L’HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de Denis BILLAMBOZ – ÉPISODE 25

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FIN DE L’ÉPISODE PRÉCÉDENT

Non, il ne laisserait pas ses amis virtuels, peut-être plus réels que les autres, malgré les quelques tourments qu’il ressentait certaines nuits, il fallait peut-être simplement qu’il choisisse ses lectures du soir plus attentivement pour éviter les sujets trop angoissants avant de s’envoler vers d’autres horizons sur la selle du cheval ailé de ses songes. Et puis, un bon café effaçait vite une petite frayeur matinale qui était, tout aussi vite, remplacée par une nouvelle lecture qui l’emportait vers une autre destination, vers d’autres personnages, vers d’autres préoccupations, pour d’autres émotions, d’autres joies, d’autres agacements, parfois même des colères inabouties, contenues, tout un monde nouveau qui laisserait lui aussi quelques dépôts sur la couche sédimentaire de plus en plus épaisse qui fournissait la matière première du monde qu’il bâtissait de jour en jour pour ne pas s’enliser dans un morne quotidien de vieillard vieillissant avant l’âge, s’aigrissant avant d’avoir vécu, mourant avant d’avoir connu la vie jusqu’au bout de ce qu’elle peut offrir.

ÉPISODE 25

Déjà, février étirait les jours, relevait le soleil qui avait repris quelques couleurs, sur l’horizon, même si l’air restait plutôt frais et vivifiant. Ce matin, le facteur avait apporté un élégant petit pli qui avait longuement voyagé avant d’atteindre son modeste domicile, il avait parcouru une bonne partie de l’Asie et traversé toute l’Europe avant d’arriver dans ses mains. Il n’osait pas l’ouvrir comme pour ne pas interrompre ce long périple. Mais, comme un pli est fait pour porter un message, il fallait bien qu’il en prenne connaissance pour savoir ce que l’Asie attendait de lui, en fait le Sri-Lanka, et plus particulièrement son amie, Mary Anne Mohanraj, écrivain tamoul, désormais installée aux Etats-Unis mais présentement en séjour sur son île natale.

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Mary Anne Mohanraj

Et, c’est à l’occasion de ce séjour sri-lankais qu’elle souhaitait l’inviter à participer à une réunion assez confidentielle à laquelle elle avait également convié Shyam Selvadurai qui viendrait certainement avec son ami Arjie, Romesh Gunesekera qui serait probablement accompagné de Triton, un jeune garçon de sa connaissance, et quelques membres des familles Kandiah et Villapuram résidant encore sur l’île ou simplement de passage comme Mary Anne. Elle motivait cette réunion par son intension de rassembler quelques personnalités de son entourage, amoureux des livres et de la littérature, pour parler des lettres et de la vie des Tamouls sur l’île, après la défaite définitive des derniers combattants de ce peuple qui refusait la domination sans partage des Cinghalais. Michael Ondaatje serait le bienvenu mais, apparemment, son emploi du temps était désormais très chargé depuis que son statut avait pris une nouvelle dimension après l’adaptation de son roman à l’écran, depuis que « L’homme flambé » était devenu « Le patient anglais ».

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Ce message le remplit de joie mais le laissa tout de même dans une certaine expectative, le voyage était fort tentant, l’occasion de revoir une amie et de lier connaissance avec de belles plumes venues de cette île exotique l’excitaient fort mais l’aventure était lointaine et son coût ne devait pas être négligeable. Il fallait réfléchir, trouver une solution à ce fichu problème financier, il ne pouvait pas passer à côté d’une telle opportunité. Il y avait bien une solution : supprimer les vacances estivales et les remplacer par un séjour sri-lankais, pourquoi pas ? Il n’avait de comptes à rendre à personne depuis qu’il était à la retraite et pouvait voyager quand bon lui semblait. Il trouverait bien une autre solution pour meubler la période estivale et ne pas rester seul dans la ville surchauffée, il réussirait aisément à suggérer à une vieille amie, par l’ancienneté plus que par l’âge, de l‘inviter à passer quelques jours avec elle en souvenir d’une période plus tendre. Mais il verrait ça plus tard, pour le moment il devait préparer son voyage car l’invitation indiquait une date qui n’était pas si éloignée que ça. Les jours à venir seraient donc bien occupés entre les formalités administratives, les formalités de voyage, les bagages à préparer, les tenues à prévoir, le dossier médical à mettre à jour et les mille petites choses auxquelles on ne pense qu’au dernier moment quand on part pour un long périple comme celui-ci.

