LA CIBLE IDÉALE

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Lecteurs sans cibles s’abstenir

 

Cet homme était la cible idéale. Après un examen minutieux, les logiciels les plus performants en matière de désignation de cible avaient confirmé les pronostics. L’individu était dès lors observé nuit et jour par les meilleures équipes de snipers du monde.

À l’heure fixée, les équipes entrèrent en action, visèrent et tirèrent sans sommation sur l’objectif.

Mais à cet instant t, parce qu’il avait été déplacé par une pensée x, un souvenir y, une sensation z, le point de mire n’était plus à l’endroit e où il aurait dû se trouver. Dès lors, les balles des dizaines de tireurs préparés se frappèrent l’une l’autre, ricochèrent en éliminant tous les exécutants.

Seul l’homme sortit miraculeusement vivant de la fusillade, cet homme qui, aujourd’hui encore, se demande comment un tel bug a pu se produire, lui qui avait pourtant programmé les meilleurs algorithmes, censés avoir intégrés tous les impondérables, afin qu’il succombe, lui-même, à ce moment-là et à cet instant précis.

LIRE AU PRINTEMPS 2017: NOUVELLES DU NORD

arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

Des Hauts-de-France à l’est de la Belgique, il n’y a pas très loin, pour moi, c’est toujours le Nord et je n’ai pas parcouru une bien grande distance pour découvrir, ou redécouvrir, deux nouvellistes de talent, Edmée de Xhavée que je connais depuis un certains temps déjà, ce n’est pas le premier recueil ou roman de sa plume que je lis. Par contre c’est la première fois que lis des textes de Francis Denis. J’ai pensé que ces deux recueils feraient une bonne chronique réservée aux nouvelles du printemps (je parle évidemment de ma date de lecture).

 

front-cover-rina.jpg?w=474LA RINASCENTE

EDMÉE DE XHAVÉE

Chloé des lys

« Edmée plonge au tréfonds des cœurs et des âmes, et même parfois des tripes, de ses héros pour en extirper les joies et les douleurs les plus intimes et les plus vives pour montrer que l’amour et que la vie ne sont souvent qu’illusion et amertume ». Lorsque que j’avais lu un précédent recueil de nouvelles d’Edmée, j’avais conclu mon propos par cette phrase qu’aujourd’hui je cite en introduction à la lecture de son nouveau recueil car elle a toujours ce même regard sur ce qui unit ou sépare les femmes et les hommes. A travers huit nouvelles qui sont autant de vie de femmes trompées, abusées, bafouées, elle reprend son thème de prédilection avec un peu plus gravité encore, peut-être même une petite de dose de férocité et de cynisme. On dirait qu’elle croit de moins en moins à « l’amour toujours », et qu’elle éprouve de plus en plus une grande méfiance vis-à-vis du mariage et de toutes les liaisons se voulant pérennes, ces unions qui servent surtout à maintenir le patrimoine au sein de la famille, conserver l’honneur le rang de la phratrie, du clan, perpétuer et préserver le « nom ».

« On tombe amoureux comme on tombe malade, ou fou de peinture, ou de courses de voiture. Une passade, elle passe. Un amour… on ne peut faire autrement que le vivre. On « tombe » dedans ». Un amour on le vit le temps qu’il dure car il est n’est que très rarement à vie. Le hasard qui réunit les amoureux à vie n’a pas souvent l’occasion d’exercer son talent, les mariages et unions diverses relèvent bien plus souvent des convenances ou du confort personnel. Auparavant on parlait d’alchimie de l’amour désormais on évoque une quelconque chimie qui relierait les amoureux… »

Pour se convaincre de cette vision de l’auteure, il suffit de lire la quatrième nouvelle, celle qui concerne une jeune femme qui découvre que son mari la trompe et qui va vider son chagrin et sa colère dans les jupons de sa mère et de ses deux tantes qui lui racontent, chacune à leur tout, leur chemin sentimental personnel lui laissant ainsi découvrir que la sérénité qu’elles affichent toutes les trois n’a rien à voir avec leur vie sentimentale. Elles ont dû combattre, accepter, biaiser, louvoyer, composer… pour construire une vie qui leur apporte une certaine satisfaction.

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Edmée De Xhavée

C’est, selon Edmée « la Rinascente » la renaissance, les retrouvailles avec les amis, les amours de jeunesse, quand on en a fini avec ce qu’il fallait faire : se marier, fonder un foyer, avoir des enfants pour assurer la descendance, faire carrière pour ne pas écorner le patrimoine familial, quand le couple s’étiole, que l’amour s’évapore doucement, que les enfants quittent leur nid, que les contraintes disparaissent, c’est le moment de renaître, de construire une autre vie, celle dont on a rêvé, celle qu’on n’a jamais pu vivre…, avec ceux qu’on retrouve. C’est la petite lueur d’espoir que l’auteure laisse filtrer entre les lignes de ses sombres nouvelles.

