LE PROFESSEUR EST UN DIPTÈRE

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 » Il y a trois sujets à traiter : l’amour, la mort et les mouches,  moi, je m’occupe des mouches. »

Augusto Monterroso

 

Le professeur quitte le pupitre et se pose sur le tableau, la tête en bas. Il se rue sur la vitre, s’y plaque, glisse le long du carreau. Vlan ! Le voici sur  l’appui de fenêtre. Mais il n’est pas mort, il bouge encore. Un professeur ne quitte pas la classe avant que la sonnerie le libère, il devrait le savoir. Il vibrionne, s’énerve, retrouve une assise, quitte l’endroit dont il n’a rien à attendre. Il vise un nouveau point de chute. Il va se poser sur une lèvre, sur un front, sur une épaule avenante… Il revient au tableau. Au fond, il préfère le vert du tableau à la transparence de la vitre, ce faux-semblant. Le professeur ne pense pas, il n’est pas payé pour cela. C’est juste un constat, une observation des sens qu’il vient de faire, rien à voir avec un cours structuré comprenant théorie, exercices et évaluation. Ou évacuation… Il retourne sur un bras nu; cette fille sent bon, ça change des insecticides… Dans sa confusion, il prend l’écran de smartphone pour le tableau alors qu’il s’agit d’une vidéo dudit tableau. Le réel et sa représentation, on s’y perd… Il ne bouge à nouveau plus (viserait-il l’absolue immobilité ?). Il regarde attentivement la masse des étudiants devant lui de ses yeux globuleux et sans âme. On dirait qu’il se moque, il bat des ailes bêtement (se croirait-il tout permis ?), il n’a plus la notion des bienséances. La fonction lui est monté à la tête, il se croit déjà roi des fourmis ou empereur des mouches. D’une pichenette, l’étudiante le fait chuter sur le banc, elle lève un point rageur (il a chié sur son écran, le dégueulasse !) qui s’abat sur lui. Ce n’est que justice, et c’en est fini de ses enseignements… Si ça tombe, on ne pensera même pas à l’enterrer dignement. On l’écartera d’un revers de la main avec une moue de dégoût, on marchera sur lui jusqu’à ce que sa trace imprègne le sol, uniquement le sol.  

En attendant l’insecte suivant et ses agitations diptériques.

E.A.

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ZONES SENSIBLES de ROMAIN VERGER

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72dpicouvzonessensibles.jpgRenoncement

Romain est professeur en banlieue. Tous les jours il emprunte le train pour donner ses cours. Tous les jours il supporte les élèves, leurs blagues, leurs mauvais comportements, leur je-m’en-foutisme. Et les jours se succèdent et l’enseignant en a assez. Il a mal, un mal de dos qui s’accroît. Il est mal dans sa tête, dans son corps, dans sa vie. 

Le paysage file : maisons au garde-à-vous, champs, parcelles de vies. Souffler sur tous ces pavillons comme le grand méchant loup, sur mon tas de copies, de recopies, sur ces litres d’encre rouge versés depuis des mois. Comme du pétrole s’accrochant aux rochers, aux oiseaux, s’infiltrant dans le sable et dans les plumes, l’encre a irrigué le papier, peuplant les marges, s’immisçant dans les interlignes, s’insinuant entre les lettres, dans le jambage des mouches, remplissant les classeurs, les cahiers, les tiroirs, attisant les haines et les feux intérieurs. Tous ces mots écrits et biffés, toutes ces appréciations qui ne signifient rien, des rivières figées dans l’hiver. 

Il consulte un premier docteur, psy quelque chose, qui le prend en charge. Romain parle de ses rêves, des rêves de mer, de poissons gluants,d’eaux profondes, noires et nauséabondes. Puis le mal s’amplifie, la colonne vertébrale souffre, il faut opérer.