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Colombo (Skri Lanka)

Finalement, tout c’était passé comme prévu, sans incident particulier, et il était maintenant à Colombo, dans la moiteur de l’été tropical, chaleur suffocante, humidité saturée, il avait peine à respirer, il n’était pas habitué à de telles conditions climatiques. Mary Anne le rassura bien vite, ils allaient voyager dans une voiture climatisée pour rejoindre le centre de l’île où l’humidité est un peu moins asphyxiante, dans la montagne où l’air est un peu plus frais. Après quelques jours, il s’habituerait bien un peu à cette ambiance atmosphérique et profiterait tout de même de son voyage pour effectuer quelques balades touristiques et culturelles. De toute façon la maison était, elle aussi, climatisée et il y avait toujours la possibilité de lire, jouer, converser avec les amis et déguster la délicieuse cuisine locale. Cette évocation le fit un peu grimacer, ses goûts culinaires n’étaient pas franchement très exotiques et, de plus, il craignait un peu les plats assaisonnés que son appareil digestif ne supportait plus très bien. Il voulait bien goûter mais pas abuser, il souhaitait rentrer avec l’estomac et les intestins en bon état de fonctionnement.

Il était désormais installé dans la vaste demeure familiale qui était construite sur la croupe d’une colline verdoyante, entourée d’un jardin luxuriant où les couleurs florales le disputaient à la verdure des feuillages, et à proximité d’une forêt presque impénétrable qui faisait comme un rempart autour de la propriété. Il fut surpris par ces arômes entêtants et capiteux de fleurs en dépassement de maturation qui dominaient les odeurs plus évanescentes, plus légères, plus subtiles, que le jardin dispensait cependant avec générosité. Il s’accouda à une barrière qui délimitait une tonnelle d’où l’on pouvait admirer les jardins et les prairies environnantes, jusqu’à la sombre forêt qui ne n’abritait désormais pas plus de Tigres tamoules que de panthère de Ceylan. Le spectacle était saisissant, le paysage accueillant et la forêt au loin envoûtante. Il resta là un long instant, se repaissant du paysage, se délectant des parfums que la nature dispersait à profusion, et s’interrogeant sur ce qu’il l’attendait au cours des jours prochains.

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Les autres invités n’arriveraient que le lendemain, il put donc lier connaissance avec les membres des familles Kandiah et Vallipuram qui résidaient dans la demeure familiale où qui y séjournaient comme hôtes de passage. Certains étaient venus de Chicago avec Mary Anne, d’autres d’ailleurs en Amérique ou plus simplement du nord de l’île d’où était issue une branche d’une des deux familles mais il ne souvenait plus laquelle. Il lui faudrait bien quelques jours, au moins, pour essayer de comprendre qui étaient les Kandiah et qui étaient les Vallipuram et qui étaient ceux qui appartenaient aux deux familles. Il se résigna à l’avance, il quitterait l’île sans biens avoir qui était qui, mais peu importe, tous ces gens, du moins ceux qu’il avait vus, semblaient bien sympathiques et très accueillants.

Il réalisa que l’heure était déjà avancée et, pour son premier repas dans la résidence familiale, il ne voulait pas se faire attendre, il voulait faire honneur à son statut d’invité et se comporter en parfait Français mieux éduqué qu’on tend souvent à le laisser croire. Il quitta donc son observatoire, à regret, pas tant que ça finalement car il commençait à avoir un soupçon d’appétit, il n’avait rien mangé depuis son arrivée à Colombo. Un petit attroupement lui laissa penser que la salle à manger devait se trouver à proximité et il se dirigea donc dans cette direction, où, effectivement, il rencontra ceux à qui il avait déjà été présenté et qui, comme lui, cherchaient à assouvir une petite faim bien légitime à cette heure, surtout après un voyage si long qui comportait aussi un fort décalage horaire. Ce premier repas fut donc le bienvenu, même s’il se servit avec prudence et mesure pour éviter tout inconvénient digestif et toute surprise gustative. Les mets étaient certes bien épicés mais tout de même mangeables sans difficulté pour un Français comme lui peu porté sur la gastronomie exotique et très septique de nature sur la capacité des étrangers à rivaliser avec la cuisine de chez lui.

