AU FESTIVAL DU FILM D’AMOUR DE MONS, une petite merveille: LA PUERTA ABIERTA de Marina SERESESKY

leuckx-photo.jpgpar PHILIPPE LEUCKX

 

 

 

 

La_Puerta_abierta.jpgDans un quartier populaire de prostituées, à Madrid, mère et fille – Antonia, Rosa – partagent un tout petit appartement qui donne sur une galerie intérieure. Comme elles, d’autres prostituées et travestis vivent là, dans une promiscuité qui frôle la violence. Lupita (travesti), une Russe, une « hyène » (toujours à l’affût de ce qui se passe), Paco, son mari, qui la trompe…

Antonia, qui veut se faire appeler Maria Lujan, amoindrie par accident vit, sans s’entendre avec elle, avec sa fille Rosa qui s’adonne à la prostitution. Antonia laisse toujours la porte ouverte, au grand dam de sa fille.

Un jour, une petite fille de sept ans, soudain orpheline, déboule dans leur vie. Normalement, la petite Lyuba a disparu.

Au plus près de la vie quotidienne et dans un ton qui mêle rires et gravité, la cinéaste réussit un tour de force en proposant, sans une once de moralisme, une description juste de relations féminines, une présentation de la prostitution aujourd’hui et une leçon d’amour.

L’attachement de la vieille Antonia pour la petite Lyuba nous vaut les plus belles scènes du film. Un intimisme de tous les instants, une mise en scène qui approche sans voyeurisme les personnages, un humour qui dose bien les réalités vécues, autant d’atouts d’une oeuvre qui traduit bien les difficultés du monde.

La cinéaste dirige d’une main sûre toute cette petite troupe jusqu’aux enfants, Lyuba et Eduardito, compagnon d’infortune, qui vivent, ne jouent pas, cette histoire, dont on sort émus. Les comédiennes sont fabuleuses de justesse : Carmen Maci, Terele Pavez…

Premier long-métrage d’une cinéaste, née en 1969.

« La puerta abierta » de Marina Seresesky (Espagne, 2016, 84′)

Le film a été couronné du Grand Prix du Jury des Jeunes (compétition européenne ).

Le Festival du Film d’Amour de Mons (le site) (jusqu’au 17 février)


AU FESTIVAL DU FILM D’AMOUR DE MONS, « NOCES » de Stephan STREKER

leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

 

film.noces.f.jpgGlaçant portrait – d’après des faits réels – d’une jeune Pakistanaise qui tente d’échapper aux traditions de son pays. Intelligente, belle, rebelle, sensible. Ses tentatives d’émancipation seront vaines face au bloc familial qui la force au mariage. Selon sa famille, il est impensable que Zahira épouse un Belge. La tragédie se noue et impose sa violence. Comme toujours, la femme est sacrifiée et le poids de la tradition (mari imposé par Skype…) une insulte à la liberté. Le crime d’honneur enfin souille le beau visage d’une jeune femme écartelée entre l’amour des siens et la poursuite autonome de sa vie. L’arriération impose régression et repli.

La mise en scène, très attentive aux ambiances nocturnes, dose et accélère la tension et jette le spectateur dans une nasse d’effroi et d’impuissance.

La distribution est éblouissante : Lina El Arabi (Zahira), Zacharie Chassériaud, Sébastien Houbani (Amir) , Olivier Gourmet.

Présenté à Toronto, Angoulême, le film de Streker a remporté diverses récompenses. 

Le Festival du Film d’Amour de Mons (jusqu’au 17 février)

DURET OU LA CONCRÉTION D’IMAGES

leuckx-photo.jpgpar PHILIPPE LEUCKX 

 

 

 

 

duret-langue-soufflee-animal-150x179.gifLa langue poétique ici associe sans cesse des appositions, des métaphores presque sans lien : ceci bien sûr rend la lecture des 73 dizains légèrement incommode car les insolites concrétions de sens nous laissent souvent perplexe :

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« ma langue grimpe sur
le mât de cocagne
elle fait le singe
aboie sur les crêtes »

Le « je » qui narre hèle des animaux « à l’aide », « engloutit chaque mot », prend pose de chien sur « les trottoirs », cite Artaud, énonce un « corps » dont « le visage est confiant ».