Lire Edmée, c’est caresser un tissu de soie rêche, boire un vieil apéritif démodé, à la fois doux et amer, c’est se laisser bercer par la musique du texte, comme par un concerto pour piano de Mozart ou un Stück Musik de Schubert. Mais c’est surtout lire une page de l’histoire du XX° siècle, l’histoire d’un monde qui fut et qui n’a pas su s’adapter pour être encore, un monde qui n’a pas pu, ou pas su, prendre la mesure de tout ce que les deux abominables grands conflits avaient changé dans la vie des populations en Europe au XX° siècle. Le destin d’une classe sociale qui régentait le monde au XIX° siècle et qui a dû laisser sa place à une bourgeoisie nouvellement enrichie aux mœurs moins sclérosées, aux idées plus larges et plus hardies. L’histoire d’une classe sociale qui a poussé sous les tapis de son faste passé, les poussières nauséabondes de ses mœurs peu en harmonie avec son image.

Il y a aussi dans ces textes des souvenirs d’enfance, l’évocation de lieux où l’auteure a certainement séjourné et surtout beaucoup de nostalgie mais aucun regret; l’auteure semble, elle-même, avoir su renaître à une nouvelle vie après sa vie professionnelle.

Pour le commander sur Amazon

Laissez-moi vous écrire, l’excellent blog d’Edmée De Xhavée sur lequel elle livre des chroniques inédites régulières…

 

les-desempares.jpgLES DESEMPARÉS

FRANCIS DENIS

Delatour Editions

Dans ce recueil Francis Denis a rassemblé quinze nouvelles d’inégale longueur qui évoquent toutes d’une certaine façon la difficulté des êtres à s’intégrer dans un monde et dans une société qui ne semblent pas faits pour eux. Des individus qui sombrent dans une chute définitive, pas tous cependant, certains entrevoient au bout du tunnel de leur existence le rayon de lumière qui pourra leur permettre de vivre dans ce contexte qu’ils n’ont pas choisi mais qu’ils pourront alors apprivoiser.

Le pauvre quidam que personne ne considère trouvera un peu d’espoir auprès d’une prostituée attentive et douce ; un homme et une femme convaincus qu’il leur est impossible de trouver un conjoint acceptant leur défaut, finissent par se réunir dans un même amour ; l’enfant maltraité comprend qu’en sortant du placard dans lequel on l’enferme, il perd son seul refuge d’intimité ; le président qui doit prendre ses fonctions, qui regrette déjà la douce vie qu’il menait avant ; l’enfant qui trouve sa mère délaissée pendue… tous des êtres en rupture avec leur vie qui surmontent cette épreuve ou qui sombrent définitivement.

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Francis Denis

Francis Denis est aussi un peintre, on peut le constater dans ses textes où il prend toujours soin de décrire les lieux fréquentés par ses héros avec précision et sensibilité, on a l’impression qu’il voudrait mettre de la couleur dans sa prose. Une prose très proche de la poésie, fluide, humide, qui coule comme une eau paisible, une écriture élégante, sensuelle, avec même parfois une petite dose d’érotisme, pour construire un texte frais, odorant, coloré par une abondance d’adjectifs. Un texte qui décrit la vie comme elle est, brutale, cruelle, déchirant l’écran de poésie qui masque souvent de bien grandes douleurs. On a l’impression que l’auteur regrette un monde originel, végétal, peuplé seulement d’êtres paisibles, un monde qui peut-être fut mais un monde qui sort aussi tout droit de son imagination. Il maintient ainsi le lecteur entre la réalité la plus crue et une virtualité imaginaire et poétique, entre ce qui est et ce qui aurait peut-être pu être, dans le monde qu’il décrit dans une de ses nouvelles. « Nous vivons dans un monde aérien fait de sons et d’odeurs. Proches de la terre et de l’écume, solidaires des goélands et des mouettes qui viennent se frotter à l’immensité du ciel, proches de la pierre, du sable et de l’eau, proches du bonheur certain mais fragile ». Ce monde c’est l’univers de Francis Denis mais les hommes sont entrés dedans et l’ont sérieusement altéré, c’est l’univers naïf et coloré qu’il peint sur ses toiles, du moins pour celles que j’ai pu voir.

Mais, tant que le poète vivra et écrira, l’humanité pourra nourrir encore quelques espoirs.

Les publications de Francis Denis aux Editions Delatour

Le site de Francis DENIS

 

MICRO ÉLOGE DE LA MOUCHE

Micro éloge de la mouche

 

« Il y a trois sujets à traiter : l’amour, la mort et les mouches. » 

A. Monterroso

 

Le poète ordinaire se félicite en mars de l’éclosion des petites fleurs (jonquilles,  jacinthes, camélias, anémones…), de l’arrivée des hirondelles, de l’afflux (soudain) de lumière (après les ténèbres hivernales et le rite de l’heure d’été), du réchauffement de l’air (sans évoquer les méfaits de l’allergie au pollen de graminées et des pics de canicule qui vont décimer une partie de la population), des bienfaits du crépuscule sur ses facultés à la rêverie, de l’accroissement de son caractère lunaire, du renouveau de la nature et de la réouverture (en grandes pompes) de son cœur aux choses de l’amour et, s’il est encore vif, fringant, apte à l’ébranlement, de sa libido aux choses du sexe. 