Le repas fut chaleureux, la nuit fut douce même s’il ne réussit pas à dormir correctement en raison du décalage horaire et il se réveilla un peu tard quand de nombreux invités et résidents avaient déjà déjeuné. A son tour, il prit son petit déjeuner et rejoignit les convives qui dissertaient sur la terrasse où l’on accueillait les nouveaux arrivants. La matinée fut donc consacrée à l’installation de tous les invités, aux présentations et aux politesses de circonstance. La cérémonie conviviale commença réellement quand Mary Anne, après s’être assuré que toutes les présentations avaient été faites, leva son verre en l’honneur de tous ceux qui avaient répondu si gentiment à son invitation et leur souhaita la bienvenue au Sri-Lanka, sur les terres de sa famille.

Après le repas, ceux qui étaient invités pour participer à la réunion de réflexion se rassemblèrent dans une salle qui devait habituellement servir pour les réceptions familiales et, pour commencer, écoutèrent les propos de celle qui les avait conviés. Marie Anne leur confirma qu’elle voulait, après la défaite définitive des Tamouls, évoquer avec eux le sort des écrivains, des lettres et plus généralement de ce peuple qui ne pouvait plus vivre comme s’il était réellement chez lui. Elle demanda aux plus anciens des familles Kandiah et Vallipuram de raconter l’histoire de ces deux phratries dont de nombreux membres avaient dû choisir l’exil en Amérique, du côté de Chicago principalement, après s’être compromis dans des groupuscules armés qui luttaient pour l’indépendance de leur peuple. Et, ils racontèrent, parlant l’un après l’autre, apportant les précisons que l’un avait omises, soulignant l’importance de la remarque d’un autre, mais personne ne les interrompait, tous écoutaient religieusement cette épopée car c’était aussi un peu la leur.

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Shyam Selvadurai

L’ambiance s’était un peu alourdie, la mémoire des disparus avait peu à peu envahi l’espace, la nostalgie gagnait même les plus jeunes, la frustration remontait à la surface et certains avaient même du mal à dissimuler les symptômes d’une colère mal digérée. Mary Anne repris la parole précisant qu’elle ne les avait pas réunis pour attiser la haine mais pour envisager comment de nouveaux lendemains étaient encore possibles avec une mémoire commune à des familles dispersées sur toute la planète ou presque. Elle demanda donc à Shyam Selvadurai de témoigner à son tour et d’apporter son expérience au pot commun de la mémoire collective qu’elle voulait reconstituer. Shyam expliqua donc comment il avait dû quitter son île natale pour fuir les luttes ethniques et pouvoir exercer son art, et son métier, au Canada où il vivait présentement. Mais, il insista surtout sur l’homophobie régnant dans la société ceylanaise qui obligeait les Sri-lankais a vivre selon une morale surannée qui ne favorisait en rien l’épanouissement personnel. Arjie opinait de la tête tout comme Triton, ils connaissaient bien l’étroitesse d’esprit de cette société et ne souhaitaient nullement revenir un jour au pays. Romesh Gunesekera appuya le discours de son collègue et se lança dans une longue dissertation sur la morale ambiante et sur l’impossibilité des deux communautés à se rassembler au-delà de leur différend séculaire. Son discours devenant de plus en plus passionné, il se laissait aller à employer des mots et expressions vernaculaires qui sourdaient tout aussi bien d’un quelconque dialecte local que de l’une des deux langues pratiquées dans le pays. Comme il ne connaissait ni le tamoul, ni le cinghalais, il décrocha progressivement et laissa son esprit vagabonder au gré des paysages qu’il avait découverts depuis don arrivée.

