Les espèces disparues

Quand l’hippopotame rencontre le rhinocéros, ils évoquent les dernières espèces disparues. Ils se rappellent toute une série de souvenirs les concernant.

En tout cas, notre mémoire n’est pas près de s’éteindre !

Et tous les deux de rire de bon coeur.

 

maxresdefault.jpg

Publicités

CHEMIN DE FER de MICHEL JOIRET

leuckx-photo.jpg

par Philippe LEUCKX 

 

 

 

 

 

 

chemin-fer-1c.jpg   C’est à une traversée du temps et à un hommage au rail que se livre le romancier et poète Joiret, autour de la figure de ce fou de circuits électriques de chemin de fer, Valentin, retraité bruxellois. On le suit de la guerre (1943) à son grand âge (il a septante-sept ans au terme du roman). C’est l’occasion pour notre écrivain d’évoquer les grandes périodes de la Belgique et les micro-événements que tissent la vie de ce Balentin (selon l’ami Karim) et celle de tant de Belges, ballottés de la guerre sombre à l’Expo de 58, sans oublier la ferveur que notre antihéros porte à son quartier autour de la Gare du Midi, à sa rue Grisar.

   En 28 chapitres, on passe de l’appartement minuscule de cet ancien fonctionnaire, que meublent les trilles de l’oiseau Aristote, offert par Karim le boutiquier, à la rue, à ses grèves qui agitent le petit peuple du Midi. En aura-t-il rêvé des trains, des voyages ! Et les voyages sont parfois, comme le dit Pessoa, immobiles. Mais le rêve ou la maladie soudain peuvent les rendre vibrants, tel ce wagon-lit de rêve qui illumine la vie nocturne d’un arpenteur, accoudé si souvent à la fenêtre, qu’enchante le monde des rails.joiret-2.jpg

   « Le Carré d’or » nous avait ébloui par sa grande connaissance de Bruxelles. Ce dernier roman, toujours aussi bien écrit, toujours aussi bien charpenté avec son présent sensible, ses retours en passé intime, distille une sourde mélancolie, celle qui relève avec justesse nos plus ardents désirs, la confrontation parfois étonnante avec le réel. Et parfois aussi du rêve éveillé naissent les plus beaux voyages.

   Sélectionné pour le Prix Mons 2017, l’ouvrage de Joiret est le type même de roman susceptible d’attirer, par sa finesse, par son indéfectible mémoire du temps, un vaste et nouveau public, exigeant, qui se reconnaîtra dans cette fiction si proche de nous, tissu d’enfance qui se prolonge et investit le présent du lecteur. Puisque chacun a ses marottes, chacun ses paradis réservés, jusque dans les coins les plus infimes de son monde.

Le livre sur le site des Editions M.E.O.

 

À PROPOS DE LA TRAGÉDIE DE MARCINELLE UN LIVRET BILINGUE DE L’ARBRE A PAROLES

leuckx-photo.jpg

par Philippe LEUCKX 

 

 

 

 

19990477_1463901317005134_118151327126700364_n.jpg?oh=724b8310d3d8fe9a382d12d9dd757630&oe=5A02AC47Dommage… Je m’attendais à une évocation poétique qui puisse offrir aux 262 victimes et à leurs familles un blason du souvenir, de quoi soulager (le peut-on?) par les mots tant de souffrance.

Au lieu de ça, au lieu du projet auquel on ne pouvait qu’adhérer (rendre hommage), un texte qui joue du pêle-mêle équivoque.

On se souvient du beau film (en rien polémique) de PAUL MEYER : « Déjà s’envole la fleur maigre » (BE, 1960), qui réussissait à donner de l’immigration italienne un portrait saisissant sur les souffrances de l’exil et les beautés tout de même, tissées d’enfants dégringoleurs de terrils.

J’aurais voulu, par ce texte d’Eric Brogniet, retrouver cette qualité. On est loin des promesses.

Ce n’est ni un livre de poèmes (quoique l’auteur soit poète et célébré) ni un essai ni un compte-rendu objectif de faits tragiques (auquel cas l’ouvrage serait bien imprécis, bien partial). C’est un texte polémique qui amalgame des faits qui n’ont rien à voir entre eux ( le naufrage du paquebot Andrea Doria – les bombes sur Hiroshima – la mission de Van Gogh en Borinage – les camps de la mort – la tragédie du 8/8/56).

