L’HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de Denis BILLAMBOZ – Épisode 26

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FIN DE L’ÉPISODE PRÉCEDENT

Il était aussi persuadé qu’on pouvait connaître des instants de bonheur intense dans un monde totalement imaginé dans des rêves et que ce bonheur là valait bien celui qu’on éprouve dans la matérialité de la vie. Il pensait à Ivan Denissovitch, dans son goulag, qui se construisait des moments de bonheur en dissimulant une croûte de pain qu’il pouvait déguster la nuit venue, se créant ainsi des instants de bonheur dans un monde d’une grande brutalité. Le bonheur n’est en effet que là où on fait l’effort d’aller le chercher, même dans l’autre monde qui n’appartient qu’à ceux qui sont capables de s’évader de la médiocrité de la vie quotidienne. Et, le bonheur qu’on trouve dans l’autre vie, on peut, éventuellement, le rapporter avec soi dans la vie qu’on croit la vraie.

ÉPISODE 26

Il n’était pas encore tout à fait sorti de son irénisme onirique, il lévitait encore sur son matelas de vapeur au-dessus de son lit douillet, dans cet état, entre sommeil et éveil, où tout est encore flou, vaporeux, mal dessiné, immatériel. Il voyait encore des éléphants harnachés – harnache-t-on un éléphant ? – bien gris, pas rose, mais ce n’était qu’un modeste matou qui lui caressait le nez du bout de sa queue pour l’obliger à s’éveiller totalement et lui donner le repas auquel il avait droit comme fidèle ami de compagnie. Cette douce caresse sur le bout de son nez finit par l’obliger à éternuer ce qui eut pour effet immédiat de le sortir totalement de sa léthargie matinale ; il ouvrit bien grand les yeux, réalisa qu’il était dans son lit, que son chat le suppliait de le nourrir et qu’il était encore tout imbibé de ses rêves nocturnes. Il baya, se souleva lentement de sa couche, s’assit, s’étira, se leva et réussit enfin à prendre le chemin de la cuisine en trainant ses savates éculées.

Il but son café, sans réel enthousiasme, encore perdu dans les rêves de sa nuit ceylanaise, il n’avait pas réellement envie de plonger dans la réalité du jour gris qui éclairait à peine la fenêtre de sa cuisine, il voulait rester sous les tropiques, là-bas au Sri-lanka, ou peut-être, encore mieux, aux Indes où il n’était jamais allé et où pourtant il rêvait de partir un jour pour un long périple, des pentes l’Himalaya aux plateaux arides du Kerala. Il se laissa bercer doucement au rythme des images qui défilaient dans sa mémoire, toutes ces images qu’il avait collationnées tout au long de ses recherches dans des livres de voyage et sur les sites qu’il consultait quand l’envie de partir prenait trop d’acuité. Mais l’envie de partir ne perdurait pas très longtemps, elle s’étiolait vite à la lecture d’un bon livre, il n’était en fait qu’un voyageur virtuel qui avait les pieds bien trop enfoncés dans son sol natal pour partir facilement à l’aventure. Les voyages n’étaient pour lui qu’une simple évasion dans des rêves que son imagination peuplait de paysages et de personnages qui n’avaient pas toujours un lien très tangible avec la réalité géographique mais, peu importe, cette réalité là valait bien cette réalité ci et lui procurait peut-être autant de plaisir qu’un voyage tout ficelé par un voyagiste peu scrupuleux.

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Il décida donc de se laisser dériver au gré de la langueur qui l’avait envahi et d’accorder une totale confiance à son imagination pour l’emmener là où il n’irait certainement jamais mais où il prendrait probablement beaucoup de plaisir, dans des décors plantés par le bouillonnement qui agitait son subconscient depuis qu’il était installé devant son café. Toutefois, pour accomplir le long trajet qui le séparait de son pays de destination, il lui fallait un moyen de transport efficace, il convia donc les « Enfants de minuit », comme Paco Ignacio Taibo II convia les révolutionnaires à son chevet. Salman Rushdie ne lui refuserait sans doute pas ce service et déléguerait ses enfants pour le prendre en charge et l’accompagner dans les visites qu’il souhaitait rendre aux grands écrivains indiens qui avaient enchanté de longues et belles heures de lectures.