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Romesh Gunesekera

Il se voyait juché sur le dos d’un énorme éléphant décoré comme un autel orthodoxe un jour de fête religieuse, chargé d’une véritable maison qu’on aurait crû en or tant elle scintillait sous les rayons impétueux du soleil des tropiques. Il partait à la chasse au tigre royal avec un prince, un maharadjah peut-être, impassible, imperturbable, impérial, véritable dieu thaumaturge imposant les mains sur son peuple en admiration, en adoration, vénérant le monarque divin qui daignait les regarder du haut de son trône ambulant, eux pauvres hères, microbes invisibles, vulgaires insectes sous les pieds de l’énorme pachyderme qui transportait sa divinité. Et, lui, il était aux côtés de cet homme-dieu armé d’un fusil long comme une canne à pêche, rutilant comme un sabre d’apparat damasquiné, damassé sur toute la longueur du canon et doré sur la culasse. Un fusil, digne des parades les plus prestigieuses, qui ne devait pas effrayer beaucoup les seigneurs de la forêt, mais peu importe, la troupe était suffisante et aussi puissamment armée qu’un cuirassier de la Royal Navy pour pallier toutes les défaillances des tireurs occasionnels invités à partager son royal plaisir. La troupe s’était mise en route, avec plus de prestance que de précipitation, aux pas lents des pachydermes qui progressaient paisiblement et sûrement, telles les armées d’Hannibal avant d’affronter la muraille alpestre. Le prince était assis majestueusement, comme son rang le demandait, et restait muet, impassible ; sachant que ses paroles étaient d’or et qu’il convenait donc de ne point les disperser. Il sentit un objet, un coude peut-être, qui lui labourait délicatement les côtes, il se tourna vers sa Majesté mais ne trouva à ses côtés qu’un membre de la famille Kandiah qui s’efforçait de le réveiller avec la plus grande délicatesse possible et la discrétion la plus totale.

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Mary Anne était tournée vers lui et il lui apparût vaguement qu’elle avait dû lui poser une question qui lui avait totalement échappée ; il toussota discrètement, juste pour meubler le silence qu’il avait laissé s’installer sur l’assemblée qui avait suspendu tous ses yeux à ses lèvres muettes. Il avoua, l’air très gêné, qu’il n’avait pas très bien compris la conversation qui précédait car certains avaient emprunté des expressions qu’il ne pénétrait pas. Elle était charmante, elle avait compris son embarras et son décrochement, elle répéta donc sa question, avec un léger sourire complice, en parlant plus lentement et en articulant mieux. Il lui renvoya son sourire et expliqua qu’il était très intéressé par la discussion du jour, qu’il partageait le souci de ce peuple dispersé et qu’il était convaincu que la culture tamoule diffuserait encore pendant des millénaires des œuvres littéraires d’une grande valeur intellectuelle et esthétique. Tous étaient ravis d’entendre un étranger vanter la qualité de leur culture, ils souriaient un peu béatement, déglutissaient leur plaisir et dégoulinaient même un peu de satisfaction ; il était plutôt content de sa sortie et de lui-même, il pouvait rejoindre les chasseurs, il avait fait ce qu’on attendait de lui.

Il avait repris une attitude plus attentive, plus digne de la réunion à laquelle il avait été convié mais en son for intérieur, il riait aux éclats : comment avait-il pu s’embarquer pour cette chasse au tigre dans un pays où il n’y avait peut-être jamais eu le moindre tigre où, c’est certain, il n’y en avait plus depuis belle lurette. Il y avait bien des éléphants à Ceylan, mais il ne savait pas très bien comment on appelait les princes locaux à l’époque où ils régnaient sur ce peuple adulateur, des maharadjahs il lui semblait mais il fallait qu’il s’en assure auprès des autochtones après la réunion. De toute façon peu importe, la réalité qu’il inventait avait peut-être autant de sens que celle que les autres lui imposaient. Il était convaincu que la réalité n’est en fait qu’une notion très relative qui dépend essentiellement de la façon dont on regarde les choses. Ainsi la réalité de son rêve avait certainement autant de véracité et de concrétude que la réalité de ce qu’il vivait présentement ou de ce qu’on lui racontait.

