QUELQUES TEXTES de PAUL COLINET

AVT2_Colinet_1248.jpegPAUL COLINET

Paul Colinet est né le 2 mai 1898 à Arquennes et est mort à Forest le 23 décembre 1957.

Ami des Magritte, Scutenaire, Mesens ou Dotremont, il décrivait ses œuvres comme comme un « petit catalogue buissonnier de secrets plaisirs ».

Paul Willems, son neveu, auquel Colinet lui enverra au Congo dès novembre 49 quand Willems une revue manuscrite avec de nombreux dessins et intitulée Vendredi qui comportera 100 numéros rassemble ses écrits dans 4 volumes édités chez Lebeer Hossmann en 1989. Pour la petite histoire, Colinet a entretenu une liaison avec Georgette Magritte qui aura pour conséquence un refroidissement des relations entre les deux amis.

Voici comment son ami Louis Scutenaire le présente dans la préface qu’il a consacrée à ses Oeuvres  » …30 années durant Paul Colinet a poursuivi dans l’obscur une entreprise poétique dont la témérité n’a été approchée que par Lao-Tseu. Par lui, le langage éclate, renaît, à la fois bonheur, violence et révélation, écrasement du langage méthode-outil, du langage déjà exsangue mais déjà mortifère. D’une sûreté incomparable, l’oeuvre de Colinet par son humour, abolit les plus étonnantes réussites du genre. Si nous sommes joyeux de son ludisme, nous savons que son nom est virulence tendre. Né en 1898 sous le signe du taureau dans le village picard d’Arquennes, de parents vivant des carrières de pierre, Paul Colinet perdit son père très jeune, dut quitter l’école pour gagner son pain pendant qu’il étudiait la comptabilité, ce qui le conduisit à devenir le plus expert des fonctionnaires de l’administration d’un faubourg de Bruxelles. Ce n’est pas là le moindre étonnement ressenti en face de ce personnage étrange qui à la fois résolvait les difficultés bureaucratiques les plus abstruses et « écoutait aux poutres »! Il est mort en 1957. « 

129423411894091652_2ab8b11f-33cc-4822-8bb0-9d0f73c973a9_350287_570.Jpeg

Paul Colinet et Louis Scutenaire 

 

Les textes ci-dessous sont extraits du volume comprenant les Choses vraies et des Textes divers.

 

LA MAGIE NOIRE

Les couleurs montantes du désir triompheront-elles de ce petit cercle fascinant qui commande encore aux noires étreintes de la lumière ?

 

LA PERSPECTIVE AMOUREUSE

Ici, tout est conformé à l’impatience du regard : une brèche à la mesure du cœur rapide, une feuille à la mesure du présent.

 

LE POÈTE

Il se mettait fermement en-tête de dire l’impossible. C’est ainsi qu’il lui arrivait parfois de dire quelque chose.

 

LA PARABOLE

La maison blanche est toute noire. La maison noire est toute blanche. Elles habitent la même fable. Elles ont le génie de se ressembler.

Leur nom est patience. Elles méditent leur paysage. Elles s’ouvrent en se fermant.
Elles sont parées d’elles-mêmes. Elles vivent l’une dans l’autre. Elles retiennent de fortes étoiles. Elles ne se déplacent jamais.

 

AVIS
Le violoncelliste-amateur Adhémar Duranty fera éclater son instrument en public dimanche prochain, 1er courant, au Salon des Vrais Amis, Place Emile Vandervelde.

Gonflage de l’appareil à 8 heures.
L’éclatement est prévu pour 8h30.
Les débris de l’instrument seront distribués gratuitement à l’assistance.

Tous les amateurs de belle musique sont invités à assister à la séance.
Place pour tous ! Qu’on se le dise.

 

ANTONINE, LA PLUS-QUE-LENTE

Taisons surtout, taisons encore un peu, pour toute la vie, le nom d’Antonine, celle qui n’est reconnue qu’à demi, la trop incomplète petite Antonine, si immensément agrandie par les fastes de sa lenteur.

 

LA POINTURE EXACTE

Pour trouver chaussure à son pied, un gandin avisé achète le Manuel du Parfait Serrurier.

Muni d’un trousseau de clés, il inspecte toutes les espèces de serrures, sauf celles qui n’en valent pas le pène.

Pour les fausses serrures, il utilise l’index de la main.

Pour les serrures sèches, il se sert d’un arrosoir de poche.

Voici l’itinéraire : la serrure élue donne le chausse-pied, le chausse-pied, l’onguent, l’onguent, le baril, le baril, l’enfant.

 

DERNIERE MINUTE

Le président honoraire de la Société Chorale des Faux Jetons de Flémalle-Haute vient d’envoyer à l’Académie Culinaire de Namur un mémoire fournissant une explication du phénomène observé sur la plaine des manœuvres de Stettin, à savoir le non-dépassement de quoi que ce soit au-delà du niveau de la table rase. Ce phénomène viendrait, selon le correspondant, du fait que la tour édifiée au milieu de la plaine de manœuvre est souterraine.