Alors que le lecteur qui a lu Monterroso va simplement observer l’absence cruelle de mouches, la mouche vrombissante et merdeuse, la mouche cadavérique et chiante, la mouche vive et folle, la mouche pétulante et malsaine, la mouche exploratrice et méditative, et se mettre à guetter sa venue, sans quoi la vie printanière (tant attendue) ne serait pas la vie printanière, sans quoi l’été ne pourrait pas briller de son plus vil éclat.

En effet, si la mouche ne venait pas mettre son grain de sel, jouer son rôle de mouche du coche, le poète ordinaire (et hautain avec les mouches) pourrait se croire le roi de l’univers poétique. Déconnecté du réel, il prendrait sa vessie pleine d’une inspiration sans limites pour une lanterne de lumière littéraire pisseuse, et pourrait, eh oui, écrire à jet continu, mourir et faire mourir ses lecteurs d’une indigestion d’irréalité qui pourrait sensiblement, en retour (qu’est le poète sans son lot de lecteurs triés sur le volet?), compromettre l’avancée de sa carrière littéraire jusqu’aux prix et replis de l’automne.

 

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Un rêve

 

Personne ne peut savoir si le monde est fantastique ou réel, et non plus s’il existe une différence entre rêver et vivre. J.L. Borges

 

J’ai rêvé de Jorge Luis Borges. Il me disait avoir rêvé de moi et je m’en émouvais. Vous, Borges, vous avez rêvé de mon insignifiante personne?

Dans mon rêve, dans un sursaut de vanité, je me dis alors qu’il serait bien que le maître le fît savoir au monde, une fois ramené à la conscience du réveil, qu’il signalât le fait à la presse, comme ça en passant, au détour d’une question sur les labyrinthes ou la cécité. Même si mon œuvre était minuscule, de la grandeur d’une pointe d’épine, d’une crotte de mouche, la remarque en passant amènerait le lecteur distrait à se piquer de cette infimitude qui caractérisait ma quasi absence d’œuvre. Je m’en ouvris au grand écrivain qui y souscrit : Pourquoi pas, fit-il avec son air un peu absent et si touchant…

J’ai fait ce rêve et comme Jorge Luis Borges (à ma connaissance) ne s’en est jamais ouvert par la suite à quiconque, je décide aujourd’hui de le relater : Oui, dans mon rêve, Borges a bien rêvé de moi il y a trente-cinq ans (ou trente-six, c’est si loin maintenant)… 

 

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LIRE AU PRINTEMPS 2017: PREMIER RAYON DE SOLEIL LITTÉRAIRE

arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

Pour aborder cette nouvelle saison, j’ai lu un auteur venu des antipodes, le Chinois Li Jingze, qui s’est penché avec une grande patience et une grande minutie sur les textes qu’ils soient anciens ou plus contemporains, sur les contes et légendes et sur les traditions ancestrales pour essayer de comprendre, et de nous faire comprendre, pourquoi les Chinois et les Occidentaux ont autant de difficultés dans leurs relations. Un bel exercice intellectuel et culturel pour commencer une nouvelle saison de lecture.

 

cat_1484841970_1.jpgRELATIONS SECRÈTES

LI JINGZE

Editions Picquier

Passionné par l’approche de l’histoire proposée par Fernand Braudel, Li Jingze a entrepris ce vaste récit, entre essai et histoire, pour essayer de comprendre et de faire comprendre comment deux grands empires pensant dominer le monde n’ont jamais pu se comprendre eux-mêmes et ne se comprennent peut-être encore pas très bien. Il a remonté le temps jusqu’à la dynastie des Tang (618-907) puis celle des Song (960-1279) pour retrouver les légendes, les poésies, les chansons, les textes anciens qui pouvaient lui permettre de faire revivre tout le petit peuple et ses avatars qui ont construit l’histoire de son pays. Et, ainsi, il a poursuivi son chemin dans le maquis des textes officiels, confronté à l’énorme problème de la traduction. Il faut bien comprendre qu’il n’y a pas si longtemps encore, il y avait plus de distance entre le chinois écrit et le chinois parlé qu’entre le chinois écrit et l’anglais.

À travers cet immense travail, extrêmement documenté, l’auteur n’est pas historien de formation mais il connait certainement mieux l’histoire de son pays que de nombreux universitaires qui enseignent cette matière, c’est avant tout un très grand érudit qui a essayé de comprendre pourquoi son pays que tous ses habitants considèrent comme le centre du monde, « l’Empire du Milieu », n’a jamais pu comprendre et se faire comprendre de l’autre puissance dominant le monde, l’Empire britannique. Jusqu’au XIXe° siècle encore, les Chinois et leur empereur en tête pensait qu’« En Occident il n’y a en fait qu’un pays, c’est l’Angleterre. L’Amérique, la France, l’Allemagne, etc… ce sont d’autres façons de désigner l’Angleterre, pour tenter d’abuser encore la dynastie céleste. » Pour simplifier notre discours nous dirons simplement que LI Jingze a essayé de comprendre pourquoi l’Occident et la Chine ne se sont jamais compris.