A l’occasion du 50e anniversaire des événements terribles de Marcinelle, le Musée de la photographie de Charleroi avait édité un fort volume de textes et de clichés noir et blanc. Le texte de Christian Druitte, les photos saisissantes de Detraux et Paquay donnaient de la tragédie une vision large, documentée.

Pour le 61e anniversaire, L’Arbre à paroles publie, avec une belle couverture de Pelletti , « Tutti Cadaveri », un texte de Brogniet, une traduction du même texte en italien par Rio Di Maria et Cristiana Panella.

Le texte français – 17 pages – propose en page 15 :

& les châssis à molettes aussi appelés chevalements ou plus poétiquement belles fleurs se dressaient noirs sur le ciel bleu azur de ce pur matin d’été qui rendait le paysage du Pays Noir plus proche de la belle et pauvre Italie là-bas au bout des interminables voies ferrées qui irriguaient l’Europe

& qui avaient servi une dizaine d’années auparavant à transporter d’autres êtres humains qui seraient transformés eux aussi en brouillard & en matières premières, suie, engrais et savon pour le bénéfice de IG Farben, Messerschmitt, …

en page 21 : amalgame également d’événements tragiques qui n’ont rien à voir entre eux : corps « remontés sur des civières » comparés aux « papillons noirs de la fumée atomique … »

Etranges et douteux rapprochements entre des faits voulus par une industrialisation de la mort humaine commandée par le régime nazi et une tragédie NON VOULUE (quoiqu’il y ait eu de graves manquements dans l’intendance des fosses), entre Marcinelle et Hiroshima (victime des derniers ressauts d’une guerre mondiale atroce)… Quoi de comparable? Que veut-on prouver? Est-ce bien raisonnable de mettre en parallèle de tels faits dont le niveau de responsabilité est immensément divers!

Pourtant, il y avait, sous la plume de l’auteur, tous ces affleurements d’émotions dans la relation des faits familiaux (ces deux frères morts en se tenant la main – les souffrances de l’exil, des proches attachés aux grilles funèbres – l’habitat précaire des baraquements, la froideur d’une certaine administration loin des peines subies …), mais l’exagération polémique ôte à ces belles scènes leur force de conviction. Vraiment dommage : le respect humanitaire impose la neutralité ou la poésie revivifiante. La polémique ne sied guère à la tragédie qui broie les corps.

Fils d’un résistant de l’ombre, amoureux fou de l’Italie, passionné d’histoire contemporaine (si complexe), scandalisé par les sévices qu’on inflige volontairement à l’humain (de la Chine des derniers jours à la barbarie nazie et aux GOULAG soviétiques), je dois l’avouer, j’ai été choqué par les amalgames que se permet l’auteur pour étayer sa thèse.

Quelques erreurs orthographiques (pose pour pause, par ex.)

 

Eric Brogniet, TUTTI CADAVERI, L’Arbre à paroles, 2017, 48p., 10€.

Le site de L’Arbre à paroles

DU FOND D’UN PUITS d’OTTO GANZ

leuckx-photo.jpg

par Philippe LEUCKX 

 

 

 

 

439.3.jpgAutant le recueil précédent, à L’Arbre à paroles, « Mille gouttes rebondissent sur la vitre » appelait au vivat semper, à la ferveur de vivre après autant de constats de souffrances et de morts, autant « Du fond d’un puits » est métaphore du « vide qui précède chaque homme », de la fosse – pour ce spécialiste belge, avec Legge, des cimetières – , de la tombe et de la mort. Qu’on adhère ou non à ces pensées – sombres – « chaque jour est un interminable matin » – que tout lecteur pourrait retourner, comme un gant, dans un meilleur sens, on est tout de même surpris de tant de noirceur : tout n’est qu’ « illusion : un instant de ciel », inutile besogne, à l’aune de ces « vieillards qui tournent en boucles dans les couloirs ». Tout n’est qu' »errance », forcément. L’espoir est rangé au placard (« chaque nuit gagnée sur l’effroi du même réveil »).

La vitre – celle qui sépare (« comme au Cap Horn, y a de la glace entre les personnes » disait légèrement Souchon) – et les « mille coups sur les vitres ».e8b9f7c2-8e37-4831-ae18-a8bc04baca21_original.jpg?maxheight=380&maxwidth=568&scale=both

Tout n’est qu’ « un maquillage de surface ».

Notre philosophe nihiliste doit se convaincre que « la parole comme le silence tuent ».

