LES TIGRÉS, une nouvelle inédite de VÉRONIQUE JANZYK

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   Il était arrivé, la pulpe des doigts sanglante. Sur le visage, l’expression méritait qu’on s’y arrête. La mère avait poussé une espèce de cri. Elle avait surtout vu le sang. Elle n’avait pas vu le regard du fils et ce qu’il y avait dedans. Le père aussi avait crié. C’était souvent comme ça entre eux. L’un criait et l’autre suivait. L’enfant connaissait ça par coeur. Le premier cri, il le sentait arriver. La voix de l’un ou de l’autre se modifiait légèrement. Il y avait des silences. Le ton montait.

   Aujourd’hui, l’enfant ne pensait pas être accueilli comme ça, par des cris. Devant le sang, après les cris, le père et la mère avaient demandé en cœur ce que c’était, ce qu’il avait fait. En guise de réponse, l’enfant avait montré le lieu du sang, la chambre des parents.

   Le chat était étendu dans le fond de la garde-robe. Il était entré par la porte-fenêtre. Elle béait. La double porte de la garde-robe était elle aussi entrouverte. Le chat s’était couché et avait mis au monde ses petits. Ils étaient cinq. La mère de l’enfant décida qu’on laisserait les animaux dans l’armoire. Une couverture rendait la couche douillette. Deux chatons survécurent. Les trois autres émirent des râles qui furent pris pour leurs premiers miaulements. L’enfant  pensa pour sa part que les chatons se disputaient. Il continua de le croire et en déduisit que crier est une maladie mortelle. Les trois chatons moururent. Avec une mère errante, cela devait arriver. C’était dans l’ordre des choses. Ce qui étonna, ce fut la résistance des autres. N’ayant plus que deux petits, la chatte paradoxalement mis moins d’énergie à les nourrir. Son lait se tarit. On rapatria la féline famille dans le salon. Elle passa de l’obscurité à la lumière. La mère prépara des blancheurs de biberons. Les petits tétèrent biberon et mamelles. Le père, la mère et l’enfant se penchaient parfois au-dessus du panier. C’était un moment de paix suspendu au-dessus des museaux. Vers leur quatrième semaine apparut la ressemblance entre les chatons. Ils étaient en tous points similaires. Pas une ligne qu’ils ne partageaient, pas une tachette qui ne se reproduise sur l’un et l’autre, pas un cil qui ne manque à l’un et non à l’autre. Jusqu’aux paillettes dans les yeux, jusqu’aux coussinets des pattes, en tous points pareils. Cela ne leur enlevait rien.  Cela donnait plus d’existence à chacun d’eux. Ils se mirent à ramper de concert. Ils sortirent ensemble du panier. Ils se ressemblaient tant qu’il était impossible de distinguer un meneur, un premier et un retardataire. C’étaient des chatons ex aequo. Parce que nul ne pouvait distinguer les chats, ils étaient égaux. Aucun n’apparaissait plus lent ou moins intelligent. L’entente parfaite ravit l’enfant. Les parents ne furent pas indifférents au tableau. Ils partagèrent le plaisir de voir survivre les deux créatures. Les chatons forcissaient. Ils étaient de jour en jour plus beaux aussi, plus soyeux. A leur vue, le couple reprit espoir, chacun dans son coin, sans s’en ouvrir à l’autre. La force leur manquait pour en parler comme manquait encore aux chatons l’élan pour sortir de la maison. Ils miaulaient devant les murs. Ils levaient le nez vers la lumière. Le père souffrit de nostalgie, nostalgie de leur âge d’or, un âge d’avant l’enfant. Lorsque les chatons se mirent à sortir, les états d’âme des adultes avaient passé. L’attendrissement avait fait son temps. La tension étaient revenue. Le gamin pleurait quelquefois de devoir courir derrière des chats épris de liberté. La chatte venait de plus en plus souvent s’installer sur ses genoux devant la télé, ou quand il était penché sur sa console de jeux. La chatte n’avait pas son pareil pour se faufiler. A l’enfant, elle avait appris cela d’elle, dès le début, dès leur toute première rencontre : à faufiler une main sous la fourrure. Il se souvenait bien de sa sensation, quand il avait glissé sa main sous le chat tout entier, pas seulement sous le ventre, le chat qui s’était tout entier soulevé pour accueillir la main, et qui ne pesait rien dessus ; il se souvenait si bien de  sa main avec dessus la chaleur animale et dessous la froideur du sang froid. Le sang de la mère, irriguant les poils, et le sang froid de la poche où se débattaient les petits. Il avait saisi la vie toute neuve, entre le chaud et le froid. C’était aussi simple que ça.

   Un jour, les parents lui expliquèrent qu’il allait avoir deux maisons. Les chats tigrés lui avaient tout appris du chiffre deux. Il acquiesça. Il manifesta même un certain enthousiasme. Il entreprit de diviser ses jouets, et ce faisant il réalisa qu’il était riche en jouets. L’inventaire lui fit du bien.

   De les imaginer séparés, son père et sa mère lui parurent plus grands, plus forts. « Tu auras un chaton d’un côté et de l’autre », lui dirent-ils. « Et la mère ? » s’inquiéta-t-il, « Elle sera où, avec quel petit ? »  Aucun des parents ne s’était posé la question.

 

2da04596-96ee-11e3-b064-b3bba553e1d5_original.jpg?maxheight=380&maxwidth=568&scale=both&format=jpgVéronique Janzyk a publié plusieurs livres : Auto (éditions La Chambre d’Échos, France), La Maison (au Fram, Belgique) ainsi qu’un recueil de textes, Cardiofight, intégré dans Trois poètes belges, avec Antoine Wauters et Serge Delaive aux éditions du Murmure, en France. Elle est aussi l’auteure de Les fées penchées et de On est encore aujourd’hui, parus en numérique mais aussi en édition papier chez ONLIT Éditions (2013).

Son dernier livre, LE VAMPIRE DE CLICHY, un recueil de nouvelles teinté de fantastique, est paru chez ONLIT éditions.

Il est disponible via le lien ci-dessus en version papier (12€) et en version numérique (5,99€).

 

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