Ces poèmes désarçonnent l’épris de fluidité, plairont sans doute à l’amateur de signifiant qui aime dans un même vers pour la beauté de la chose « agrumes et arguments ».chevreuil-patrice-duret-L-KPmlQz.jpeg

Le livre, sans doute un vaste patchwork d’images, s’encombre de vers dissociés pour dire une langue rebelle au sens commun; le rapprochement des mots, pour être souvent barbare « la souris/ pagaie dans le lac secouer la planche/ regard lointain », ressemble à l’écriture automatique dans ce qu’elle a de plus artificiel ou d’expérimental.

Pourtant, sous l’écriture très formelle, se niche un besoin « d’enfance », « l’air de n’y pas toucher », fragile écho d’expériences enfouies dans le carcan des dizains et dans l’accumulation d’images juxtaposées, mais à quelles fins?

Patrice Duret, La langue soufflée de l’animal , L’Arbre à paroles, 2017, 82p., 10€.

Le site de L’Arbre à paroles

POUR COMMENCER 2017: À PROPOS DE POÉSIE CONTEMPORAINE

par DENIS BILLAMBOZ     arton117866-225x300.jpg

Pour cette rentrée de janvier, j’ai pu disposer de deux opus évoquant la poésie contemporaine, des textes très élaborés, un peu savants même, qui donnent une idée de ce qu’est la littérature contemporaine aujourd’hui, notamment la poésie en prose. Celui d’Alexander Dickow, évoque les fruits, notamment les kakis, comme métaphore de la littérature, celui de Stolowicki s’accroche aussi au domaine végétal, il s’intitule Rhizome comme cette partie de la plante où poussent les tiges dans lesquelles j’ai vu les œuvres littéraires d’aujourd’hui.

 

1540-1.jpgRHAPSODIE CURIEUSE

Alexander DICKOW

Louise Bottu Éditions

Il y a bien longtemps qu’un texte m’avait bousculé comme celui-ci, à sa lecture, j’ai été comme déstabilisé, il est plein de poésie en vers, en prose, mais parfois beaucoup plus pragmatique, il veut nous parler de gourmandises de fruits inconnus mais surtout des kakis, des kakis qu’on peut consommer selon deux manières l’une bonne, l’autre excellente même si elle est moins ragoûtante. Mais la gourmandise de l’auteur ne s’arrête pas à la nourriture, il veut aussi se régaler des mots mais pas seulement de leur sens et de leur son, aussi de ce qu’ils suggèrent, de ce qu’ils inspirent, de ce qu’ils créent en nous et surtout de ce qu’ils laissent entres les lignes là où l’on ne va pas avec assez d’attention. Alexander Dickow dit qu’il n’aime pas les mondes lisses, qu’il apprécie les imperfections : les bosses, les fissures, les stigmates, et les terrains inhospitaliers : les ruines, les ferrailles tordues, les façades délabrées. Mais ce n’est pas le chaos qu’il cherche, il « aime les approximations ajustées avec précision et rigueur, la justesse de l’entorse et du déboîtement, les zones d’hésitation ».bio-image.img.240.high.jpg

Son texte est à cette image, à deux faces, une très fouillée, très élaborée mais élaborée dans une forme qui pourrait sembler un peu anarchique et une autre face qui pourrait évoquer un auteur qui ne possède pas suffisamment notre langue malgré sa grande culture. Or, l’auteur, Américain d’origine, possède un doctorat de littérature française donc sa construction est un édifice très étudié qu’il faut essayer de comprendre comme un monument Art nouveau alliant différents styles pour défier l’académisme. Il place, en exergue à son propos, cette citation de Benjamin Fondane : « Etrange, la chanson ! Etrange, cette soif / D’une pulpe, en moi-même, qui n’eût rien de tendre… ». Étrange aussi pour le lecteur cette entrée en matière.