 

LE DÉSIR D’Y ALLER

Il désirait y aller. Il le désirait copieusement. Il le désirait d’une manière continue et parfois même légèrement intermittente. Il désirait vraiment y aller. C’était un désir comme un autre, ni plus ni moins, mais c’était un réel désir. Il désirait y aller et il ne désirait ne pas y aller. Il resta cloué net sur place par son violent désir. Quel désir ? demandera-t-on. Réponse : l’important et l’irremplaçable, sans plus, désir d’y aller.

 

magritte-7653-l.jpg

Paul Colinet par Magritte

 

LA POUPÉE

Il y a des petits oiseaux de chatouilles dans le jeu de billes de son ventre.
Il y a des bouquets de petits chats dans ses jolis yeux.

Elle tient dans ses mains des murmures, des rubans, des anneaux, des myosotis.

 

NOUVELLES

Qu’il y avait une panthère de pluie dans les blés.
Qu’il y avait dans le boîtier la boucle noire d’une Elvire.

Qu’avec des cailloux l’avare rembourrait son canapé.

Qu’une main mendiante mouillait son petit navire.

PORC HERMAPHRODITE

Animal utilisé dans les miroiteries pour le nettoyage à la Rubens des glaces de siège embuées.
L’œuf du porc hermaphrodite contient un petit miroir rond très recherché pour l’étude des phases de la lune.

LE SOLEIL LA NUIT

Sous une maison de soleil

où l’on entre par la fenêtre

une servante aux yeux vermeils

en chantant adore son maître

 

Ses yeux éclairent son miroir

cajolé d’ailes qui sont fées

et qui font tourner sans les voir

des moulins de blonde fumée.

 

Et le maître est l’or du sommeil

et la servante c’est la Reine

mariés du miroir et pareils

aux images de haute laine.

 

ÉTROIT
Ici, le moisi, la chouette,

l’angle, l’opaque, les dents,

l’album à coquillages,

le biseau, la rouille, le sel…

 

Ici, le mur, le destin,

le poing, la cadence lente,

le tapis rongé par les mites,

la pourpre, l’iode, les os…

 

Ici, l’hiver fendu qui saigne,

le cellier amer, le broc froid,

l’acide, le dur, le sec, le peigne,

l’estragon et l’envie.

 

BAISERS DANS LE COU

Kiokk pou kioo pou

Amm fiouré dyoli dyoutchel

Kiokk pou kokkiokk / piopou

Ammiou souffiour édyioli djèl / aïlou…

 

Kiokk pou

Kiokk poukakinn ammabaïon

Kiokk a dje stoûr a dje stoûr

A djè stoûr a djok vioukou-oû

 

Tchoukiokk a kiokkk

Tchoukiokk a kiokk

Ioum fiarfinnail a ioum a ioû

Tchoup kiokokk

Tchioup klokla kiokk

Kiokk poû !

Fiarfinn Fiarfinn Fiarfinnailloû…

 

zoom_phot_paul_colinet.jpg

Scutenaire et Colinet en 1950

 

LA CHANSON DU PETIT CROCODILE À VAPEUR

Sucre-toi

wa-wa-wa

sucre-toi la p’tite gaufrette

 

Sucre-toi

wa-wa-wa

sucre-toi sur tous les toits

 

L’HOMME

L’homme à table était assis.

L’homme à table était à pied.
L’homme à pied était en voiture.
L’homme en voiture était dans son lit.
L’homme dans son lit était au loin.
L’homme au loin était debout.
L’homme debout était à genoux.
L’homme à genoux était présent.
L’homme présent était disparu.
L’homme disparu était vivant.

 

Moulin à café musical

La partition se compose de 50 à 60 grains de café (pour la bonne cause) (une grande mesure).
L’exécutante ne met pas le moulin entre les jambes, vu l’emplacement de la manivelle. Elle le pose en amazone sur ses genoux. Dès qu’elle tourne, la partition descend, moulue, à l’intérieur de l’instrument.
Sur l’air joué par le moulin, l’exécutante,-si elle a plus de 80 ans, c’est-à-dire si elle est venue nous tenir compagnie avant la guerre franco-allemande de 1870, – chante ce refrain à la fois triste et encourageant :

« Tourner ma viole

Ma viole c’est mon gagne-pain

Si je n’avais pas ma viole

Je d’vrais mourir de faim « 

 

*

 

Ces miroirs savants qui feignent d’oublier les blessures astucieuses de leurs angles. Leur mémoire émane en ronds enchantés.

Il faudra encore beaucoup de lignes amoureuses, de couleurs secrètes, d’objets endormis dans leurs ombres avant que la peinture ne devienne invisible comme la parole.
Ici, les portes sont ténues et tremblantes qui s’ouvrent sur les régions sans âge du fond des yeux.

Et voici qu’animant ces courbes et ces songes, éclairant ces nuits faites de regards, de l’autre côté des tableaux, c’est note voix, la plus lointaine, qui nous appelle.

 

 

14383194020.jpg

Publicités