Pour sa convalescence, le malade se rend dans un centre de balnéothérapie. Un drôle d’endroit, avec des malades étranges, des traitements singuliers, une alimentation surprenante…

Une lecture fantastique, sur un thème hélas commun, le mal qui ronge les êtres fragilisés par une vie désolante, un ras-le-bol et une douleur à surmonter. Romain Verger explore les fins fonds de cet être démuni face à sa maladie, qui se livre aux bons soins de médecins censés le guérir. Sauf que ce parcours remue son être tout entier, les rêves se multiplient, toujours plus glauques et effrayants. Les journées se passent sereinement, entre soins et promenades, rencontres avec les autres patient(e)s qui partagent à leur tour leur histoire. Mais qu’en est-il de ce traitement qui transforme Romain, jour après jour ? 

Un livre surprenant, qui nous rappelle d’où nous venons, qui évoque le déni de soi et le renoncement.

Le livre sur le site de Quidam Editeur 

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Le site de ROMAIN VERGER

MON BOURREAU

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« Je suis la plaie et le couteau !
Je suis le soufflet et la joue !
Je suis les membres et la roue, 
Et la victime et le bourreau ! »

Charles Baudelaire

 

Une barque sans rameurs rabote le dos de mon bourreau

Un drôle de temple stationne sur son épaule comme en attente d’un dôme

Un iceberg se répand en bouillon sur son cou rouge et lent

Ma pluie née d’un œuf de caille me condamne à l’humidité

La profondeur n’atteint pas les côtes de mon bourreau avant quatorze heures précises

Autrefois le vin de l’avenir se jetait dans les pieds de mon bourreau

Sur la glace éreintée des fauves dressés mesurent la nature de mon plaisir

Cependant que tout n’est plus que chaînes d’assemblage de la douleur forge et soupirs

Je pousse la charge féminine jusqu’à la décharge du paraître

Il ne fait pas bon secourir l’envieux ni la domestique à froid

La peur saute du toit du trentième étage sans me faire rire ni mal

Crever serait la meilleure chose à faire pour quitter la tête de la course

Mais des spectateurs meurent par centaines le long de la route du dancing

Sans savoir la petite musique du souci court fraîche sous ma peau

Nous n’avons pas dit soleil ni mourir encore moins chalumeau

Un centre agité se détache de la circonférence étroite

Quand j’appuie sur le nombril de mon bourreau avec mon œil mort

Une barque sans masseurs laboure le dos de mon bourreau

Une barque est une barque est une barque est une barque

Depuis que mon bourreau a vendu ma tête pour une poignée de main

Le sable lourd des regards s’écoule entre les doigts du chemin

E.A.

 

Illustration: Etude de dos par Marc Charmois

UN TEXTE INEXISTANT

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« Dans leur curriculum vitae, beaucoup passent sous silence leur inexistence. »

Stanislaw Jerzy Lec

 

Il était né du ventre inexistant d’une femme inexistante aidée dans son inexistante parturition par le personnel inexistant d’une clinique néonatale inexitante après avoir été fécondé par l’inexistant sperme d’un inexistant mâle quelconque ayant vécu la non existante enfance classique de tout inexistant être vivant entre d’inexistants jeux et d’ô combien inexistants apprentissages. Il avait été nourri d’inexistantes nourritures, aussi bien matérielles que spirituelles. Il avait connu d’inexistantes amours et de tout aussi inexistantes douleurs. Il avait consumé une inexistante vieillesse qui l’avait inexorablement conduit à une inexistante mort certaine.

Il repose dans une inexistante tombe d’un inexistant cimetière de cette inexistante planète sur laquelle sont gravés dans l’inexistant marbre des inexistantes pierres tombales ses inexistants nom et prénom suivi de deux inexistantes dates d’un temps tout à fait inexistant.

Régulièrement d’inexistants proches viennent sur son inexistant sépulcre se souvenir avec une inexistante mémoire d’inexistants moments vécus en son inexistante compagnie. Il arrive qu’ils versent d’inexistants pleurs et déposent d’inexistantes fleurs qui consolent de cette inexistante perte leur trop irréelle désolation.

