BOUDDHA et autres textes mous

LES MOIGNONS (VII)

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Bouddha

Le Bouddha est un homme-tronc comme les autres. Il a fait le deuil de ses membres, de tout mouvement associé, de préhension comme de déplacement. Il a intégré la notion de mouvement: il roule pour lui-même. On ne verra jamais un Bouddha tracer vers le marchand de journaux, vers son bureau ou le club de fitness. Ayant atteint l’éveil en semblant n’avoir pas dormi mille nuits d’affilée, il semble enraciné dans sa position de lotus jusqu’à la fin des temples. Il sommeille assis, il rêve éveillé. S’il s’élève, ce n’est pas de plus de quelques centimètres du sol. Le Bouddha dort et parle en dormant. Il raconte ses rêves et ses rêves font loi. C’est une sorte d’analyste froid, qui note et empoche. Parfois il jette ses membres à qui en veut. Il rit sous cape en voyant ses adeptes essayer de les saisir au vol, prendre toutes les postures de la lévitation.

Le Bouddha est un homme-tronc comme les autres. Il soigne, il polit ses moignons. Et qu’on ne vienne surtout pas l’empoigner !

 

 

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Les maîtres

Le maître des horloges ne maîtrise pas tous les temps. Le maître des clés s’est fait tromper par une serrure. Le maître des ambassades n’a pas prise sur le pays entier. Le maître du suspense se lasse des intrigues. Le maître des bains ne supporte pas les jacuzzis. Le maître des rires ne supporte pas qu’on s’esclaffe. Le maître des enterrements mourra un jour. Le maître des emportements s’est laissé embarquer par le courant. Le maître des accents porte un chapeau. Le maître des identités ne sait plus qui est qui, qui il est, qui quoi qu’est-ce. Le maître des fentes ne connaît pas toutes ses failles. Le maître des peines d’amour souffre d’infidélité chronique. Le maître des textes n’aime pas celui-ci (qui l’en blâmerait?). Le maître de la conduite sans points n’a pas de suspension.

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Les mers

Il collectionne les mers, il en a des centaines. Des roses, des vertes, des mal peintes, des bien dessinées. Des rondes, des en cube, des très froides, des toutes chaudes, des qui descendent les montagnes, des qui montent au ciel. Des normales qui font des vagues et de l’écume, des spéciales qui font du lait et des légumes comme vaches ou jardins. Des quelconques en forme d’œuf ou de poire, des plus curieuses en forme de coquilles ou d’autos tamponneuses. Des qui piquent ou qui sonnent, des qui font des peluches ou la fine bouche. Des effacées, des extravagantes, des un peu sottes, des carrément givrées. Des grosses, des fines, des puantes, des parfumées. Mais celle qu’il préférait, c’est sa mer noire aux reflets nacrés, celle qu’il prend au petit déjeuner avec des brassées de pain complet léger et des sucres comme des banquises fondant au soleil.

 

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La motte

Quand je pars en exploration dans une motte de beurre, j’en ai pour ma journée. Une motte de beurre, on n’en a jamais fait le tour; il reste toujours quelque chose à découvrir: une pente à descendre, un versant à escalader, un boyau à découvrir, un grain de sel à détailler, une mollesse qui ne ressemble à aucune autre mollesse, un jaune très jaune, un filet zébré tirant étrangement vers le blanc de la crème de lait baratté qui a sa source dans la vache et le fermier qui la  trait avec toute la poigne de l’homme avide de prendre son plaisir là où il s’en trouve. Point à la ligne et retour à la ferme.

 

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Rêver dur

Je fais des rêves durs qui font mal à mes nuits. Je dois avoir un problème de transfert onirique. Je devrais changer mon système d’interprétation des songes. Au matin, j’ai des douleurs de crâne, je peine à réaliser que c’est le jour. Je marche sur des fantasmes.  Je piétine des chimères. J’écrase un ou l’autre cauchemar. J’irréalise, je m’illusionne, j’imagine des rêves mous aux claires formes qui glisseraient de la nuit au jour comme une ombre chère. Je pleure, je crie, je suis malheureux comme une pierre mais rien n’y fait. Je fais toujours des rêves durs comme un calcul sur la tombe d’un aérolithe. Comme un moellon sur la stèle d’un galet. Comme une épave de paquebot sur le cénotaphe d’une baleine.

 

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BLEU DE BLEU de JEAN MOGIN

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Quand j’ai besoin de bleu,

Quand j’ai besoin, de bleu, de bleu,

De bleu de mer et d’outre-mer,

De bleu de ciel et d’outre-ciel,

De bleu marin, de bleu céleste ;


Quand j’ai besoin profond,

Quand j’ai besoin altier,

Quand j’ai besoin d’envol,

Quand j’ai besoin de nage,

Et de plonger en ciel,

Et de voler sous l’eau ;

Quand j’ai besoin de bleu

Pour l’âme et le visage,

Pour tout le corps laver,

Pour ondoyer le cœur ;

Quand j’ai besoin de bleu

Pour mon éternité,

Pour déborder ma vie,

Pour aller au-delà

Rassurer ma terreur

Pour savoir qu’au-delà

Tout reprend de plus belle ;

Quand j’ai besoin de bleu,

L’hiver,

Quand j’ai besoin de bleu,

La nuit

J’ai recours à tes yeux.