Pour commencer, il faut admettre que ces deux parties du monde se sont d’abord connues seulement à travers les marchandises qu’elles échangeaient sans jamais se rencontrer. Les marchandises voyagent plus loin que les hommes. Les Croisés occidentaux ont ainsi découvert une foultitude de produits nouveaux dans les échelles du Moyen-Orient, des produits venus de Chine ou attribués aux Chinois, comme l’ambre gris, la rose ou le bois d’aigle… A travers ces produits inconnus, les Occidentaux ont fantasmé un pays sans le connaître tout comme les Chinois ont fantasmé l’Occident quand ils ont reçu les premiers produits manufacturés acheminés le long des voies de communication terrestres ou maritimes. La notion de Route de la Soie sera inventée plus tardivement. Marco Polo intéresse assez peu l’auteur qui s’étend beaucoup plus longuement sur les écrits et les aventures de Galeote Pereira, Guillaume de Rubroek, Matteo Ricci, pour terminer son périple historique avec Malraux qu’il conteste fermement, démontrant qu’il a beaucoup emprunté et qu’il n’a pas vécu ce qu’il laisse croire qu’il a vécu.

L’auteur s’étend notamment sur la perception du monde qu’ont les Chinois, ils ont connu, au Moyen-âge, leur période la plus faste avec les Tang et Song notamment et ils se sont, à partir de cette époque, comme figés dans leur splendeur la croyant définitive et immuable, vivant dans le présent et ne voyant le changement que comme un nouveau présent à vivre. « Nous ne croyons qu’au monde actuel, c’est pourquoi éliminer l’ancien et faire bon accueil au nouveau est toujours un événement heureux. » Alors que les Occidentaux ont été dès les XII° et XIII° siècles bousculés et stimulés par de nombreuses innovations et inventions les projetant toujours plus fort vers l’avant, vers l’avenir. Ainsi le formidable élan occidental a été parallèle à la sclérose de la société chinoise engoncée dans les fastes de son riche passé. Les Occidentaux n’ont jamais compris que la Chine était un empire très civilisé issu d’une immense richesse économique, intellectuelle et artistique, et les Chinois n’ont vu dans les Occidentaux que des petits manufacturiers sans histoire ni tradition. Un empereur chinois disait « Qu’ont les Occidentaux de si extraordinaire ?…, nous avons tout cela : ils construisent des bâtiments, réparent les pendules, peignent des tableaux et jouent du clavecin, ils nous fournissent tout ce que nous voulons ! » Il était convaincu que lui était le gardien d’une tradition millénaire qui lui conférait le pouvoir sur le monde entier.li_jingze_76946.jpg?0

Ainsi, les Occidentaux n’ont vu dans les Chinois que des barbares non civilisés tout juste capables de torturer leurs femmes en leur bandant les pieds. Les Chinois, eux, n’appréciaient pas plus cette coutume dont ils avaient honte. « Les Chinois de l’époque éprouvaient une profonde aversion pour cette coutume antique et se sentaient humiliés par l’intérêt des Occidentaux pour cette pratique. » « Nous ne voulons pas que les Occidentaux voient cela et eux justement veulent voir cela. » Ce regard sur la coutume des pieds bandés montre bien le fossé qui sépare les deux civilisations et peut-être aussi le manque de volonté des deux parties pour combler ce fossé, chacun voulant que l’autre soit son inférieur. Les multiples incidents protocolaires relatés par l’auteur confortent, s’il était nécessaire, cette appréciation. Nul ne voulait s’abaisser devant l’autre, chacun prétendant n’avoir de comptes à rendre à personne. Même les guerres n’ont pas réglé ce problème de préséance.

Ce manque de volonté est renforcé par une grande difficulté de communiquer, la traduction d’une langue vers l’autre est un énorme problème. « Chaque fois qu’une langue rencontre une autre langue, c’est un piège d’une profondeur insondable, où s’agitent et bouillonnent les erreurs, les malentendus, les illusions et les tromperies les plus inconcevables. » L’auteur a recopié deux versions d’un même traité, l’une étant en Angleterre, l’autre en Chine, l’écart entre les deux textes est énorme et montre bien la difficulté que les deux peuples avaient de communiquer entre eux et aussi leur volonté insidieuse d’essayer de tromper l’autre à travers la version conservée du traité. Et pour conclure, Li Jingze renvoie les deux délégations dos à dos : « Ces humanistes naïfs qui étaient en même temps des colonialistes féroces… eux-mêmes comme leurs interlocuteurs étaient persuadés que dans l’univers il n’y avait qu’un sens, que leur propre langue exprimait totalement. »