L’HOMME QUI MARCHAIT DANS SES RÊVES de DENIS BILLAMBOZ – Épisode 39

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FIN DE L’ÉPISODE PRÉCÉDENT

Je pense à tous ces gueux, reprit Ibrahim, Aslan cette fois, que notre maître incontesté,Naguib Mahfouz, a merveilleusement mis en scène, qui ne peuvent croire en personne et qui pourraient trouver, pour certains du moins, un refuge à l’abri de ceux qui font de belles promesses et des petits cadeaux pour les attirer dans les rets de leurs mouvements extrémistes.

– Ils ne sont pas si nombreux, rétorqua Alaa. 

– Plus que nous le croyons, poursuit Ibrahim Aslan ; on dit même que le fils du concierge de cet immeuble participerait à des camps d’entraînement militaire pour venger les humiliations qu’il aurait subies.

– Juste une petite crise de jeunesse que quelques privations et brimades calmeront bien vite répliqua Alaa.

– Il ne faut pas plaisanter avec ça, la menace est réelle et tant de femmes l’ont déjà payé de leur vie qu’il faut se prémunir dès maintenant, ne pas laisser la place, l’occuper dès maintenant et être fort pour que les extrémistes ne puissent pas insérer le coin de leurs ambitions dans la faille créée par notre révolution, insista Nawal.

– « L’histoire ne repasse pas les plats » cita Gamal mais on dit aussi « que l’histoire n’est qu’un éternel recommencement », alors soyons vigilants et ne baissons pas la garde.

– Gardons à l’esprit l’exemple iranien pour ne pas être surpris un jour ajouta Ibrahim, Abdel Meguid cette fois. Et regardons ce qui se passe ailleurs aussi, en Tunisie, au Soudan d’oùTayeb Salih pourrait nous adresser quelques informations.

ÉPISODE 39

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Une femme en niqab dans les rues du Caire, en juillet 2012  

 

Pour eux la révolution triompherait inéluctablement de la dictature en place, beaucoup rêvaient d’une Egypte libre, tolérante, ouverte, comme au temps d’avant le coup d’état militaire mais tous, ou presque, craignaient le processus qui avait porté au pouvoir, en Iran, un parti particulièrement fanatique et barbare. Pour lui, ce n’était même pas un rêve qu’il venait de vivre mais tout juste une réflexion fantasmée qu’il aurait voulu partager avec des écrivains du cru qui vivaient le problème au quotidien sur le terrain. La révolution égyptienne triomphait en effet de sa dictature obsolète mais n’avait en rien réglé la question de l’avenir du pays, beaucoup d’hypothèses étaient encore possibles. Son quartier aussi s’islamisait à grande vitesse et il croisait de plus en plus souvent des femmes complètement voilées même par les temps de canicule. Pour lui, chacun s’habillait comme il en avait envie mais il avait pourtant beaucoup de mal à croire que des jeunes femmes acceptaient de plein gré et de gaieté de cœur de porter de tels vêtements par des températures aussi élevées. Et, aussi, il songeait à tous les combats menés par les femmes de la génération de sa mère pour leur liberté, leur dignité et le respect qui leur est dû. Il avait l’impression que l’histoire avait croché la marche arrière et qu’elle remontait le temps vers des périodes très nébuleuses au cœur de l’Afrique, du Maghreb à la pointe de Bonne Espérance.

Et notamment au sud du Sahara, du Mali au Sénégal, où des femmes avaient servi pendant de longues années de monnaie d’échange. Elles étaient souvent données en gage au chef du village quand un petit propriétaire sollicitait une avance de graine qu’il ne pouvait rembourser, pour nourrir sa famille après une récolte insuffisante suivie d’une autre tout aussi médiocre. Le chef alors exigeait que la femme, ou l’enfant, ou toute la famille, soit mise en esclavage à son service et parfois, comme il avait abondance de main d’œuvre, surtout quand il avait malicieusement organisé la pénurie, il cédait quelques esclaves à des marchands maures pour acheter des colifichets qui montraient l’étendue de ses richesses et de son pouvoir.