Il était aussi persuadé qu’on pouvait connaître des instants de bonheur intense dans un monde totalement imaginé dans des rêves et que ce bonheur là valait bien celui qu’on éprouve dans la matérialité de la vie. Il pensait à Ivan Denissovitch, dans son goulag, qui se construisait des moments de bonheur en dissimulant une croûte de pain qu’il pouvait déguster la nuit venue, se créant ainsi des instants de bonheur dans un monde d’une grande brutalité. Le bonheur n’est en effet que là où on fait l’effort d’aller le chercher, même dans l’autre monde qui n’appartient qu’à ceux qui sont capables de s’évader de la médiocrité de la vie quotidienne. Et, le bonheur qu’on trouve dans l’autre vie, on peut, éventuellement, le rapporter avec soi dans la vie qu’on croit la vraie.

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Colombo Chicago lu par Denis Billamboz

 

LES INNOCENTES d’ANNE FONTAINE

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ob_406a97_affichelesinnocentes.jpgAnne Fontaine (France, 1959), dans le cadre du FIFA 2016, a présenté son quatorzième film « Les innocentes ». Le film est reparti avec une belle récompense : le prix coup de coeur du public montois.

On comprend aisément l’enthousiasme des cinéphiles tant l’oeuvre, par sa beauté, par son humanité et par l’interprétation des comédien(ne)s, brille d’un éclat singulier.

L’histoire et la violence font un ménage ressassant. Décembre 1945, les cloches résonnent dans un couvent polonais. Toutes les soeurs ont été violées par les troupes de libération russes. Mathilde, une jeune doctoresse française de la mission de la Croix-Rouge, installée à quelques kilomètres, découvre l’ampleur du désastre. Le secret doit être gardé.

Usant d’une lumière qui auréole les figures, rendant encore plus âpre le propos, le film dénonce des faits réels. En mars-avril 45, les Russes – « Une femme à Berlin » * de Marta Hillers (1911-2001) le rappelle avec effroi – avancent, libèrent, violent des centaines de milliers de femmes allemandes, polonaises…

Neuf mois plus tard, les premières naissances, et l’horreur pour de jeunes femmes et de moins jeunes, dans des conditions de sidération, de peur, de secret et de honte.

La mère abbesse, la seconde, Maria, Mathilde, l’ami médecin de la mission, parlementent dans un lieu figé par la règle, rendu inexorable par la tragédie imposée. La souffrance, le déni, la violence contrainte des corps sont montrés avec une acuité exceptionnelle.

La caméra de Fontaine s’exerce à décrire, sans une once de pathos, les vies multiples laissées en friche par la guerre, les privations, les frustrations. Des enfants abandonnés, des fermes glaciales où ne vivent plus que des femmes, des soldats soviétiques montrés comme des rapaces de chair, une mission casernée dans de pauvres locaux où l’on opère sans beaucoup de moyens, et parfois, au-delà de la dureté des temps, une petite éclaircie au sein des faits bruts, une petite chanson qui fait lever les coeurs et appelle aux confidences.

Le grand mérite du film, ne pas juger, ne s’en tenir qu’aux faits terribles, repose sur une conscience nue de la réalité : la cinéaste fait à la fois oeuvre d’historienne et d’ethnographe des vies communautaires. Les religieuses puisent l’eau dans une cour froide, récurent les sols, préparent la grosse soupe, chantent, prient, souffrent. En microcosme, le sort de tout un peuple.

Des séquences magistrales ordonnent cette fable d’une humanité retrouvée : le beau visage de Lou de Laâge, incarnant Mathilde, avec une lumière dans les yeux, la rectitude d’un geste, l’effronterie payante des mains et du coeur, toujours prête à enfiler la peur, fonçant avec son petit camion au milieu des terres désolées pour venir porter secours. Les deux soeurs, au même prénom d’actrice Agata, Buzek et Kulesza, Vincent Macaigne (dans le rôle du jeune médecin juif qui s’éprend de Mathilde, fille de communistes) complètent une distribution étonnante dont le jeu n’est jamais forcé, d’un naturel confondant.