Ce livre est un puits de culture et de connaissance, il fait revivre la Chine d’avant l’An Mil jusqu’à l’époque que Malraux essaie de nous faire croire qu’il a connue, non pas la Chine des grands empereurs et des grandes batailles, la Chine du petit peuple qui a construit et transmis les légendes, les poésies, la tradition, tout ce qui fait la vie quotidienne d’un peuple. Et Li Jingze empreint de la sagesse millénaire de son peuple conclut non sans un brin de malice pour éviter la polémique : « Nous adorons notre histoire et nos traditions, mais nous avons une conception absolument unique de l’ « histoire » et des « traditions ». »

A chacun son histoire, à chacun ses traditions et que nul ne peut juger celles de l’autre avec ses propres critères.

Le livre sur le site des Éditions Picquier

CINQ QUESTIONS à MICHEL THAUVOYE, l’auteur d’UN DERNIER VER?

couverture-un-dernier-ver.jpg?fx=r_550_550Tout le malheur des hommes

L’auteur de L’important c’est la sauce récidive avec Un dernier ver ?

Dans ce second opus diablement efficace et réjouissant (comme dans le premier), on retrouve le même cocktail à base de polar et d’humour tirant vers le rouge sang, agrémenté de plats mijotés servis avec de bons vins et de pop/rock du meilleur acabit des années 70 et 80. Ces nouvelles nous narrent des histoires improbables dans lesquelles par la force du je, on entre de plain-pied, avec une joie d’enfant ravi de commettre des actes interdits, comme si nous en étions les protagonistes, témoins ou inévitables victimes plus ou moins consentantes pris dans un enchaînement de circonstances menant au pire.

Dix nouvelles de haute tenue qui rassasient notre besoin de fiction et qu’on a toutes envie de raconter également, preuve de leur indéniable pouvoir de conviction. Comme dans Une vague de froid, où à la suite d’un accident de voiture dont il a lui-même souffert, son pote qui conduisait a trouvé la mort, le narrateur fait la connaissance de la mère de son ami de laquelle il tombe amoureux mais, pour l’approcher, il va engager, à l’inverse de l’Humbert Humbert de Lolita, une liaison avec sa fille tout juste sortie de l’adolescence… Ou Le badinage est un sport d’église, ce récit dans lequel le père du narrateur vient lui présenter sa future épouse qui a l’âge d’être sa soeur…. Il y a aussi, dans Dernière marche avant le sommet, l’examen d’embauche qui finit très mal et la réunion de famille d’Un nerf de famille qui ne se termine pas mieux… Pour ne rien dire de la dernière nouvelle, Ver solitaire, où après avoir accepté de se faire sodomiser par jeu par son amie, l’affaire va aller de mal en pis pour le protagoniste.

Dans la nouvelle qui ouvre le recueil, le narrateur commence par sauver de la noyade le mannequin d’un jeune homme qui prend mal cette incursion dans le déroulement de son suicide virtuel…  Michel Thauvoye use dans ce recueil, on peut dire, de la même façon d’un avatar qu’il va plonger dans les situations les plus improbables (mais terriblement bien construites) où le burlesque finit souvent par voisiner avec l’horreur. Au moment où son alter ego pense vaincre les différents éléments en présence, qu’il va satisfaire ses désirs les plus chers, qu’il croit maîtriser les différents éléments mis en place, tout se retourne contre lui et le laisse en mauvaise posture quand ce n’est pas tout simplement sans vie.

Blanc comme neige est peut-être le seul récit qui ne présente pas le moindre humour, c’est un récit kafkaïen et implacable.

La morale de ces histoires jubilatoires, ne serait-ce pas que ce ne sont pas les autres qui sont cause de notre malheur, comme on pourrait aisément se le persuader à la lecture de ces nouvelles qui attestent pour sûr, d’une impossibilité du narrateur à vivre en société, voire en famille, mais cette impossibilité foncière qui fait que, comme le disait justement Blaise Pascal, tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre.

D’autre part, si Mickaël, l’antihéros récurrent de ces récits, s’y était tenu, il ne nous aurait pas procuré ce furieux plaisir de lecture.

Éric Allard

Le livre sur le site des Cactus Inébranlable Éditions

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CINQ QUESTIONS à Michel THAUVOYE

1/ Quelles sont tes influences littéraires et cinématographiques – et artistiques en général ?

Le premier auteur dont l’univers m’a attiré est Boris Vian. D’abord avec ses romans « poétiques » (L’Ecume des jours, L’Arrache-cœur,…), puis, dans sa version Vernon Sullivan. La lecture de J’irai cracher sur vos tombes, relativement jeune, a été une révélation. Une telle liberté de ton et de thème m’avait impressionné.

J’avoue aussi une passion pour « Cent ans de Solitude » de Gabriel Garcia Marques (lu neuf fois sans toutefois pouvoir encore dessiner de mémoire l’arbre généalogique de la famille Buendia). Un roman totalement jouissif.