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Ibrahima Ly

Ibrahima Ly voulait l’entraîner sur un marché d’esclaves où les chefs locaux vendaient leurs marchandises à des commerçants maures qui transportaient leurs acquisitions dans les pays du Golfe Persique pour servir dans les harems. Les plus jeunes et plus belles filles étaient réservées pour les plaisir de la chair, les autres femmes pour le service des courtisanes comme les mâles castrés qui coûtaient beaucoup plus chers que les hommes entiers qui, eux, étaient destinés au service des maîtres. D’autres esclaves étaient transportés, en longues caravanes, sous un soleil abominable, jusqu’au célèbre terminal de Gorée où les blancs venaient s’approvisionner en chair fraîche qu’ils revendaient aux planteurs de coton ou de canne à sucre dans les Amérique. Il ne voulait pas marcher sur cette route exécrable de la déchéance humaine, il n’aurait pas pu supporter une telle atrocité, il voulait partir avec NImrod pour admirer les jambes ensorcelantes d’Alice qui courait dans la brousse comme une gazelle. Mais elle courait si vite et si légèrement que jamais il ne la rattraperait.

Il s’enfuit donc avec Massan Makan Diabaté et Amadou Hampaté Bâ à la rencontre de deux facétieux personnages qui prenaient un malin plaisir à faire des farces, à monter des histoires ubuesques, à rouler dans la farine et à ridiculiser les colons qui cherchaient à obtenir leur allégeance ou au moins une certaine passivité de la part de leur esprit un peu trop inventif. Mais les deux lascars, Wrangin et le coiffeur de Kouta, restaient insaisissables et ingérables, des personnages totalement libres et indépendants qui pouvaient servir d’exemple à tous leurs compatriotes oppressés. Il serait resté des semaines, sous ce banian, à écouter les histoires improbables de ce coiffeur théâtral qui inventait des aventures ubuesques pour ses clients ébahis qui ne se permettaient pas le moindre bruit afin de ne pas troubler son discours extraordinaire. Ils avalaient ses élucubrations comme, à la campagne on gobe l’œuf de la poule, sans jamais douter de leur véracité.

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Chinua Achebe

Ils racontaient des histoires qu’ils inventaient de bout en bout sans que personne jamais ne les mette en doute, ils racontaient aussi les aventures que certaines femmes avaient connues pendant la guerre de libération contre les colonisateurs, des aventures qui sortaient tout droit des livres de Chinua Achebe, des aventures de femmes en guerre, des destins de femmes qui avaient cru en la victoire et en un avenir meilleur avant de perdre leurs illusions devant l’appétit des ogres dirigeants, des trafiquants sans foi ni loi et de ceux qui se disaient leurs alliés mais n’étaient en fait que des partenaires de corruption pour ceux qui avaient quelques responsabilités. Ces femmes avaient cru en leur combat comme ce petit militaire nigérian qui ne parlait qu’un anglais sommaire et à qui on avait donné un fusil pour l’enrôler dans l’un de ces groupes de mercenaires qui erraient dans la campagne à la solde d’un quelconque chef de guerre qui vendait ses services à qui les paierait le plus cher. Et, un jour de bataille, ce petit militaire ingénu s’était retrouvé seul survivant de sa petite compagnie, tous les autres étaient morts au combat. Il avait dû son salut à son innocence, il avait peur de son fusil autant que de ceux qu’on lui avait dit être des ennemis, et il était resté tapi à terre pendant la fusillade qui l’avait ainsi épargné.

Et, maintenant, il était là assis devant ce qui avait été sa maison avec ceux qui étaient, il ya quelques heures seulement, ses ennemis et qui étaient désormais ses frères d’armes.

Celui qui semblait être le chef de ce petit groupe de mercenaires l’interrogeait :

– Qui es-tu ?

– Moi, grand fils protéger famille ! Moi pas peur ! Moi petit minitaire !

– Qui t’a donné cette arme ?

– Grand soldat, fort, donner arme à moi.

– Pour quoi faire ?

– Pour protéger famille ennemis très méchants vouloir tuer famille.

– Qui sont ces ennemis ?

– Ceux qui vouloir tuer famille.

– Tu sais te servir de cette arme ?

– Non, mais moi pas peur, moi faire le feu !

– Veux-tu venir avec nous pour tuer ceux qui ont attaqué ta famille ?

– Moi vouloir vengeance.

