de bêtes (payés en monnaie de singe) mais je ne suis pas dupe, j’ai reconnu dans leurs yeux la lueur mauvaise du gardien de zoo.

 

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