D’autres écrivains, qui m’ont marqué : John Irving, James Ellroy, Paul Auster, Jim Harrison, Bret Easton Ellis, Ian McEwan, Stephen King, Philippe Djian, Céline, Jean-Bernard Pouy, …, et rayon belge, Thomas Gunzig. Et il y en a encore tellement à découvrir…

Rayon cinéma, de manière générale, les réalisateurs qui insufflent de l’humour dans des films noirs me touchent : les frères Cohen, Tarantino, David Lynch, Bertrand Blier (Buffet froid est un des films les plus délirants que j’ai vu). Et bien sûr, C’est arrivé près de chez vous.

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2/ Peux-tu nous raconter la genèse d’une nouvelle thauvoyenne (élément déclencheur, construction de l’intrigue…)?

L’idée peut surgir au détour d’une conversation, en écoutant la radio, la télé,… parfois un simple mot, une phrase. À partir de là, je construis mentalement les grandes lignes de l’intrigue. Généralement, je détermine la fin avant de commencer à rédiger. Je m’attarde sur la phrase introductive (mais pas autant que le personnage de La Peste…) qui, dans une nouvelle, me parait essentielle.

Concernant la rédaction en elle-même, impossible d’écrire l’ensemble du texte pour le retravailler longuement ensuite. J’avance paragraphe par paragraphe, quand ce n’est pas phrase par phrase, et je ne vais pas plus loin tant que je ne suis pas (suffisamment) satisfait. Il en résulte que je peux rester calé assez longtemps sur un détail sans arriver à m’en détacher.

Le texte passe ensuite quasi systématiquement entre les mains de plusieurs lectrices pour un avis général (et une correction orthographique) tandis que je le relis moi-même, pour arriver à la version définitive.

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3/ Pourquoi la nouvelle est-elle ton genre de prédilection ? La nouvelle est-elle un genre déconsidéré ? Quelles sont les ingrédients qui font une bonne nouvelle ? Quels sont tes nouvellistes préférés ?

En secondaires, mes dissertations n’entraient pas dans les critères classiques et étaient plus ou moins scénarisées. Je remercie encore mon prof de français de ne pas m’en avoir tenu rigueur…

Ensuite, j’ai longtemps écrit de courts textes « pour moi-même », avant que mes premiers pas un peu sérieux (mais à peine) me dirigent, avec plus ou moins de succès, vers des concours de nouvelles. Un créneau dans lequel je me sens à l’aise que je pense malgré tout abandonner momentanément pour m’atteler à un roman.

Le genre me semble plus reconnu dans la littérature anglo-saxonne que du côté francophone. Je ne m’explique pas vraiment ce désintérêt. Est-ce que cela ne fait pas assez sérieux parce le nombre de pages est réduit ? Peut-être que dans notre époque d’immédiateté et de vitesse, le récit court, qui demande moins de temps de lecture, pourrait trouver une place plus importante.

Bien entendu, il n’y a pas de recette miracle pour une bonne nouvelle. Cela dépendra aussi du genre littéraire du récit.

Globalement, je pense que, vu sa brièveté, l’histoire ne doit souffrir d’aucune baisse de rythme (ce qui sera moins gênant dans un roman, où certains passages peuvent être moins intense sans nuire à l’ensemble). Il me semble aussi important de plonger le lecteur dans l’histoire dès les premières lignes, sans mise en place excessive. Puis, élément essentiel, la fin se doit d’être marquante, surprenante. En cela, j’apprécie beaucoup les recueils de Thomas Gunzig ou de Philippe Djian, plutôt fulgurants.

Côté américain, c’est un peu différent. Les textes sont souvent beaucoup plus longs et l’on peut se demander s’il ne s’agit plutôt de courts romans, dont ils empruntent parfois les codes (descriptions nombreuses, dialogues omniprésents,…). Stephen King en est un spécialiste, mais l’on peut aussi penser à Jim Harrison et ses magnifiques Légendes d’automne.

Honte sur moi, je n’ai jamais lu la canadienne Alice Munro, spécialiste du genre.

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4/ Tes nouvelles fourmillent de références pointues au pop/rock. Quels sont tes groupes, albums préférés ? Derniers coups de cœur ?

Roger Daltrey déclarait récemment que le rock est mort. De plus, on a assisté ces dernières semaines à la disparition de figures mythiques : Bowie, Cohen, Berry. Et, d’autre part, à une sorte de sacralisation d’un songwriter (Dylan) par l’attribution du Nobel ? Partages-tu cet avis de Daltrey?

Pour une raison inconnue – mes parents n’en étaient pas spécialement friands – j’ai dès mon plus jeune âge apprécié la musique rock. Mon premier 45t dans le style, acheté à 10 ans (en 1974…) était This Town ain’t big enough for both of us, des Sparks.

Je suis un enfant du punk et, surtout, de la new-wave/cold-wave de fin 70, début 80. Les premiers album de Cure, Bauhaus, Sisters of Mercy, Fad Gadget, Siouxie and the Banshees, Magazine,…, ont bercé mon adolescence.