Son propos commence par une dissertation sur le goût et sa relativité « … les étrangers cherchent à trouver des saveurs connues. Qu’on aime rester chez soi, où que l’on soit ! Est Etranger celui qui goûte, qui goûte à tout ce qu’il ne connaît pas ni ne comprend…. » . Ce qui est bon ici, ne sera pas forcément bon plus loin. Tout ceux qui s’attachent à leur nourriture habituelle oublient à jamais une immensité de goûts, de saveurs, de sensations… Il fait aussi l’apologie des fruits dédaignés, trop mûrs, « C’est l’étalage chagrin des fruits exotiques après les fêtes ; c’est la fête des moucherons. A peine quelques téméraires et de rares étrangers ont entamé cette putréfaction de trésors ».

Le fruit par excellence, celui qui illustre le mieux son propos, c’est le kaki qu’on peut manger de deux façons : une plutôt banale, l’autre plus audacieuse en le laissant approcher de la putréfaction pour que ses tanins deviennent de velours. Le kaki qu’on vénère dans un temple au Japon, « Un shogun Ashikaga honora en bienveillance le village car un moine qui eut nom Jinsai lui ayant fait don de succulents kakis. »

Mais, le fruit n’est pas seulement le kaki, c’est aussi « le curuba ou le cériman, l’arosianthe ou le caroubin, le limpou ou le périgal-nohor aux frêles pétales maladifs », une liste qui peut faire saliver même si on ne connaît aucun de ces fruits car leur nom seul évoque déjà des saveurs nouvelles, exotiques, ensoleillées, enchanteresses… et là on comprend (moi j’ai compris)que si l’auteur évoque le kaki est sa mythologie, c’est parce qu’il symbolise dans ce fruit la vie sous toutes ses formes. « Tout s’emmêle. La couleur, la nèfle, le fuyu, une femme, le New Jersey, Châtillon, Clamart, Nancy. Une chose mène à l’autre, tandis qu’on ferait mieux d’en rester là, et de sentir ceci à jamais, cette couleur, par exemple, d’une peau ».

La vie, la vie réelle, celle qu’on ne sait pas voir, qu’on se sait pas comprendre, sentir, déguster n’est pas où nous la cherchons, elle est ailleurs, elle est comme les mots, elle n’est pas dans les instants qui la constituent mais entre les instants comme toutes les vérités qui sont toujours ente les lignes du texte. « Les mots passent sans cesse entre ce qu’ils visent. Ils passent au plein milieu de la parole, c’est à justement dire là où n’est jamais l’objet qu’on croyait vouloir dire. Les mots ratent la cible qu’ils atteignent. C’est pourquoi on ferait mieux d’écouter d’un peu plus près ce qui a lieu dans cet entre les mots, autant que les mots mêmes. Ce qu’on veut dire, on a failli le dire ».

Un texte intriguant, dérangeant, sibyllin, savant, trop peut-être pour moi, que chacun comprendra à sa façon mais qui comme le kaki sera toujours meilleur quand on le laissera vieillir tranquillement dans notre mémoire afin qu’il prenne toute sa saveur au cours d’une autre lecture quand le lecteur sera mûr lui aussi et qu’il saura chercher entre les mots la réelle signification de la pensée de l’auteur. En attendant, j’ai retenu que si

« Certains fruits se consomment comme l’amour. Le kaki est de ceux-là. »

Et, j’aime les kakis quelle que soit la façon de les consommer.