– Tu vas apprendre à te servir de cette arme !

– Oui, moi très vouloir.

– Toi, prends-le avec toi et montre lui comment on tire sur les ennemis.

Caché derrière les ruines des huttes calcinées que la troupe venait de brûler, il venait d’assister à l’enrôlement d’un adolescent à qui on aurait pu faire croire n’importe quoi du moment qu’on lui disait qu’une troupe allait attaquer sa famille et qu’il devait la défendre ou que des grands méchants avaient fait du tord aux siens et qu’il fallait qu’il les venge. De toute façon, il ne connaissait personne et rien à ces luttes fratricides qui ensanglantaient le pays depuis un certain temps déjà. Et ainsi de jeunes garçons se massacraient en croyant réciproquement que celui d’en face voulait décimer sa famille, alors qu’ils n’étaient que des pions sur l’échiquier de mercenaires sans foi ni loi qui vendaient leurs maigres troupes au plus offrant des candidats au pouvoir. Et ainsi Sozaboy, notre petit soldat candide et volontaire était mûr pour perpétrer les pires horreurs à l’encontre de ceux qui voulaient tuer les siens comme on le lui avait laissé croire. Ces pauvres gamins, quand ils échappaient au massacre, passaient d’un camp à l’autre sans aucun scrupule, ils ne se battaient pas plus pour un idéal que pour un croûton de pain ou n’importe quelle autre cause, il se battait pour le chef du moment. Leur violence n’avait aucune limite, ils avaient grandi avec l’horreur et la brutalité comme grandes sœurs.

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Abruti par tant de sauvagerie, il voulut échapper à ce monde bestial – mais même les bêtes ne se battent pas sans raison majeure – il décida alors d’aller à la rencontre d’un sage, Diop peut-être, pas Boubacar Boris Birago celui qui écrivait des lavanes et des contes pour que la sagesse n’abandonne pas définitivement ce continent trop souvent à feu et à sang pour le profit d’affairistes venus d’ailleurs. Birago Diop avait trouvé refuge aux confins de la savane et de la maigre forêt qui résistait sous les assauts conjugués du vent et du soleil.

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Birago Diop

Le vieux sage l’avait accueilli avec plaisir et humilité, il méditait sur les contes qu’il pensait encore écrire pour rappeler aux Africains le bon sens qu’ils avaient oublié depuis la colonisation et encore plus depuis la libération. Il espérait toujours les voir revenir à une sagesse ancestrale qui avait permis à des peuples de vivre en paix et prospérité pendant de longues périodes sur ce continent si exigeant pour l’être humain. « Dis moi Birago que penses-tu de l’Afrique actuelle ? » Lui demanda-t-il. Le vieil homme ne répondit pas, il resta plongé dans sa médiation comme pour mûrir une réponse pas trop précise et pas plus évasive cependant pour laisser la porte ouverte à toutes les interprétations possibles.

« L’Afrique, elle ne va pas très bien mais elle pourrait aller plus mal ou peut-être même mieux. L’Afrique est comme la savane, elle est peuplée d’êtres bons et candides, de jeunes qui ne veulent plus tellement croire en leur pays et qui esquivent les problèmes en fuyant à l’étranger, pensant y trouver un monde meilleur, et de chacals féroces et perfides qui sont toujours prêts à croquer les plus faibles pour s’approprier leur petit avoir. »

« Je comprends bien Birago, à t’écouter j’ai l’impression d’entendre une lecture d’une de tes lavanes. Celle où l’on retrouve Leuck , le lièvre rusé qui se tire toujours d’affaires, Béye, la petite chèvre candide et bonne qui, malgré son allégeance, se fait tout de même croquer par Boucki l’hyène hideuse, vile et fourbe qui la dévore simplement parce qu’elle en a envie ou besoin, sans s’occuper de ce qu’elle est. L’Afrique que tu me racontes, c’est un peu cette histoire démultipliée des milliers et des milliers de fois ».