 

 

Jean MOGIN (1921-1986)

La Belle Alliance (1963)

 

QUELQUES CHANSONS BLEUES…





























LE BLEU KLEIN 

LE BLEU AU CINÉMA


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L’EXAMEN

image.jpgLe jour de l’examen était arrivé et le professeur était fébrile. C’était un jour d’examen exceptionnel, un de ces jours qui comptent dans une vie.

Le professeur se tenait à l’entrée de l’amphithéâtre pour accueillir les étudiants. Pour chacun, il avait un mot, une attention. Pour chacun, il savait exactement ce qu’il devait leur dire pour les mettre en confiance, leur donner toutes les chances de réussir leur épreuve. Quand les deux cents étudiants furent installés, leur smartphone fermé, leur matériel sorti précautionneusement de leur étui ou de leur valisette, il alla s’installer au milieu de l’estrade, un peu à côté du pupitre où se tenait le micro et son portable. Il n’était pas nécessaire, cette fois, de parler et, d’une certaine façon, ça l’apaisait: il avait trop souvent jargonné.

Chaque étudiant savait précisément ce qu’il avait à faire et le fit comme il l’avait répété pendant la période de blocus. Le professeur suivait scrupuleusement leur petit cérémonial personnel pour conjurer le stress; quand il observait un geste mal exécuté, un manquement qui pouvait leur être préjudiciable, il le leur signalait d’un regard appuyé, ou d’un raclement de gorge suggestif. L’étudiant comprenait son erreur et se corrigeait.

Quand le professeur jugea que plus aucun doute ne subsistait sur le résultat de l’examen – c’était un homme avisé et nanti d’une longue expérience -, il donna l’ordre de départ du concours.

Les deux cent balles de calibre 9 mm atteignirent toutes sans exception sa tête. C’était la meilleure session de sa vie professionnelle, une épreuve de prestige au final éblouissant qu’il avait eu raison de proposer; la seule aussi qu’il n’aurait pas besoin de corriger.   

 

L’ACCORDÉON DU SILENCE d’ANNE-MARIELLE WILWERTH (Éd. du Coudrier)

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l-accord-on-du-silence-scan-couverture_1_orig.jpgAprès vingt recueils, Anne-Marielle Wilwerth signe ici peut-être son plus beau livre. L’écriture y coule avec grâce, densité, sensibilité, n’hésitant pas à livrer des pans plus méconnus d’un portrait saisi « dans l’encrier de l’avenir », avec ce dosage d’optimisme et de gravité.

Avec audace et détermination, la poète signale ici un travail raffiné sur soi, sans tapage ni égotisme, livrant failles, « absence de soi-même », puisqu’il faut, dit-elle « déboutonner les inquiétudes », chercher « une vie plus souple ».

Elle écrit selon sa formule personnelle en peu de vers pour mieux livrer la « paroi poreuse du monde », nous « faire des confidences », tout attentive à ce « poème à naître » comme un enfant qu’on soigne avec délicatesse.

Qu’elle parle des îles (Ouessant) ou des voyages en « mémoire clandestine », l’auteur se pose des questions sur ces « joies métisses », sur « l’instant tellement palpable ».Anne-Marielle-WILWERTH.jpg

La fluidité des poèmes (« un poème rampe sous la dune ») chante aussi bien « le chant rassurant de l’océan » que le doute d’avoir « maraudé en vain/ dans le vaste verger marin ».

Poésie fleurie, dont les images vagabondent librement dans la nasse de notre lecture.

Nous avons aimé la simplicité des notations (« l’invisible est semeur d’écume »), la petite musique qui honore « félinement » le « blanc », le goût « de la transhumance », « cette nomade liberté » qui enchante ces vers, comme « les joies simples de l’âme », lorsqu’on s’est « dépouillé de soi ».

En pleine maîtrise, la poète entame un nouveau pan de sa création : bon vent à celle qui sait aussi bien écouter les silences et en faire un nid chaud de poèmes transparents.

 

Anne-Marielle WILWERTH, L’accordéon du silence, Le Coudrier, 100p., 20€. Illustrations très réussies de Pascale Lacroix. 

Le recueil sur le site des Éditions du Coudrier

Bergère du silence, le site d’Anne-Marielle Wilwerth 

UNE RÉSIDENCE D’ÉCRITURE BIEN TENUE

ILLUSTRATION-Fontevraud-residence-1024x577.jpegDans cette résidence d’écriture bien tenue, le soleil est changé tous les matins, la mer est passée au bleu, tous les soirs on vaporise de l’essence de muse dans les chambres pour une bonne oxygénation onirique, de la lecture labellisée est administrée aux résidents que la Société des Gens de Lettres a choisis pour se refaire une santé littéraire sans compter la petite bourse de psychostimulants marqués du paraphe de leur écrivain préféré…

NOS AMIES LES (BELLES) POULES par GAËTAN FAUCER

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La poule aux oeufs dort.