Les mots « légende », « illusion », « effroi » parsèment l’ouvrage. « Un apaisement de sépulcre » aère le désastre.

« Le fond d’un puits est à ciel ouvert » et les « morts ne quittent pas, ils habitent tout représentant du vivant qui est doté de mémoire » : notre penseur s’adonnerait-il soudain à quelque idée convenue? Lui habitué aux dés du hasard malchanceux, des dé-convenues nombreuses?

Les aphorismes « l’aliéné est ce rêveur dont le cauchemar est nuisible », comme la volonté de broyer exclusivement du très noir, jusqu’au « repli moins protégé de la raison », comme l’absurde « de la vitre » sur laquelle les « mille gouttes rebondissent toujours », les reflets, le monde circulaire une fois posé, peu « fiable », où l’être peut être « brûlé par la lumière »…répètent à l’envi qu’il n’est point d’issue. Les exclamatifs en remettent une couche.

La répétition en plus gras, en plus grand de « la vraie misère est de se révolter contre son état » consigne jusqu’à l’usure « le fond du puits ».

On peut préférer – et de loin – les « Mille gouttes… », de jadis et leur vie en ressources, pas tellement folichonnes en matière d’espérance mais gaillardement plus poétiques.

Ici traîne un traité ressassant de désespérance. On n’est guère entraîné à prélever la pépite…même pas l’étoile aragonesque « du fond d’un puits ».

Les vitalistes de tous poils – dont je suis – visiblement agacés, peuvent aller se rhabiller… ou se raviser.

Du fond d’un puits d’Otto Ganz, Maelström, 2017, 90p., 18€ pour les deux exemplaires en tête-bêche, dont un à offrir – selon le principe de la collection.

Le recueil sur le site des Editions Maelström

CHERCHEUR D’ART : 60 ARTISTES CONTEMPORAINS de DENYS-LOUIS COLAUX

imageAP-12.jpgLe pari de Colaux

Lorsque j’ai découvert Denys-Louis Colaux sur le net via ses sites, ce qui m’a surtout frappé, outre la qualité de ses écrits personnels, c’est l’espace qu’il consacrait à des artistes contemporains d’une rare pertinence, d’une puissance créative admirable.  

Des artistes qu’il avait découverts et qui, dans « sa quête personnelle de l’art », l’aidait à mieux vivre, faisant office, comme il l’écrit, « de carburants essentiels ». Je réalisais qu’il existait des peintres contemporains (toutefois sans excès de candeur ou bouffées de lyrisme sentimental) nombreux, dans la force de l’âge et de leur talent, résidant – notamment – sur le territoire francophone; on pouvait aisément les (re)joindre, prendre de visu connaissance de leurs travaux… C’étaient, ce sont des artistes vivants.

Alors que, il faut bien le dire, la démarche reste rare chez les écrivains. Il est plus courant d’observer des écrivains, confirmés ou débutants, s’attacher, se reporter, sans toujours renouveler la vision consacrée, à des peintres réputés, du sérail, établis de longue date… Situation qu’on retrouve aussi dans le domaine de la musique contemporaine où l’innovation est peu suivie par le public ; Quignard signalait récemment dans un magazine culturel largement diffusé la difficulté à faire partager son amour de cette musique. 

Mais lisons Denys-Louis pour savoir ce qui a présidé à cet ouvrage:

J’ai bien sûr mes grandes prédilections, mes favoris, mes élus, ceux que les livres, les musées, les films, les galeries m’ont révélés. Et puis il y a les fruits que,  guidé par une curiosité insatiable, un appétit d’ogre en art, j’ai presque cueillis moi-même, les pépites brutes que j’ai presque déterrées de mes propres ongles, les paillettes que j’ai tamisées à mon propre et sans doute aléatoire crible, les fresques que j’ai presque mises à jour – presque, oui, car on n’est jamais premier en rien. (…)

Mais les moteurs qui ont opéré dans la réalisation de l’ouvrage, ce sont l’enthousiasme, la complicité, l’admiration, la complicité, une sorte de connivence, d’entente, de respect.

Les Editions Jacques Flament ont eu l’heureuse idée de rassembler, pour commencer, soixante de ces artistes qui font déjà partie du panthéon de l’auteur. À signaler que plusieurs monographies présentées par Colaux sont aussi parues et à paraître chez le même éditeur.