Les enfants naissent, emmaillotés de la tête aux pieds, métaphore d’un monde âpre, peut-être un peu ouvert aux changements.

Des images d’enfants qui jouent , laissés à eux-mêmes, sur un cercueil, poussant des boîtes de conserve ou vendant au marché noir des clopes, ponctuent ce film lumineux, où le noir et blanc des soeurs martyrisées dans leur chair relaie la gravité du monde, sans aucun manichéisme, mais avec une transparence qui éclaire le spectateur, et lui laisse, en gage, une réflexion intense sur la beauté d’une aide, la tendresse d’un regard pour l’humain souffrant.

Un très grand film.

*Récit paru anonymement en 1953. Traduit pour folio par Françoise Wuilmart (sans nom d’auteur)

 

La bande-annonce

Une interview d’Anne Fontaine

CACHEZ-VOUS DANS UN LIVRE !

daf02f2feba9c86b06b55d077589ab5f.jpgCachez-vous dans un livre puis cachez le livre dans le monde et demandez au lecteur de vous trouver ! Ne faites pas de style, le lecteur pourrait avoir son attention attirée et vous découvrir trop rapidement. Ne faites pas le malin, le lecteur comprendrait vite quel idiot vous êtes. Il pourrait aussi vous en vouloir. Le lecteur n’est pas con même s’il est versatile. Un jour, il vous veut, un jour il vous jette. Qu’on ne lui demande pas pourquoi.

Etre trouvé par son lecteur trop vite n’est jamais bon. Il fait connaissance avec vous et observe bien vite que vous êtes fait de la même matière que lui avec un besoin de vous singulariser plus marqué qui peut vous faire paraître antipathique. Il pourrait vous interroger et apprendre sur vous des manières et des faits qui ne vous grandiraient pas à ses yeux (et lecteur est tout entier dans ses yeux), ce qui lui supprimerait toute envie d’encore vous lire.

Le temps que vous restez caché est du temps gagné.

Le temps que vous restez hors de son entendement est du temps gagné.

Le lecteur vous devine derrière chaque phrase, chaque mot, vous aiguisez son sens de l’enquête, vous le rendez subtil, il flaire votre présence, il est sur le point de vous dénicher là où même vous n’auriez même pas pensé vous trouver…

Le temps que le lecteur vous cherche, c’est du temps gagné!

Laissez-le chercher, le monde est vaste et votre livre est tout petit !

Le temps que le lecteur trouve le livre puis vous dans le livre, vous serez loin de ce livre-là.  Qu’il vous trouve alors là où vous n’êtes plus ne comptera plus pour vous.  

Le lecteur pensera vous avoir trouvé puis, comme il aime le jeu et à se faire taquiner, il vous cherchera dans un nouveau livre jusqu’à ce que mort de la lecture et de la littérature s’en suive…

COUP DE THÉÂTRE AU PS CAROLO: MAURICETTE CARÊME QUITTE LA PRÉSIDENCE DE L’USC pour se consacrer à la poésie

1955141751_B978105609Z.1_20160313193653_000_G566CPI4P.1-0.jpgQuatre jours après avoir remporté la présidence de l’USC avec 62% des suffrages exprimés, Mauricette Carême déclare vouloir se consacrer à la poésie.

Interrogée par téléphone, elle a bien voulu répondre à quelques-unes de nos questions en précisant que ce serait sa dernière intervention sur ce sujet dans les médias.

– Pourquoi cette subite démission ?

– Ayant atteint le sommet de ma vie politique, j’ai compris que je n’étais pas faite pour cette fonction. Les mots, le ressenti, le lâcher prise, les salons du livre régionaux, les rencontres entre auteurs, la production artisanale de plaquettes, les ateliers d’écriture sur le thème du printemps arable ou du poison dans l’eau, c’est ce qui m’intéresse désormais…

– Vous ne viserez pas le statut de poétesse nationale?

– Je n’ai pas cette ambition.

– Quels sont donc vos poètes préférés?