Le site des Editions Louise Bottu

 

4084327319.jpgRHIZOME

Christophe STOLOWICKI

Passage d’encres

Rhizome, c’est le nom de la partie de certaines plantes, entre racines et tige(s), d’où poussent en général ces belles tiges, c’est du moins ce qu’on m’a enseigné quand j’étais jeune apprenti agriculteur. Christophe Stolowicki a adopté ce titre pour son recueil comme pour indiquer qu’à partir de ce rhizome, il fera pousser des tiges : ses colères, ses humeurs, ses remarques, tout ce qu’il a à vider sur ce que professent certains à propos de la littérature : des lieux communs, des idées reçues, des truismes et toutes sortes de fausses vérités qui essaient de nous faire croire que des belles tiges poussent un peu partout dans le monde littéraire. Des opinions, comme il le dit dans sa dédicace, qui vont souvent « à l’encontre du genre ». À contre-courant de ce que pensent en général ceux qui se disent les spécialistes de la littérature contemporaine.

Son propos se présente comme un répertoire de citations, de pensées, d’idées concernant la littérature contemporaine, les diverses formes littéraires, les auteurs, quelques éditeurs et tout ce qu’ils pensent sur ce sujet, essayant de le partager avec le lecteur.

Les tiges qu’il dresse sont comme des flèches qu’il décoche en direction de ceux dont il ne partage pas les vues, il introduit son texte avec un premier trait en direction des auteurs de textes courts, « les brèves », en stigmatisant les producteurs d’aphorismes trop prolifiques pour rester incisifs, « l’aphorisme plus assez dru pour se garder de suffisance », ou de haïkus trop rabâchés, dilués, lessivés « pour préserver sa consistante inconsistance ». Il évoque ensuite « Une poésie contemporaine tout en performances » qui « invente une dérisoire parade à la désaffection populaire ». Les prosateurs n’échappent pas à sa vindicte, ceux « qui pose prose » sont peu nombreux après Gombrowicz et Flaubert qui conservent son estime comme certains poètes : Celan, Pisarnik, Rimbaud, Baudelaire, Giguère, Luca, Metz et quelques autres. Même Sade n’échappe pas à ses flèches.2110_auteur_20111018160812.jpg

Le roman, genre le plus exposé à la mode et à la commercialisation du talent, fait lui aussi l’objet d’une mise au point : après Stendhal et Flaubert, « un long intermède d’analphabète » d’où émergent seulement Mérimée et Maupassant. Un texte en forme de mise au point pour stigmatiser tous ceux qui se plient trop facilement aux effets de modes, aux statistiques des ventes, aux étiquettes trop élogieuses et à tous ceux qui vantent le talent de ceux qui n’en ont pas assez pour que le terme ne soit pas dévalorisé quand on l’évoque à leur sujet.

Ce recueil m’a immédiatement fait penser à Philippe Jaffeux dont j’ai eu le plaisir de découvrir le travail, la même recherche poétique en prose pour évoquer la pensée et la mettre en textes pour un lecteur suffisamment averti. Philippe Jaffeux, je l’ai découvert au creux de l’une des dernières pages : « Philippe Jaffeux, ses calligrammes interstitiels qu’évide un logiciel ». Juste ces quelques mots pour évoquer le travail du poète pour la conception d’une écriture possible face au handicap lourd. Toujours des mots très lourds pour formuler des idées puissantes en de courtes opinions souvent en forme de sanctions.

Chaque définition, chaque opinion, chaque remarque, chaque avis est, en effet, une forme de sanction, un coup d’épée contre les travers des « écriveurs » qui croient faire de la littérature mais ne font qu’un travail alimentaire en produisant comme à la chaîne. La littérature c’est autre chose, c’est un art, un art qui peut s’associer avec les autres, comme la poésie se calquant au rythme du rock and roll. La littérature contemporaine, sous toutes ses formes et tous ses aspects, s’écrit au rythme d’une musique et la musique que Stolowicki aime, c’est le jazz et particulièrement celui du Monk, le célèbre Thelonious Monk. Il déroule son texte au rythme de ces airs scandés par les longs doigts du jazzman sur le clavier du piano, réservant les trilles du saxophone de Coltrane à la longue phrase proustienne. L’art ne se divise pas, la musique scande la phrase et la peinture, notamment celle de Kandinsky et du Douanier Rousseau, plante le décor.