« Oui, tu as compris, l’Afrique comme je la vois depuis mon coin de savane c’est un peu ça. »

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Après une longue pause, au cours de laquelle le vieux sage sembla vouloir cesser la conversation, il reprit tout de même son propos en précisant : « cette histoire on peut la lire entre les lignes de bien des textes africains, je parie que tu connais un certain nombre d’exemples que tu pourrais me citer ». Surpris par cette proposition, à son tour, il resta coi, interloqué. Voyant l’hébétude de son compagnon, le sage, poursuivit : « Ne crois-tu pas que Gwendoleen que Buchi Emecheta emmena à Londres n’était pas un peu un petit lièvre qui se sauvait pour fuir les problèmes qu’il rencontrait au pays. Ne crois-tu pas que la jeune fille qu’Amma Darko a rencontrée au-delà de l’horizon n’était pas qu’une petite chèvre candide qui est allée se faire croquer ailleurs en s’enfuyant pour ne pas se faire croquer au Gahna ? Ne crois-tu pas que la jeune femme que Sylvain Ananissoh met en scène dans son Togo natal n’a pas elle aussi rencontré les hyènes ? Dis-moi, toi aussi tu connais des histoires de Boucki, de Leuck ou de Béye, tu lis suffisamment de livres africains pour avoir une certaine idée là-dessus. »

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Lecture des Contes et lavanes de Birago Diop par Denis Billamboz

Lire en Afrique francophone par Denis Billamboz

OSER LA POÉSIE

arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

D’aucuns prétendent que la poésie ne fait plus recette et pourtant, les poètes sont de plus en plus nombreux à oser la publication. Aujourd’hui, je voudrais rendre hommage à Eric Allard, le maître de ce blog qui laisse souvent, dans son espace virtuel, une belle place à la poésie. La publication de l’excellent recueil qu’il a produit avec Denys-Louis Colaux et la superbe préface qu’il a offerte à Carine-Laure Desguin pour son dernier recueil a été pour moi l’occasion de publier cette chronique en forme d’hommage. Ecoutons le père Hugo, c’est lui qui disait, il semble, « Seul le poète a le front éclairé » ou quelque chose de ce genre, ma mémoire n’est plus très fiable.

 

image2231.jpgLES LIÈVRES DE JADE

Denys-Louis COLAUX (1959 – …)

Eric ALLARD (1959 – …)

Allard et Colaux semblent avoir en commun certains gènes littéraires, aucune analyse ne pourra le confirmer mais leurs écrits le laissent indubitablement penser. Ils ont donc décidé d’écrire un recueil à quatre mains, Colaux présente le projet dans sa note liminaire : « Allard, lui ai-je écrit, je vous propose une aventure de coécriture. Plaçons, pour épicer l’affaire, ce projet sous quelques consignes. Il sera question de la Lune, nous écrirons chacun quinze épisodes d’une dizaine de lignes, et dans le récit, nous nous croiserons. Rien d’autre ». Le cadre était dressé, il ne restait qu’à écrire et nos deux lièvres sont partis, pour une fois, à point, ils ont fait gambader leur plume respective chacun sur sa plage/pré pour finir par se rencontrer comme ils l’avaient prévu. Et comme le résultat était probant, ils ont décidé d’écrire une seconde série de quinze textes.Denys-Louis-Colaux-nb.jpg

La Lune est leur totem, ils l’avaient inscrit dans les contraintes imposées à leurs récits, ils la vénèrent avec les mots, les phrases, les aphorismes, les images, les clins d’œil, les allusions, …., avec toutes les armes pacifiques du poète. Ils l’adulent car la Lune est mère de toutes les femmes qui nourrissent leurs phantasmes, « Les femmes sont enfants de la Lune », la femme est la muse du poète, les femmes sont nourriture du poème. Colaux la chante, dans sa première série de textes, comme un chevalier médiéval, comme Rutebeuf, comme Villon, comme … d’autres encore qui ont fait que l’amour soit courtois et le reste. Allard m’a fait très vite fait penser à Kawabata et plus particulièrement à Kawabata quand il écrit « Les belles endormies », je ne fus donc pas surpris qu’il cite le maître japonais au détour d’un de ses textes et qu’il intitule un autre précisément « Les belles endormies ». Pas surpris mais tout de même étonné que nous ayons en la circonstance les mêmes références, peut-être avons-nous, nous aussi, quelques gènes littéraires en commun ?3922229249.jpg