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Il irait tout d’abord rendre une visite de courtoisie à Arundhati Roy qui l’avait tellement emballé, il ne trouvait pas d’autres termes pour décrire l’état dans le lequel l’avait laissé la lecture du « Dieu des petits rien », ce livre tellement indien, tellement plein de délicatesse et pourtant si cruel. Un grand moment de lecture, un instant privilégié comme on n’en vit pas souvent même quand on aime les livres au-delà de la raison. Peut-être partagerait-il avec cette grande dame des lettres indiennes une tasse de thé dans son petit coin de Kerala avant de demander à ses convoyeurs de le transporter, sur les ailes de leur magie, vers la capitale pour rencontrer Rohinton Mistry qui lui présenterait certainement les deux intouchables qui avaient tutoyé le fond de la misère sans perdre pour autant leur joie de vivre et leur immense tendresse, encore un énorme moment de bonheur malgré toutes les misères accumulées entre les pages de « L’équilibre du monde », un équilibre bien précaire conçu par Mistry pour dénoncer la dérive de l’Inde des affairistes.

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Il abuserait encore un peu de la bonne volonté magique des enfants de Rushdie pour partir à la rencontre d’Amitav Ghosh, dans le Golfe du Bengale, où il allumait les feux d’une littérature aussi luxuriante qu’une forêt indonésienne dans laquelle des héros picaresques, tragi-comiques, se débattaient dans un monde encore plus réel que le celui dans lequel nous vivons. Car pour vivre les aventures que Ghosh inventait il fallait bien que le monde soit au-delà du réel existant, dans un réel beaucoup plus large, beaucoup plus flamboyant, beaucoup plus fantasmagorique. Il avait aussi un forte envie de rencontrer Shani Motoo mais celle-ci ne vivait pas en Inde, elle était née sur un autre continent même si elle gardait les pieds solidement ancrés dans son pays d’origine. Il aurait voulu partager avec elle un instant de cette immense tendresse qu’elle avait su transfuser à l’infirmier chargé de soigner la pauvre Mala qui dut subir une vie pleine d’embûches et de misères avant de sombrer dans une espèce de paranoïa dans l’hospice où tous la rejetaient. Il aurait voulu pouvoir récolter une once de cette tendresse pour essayer de la cultiver chez lui et la proposer, comme naguère on offrait des simples, aux acariâtres de son entourage. Et il n’en manquait pas !

Il y avait, en Inde, bien d’autres écrivains qui méritaient une visite mais il ne voulait vexer personne et ne souhaitait pas plus rencontrer certains auteurs qui relevaient plus de la production écrite que de la littérature. Il ne souhaitait pas non plus abuser de l’amabilité des « Enfants de minuit » qui le véhiculaient à travers l’espace indien depuis un certain temps, d’un bout à l’autre de cet immense territoire sans jamais proférer la moindre remarque. Il espérait cependant qu’ils accepteraient volontiers de le transporter sur les contreforts de l’Himalaya, au Bhoutan, dans ce pays cadenassé, ignoré de tous, d’où rien ne suinte même pas la moindre odeur de sainteté et pourtant on prétend ce pays tellement religieux.

Les enfants déployèrent une fois de plus les ailes de la magie sur lesquelles il s’installa confortablement le temps d’un vol virtuel et instantané qui le conduisit à la frontière de ce pays bien réel et pourtant si énigmatique, tellement énigmatique qu’il en était pour beaucoup virtuel. Il s’introduisit dans cette citadelle spirituelle par la porte que Kunzang Choden avait laissée à peine entrebâillée, juste pour pouvoir glisser quelques doigts et tirer cet huis afin de pénétrer dans un autre monde. Un monde où la spiritualité, la religion, un certain obscurantisme, une réelle claustration, conféraient aux populations un fatalisme qui les invitait à assumer leur karma sans chercher à comprendre, sans se rebeller, acceptant leur présent comme leur avenir, se contentant de lutter contre tout ce qui pourrait leur infliger un mauvais karma. Un monde de superstition, de crédulité plus que de croyance, de passivité plus que de réaction. Il ne pouvait pas vivre dans une telle réalité qui lui semblait frôler l’irréalité, même si Tsomo lui avait expliqué qu’une longue quête intérieure pouvait le conduire dans un monde plus réel que le sien. Il commençait à se perdre sérieusement dans ses mondes plus réels les uns que les autres et pour terminer tous virtuels, tous dépendants de la concrétude qu’on voulait bien leur accorder. Il était donc temps pour lui de reprendre la route vers une autre destination, de continuer son périple sur cette énorme montagne qui se dressait comme une fin du monde, comme un horizon qui viendrait brusquement à la rencontre des voyageurs, planant sur leur tête comme un aigle géant.

