RENTRÉE LITTÉRAIRE 2016: Lectures de la mi-septembre

arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

 

 

 

 

 
cat_1469440173_1.jpgLE JARDIN ARC-EN-CIEL

Ito OGAWA

Editions Picquier

Le mariage et la filiation homosexuels préoccupent les Japonais tout autant que les Occidentaux, dans ce roman, Ito Ogawa expose son point de vue sur ce sujet sans militantisme forcené mais avec une grande ouverture d’esprit, n’éludant aucun aspect de la question. A cette fin, elle constitue une famille atypique : une femme divorcée et son fils, une jeune fille qui ne sait pas encore qu’elle est enceinte, quatre personnes qui, tour à tour, racontent un morceau de la vie qu’elles essaient de construire ensemble.

Dans une gare de Tokyo, Izumi, mère de famille en cours de divorce, est attirée par une jolie jeune fille, encore lycéenne, qui semble en plein désarroi, elle craint qu’elle cherche à se jeter sous un train et accourt auprès d’elle pour l’en dissuader. Elle l’emmène chez elle pour la rassurer et la convaincre que la vie peut être encore belle pour elle aussi. Une relation sentimentale se noue rapidement entre les deux femmes qui, ne voulant pas d’une histoire d’amour intermittente, décident de vivre ensemble mais pour cela elles doivent quitter la ville car la famille de Chiyoko, la jeune fille, ne supporte pas cette union qu’elle juge préjudiciable à son image et sa notoriété.

Avec le fils d’Izumi, les deux femmes partent alors pour le pays des étoiles, un coin de campagne perdu au pied de la montagne où elles se réfugient dans un ancien atelier délabré qu’elles arrangent pour le mieux. Petit à petit elles construisent une vie, une vie familiale comme n’importe qu’elle autre famille japonaise. Izumi raconte la rencontre, la fuite, l’installation au Machu Pichu, le nom qu’elles ont donné à ce coin de campagne aussi difficile d’accès que la célèbre montagne andine. Chiyoko raconte, elle, la construction de la famille, le projet professionnel des deux femmes, la possibilité de former un vrai couple. Et les enfants à leur tour prennent la parole pour évoquer, à travers leur regard d’enfant, cette famille atypique, comment ils ont, eux, vécu cette différence et comment ils se projettent dans l’avenir.

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Ito Ogawa

A mon sens ce roman n’est pas un livre militant pour une cause quelconque, c’est juste un texte sur la tolérance et l’acceptation. L’auteure nous laisse penser que chacun doit s’accepter comme il est et que chacun doit accepter les autres comme ils sont. « Quoi qu’il arrive l’important c’est d’accepter et de pardonner ». Dans ce texte on rencontre aussi des personnes différentes non seulement par le sexe et les pratiques sexuelles qui sont plus ou moins bien acceptées par leur entourage et la société en général. Ito Ogawa propose une jolie parabole pour expliquer la différence et son acceptation : « Elles (les fleurs) ont beau trouver la teinte de la fleur voisine plus jolie, et l’envier, elles ne peuvent pas modifier à leur guise la couleur qui leur a été dévolue. Alors, il ne leur reste plus qu’à vivre cette couleur de toutes leurs forces ».

Ce roman est aussi un joli plaidoyer pour la vie familiale qui devrait être accessible à chacun quelque soit son sexe et ses mœurs, l’auteure conseille vivement à celles et ceux qui se sentent rejetés de construire une famille avec celles ou ceux qu’ils aiment. « Vous n’avez qu’à construire une famille à vos couleurs, en prenant votre temps. Parce que les liens du sang ne font pas tout. » Au Machu Pichu, « Une famille, ce n’était pas une question de sexe ou d’âge », c’était de l’amour, des disputes, de la douleur, de l’humiliation, des amis, la maladie et tout ce qui fait la vie de tout un chacun mais peut-être avec un peu plus de contraintes encore.