 

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J’ai découvert un texte sans coquille écrit par une belle poule.

 

 

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Le documentaire sur la poule à poil est classée X.

 

 

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Ma poule sans eux est très solitaire.

 

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La poule au pot n’a pas eu de chance.

 

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La poule de luxe ne mérite pas la basse cour.

 

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L’étude de la poule : plumologie

 

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Ne surtout pas la prendre pour une dinde !

 

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Prière de ralentir devant un nid-de-poule.

 

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La poule de mer ne vit pas à la campagne.

 

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La faisane est une poule gradée.

 

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La poule d’eau est un genre de poule mouillée.

 

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La poule cougar aime les jeunes coqs laids.

 

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Certains coqs abusent un peu trop de cocotte.

 

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Dans la basse cour, le jeune coq joue au poulet.

 

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C’est dans les vieilles casseroles que l’on fait les meilleures poules.

 

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La poule aux yeux d’or.

 

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La belle poule aime la culture… surtout le maïs.

  

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Gaëtan FAUCER (un petit poussin)

LES GNOUS

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Je me réveillai avec un e en moins au niveau des genoux. Comme toutes les métamorphoses, celle-ci eut lieu de nuit. C’est une espèce de lourdeur au niveau des jambes qui me fit me réveiller. Heureusement les gnous étaient, tout comme moi, encore endormis.

Le gnou est un bovidé du genre connochaetes, il est herbivore et , contrairement aux apparences, il s’agit d’une antilope, comme me l’apprenait le site Wikipedia que je consultai vite via mon smartphone après avoir identifié la nature des animaux qui avait pris possession de mes rotules, et pour tout dire, s’étaient substitués à elles.

En effet, le gnou, de prime abord ne fait pas penser à une gazelle mais à un buffle et il ne sent pas moins fort. C’étaient de petits gnous heureusement et les cornes n’étaient pas trop disgracieuses. Je me dis qu’elles valaient bien les cornes de rhinocéros. Marcher avec des gnous à la place des genoux n’est pas de tout repos, il va sans dire. Et d’abord sortir du lit s’avéra vite casse-gueule, puis descendre les escaliers s’apparenta à de la haute voltige mais ne s’habitue-t-on pas à toutes les sortes de handicaps et ne finit-on pas, même, par en tirer profit?

Parvenu avec peine dans la cuisine, je pris mon café pour me redonner de l’allant. Je me lavai péniblement car les gnous s’étaient réveillés et réclamaient de l’attention. Il s’agissait maintenant, sinon de les dresser (avec tout le respect, il va sans dire, dû à leur espèce), de modérer leurs ardeurs, de leur faire entendre raison (cela viendrait en son temps). Je leur expliquai comme je pus que j’avais ma vie et même quelques opinions et qu’il n’était pas question que je demeure à la maison à glander.

Je donnai cours ce matin-là sur la reproduction du ver de terre (hermaphrodite comme chacun sait) à une classe de girafes qui n’eurent d’yeux que pour mes gnous. Puis je rentrai sans repasser par la salle des profs qui sentait l’étable depuis le lot des dernières mutations survenues dans le corps professoral après la succession de désordres en tout genre subis dans le secteur. 

Dans l’auto, les gnous s’assoupirent, mon métier de malade les avaient mis, bien tassés, sur mes genoux et je pus regagner mon domicile sans ennui. Mais quand je fus arrivé chez moi, passé le seuil, les gnous manifestèrent l’envie de se sustenter, ils n’avaient rien mangé de la journée. J’eus l’impression qu’ils avaient grandi car je dus passer la porte sur les gnous. (Une petite voix me disait bien que j’accumulais bêtement les jeux de mots mais les jeux de mots, c’est parfois l’ultime rempart avant la déraison.)

Je trouvai ma femme dans la cuisine en peignoir et les chevaux en bataille. Elle me trouvait l’air d’un transfomer et me demanda ce qui m’était arrivé avant que je lui pose la même question. J’ai pris un jour de congé maladie aujourd’hui, me dit-elle sans mettre son propos entre les guillemets d’usage. Je lui répétai alors qu’en effet je ne l’avais pas vue à la direction de l’école durant la journée. Les chevaux sont trop lourds à porter, il me faudra quelques jours d’apprentissage, me dit-elle. Il y a une journée de formation prévue à cet effet ce week-end, lui appris-je après l’avoir lu dans le carnet d’avis réservé aux maîtres animaux.

Après quoi nous échangeâmes à propos de la politique intérieure comme de l’expulsion de centaines d’ouvriers du bâtiment transformés en bourricots. Mais il était trop tard pour prendre attitude, pour protester contre la marche du monde, pour s’afficher unijambiste ou antispéciste, pour prendre sa carte du parti bête ou du parti ultra littéral (cela viendrait en son temps): les mulets avaient déjà quitté notre cité en direction du port pour le quai d’embarquement où était amarré l’Arche de Noé.