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Il délaissa Lhassa qui n’était plus qu’une mégapole sinisée, sinistrée de l’importance cultuelle qu’elle avait eue sur le monde tibétain, pour prendre la direction de l’est, là où le Tibet avait plus souvent pactisé avec les Hans qu’avec les lamaseries. Et, un jour, au détour d’une montagne, au creux d’une vallée magnifique, il rencontra un homme pas très séduisant, l’œil torve, le sourire carnassier, qui se disait l’héritier du chef du clan des Maichi qui avait régné sur toutes les vallées de l’Est tibétain. Ils s’installèrent à l’ombre d’un arbre aussi malingre que son hôte et celui-ci l’invita à partager le maigre repas qu’il avait emporté avec lui. Il lui raconta comment ce pays avait connu des heures de gloire et de fortune quand son aïeul avait décidé de planter du pavot qu’il vendait aux Chinois en en tirant un bénéfice respectable qui lui permit d’acquérir une grande richesse. Il narra aussi comment cet aïeul avait organisé la surproduction pour provoquer la chute du prix du pavot et la montée en flèche du prix des cultures vivrières mettant ainsi tous les petits féodaux de la région à la merci de celui qui avait manigancé cette peu scrupuleuse fourberie.

Il laissa planer un instant de silence et lui dit comme le spectacle était magnifique et grandiose quand l’océan des pavots se parait du rouge du vermillon, que le ciel ignorait les brumes de la montagne pour ne conserver que l’azur céleste et que le soleil allumait les neiges qui flambaient éternellement au sommet des pics environnants. Et le spectacle prenait toute sa signification et sa majesté quand l’aigle royal planait, seul être vivant dans cette immensité, déclenchant le seul mouvement qui animait ce tableau de son vol majestueux entre azur et vermillon. Il était seul, le maître du monde, de la montagne la plus haute de la planète à la vallée la plus profonde, il pouvait fondre sur tout ce qui bougeait, il voyait tout, il dominait tout comme le maître de ces vallées qui avait introduit les vices qui se cachaient au creux de la pourpre des pavots : la drogue, la culture spéculative et les manigances qu’elle génère, toutes les dépendances : alimentaire, climatique, financière, …, et addictions. Comme si le vice prenait plaisir à se lover aux creux de la beauté même pour mieux séduire l’humanité faible et vénale. Le serpent avait la pomme, les Hans avaient le pavot.

Il resta longtemps, comme prostré, mais en fait seulement concentré à l’extrême pour essayer de faire revivre le spectacle que son hôte venait de lui décrire. L’aigle planait sur la vallée, le ciel était certes bleu mais tout de même souillé de quelques brumes qui auréolaient les cimes que le soleil n’éclairait donc que très partiellement à travers cette écharpe de vapeur. Le rouge des pavots avait disparu, il fallait le reconstruire à travers son regard pour comprendre l’incroyable spectacle que cette vallée avait pu constituer quand cette fleur vénéneuse empourprait le paysage à perte de vue. Il ne lui restait plus qu’à quitter cette région pour redescendre vers les basses vallées en passant par le point névralgique, incontournable, de toute expédition dans cette région, Katmandou qui n’était plus le refuge des hippies mais une mégapole surpeuplée où s’entassaient les familles qui avaient quitté les montagnes trop inhospitalières. La seule évocation de cette ville lui remémora les quelques joints qu’il avait fumés quand il était étudiant et, instinctivement, il aspira comme pour avaler une bouffée mais la sensation qu’il attendait n’arriva pas et ne réussit qu’à le tirer de sa léthargie et de lui rappeler qu’il était toujours assis à sa table de cuisine avec une tasse sale devant lui et un nuage de miettes de pain étalé tout autour. Il était tout même temps de penser à autre chose et d’organiser sa journée.

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Cette journée, en fait, il ne la voyait que comme un espace entre deux nuits, entre deux rêves, le temps gris et maussade ne l’incitait qu’à passer ce temps comme un lémurien, à attendre qu’un jour meilleur arrive avec son lot de sollicitations. Il resta donc plus vautré qu’assis dans son sofa et laissa vagabonder son esprit au gré des lectures qu’il avait faites récemment. Des montagnes himalayennes qu’il avait escaladées avec Alai, par association d’idées, son subconscient le transporta jusqu’à « La montagne de l’âme » qui abritait Gao Xingjian et il se voyait installé à la terrasse d’une grande brasserie parisienne en train de boire le thé avec ce grand écrivain qui l’honorerait de son amitié. Gao avait quitté la Chine depuis longtemps et avait même adopté la nationalité française, il était donc facile de le rencontrer dans ces hauts lieux de la culture française qui doivent plus leur réputation aux propriétaires des fesses qui ont patiemment lustré la moleskine des banquettes qu’à la qualité des produits qu’ils proposent à leur carte.