Un texte qui évoque sans conteste possible le mode de penser de Philippe Jaffeux avec des expressions, des sentences, des exclamations, des remarques plutôt que des phrases. Cette forme d’expression, si elle s’éloigne hardiment d’un certain académisme, conserve toutefois une force réelle grâce à une recherche très poussée de mots très justes, très adaptés à l’évocation recherchée, à la pensée à transmettre. Stolowicki livre un véritable pamphlet contre ceux qui se croient littérateurs (auteurs, éditeurs, critiques, faiseurs de talents…) et recentre le débat sur le talent dans son expression la plus restreinte, la plus pure, la plus exigeante et je dirais même la plus intelligente car l’auteur formule ses avis et sentences avec la plus grande rigueur intellectuelle.

Le livre sur le site des Éditions Passage d’encres

LA CHIENNE DE NAHA de CAROLINE LAMARCHE

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De beaux voyages

« Lire c’est voyager, voyager c’est lire » Victor Hugo.

Cette citation a accompagné le livre de Caroline Lamarche au fil des chapitres, présente sur un marque-page choisi au hasard. Et colle à la perfection à cet ouvrage, puisqu’il y est question de voyage, de voyages au pluriel même…

Le premier, un voyage dans les souvenirs, la petite enfance, la narratrice raconte ses premières années, auprès de ses parents, et de Lucia, sa « seconde mère », qui compte tout autant à ses yeux. A la mort de celle-ci, trop accaparée par sa nouvelle vie d’adulte et son histoire d’amour naissante, notre héroïne décide de ne pas se rendre à ses obsèques, avec regrets pourtant.

Pour le voyage suivant, elle est invitée au Mexique, pour la fête des morts, par la fille de Lucia, Maria, qui a suivi son mari dans ce pays. Cinq ans après l’enterrement auquel elle n’avait pas assisté, sa vie a changé, son amour naissant a vécu, puis se meurt. Plus rien ne la retient, elle part… Un voyage initiatique à la découverte de ce pays, des moeurs et coutumes de chaque communauté, où souvent la femme n’a qu’une place de second ordre, voire pire… Et puis ce conte, « La chienne de Naha », présent tout au long du roman, énigmatique et angoissant.mfplissart.jpg

Voyage spirituel aussi, puisque, lors de ses pérégrinations, la jeune femme côtoiera de nombreux religieux, partagera avec eux les prières, les offices.

Voyage de l’âme, surtout, le retour sur soi, sur cet amour qui meurt, sur ces années pourtant agréables pleines de souvenirs. Un coeur en peine, une âme perdue, c’est difficile pour elle de profiter pleinement de ce qui l’entoure, on a l’impression qu’elle se laisse porter par les événements, qu’elle subit, que son destin ne dépend que de la bienveillance de ceux qui l’accueillent. Dans ce pays inconnu, où elle se trouve parfois dans des zones sensibles, elle a certes conscience du danger, mais rien ne l’atteint. Par contre elle s’émeut des conversations avec les personnes qui la reçoivent, essaie de partager leur quotidien et s’intéresse à elles, se ressource malgré elle pour un retour prochain…

De beaux voyages donc, un choc de cultures, un changement de repères intéressant pour un être assez perdu ayant sombré dans la mélancolie. Émouvant.

Le livre sur le site de Gallimard

Le site de CAROLINE LAMARCHE

LA SONATINE DE CLEMENTI de CLAUDE RAUCY (Éditions MEO)

51Gubqs0cbL._SX195_.jpgLa morale de l’histoire

Cet ouvrage rassemble deux nouvelles et un long récit.

La Sonatine de Clementi ouvre le recueil. L’action se passe principalement à Florence, il s’y mêle subtilement la question de la réincarnation, le charme opère indubitablement et on n’est pas étonné d’apprendre que la nouvelle a obtenu un prix.