Ce n’est que plus tard que je me suis attaché aux dinosaures du rock comme Led Zeppelin, Deep Purple, Black Sabbath, Pink Floyd, ou autres.

J’écoute aussi beaucoup de Metal, un style souvent mal considéré pourtant plus complexe et vaste qu’on ne l’imagine.

L’avis de Roger Daltrey n’a aucun sens. La mort du rock a déjà été décrétée à de multiples reprises sans empêcher que la scène soit toujours bien active. Evidemment, il est probable que l’on n’inventera plus jamais rien de nouveau, et que la disparition des mythes qui en ont écrit les grandes pages laisse un vide dans l’esprit de ceux qui ont grandi avec eux

Mais des bons groupes et des bons albums, il y en aura toujours, j’espère.

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5/ Idem pour la cuisine qui est un leitmotiv de tes nouvelles. Quels sont tes plats préférés ? Tes vins préférés ? Ecrire s’assimile-t-il à cuisiner ? Quels sont, d’après toi, les points communs aux deux activités ?

Du moment qu’il est cuisiné avec plaisir et de bons produits, un plat pourra me plaire. Bon, évidemment, je saliverai plus facilement sur un homard au four, beurre au thym…

Une évidence en ce qui concerne le vin, le Bourgogne, rouge ou blanc. Dans les appellations considérées comme un petit peu moins prestigieuses –Marsannay, Fixin, Monthélie, Givry, Santenay,… – on peut trouver des flacons remarquables à prix relativement raisonnables.

Ecrire, comme cuisiner, est un acte de création. Des éléments à assembler avec harmonie, une sauce qui doit prendre, un ensemble qui doit fonctionner.

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Le site de Michel Thauvoye

LE SILENCE

14536806-Journal-vierge-avec-un-fond-blanc-Banque-d'images.jpgComme chaque matin, Adrien Lenoir s’installe dans son fauteuil-club et ouvre Le Silence. Il feuillette les nouvelles du jour d’avant. Sauf que Le Silence ne comprend que des feuilles blanches, numérotées soit, compartimentées, encadrées de lignes délimitant l’article vide, sans texte, sans le moindre signe typographique. Cela le lave du maelström des rêves de la nuit qui se confondent encore avec le début du jour et son lot de nouvelles à venir, d’actions à accomplir. Cela le calme, le transporte au-dedans de soi comme le font des séances de méditation réclamant un travail de concentration, sans l’inconfort des postures semi-acrobatiques qui l’accompagne.

Le Silence s’est peu à peu imposé dans le paysage de la presse nationale qui, après un temps, ne proposait plus que des dessins, reflétant un monde de plus en plus imparfait (de leur point de vue graphique et expurgé du savoir de l’Histoire), étape qui préfigurait la fin, par explosion chromatique et légendes étiques, de la presse décriée. Ensuite, un magnat de la presse n’eut plus qu’à publier Le Silence, un quotidien entièrement blanc qui reprenait le grain de l’infâme papier journal, certes, mais dans un format plus maniable que les grandes feuilles de chou qui débordaient sur la tasse et les tartines du petit déjeuner.

Le Silence, après trois mois de publication seulement, et un bouche à oreille fameux, éclipsa tous les autres titres de la presse écrite et provoqua, en réaction, un vif rejet de la presse virtuelle qui avait emporté les faveurs du lectorat traditionnel. Oui, le lecteur moyen commençait à déserter la lecture sur écran pour méditer addictivement Le Silence. Pour rentrer en soi, se centrer sur soi et rien que sur soi afin d’organiser le chaos que des décennies de surinformation avait placé dans leur esprit de plus en plus fouillis, à la limite de la saturation, au bord du si vanté burn-out.

Malevitch, comme se faisait appeler le prince des nouveaux médias, avait auparavant créé une ligne de vêtements sans forme et une chaîne de restaurants de nourriture ultra light, sans goût. Comme dans tout ce qu’il entreprenait, il partait de rien pour imposer un vide salvateur, acclamé par tous comme un ersatz du monde parfait auquel chacun aspirait dans ses rêves confus. Il avait ainsi lancé une collection de livres blancs écrits par une armée de nègres sous-payés (trop heureux de participer à une entreprise de publication) qui s’était très bien vendus, plutôt que la poussive production coutumière en matière d’édition aux tirages de plus en plus confidentiels.

Fort de son succès dans les affaires, Malevitch s’était lancé dans la politique et il avait fondé son mouvement, le Parti blanc, qui avait récolté les votes de tous les fieffés commentateurs de réseaux sociaux et de comptoirs privés, était sur le point de remporter les élections et de prendre la tête du pays…

Adrien Lenoir, que nous avions laissé à sa lecture, gardait tous les journaux du titre et régulièrement se replongeait dans ceux des jours ou des années précédentes car chaque numéro, et là n’était pas le moindre des bienfaits du quotidien, enregistrait les pensées de son lecteur au moment de sa lecture blanche.