Il y a une réelle proximité ente ces deux poètes, leur mode de pensée respectif semble très proche et ils expriment le fruit de leurs pensées dans un langage et un style qui pourraient leur être commun. Dans la seconde quinzaine de textes qu’il propose, Colaux m’a rappelé les textes d’Allard dans « Les corbeaux brûlés » que j’ai commentés il y a bientôt dix ans, on croirait ses textes immédiatement issus de ce recueil, les femmes qu’il dessine ressemblent étonnamment à celles qu’Eric fait glisser entre les pages de son recueil. Il y a du Léo Ferré dans ces deux séries de textes. Colaux dessinent des filles tout aussi liquides, tout aussi fluides, que celles qu’Allard fait ondoyer dans « Les corbeaux brûlés », comme celle que Ferré chante :

« C’est extra, une fille qui ruisselle dans son berceau

Comme un marin qu’on n’attend plus ».

Deux grands poètes qui ont magnifiquement chanté, en prose, la Lune, l’astre féminin par excellence, et la femme non pas la femme mère ou fille, non, seulement la femme éternel idéal féminin source de tous les phantasmes qui agitent les hommes depuis qu’Eve a croqué la pomme. Leurs textes sont d’une grande élégance, d’une grande finesse, tout en laissant la place à de nombreux artifices littéraires, à de jolies formules de styles et à des clins d’œil qu’il faut dénicher. Un chouette pari littéraire, de la belle ouvrage !

« Se pourrait-il que parfois la Lune aboyât aux chiens ? » (Colaux)

Le livre sur le site des Éditions Jacques Flament

 

9357077_orig.jpgDES LAMES ET DES LUMIÈRES

Carine-Laure DESGUIN (1963 – …)

Je connaissais Carine-Laure à travers les textes qu’elle a écrit en résonance à des romans de Marguerite Duras, je ne suis pas étonné de la retrouver cette fois armée de la plume du poète tant ses textes en hommage à la romancière respiraient la poésie. Dans le recueil qu’elle propose ici, elle présente des poèmes écrits en résonance, toujours, aux vingt-deux arcanes majeurs du tarot, tout en ajoutant six textes pour parvenir au nombre de vingt-huit. Selon Eric Allard, le brillant préfacier (il faut impérativement lire cette préface pour mieux comprendre les arcanes des textes), « la poétesse a pris des libertés avec les lames traitées individuellement pour atteindre à un nombre parfait (divisible par la somme de ses diviseurs) de textes bien accordés ». Je ne suis pas suffisamment versé en mathématiques et tarologie pour contester une aussi brillante démonstration. L’arcane majeur numéro 1, le Bateleur, ouvre donc la série en deuxième position des textes dans le recueil.

« Sur les tréteaux du bateleur

Les aiguilles des lendemains

Babillent. »

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Carine-Laure Desguin et Catherine Berael

Et le Bateleur passe la main à la Papesse qui cède à son tour la place à l’Impératrice et ainsi de suite jusqu’à l’arcane vingt-deux le Mat qui appelle le renouveau. Il ne faut surtout pas oublier d’évoquer les vingt-deux lames représentées par l’illustratrice, Catherine Berael, dans lesquelles surgit toujours une tache de lumière illuminant des mondes tout en nuances de gris allant du blanc éclatant de cette lumière au noir le plus obscur. Des gravures aux contours mal définis évoquant des mondes flous percés de rayons de lumières, des mondes ésotériques éclairés par les lumières des lames (les lumières sont toujours évoquées au pluriel comme aux Siècle des lumières). Dans cet exercice aux limites de l’ésotérisme, Carine-Laure Desguin excelle, sa langue riche, son style brillant, génèrent des textes lumineux et je n’ai pas pu m’empêcher de penser que ces poèmes étaient un peu comme la lame de l’épée du toréador, revêtu de son ami de lumière, captant un dernier rayon de soleil avant de plonger dans le garrot du toro.

