STROBOSCOPE suivi de STRIES d’ARNAUD DELCORTE (L’Harmattan)

13340216_10154107648608213_8831710446046276692_o.jpgÀ l’envers du monde à l’endroit du rêve

Des trois acceptions du terme données en préambule, on retient que le stroboscope donne l’illusion de mouvement ou d’immobilité. Arnaud Delcorte, lui-même saisi dans le mouvement de l’écriture, rapporte quantité de visions, de flashes pris dans les filets de son regard de passant ou son imagination de rêveur inquiet.

Il balaie de ses yeux-scanners le défilement du monde.

Des éclats bleus sur nos hanches des harpons de ciel qui nous crèvent /

Toute cette machinerie de sons et d’évènements dans l’enfance aseptique des néons /

 

Il décline des fulgurances  qui le mettent en péril, le blessent, le font basculer, continuer à avancer envers et contre tout…

Il déconnecte (sa) tablette et allume résolument la vision.

Des chimères filles-mères  immolées à ciel ouvert larguées à tombeau ouvert /

Pour un marchandage à bon marché dans les bas-côtés de l’existence /

 

Il met en double ligne, dans une écriture électrique et syncopée, un monde hyperconnecté et dans le même temps déconnecté du réel, le strass internet les visions noires paradisiaques.  À la façon de Rimbaud, auquel il fait plus d’une fois penser, il note l’inexprimable, il fixe des vertiges.  Il décrit un monde froid et cruel en transformation qui nous éloigne, nous sépare du sensuel, de l’humain, de la douceur des peaux, un monde qui se soigne avec des images virtuelles, de la communication à distance…march%25C3%25A9%2B%2Bde%2Bla%2Bpo%25C3%25A9sie%2B2016%2B011.JPG

Delcorte décrypte un espace virtuel dont on ne meurt pas (car) on se berce d’insuffisance digitale.

À l’envers du monde à l’endroit du rêvé le jeu des étonnements /

Dissimule un oiseau de lignes et de larmes un oiseau-mystère /

Il frotte les deux, le rêve et le réel, l’un contre l’autre, comme il ferait de deux silex pour en tirer des étincelles visuelles, des jeux de maux, des illuminations. Et le catalogue déraisonné des visions traverse des îlots de calme, des plages de réalité pure…

Le geste incontrôlé des choses du monde lacère le champ de bataille de la toile/

On voudrait peindre la beauté sans son cordon ombilical /

 

Stries, avec d’abord  ses poèmes verticaux, plus classiques au niveau de la forme, prolonge la problématique du stroboscope consistant à questionner le mouvement dans l’immobile et l’immobile dans le mouvement.

Le propos du recueil résonne très fort d’ailleurs avec cette citation de René Char (Le soleil des oiseaux) : Je crois que la poésie, avant d’acquérir pour toujours, et grâce à un seul, sa dimension et ses pouvoirs, existe préliminairement en traits, en spectre et en vapeur dans le dialogue des êtres qui vivent en intelligence patente avec les ébauches autant qu’avec les grands ouvrages vraiment accomplis de la Création.

Viennent pour terminer, en diarrhées verbales non exemptes de sens, des moments de force et des turbulences de pensée, le tout s’achevant par une sorte de nirvana, d’éveil (j’acquiers la vision,  je vois les signes de corolles de chair entrouvertes…), où le poète est en relation avec le grand tout et lui-même,  ce qui apporte une note d’apaisement à cet ensemble volontiers torturé,  toujours en action, sur le qui-vive, à l’image du grand vivant qu’est Arnaud Delcorte.

Le livre est bellement préfacé par Catherine Boudet et est dédié à la mémoire d’Alexander Mc Queen.

Éric Allard

Le livre sur le site des Editions L’Harmattan