On l’aura compris, le journal, quoique employant l’infâme papier journal traditionnel dans un format plus restreint, avait inclus dans sa texture l’électronique microscopique qui rassemblait tous les ressorts de la manipulation virtuelle. Adrien Lenoir, de même que presque toute la population mondiale, lisait maintenant Le Silence, ce canard sans caractère, comme en lui-même, comme pour lui-même, et n’était plus abonné qu’à ce seul médium.

Certes, Adrien Lenoir avait vécu de nombreuses péripéties propres à un homme de son âge quand il s’abonna au Silence mais il était désormais condamné à ne plus voir son temps que par le seul prisme de son journal préféré. Certes, Adrien Lenoir ne voulait pas mourir mais il ne voulait plus vivre longtemps. Il mourut cependant à l’âge acceptable de cent trente ans, car Malevitch, devenu le roi du monde, n’avait pas encore réussi à refouler tout à fait la mort terrestre (sinon la sienne mais Malevitch n’était-il pas un être venu d’ailleurs ou bien le surhomme nietzschéen). Puisqu’Adrien était le dernier lecteur survivant du numéro zéro, qu’il avait tant relu, en souvenir du ravissement cosmique de ce jour-là, tellement plus fort que les pâles orgasmes sexuels des pauvres Terriens, Malevitch 1er , Roi du Monde, lui organisa des obsèques mondiales et Adrien eut droit, le premier, à un numéro collector entièrement noir, opaque, indéchiffrable, du Silence.

LA VIVALDI de SERGE PEKER

vivaldi-1c.jpgLe temps sans cesse recommencé

Une vieille dame de quatre-vingt-huit ans est admise à la maison de retraite Les Arpèges après avoir perdu l’usage de la parole. Les mots lui étant devenus douloureux, elle a décidé de ne plus en dire aucun. Aux Arpèges, elle occupe la chambre nommée La Vivaldi, un nom qui va désormais la définir, celui d’un espace de 16 mètres carrés où elle tourne en rond et d’où elle s’évadera dans ses rêveries.

En étant aux Arpèges, je fais partie de ceux qui ne ressemblent à rien. En ne ressemblant à rien nous nous ressemblons tous. Ce rien nous est en partage. Il est notre butin, notre monnaie d’échange. Il nous rend tous égaux et ce d’autant que nos ego ont été déposés au vestiaire des Arpèges pour jouer une fin de partie sans affoler le monde par notre décrépitude.

Sans nom propre et donc privée de parole, dotée d’un visage sur lequel les traits sont brouillés par les rides profondes, sans même les bijoux auxquels elle était attachée et qu’on lui a retirés, transparente à plus d’un titre, n’étant plus qu’yeux et oreilles, elle peut se faire dans le présent observatrice minutieuse des lieux et de ses congénères (la Schubert, la Prokofiev, la Liszt, la Fauré, le Rameau, le Wagner…  avec leurs manies ou tares), du manège des chaussons des pensionnaires et des blouses (bleues, blanches et roses) comme elle appelle, du personnel qui gouverne et administre l’endroit tout en revisitant par le souvenir sa jeunesse. Rien de plus que sa jeunesse (on ne saura rien de sa vie sociale de femme), celle d’une fille originaire d’une famille polonaise émigrée en France.peker-vivaldi.jpg

Proche de ses grands-parents qui l’attachent à son passé familial, leur mort va l’ébranler, la jeter hors de l’enfance, de l’insouciance propre à cet âge.  À la déclaration de la guerre, elle est envoyée en zone libre par son père pour la mettre à l’abri ; elle se retrouve à la gare de Vierzon sans papier, sans identité, plus nue que nue. Enfermée, elle réussit à s’évader et à trouver bientôt refuge jusqu’à la fin de la guerre dans une ferme, où elle connaîtra son premier amour, après quoi elle rejoindra Paris. 

D’une goutte de pluie glissant sur la vitre de sa chambre où elle vient de connaître une crise d’angoisse, la Vivaldi tire une philosophie de l’existence où tout n’est que recommencement, voyage du présent vers le passé, sans cesse recommencé dans l’instant.

Ce récit, parfaitement maîtrisé dans ses allées et venues entre hier et aujourd’hui, pose de façon subtile la question de la mise à l’écart, de l’ostracisation des êtres différents, qu’ils se distinguent par leur origine, leur race, leur âge, leur handicap ou tout autre signe particulier, et qui sont dès lors appelés à se (re)construire une identité en dehors de celle assignée au plus grand nombre.

La Vivaldi est le second roman de Serge Peker paru chez M.E.O. après Felka, une femme dans la Grande nuit des camps, inspiré de la vie de Felka Platek et de Félix Nusbaum, ce couple d’artistes ayant vécu en Belgique avant d’être envoyé au camp d’Auschwitz.

Éric Allard

Le livre sur le site des Éditions M.E.O.