La dernière nouvelle, Le pion du troisième, rapporte le piètre quotidien d’un surveillant d’établissement scolaire vivant toujours chez sa mère et victime d’une agression.

Le héros à la sarbacane raconte la vie d’un héros malgré lui, contraint, comme nombre de Belges en Mai 40, à l’exode vers la France. Il souffre de fuites urinaires, d’énurésie, dans des circonstances où l’émotion le submerge, lui qui par ailleurs n’exprime pas particulièrement ses sentiments et en semble souvent dépourvu.  Après quelques péripéties et après s’être séparé de sa mère, il va être accueilli dans le Gard par une châtelaine qui prendra soin de lui comme d’un fils ou comme d’un amant.

L’action de la première partie s’interrompt au moment où il décide de rentrer en Belgique, à la façon dont on quitte le giron maternel, et on le retrouvera quelques années plus tard, de retour au pays, marié et bientôt employé du Chemin de fer avant que son passé ne lui soit renvoyé d’une manière pour le moins ironique.

Les trois protagonistes de ces histoires narrées avec le talent de conteur qu’on connaît à Claude Raucy ont la particularité, comme le souligne la quatrième de couverture, d’être des personnages insignifiants, à la limite de la veulerie, à la différence du premier, plus fin, plus cultivé.c._rauct_venise.jpg

En tout cas, le héros à la sarbacane semble ballotté au gré du vent de l’histoire, il n’est guère animé par le souci de prendre son destin en main ou de modifier la trajectoire de son existence, il fait partie de ces êtres qui sont les jouets des circonstances qui feront d’eux des héros ou des victimes, la proie du pire comme du meilleur. Il y a en Baptiste de l’Étranger de Camus, du Lacombe Lucien du film de Louis Malle (écrit avec Modiano) et cette incapacité à penser ce qui lui arrive, ce qui, d’après Hannah Arendt, caractérise l’être susceptible de se faire l’instrument du mal.

L’art de Raucy consiste à installer son lecteur au coeur de ses récits en liaison avec la nature (par exemple, ces chapitres placés sous le signe des cerises ou des sureaux), la vie à la campagne, et insidieusement, presque à son insu, à lui faire se demander quelle aurait été sa position dans la situation des personnages. Tout en suscitant notre intérêt de lecteur, il nous fait nous poser la question du bien et du mal et, par extension, nous interroger, par les récits qu’il donne à lire et à vivre, sur la morale de nos propres histoires. 

Éric Allard

Le livre sur le site des Éditions MEO

Le blog de Claude RAUCY


 

LA MÉMOIRE SÉLECTIVE

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Ce vieil enseignant se rappelait très bien avoir donné cours à des jeunes filles rieuses sur une terrasse à Rome, à des cadavres frais du jour dans une morgue à Madrid, à des chevaux blanc cassé dans une écurie d’Augias, à des enfants colorieurs dans une garderie de Carcassonne, à des nageurs en maillot couleur pomme dans une piscine du Calvados, à des mécaniciens abstèmes dans un garage de Bombay, à des assistantes sociales en burn-out dans un cabinet de psy de Charleroi, à de vaillants sidérurgistes dans une aciérie de Detroit, à des acrobates volants sur un trapèze chez Bouglione, à des oiseaux filiformes sur un fil électrique à Madagascar, à des policiers ivres dans une tour en argent massif, à des politiciens véreux dans un bureau de vote au Chili, à des députés déboussolés dans un parlement de Wallonie, à des grains de sable sur une plage du Mexique, à des particules fines dans un carrefour comme un autre, à des vêtements sales dans une laverie automatique en bordure du Mékong, à une liasse de billets neufs sur le comptoir d’un tripot de Kiev, à une sauce Béchamel dans un soufflé de chou-fleur de Gerpinnes, à trois frelons roses sur une rose de Pondichéry, à une rangée de piquants sur un cactus de Houston, à des amateurs de mouches molles dans un abattoir de fortune, à des cibles mouvantes dans un ancien stand de tir de l’Armée Rouge, à des chanteurs désargentés du Choeur de l’opéra de Quat’sous, à des ouistitis nains sur la branche d’un arbre à gommes d’Amazonie…