– Mes goûts me portent vers Celan, Jaccottet, Ponge, Emaz, Roubaud…

– Roubaud, vous voulez dire Rimbaud…

– Non, j’ai bien dit Roubaud.

– Que pensez-vous de la poésie actuelle?

– La poésie en prise avec le bon peuple socialise à tout-va et peut même, entre profondeur des abysses et cieux inatteignables, viser à l’universalisme. La poésie courante (sur les réseaux sociaux, dans les plaquettes) dévide le langage plus qu’elle ne la nourrit: ça coule sans absorber, ça se répand sans rendre compte, ça brille sans refléter…

– À vous entendre, on vous aurait bien vue ministre de la Culture voire échevine de la Culture ou, pour citer bellement un bon chanteur de chez nous: dans le culturel.

– Je laisse cela aux plus instruits de mes anciens collègues…

– Et le Socialisme, vous n’y reviendrez pas?

– Je ne m’interdis pas d’écrire quelques poèmes à la gloire du socialisme local qui a toujours donné des figures remarquables. J’ai d’ailleurs comme projet d’écrire sur les coqs de Jean Cau, pardon, je voulais dire Jean-Claude… Lui aussi, comme vous savez, s’est retiré de la vie politique active pour se consacrer à l’art…

Mauricette Carême a bien voulu nous livrer un de ces premiers textes inédits, fort prometteur.

La pluie elle tombe ronde

Entre les rayons du soleil

Dans le pré du bout du monde

Là dans le fond de mon jardin…

Mais non, ce n’est pas la pluie

C’est l’eau du tuyau d’arrosage du voisin

Qui déborde en gerbes d’or

Sur mes parterres de roses…

 

ANDY LE MARCHAND DE BONBONS / ANDY THE CANDY MAN par DEJAEGER & McDARIS

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ANDY LE MARCHAND DE BONBONS

 

Quand Andy s’éveilla d’un sale

cauchemar il ne pouvait plus parler

& ses mains de saxophoniste

tremblaient comme un mouton anglais

 

Andy avait besoin d’un médecin vaudou il

appela Mick Jagger il était en tournée

il appela Tina Turner juste pour voir ses jambes

la femme de ménage arriva & lui donna un remède

 

Le matin après le remède

Andy s’éveilla d’un rêve magnifique

& ses mains de saxophoniste étaient 

arrachées à sa queue en érection comme collées

 

Il ressemblait à la Tour penchée de

Pise la femme de ménage hurla en italien

Mamma Mia & et se mit à travailler avec un

aspirateur jusqu’à ce que ses nouilles dégonflent

 

Quand Mick & Tina finirent par arriver

après un mauvais vol depuis les Îles Caïman 

Andy prépara des gins tonic pour Mick pendant 

que Tina se déshabillait & grimpait dans son lit.

*

ANDY THE CANDY MAN

 

When Andy woke up from a nasty

nightmare he couldn’t speak anymore

& his sax-player hands were

shivering as an English sheep

 

Andy needed a voodoo doctor he

called Mick Jagger he was on tour

he called Tina Turner just to see her legs

the maid came & gave him a cure

The morning following the cure

Andy woke up from a magnificent dream

& his sax-plyer hands were

clinging onto his erect prick as if glued

 

He looked like the Leaning Tower of

Pisa the maid screamed in Italian

Mama Mia & went to work with a

vacuum until his noodle deflated

 

When Mick & Tina finally arrived

after a bad fly from the Caiman Islands

Andy made gin & tonics for Mick while

Tina got naked & climbed into his bed.

 

 

3413653484.jpgin ROCK’N’ROLL POETRY (éditions MICROBE): 10 textes écrits en anglais par Éric Dejaeger & Catfish McDaris (et traduits en français par Éric)

« Pour cette Rock’n’Roll Poetry écrite en anglais quadrumanement, il y eu fête. S’il y eut partouze, elle fut virtuelle: Catfish réside dans le Wisconsin, Éric dans le Pays Noir et bien qu’étant en contact depuis de nombreuses années, ils ne se sont jamais rencontrés. » E.D.