Au Japon, l’homosexualité semble être encore moins bien acceptée qu’en Occident, c’est du moins ce qui ressort de ce roman écrit avec beaucoup de finesse et de pudeur, les personnages sont disséqués avec délicatesse jusqu’au fond de leur âme. L’auteure ne prend qu’un parti, celui de la tolérance, de l’ouverture d’esprit, de l’acceptation et du droit de chacun à disposer de son corps et du sens qu’il souhaite donné à son existence. La famille qu’elle a créée n’est peut-être pas très crédible mais elle rassemble en son sein toutes les questions qui ont été soulevées autour de l’union homosexuelle dans des scènes où la description des plus petits détails apporte un supplément de vie.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

lesnuits-de.jpgLES NUITS DE WILLIAMSBURG

Frédéric CHOURAKI

Le Dilettante

Sammy écrit des livres mais ils ne se vendent pas, son éditrice ne se gênent pas pour l’éjecter de la maison d’édition en mettant le doigt là où ça fait mal, elle a d’autant moins de scrupules qu’elle comptait bien profiter des charmes du beau quadra qui, hélas pour elle, c’est avéré être homo. « Encore des Juifs, encore des gays ! Je n’en peux plus, Samuel ! Ecoute, tu tournes en rond. Et ce n’est pas crédible ! Qui peut imaginer un seul instant que l’on puisse passer ses journées à prier à la synagogue et ses nuits dans des … backrooms ! » Lassé de sa famille trop juive, blasé de ses déambulations dans les milieux homosexuels du Marais, déçu par ses amis carriéristes, privé de son moyen d‘existence et de moins en moins enclin à chercher un job, Sammy saisit l’opportunité du départ d’un pote vers New York pour, lui aussi, partir vers la Grosse Pomme dans le quartier de Williamsburg dont il savait seulement que Kerouac y avait vécu.

A Williamsburg, il lui faudra accomplir un pénible parcours initiatique avant de comprendre ce qui cloche dans sa relation au monde actuel, il s’épuisera à faire la plonge dans un restaurant italien, il échouera « au test de la sainteté hassidique et de l’hétérosexualité débonnaire » au contact d’un rabbin intégriste et entre les jambes de sa fille nymphomane avant, un soir d’errance et de désespoir, d’entendra souffler l’esprit de la beat generation, la voix de son gourou de jeunesse, la voie du grand Jack Kerouac. Alors il comprendra qu’une nouvelle classe est entrain de ruiner le monde. « Leur idéologie rance se résumait à une somme syncrétique et bancale de fausses bonnes idées : écologie : éthique, partage, production locale, art en mineur, progressisme sociétal et libéralisme économique honteux. »

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Frédéric Chouraki

« Même s’il s’en défendait, Sammy avait toujours jugé le milieu gay de même que la communauté juive avec contemption pour ne pas dire un dédain certain. » Il leur reprochait de faire partie de cette nouvelle classe coupable de conduire l’Occident malade vers une nouvelle phase de déclin, d’appartenir à « cette vermine complaisante pseudo-progressiste et ahistorique qui ne croit que dans la tiédeur et le mélange. »

Avec ce texte empreint d’une réelle nostalgie du bon vieux temps de la beat generation, de la liberté sexuelle, de la liberté de penser et toutes les autres libertés, du bon vieux temps où le monde n’était pas encore totalement englué dans les notions de profit, de rentabilité et d’égalitarisme mou, Frédéric Chouraki achève son texte par une véritable diatribe à l’encontre de ceux qui nous dirigent.

Ce livre n’est cependant pas un pamphlet politique, c’est un roman gouleyant, drôle, enrichi de très nombreuses références cinématographies et littéraires, notamment. Un texte écrit avec une écriture actuelle, vive, colorée, gouailleuse comme de l’Audiard ou du Blondin qui aurait macéré dans le bouillon culturel de la Beat Generation assaisonné au sel de la sémantique gay et juive. Il faut connaître au moins un peu le langage juif et des bribes de parisien du Marais pour ne pas laisser échapper toutes les allusions et insinuations glissées par l’auteur.

N’y aurait-il pas, « dans la marge de la production pléthorique qui encombrait (bre), chaque automne, les tables des librairies, l’espace pour une voix fantaisiste et légèrement anarchique ? »

Le livre sur le site de l’éditeur

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