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Il caressait ce rêve depuis très longtemps : rencontrer Gao Xingjian et partir avec lui sur les routes de la Chine à la rencontre des écrivains qui avaient construit la culture contemporaine chinoise. Il concevait ce périple culturel comme Gao avait construit son voyage pour rencontrer les divers peuples qui composent ce vaste empire qui malgré sa grande diversité reste fort homogène et se considérera encore longtemps comme l’empire du milieu, celui qui constitue le centre du monde.

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– Xingjian, la Chine, c’est grand….

– Immense !

– On ne pourrait pas partir à la rencontre de ceux qui ont assuré la transition entre les lettres anciennes et la littérature actuelle ?

– Il faudrait, hélas, beaucoup de temps.

– Et du temps un grand écrivain n’en pas beaucoup…

– Hélas !

– On pourrait alors faire semblant, voyager dans nos têtes et évoquer les écrivains que tu apprécies et ceux qui m’ont fait rêver ?

– Pourquoi pas ! Mais, c’est toi qui commence, je ne tiens pas à me fâcher avec la moitié de la Chine, je suis déjà en terme assez frais avec l’autre moitié.laotseu.jpg

– Je comprends. Alors, nous pourrions commencer par évoquer La o She

– Evidemment Lao She est un des pères fondateurs de notre nouvelle littérature et nous lui devons beaucoup de respect…

– … comme Mao Dun ?

– Peut-être, bien que…

– (il avait senti comme une réticence à l’évocation du nom de Mao Dun)… Il est peut-être moins important dans la littérature que Lao She ?

– Pas forcément, il ne faut pas négliger son apport.

Il comprit alors que la réticence n’émanait pas des qualités littéraires de Mao Dun mais plutôt de son engagement politique ou du rôle qu’il avait pu jouer dans les instances culturelles chinoises sous la botte de l’autre Mao, celui qui gouvernait sans partage.

– Nous visiterions donc Mao Dun au moins par respect.

– Oui (à voix très basse et sans conviction)

– Il ne faudrait pas oublier Pa Kin, Chen Congwen et quelques autres qui ont coulé les piliers des lettres contemporaines chinoises dans un sol suffisant solide pour qu’elles puissent prospérer comme elles le font à ce jour.

– Certes, mais il faut que tu mettes beaucoup de points de suspension car entre Lu Xun qui est né en 1881 et Yang Jiang qui est née, elle, en 1911, il ya tout de même un certain nombre d’auteurs qui on vu le jour et qui ont eu une importance non négligeable sur notre monde littéraire.

– Bien sûr ! Ensuite, nous aurions pu visiter ceux qui sont venus au monde entre les deux guerres, ceux de ta génération, un peu élargie certes, mais tout de même ceux de ton époque.

– Je n’ai que des amis parmi ceux-ci.

– Je n’en doute pas ! On pourrait saluer Lu Wenfu, ce grand gourmet un peu gourmand aussi probablement, Liu Xinvu et quelques autres bien entendus pour ne froisser personne.

– Je te l’ai dit, je n’ai que des amis alors je reste muet.

– Nous pourrions ensuite visiter ceux qui sont nés dans les années cinquante et qui constituent un bataillon important dont il sera difficile de tirer quelques noms. Mais, comme c’est moi qui choisis, j’aimerais que nous rencontrions : Jia Pingwa, Zhang Xinxin, Qiu Xialong, Wang Anyi, Mo Yan, Xu Xin, … mais la liste est trop longue et les rencontrer tous seraient impossible.

– Faire des listes est un exercice qu’il ne faut jamais rendre publique, les risques d’oublis sont inévitables et les absents ne pardonnent pas souvent.

– Oui, cet exercice devient de plus en plus périlleux car les lettres chinoises sont devenues extrêmement prolifiques dans les années soixante et suivantes.

– Il faut lire, lire attentivement et se souvenir des belles lectures…

– J’aurais tout de même pris un grand plaisir à séjourner à Shanghai avec Weihui.

– Monsieur aime les jeunes filles chinoises, Monsieur a bon goût !

– Je sens bien la pointe d’ironie !