Il se souvenait de toutes les circonstances de temps et d’espace, des mimiques de chaque participant et des paroles échangées, de chaque objet proposé à la vue et de chaque pensée ayant parcouru, même à la vitesse de l’éclair, son esprit absorbé par la tâche de dispenser son savoir.

Mais il ne se rappelait plus du tout quoi il avait bien pu enseigner.

N’OUBLIONS JAMAIS LES CARESSES d’ÉVELYNE WILWERTH (Éditions M.E.O.)

2017-01-25_143808_ill1_CARESSES-1.jpgLe tourbillon de la vie

Une place en demi-cercle un 21 juin dans une capitale européenne entre 14 heures 20 et 19 heures 09. Le décor est bien planté et le cirque, le cycle de la vie va pouvoir opérer le temps d’une après-midi caniculaire.

Une dizaine de personnages, y compris un animal et une plante, vont subir les affres de l’extrême chaleur. Un couple adultérin présent sous le prétexte d’un colloque, une châtelaine et son père, un enfant et sa mère, une artiste peintre hantée par Nicolas de Staël et ses bleus, un réceptionniste en surpoids, un SDF et son chien, une plante esseulée et assoiffée…

Evelyne Wilwerth relate les séquences de manière chronologique sous divers angles, de façon à balayer le pourtour de l’espace. L’action évolue au fil des différents points de vue et ce qui apparaît d’abord de façon éclatée s’organise en l’histoire d’un lieu à tel moment, comme notamment dans un de ses précédents livres, Hôtel de la mer sensuelle, et un peu à la façon de ces travaux perecquiens circonscrivant toutes les péripéties survenant en un endroit donné (Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, La vie mode d’emploi).

Pour ce faire, l’écrivaine malmène la syntaxe, la ponctuation, utilisant tantôt des phrases brèves, faites de quelques mots, tantôt des phrases longues épousant le mouvement, la course du temps ou la courbe d’un instant. Elle use d’un langage performatif pour faire ressentir le tourbillon de la vie.wilwerth-caresses.jpg

« Vous tournez, vous me contournez, je tourne, je tourne sur moi-même, la fièvre monte déjà, je répète Vous Vous, l’enroulement est rapide très rapide puis soudainement lent très lent étiré long infiniment long il devient un immense vertige les murs dansent  déjà les parfums m’enivrent et soudain Vous serrez fort si fort trop fort vos yeux sont des braises je lâche un cri je vais défaillir  Vous me soutenez  Vous me redressez violemment la tête de la fureur de votre regard je gémis et soudain c’est le déroulement sauvage et moi je »

Tous les personnages de cette comédie urbaine sont comme enfermés (souvent à deux) dans leur histoire, et le ciel plombé, l’atmosphère étouffante, la catastrophe annoncée sont à l’image de leur situation à ce tournant de leur existence.

L’autre du couple fermé est plus ou moins présent, plus ou moins passé, il ne permet plus l’évasion, pris lui-même dans la relation maladive, le cercle vicieux qui s’est établi et qui court à sa perte. Il faudra un drame, peut-être un meurtre, en tout cas une victime expiatoire, une remise à plat des choses et des chronos à l’instant zéro pour que les protagonistes du récit, en réalisant le manque d’amour dont ils souffraient de même que le lien rompu avec la terre, le centre vital de leur être, repartent de plus belle dans la ronde des jours…  
Une fois encore, Evelyne Wilwerth donne un livre éclatant qui a du style, de l’allant et une morale aussi que vive que bouleversante.    

Éric Allard

Le livre sur le site des Éditions MEO

Le site d’ÉVELYNE WILWERTH