Dans ces textes inondés de lumière, j’ai aussi voulu voir une forme d’optimisme, d’espérance, de foi en la vie, une croyance en des forces ésotériques qui sauveront le monde de sa morosité actuelle.

« Respires-tu les pays de lumières

De terres promises aux volcans de feux

Au-dessus des ciels des orages des éclairs

Quand les hommes aux costumes éphémères

Battent les cartes et coupent les jeux

Te guident vers les étoiles des amours heureux

Quand les hommes aux costumes éphémères

Te racontent les chemins des rites sulfureux »

 

« La victoire

C’est un chariot de soleil

S’élançant du septième ciel

Bousculant les matins et les soirs »

Mais l’arcane treize rappelle lecteur aux dures réalités :

« La treize la faux la mort

Sèche et tranchante à vous couper le souffle ».

La poétesse nous a révélé les forces qui animent les mondes, elle nous a montré les chemins des lumières, elle a fait briller les lames qui contiennent notre avenir dans ses textes lumineux, elle nous intronise :

« Soldat de la vie aux mouvements de cristal

Respires-tu les pays de lumières

Maintenant que d’ici tu connais

Ce que ton âme déjà savait ? »

Le livre sur le site des Editions Le Coudrier

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 Carine-Laure Desguin, Claude Donnay, Denys-Louis Colaux & Eric Allard à la Librairie D’Livres

TOUTES LES PEINES DU MONDE

epic-top.jpgUn éléphant perdu, ça doit bien se voir. Même un vieil éléphant, un éléphant tout gris dans une ville beige.

Le portail était ouvert, pour la première fois depuis cinquante ans, et il a dû penser qu’une telle occasion ne se présenterait plus. Vous pensez bien, depuis le temps qu’il attendait…

Dans la rue environnante, on a vu un homme en queue-de-pie avec un papillon, une femme à poil avec une pelote de laine, une enclume avec un marteau, un casse-noisettes sur un sac d’os, un astronaute à roulettes sur une planche de surf, un chat de syndicaliste avec un  griffon rouge, un marchand ambulant de porcelaines, une chienne en dessous de cuir avec son maître menotté, une armoire à glace avec un mauvais reflet, une carte de parti jetée dans le caniveau, un gérant de McDonald’s avec un paquet de grosses frites, un entraîneur de foot avec une balle de tennis, un chef de gare dans un train à l’heure, un phoque borgne en équilibre sur un énorme œil de verre, une manifestation de gentillesse, un montreur d’ours en peluche avec un apiculteur en guêpière, un clown nain dans la main auguste d’un géant, un au revoir labial aux condoms anglais, un vallée en forme de coeur, une brocante d’escaliers tournants, une pluie silencieuse sur une chair en chaleur, un soleil tapageur dans un bain d’eau douce, un politicien sans mandat comme une âme en peine, un tord-boyaux sur une selle de vélo, une bicyclette après une reprise de volée, un chauffeur de salle dans une chambre froide, un pied-à-coulisse dans un talon aiguille, une borne millimétrique, une diva sans voix, un ananas de reine, un zozoo avec de drôles d’oiseaux, un défilé de mode avec des majorettes étiques, une paire d’yeux bleus à travers un niqab, un perroquet rose répétant un poème lettriste, des Gilles de Binche lançant des grenades en plastique…

Tout cela, on l’a bien vu mais l’éléphant perdu, non. À croire qu’il était passé totalement inaperçu.
Toute une vie s’en est allée avec l’éléphant : ses barrissements, quelle vacarme!, ses yeux alentis, quels regards !, ses battements de pattes, quel pétard !, ses battements d’oreilles, quel éventail !, ses coups de trompe, quelle vacherie !, ses crachats, quelle doucherie !, ses défenses, cher ivoire ! ,…. ses souvenirs, belle mémoire !

Enfin, las de mes diverses interpellations de passants hagards pour retrouver sa trace, un enfant qui jouait sur le trottoir me demanda sans quitter ses billes de verre des yeux : c’est quoi, un éléphant ? Et j’eus toute les peines du monde pour lui expliquer…

E.A.