 1172878073.2.jpg

Denys-Louis Colaux par Andreas Vanpoucke

 

L’ouvrage propose, par artiste, face à face, une oeuvre et sa présentation. Le point de vue de Colaux s’inscrit, il me semble, dans une perspective schopenhauerienne consistant moins en une analyse rationnelle de l’œuvre d’art qu’en une notation quasi rimbaldienne du vertige, de l’effarement qu’elle produit chez le spectateur, poète et amateur d’art Colaux. Celui-ci s’attache à relever les lignes de force, de vie à l’oeuvre qui, tout en exprimant le vouloir-vivre de l’artiste, communique énergie, sentiment du beau, et consolation aux souffrances de la vie ordinaire, mise en suspens de son caractère tragique par la contre-action créative d’un univers artistique propre.

Mais trêve de considérations, reportons-nous aux différents artistes présentés et ce qu’en dit Colaux, et qu’il me pardonne les raccourcis trop sommaires, j’en conviens, en lesquels, partant de ses pages de présentation, je caractérise ci-dessous le travail des soixante artistes qu’il a rassemblés.

L’ouvrage débute sur un peintre cher à l’auteur, Alain ADAM, dont, à propos de  l’oeuvre actuelle et persistante, malgré la disparition physique de l’homme, il parle de peinture qui pense, qui jette le regardeur dans un salubre tourbillon, dans une sorte de face à face avec le vertige d’être. La pensée chez lui est une acrobatie. Il ne répond pas au chaos par l’ordre mais par sa singulière acception du rythme... L’œuvre en regard est une peinture acrylique titrée Sans écriture, presque sans histoire. Il s’agit presque d’un double monochrome noir et bleu flanqué de touches pâles qui font correspondre les deux surfaces et qui pourrait, si on y veut voir quelque chose de réel, figurer une mer, la nuit.

Le livre se lance à partir de ce tremplin complice, amical, vertigineux.

Pour chaque œuvre d’artiste, après une brève introduction biographique, Denys-Louis Colaux nous dit ce l’a frappé, enchanté ; il retrace le parcours sensoriel et intellectuel qui l’a mené à cette découverte. Il creuse, pour ainsi dire, la substance de l’oeuvre pour en livrer sens et essence sans toutefois brider le regard ni l’intellect du regardeur. Pour l’ouvrir à toutes les possibilités d’interprétation, pour nous la rendre accessible, plus familière, Colaux trouve la clé et nous la livre.

Il nous guide au cœur de l’œuvre, du travail de l’artiste pour nous donner l’envie d’en découvrir davantage et nous laisse pour ce faire un lien hypertexte.

Car il faut aussi envisager cet ouvrage comme une plate-forme de papier, un de ces musées imaginaires chers à Malraux qui conduit aux différents artistes présentés après qu’ils y ont mené Colaux. Car c’est un travail démarré  sur le net,  ce qui démontre que la Toile constitue un remarquable objet de diffusion et de promotion de l’art en train de se faire pour autant qu’on se donne la peine de partir à sa  découverte ou de s’y reporter.

En formidable passeur, Denys-Louis Colaux indique des portes, des ponts, qu’il nous suffit alors de pousser, de traverser pour poursuivre l’enchantement, la relation avec les artistes qui nous auront le plus touché…  