Le blog d’ÉRIC DEJAEGER

CATFISH McDARIS sur Wikipedia

Photo: Tina Turner & Mick Jagger en 1985 à Philadelphie

 

LA PREMIERE VICTOIRE DE L’ORDINATEUR SUR L’ENSEIGNANT & autres maux d’école

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La première victoire de l’ordinateur sur l’enseignant

La première victoire de l’ordinateur sur l’enseignant eut lieu au Centre National Cybermédia en présence de toutes les autorités robotiques éducationnelles le 16 mars 2016 à 16 heures. Par contre, l’inspecteur n’a toujours pas pu être battu par l’ordinateur car aucun logiciel, au stade actuel de l’intelligence artificielle, n’a pu encore intégrer les paramètres fantasques de sa confuse fonction.

 

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Burn-out

Ce prof en burn-out conduisit sa classe dans le mur. Heureusement, le tout nouveau tableau numérique fut sauvé du carnage.

 

 

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Le dissimulateur

À peine arrivé en classe, cet enseignant scrupuleux dissimule la boîte de craie, l’effaceur, le tableau noir ou numérique, le registre d’appel, l’ordinateur portable, le projecteur, l’écran, le journal de classe professoral, lui-même… À charge ensuite de l’étudiant de les dénicher. Pour l’examen, l’apprenant doit retrouver dans sa mémoire l’entier contenu du manuel de cache-cache.

 

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Au cours de silence

En étudiant son cours de silence de la science, cet étudiant aphasique mais pas sourd perçut des bruits qu’il se garda bien de révéler au risque non pas de mettre à mal le savoir du distingué professeur mais son passage dans l’année supérieure…

 

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Pendant les délibés

Pendant les délibés, cet enseignant sans repartie ni arguments construisait dans l’embrouillamini général des avions en papier dont il trempait la tête dans de l’encre indélébile avant de les lancer à la tête de ses collègues. Excédés, ceux-ci quittaient la séance, le laissant seul avec le directeur qui, craignant un pareil traitement voire pire, accédait sans réserve à tous ses avis.

 

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Haut potentiel

Dans cette école d’enseignants à haut potentiel, le directeur a disjoncté.

 

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PORTO / POÈMES (inédits) de PHILIPPE LEUCKX

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I

Que je cède quelque barque

Posée là au pied de la ville

Et que de Calem

Je regarde un peu

Ce qu’il me reste de ciel

Pour grimper

Sans assaut

Au cœur

Comme un premier voyageur

Qui se serait trompé

De ruelle

Pour s’éblouir

 

 

II

Du port partent

Des ponts

À ne savoir qu’en faire

S’il faut monter

Descendre

Emprunter ces rues

De solitude

Revenir au belvédère

De Sao Bento

Ou plus loin encore

Vers quelque village

Où le blanc des maisons

Naît d’un poisson

Frit à même la rue

Dans l’odeur qu’exalte

Un brin de nostalgie

 

 

III

Mais que faire de ce socle

Qui porte toute la ville

Sur son triangle de fleuve

De fer et de petits caissons ?

L’œil se déprend

De quelque rectitude

Pour oser la pyramide

Et ne jamais revenir

De ces couleurs posées

A l’envi en désordre

Comme un dédale

De couleurs

Qu’ombre à peine

Le grand ciel

Tout autour

 

 

IV

On va vers son proche destin

Dans une rue du monde

Qui déboule en mots

On oublie quelque berge

Qui porte touristerie

À grandes gerbes

La rue monte vers toi

Marin d’il y a longtemps

Ta mère se signe

Avant d’entrer

Aux Clerijos

Sans se retourner

Elle va poser ses mains

Sur ce bois de Christ

Qui est un fût

Qui panse la misère

Des temps

Elle porte à ses lèvres

De veuve

Un doigt de porto blanc

 

 

V

Je regarde sans prendre

Je m’éblouis

D’un rien de présage

À la couleur des murs

Jetés sur mon chemin

Qui va là dans mon ombre ?

Tu es là sans porte

À peine sans clé

Comme un marin déchaussé

Qui ne prendrait plus

La mer

Tu vas vers la ruelle

D’ombre

Qui cueille les souffrants

 

 

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