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– J’aurais aimé me balader avec cette jolie fille dans la vieille ville à la rencontre de la Chine qui n’a pas encore totalement abandonné ses rites, ses mœurs et sa culture, goûté aux délices de la Chine millénaire, au raffinement de l’amour conté par les poètes qui ont fait l’histoire des lettres chinoises. J’aurais aimé aussi qu’elle m’accompagne dans la ville des gratte-ciel qui caressent les nuages, des plaisirs frelatés pour vivre ce choc culturel qu’elle essaie de nous transmettre par écrit.

– Mais tu peux toujours rêver ! Le rêve est souvent moins décevant que la réalité !

– J’aurais aimé donner mon sang avec eux qui le vendaient avec Yu Hua mais pas avec ceux qui le vendaient avec Yan Lianke.

– J’aurais voulu consoler Ying Chen.

– J’aurais pu, même avec la trouille au ventre, accompagner Hong Ying sur la place Tiananmen pour manifester notre colère respective.

– J’aurais pris un grand plaisir à suivre Su Tong dans le quartier des femmes.

– J’aurais applaudi à tout rompre « L’opéra de la lune » avec Bi Feiyu.682-8.jpg

– J’aurais voulu, j’aurais trop voulu, je n’aurais certainement rien pu !

– La Chine est un continent, un monde à elle seule, on ne peut pas parler de la Chine, vivre la Chine, il faudrait plusieurs vie !

– Monsieur devient sage, il commence à comprendre. On ne met pas la Chine en quelques mots sur une liste. La Chine, il faut y aller ou alors la laisser venir à soi comme elle a envie et saisir chaque occasion, chaque instant pour essayer d’en comprendre quelques parcelles.

– Oui ! Certainement !

Ils restèrent l’un en face de l’autre dans cette brasserie qui servait du thé qui était dit de Chine mais qui n’avait rien à voir celui que Gao buvait quand il vivait encore là-bas dans son pays. Ils laissèrent le silence s’installer après le moment d’enthousiasme qu’il n’avait pas su maitriser devant son hôte chinois. Les touristes se pressaient autour des tables, se tassaient sur les banquettes rouges qui avaient connu meilleures fréquentations, et malgré la présence de nombreux asiatiques dans cette cohorte bruyante, la magie de la Chine ne parvenait plus jusqu’à eux. L’écrivain semblait éprouver une pointe de nostalgie qu’il avait sans doute éveillée en évoquant le nom de certains autres écrivains avec lesquels il avait certainement partagé des heures heureuses, ou moins heureuses, mais des heures qui le reliait à ses racines, à son monde, à sa culture.

Et, lui, il était encore tout étourdi de l’excitation qui l’avait emporté sur le chemin des écrivains chinois qui avaient meublé de nombreuses heures qu’il consacrait à la lecture. Il était encore avec eux sur les quais de Shanghai, avec les fameuses « triad » ; sur la grande place de Pékin, courant devant les soldats ; sur les petites routes de campagne, pédalant avec Xu Xin, le Kerouac chinois selon certains ; sur les murailles de Nankin essayant vainement de bouter le Nippon hors les murs…. Il était déjà reparti, cette fois dans un rêve, gardant le silence, pour ne pas troubler l’écrivain qui, lui, était encore dans sa Chine, à lui, celle qu’il avait dû quitter.

Les touristes étaient de plus en plus bruyants, il était même devenu difficile de s’entendre de part et d’autre de la table de cette brasserie, ils se regardèrent ne sachant lequel des deux allait ramener la discussion sur un terrain plus concret, rompre la magie de l’Extrême-Orient, éteindre le rêve pour l’un, laisser s’enfuir la nostalgie pour l’autre. Il se décida de rompre ce silence embarrassant avec une formule la moins brutale possible :

– L’ambiance devient de plus en plus gênante pour notre conversation…

– … il serait bon de poursuivre notre conversation plus tard.

– Oui, je crois, nous pouvons à peine nous entendre.

– Votre conversation m’a fort intéressée, j’aimerais la poursuivre, un autre jour … ailleurs peut-être, là où le thé est buvable.

– Je ne doute pas que vous sachiez où l’on peut boire du bon thé à Paris et je regrette de vous avoir convié en ce lieu…

– Ne regrettez rien, l’esprit des lieux nous a certainement inspirés.

– Mais les touristes ont vite gâchez la magie.

– Conservons les bons souvenirs de cette rencontre et les autres s’effaceront d’eux-mêmes, rapidement.

– Probablement.

– Merci de votre invitation, j’ai pendant un instant renoué avec mon passé, j’ai même eu l’impression que le thé était bon.

– Bonne soirée et si vous voulez encore parler de cette littérature, je serai toujours heureux de l’évoquer avec vous.

 

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