On y trouvera par ordre d’apparition la Flo polymorphe d’Alain GEGOUT; les rouges d’Annette MARX les compositions surréalistes de Mimia LICHANI ; les visages savamment expressifs de Chris FALAISE ; les mythologies d’Adlane SAMET ; les poèmes visuels d’Elisabeth GORE ; l’’imagier de Paris, Francis CAMPIGLIA ; la calligraphie photographique de Gilles MOLINIER ; le trait orfèvre de Jean COULON ; les silences habités de Jean-Michel UYTTERSPROT ; l’œuvre intrigante de Koen PATTYN ; les femmes-joyaux de Phil BOUSSEAU ; les créatures crépusculaires de Marie PALAZZO ; le tragique de l’oiseau féminin de Marie-Odile VALLERY ; les papillons humains de Moché KOHEN ; l’univers fascinant de Sabine DELAHAUT ; les jouets morbides et irrésistibles de Sabrina GRUSS ; les fumants collages et les peintures de Sandro BAGUET ; le monde envoûtant et féminin de Victorine FOLLANA ; le photographe des beautés singulières de la Côte d’Opale, Alain BEAUVOIS ; l’œuvre gravé d’Andreas VANPOUCKE ; les autoportraits d’Assunta GENOVESIO ; les personnages d’une immense humanité de Chantal ROUX ; les photos de danseuses et de corps féminins de Jean-Claude SANCHEZ ; les jardins extraordinaires de Didier HAMEY ; le magnétisme des photos de Martial ROSSIGNOL ; les bleus de Francis DENIS ; les êtres grimaçants de malheur de Hubert DUPRILOT ; les choses hirsutes, décapantes, terrifiantes et superbes de Jean KIBOI ; les rencontres entre le clair et l’obscur, l’aube et la nuit de Jérôme DELÉPINE ; la comédie humaine de Joanna FLATAU ; la spécialiste du nu et du mystère magique du nu (qu’un vernis d’âme accentue), de l’amie Laurence BURVENICH ; les autoportraits au regard traversier d’Edwige BLANCHATTE (dont un d’eux figure sur la couverture du livre) ; les filles et femmes inspirées, splendides, écloses parmi des fleurs de Maud DARDENNE ; les farces terribles de Nicolas CLUZEL ; les affrontements et afflux chromatiques, suant d’ardeur de Pascal BRIBA ; l’humanité nue, vibrante, tendre et implacable de René PECCOLO ; la statuaire puissante de Véronique MAGNIN ; le calligraphe de la féminité (« les femmes de Goessens sont belles comme des prouesses de luthiers ») de Didier GOESSENS ; l’expressionnisme abstrait d’ERKA ; les petits bustes de bois, les petits arbres humains de Michel SUPPES ; les statuettes atypiques et captivantes de Sophie FAVRE ; l’art clownesque où le rêve et le cauchemar se donnent la main de Sophie HERNIOU ; le collagiste exceptionnel, le créateur percutant et infatigable, Robert VARLEZ ; les Polaroids de la sulfureuse Carmen DE VOS ;  l’œuvre spéculaire de l’artiste incendiaire, Stéphanie CHARDON ; l’univers photographique délicat, poétique de Julienne ROSE ; les visions noires, féroces et macabres de Krys GILBERT ; la photographe des enfants Suzanne et Gaspard  de la « documamantariste » Séverine LENHARD ; les compositions soulevées de fièvres, de frénésie de Nadine CERDAN ; le noir et blanc chaleureux, des photographies de la beauté des femmes de Karine BURCKEL ; les femmes peintes (« qui ne sont d’aucun temps ») de Beatrix LALOË ; les tableaux effarants d’Isabelle COCHEREAU ; les portraits féminins de l’anartiste et grand célébrant de la messe féminine, Marc DUBORD ; la férocité grand-guignolesque, presque tendre, de Mahiou NAISE ; la grâce et le feu, la puissance des images de Bettina LA PLANTE; les images intelligentes, poétiques, nobles, volatiles de Sophie THOUVENIN ; le réalisme métaphysique (« entre le réel et le rêvé ») de Svetlana KURMAZ ; les exceptionnels minotaures de Sylvie LOBATO.

Soixante portraits, soixante présentations, soixante alliances textes-images qui sont autant d’actions de grâce, d’exercices d’admiration, de poèmes, d’aveux d’envoûtement, de leçons de regart, de confessions d’émotions, mais surtout d’injonctions à découvrir une forme d’art exigeant, encore trop peu connu, diffusé.

Difficile voire impossible de ne pas retourner à l’art quand, comme Colaux nous y invite, avoir goûté à ses merveilles, s’être régénéré comme jamais à leur pouvoir consolant et terrible, perturbant et revitalisant à la fois.

À travers cette somme artistique, Colaux nous dit qu’un autre monde est possible, accessible, et c’est celui de l’art, en l’occurrence plastique, qui nous l’apporte. Mais laissons la conclusion en forme de pari à l’auteur, à l’intercesseur fabuleux, au metteur en scène de ces correspondances, au pilote fervent de cette remarquable aventure.

Avec l’art, on peut tenter le pari – contre toutes les bourriques sanguinaires de la destruction – de proposer une voie de résistance, de réflexion, d’expression, d’aventure, de libération, de méditation, de pensée. L’art, à l’océan menacé duquel chacun des artistes invités apporte son écot d’écumes et de vagues, est une puissance de frappe à l’écart des volontés d’anéantissement et des coulées de sang, un séisme bienfaisant, le choc électrique d’un défibrillateur de cœurs, d’âmes et de consciences. 

Éric Allard

Pour commander l’ouvrage

Le livre sur le site littéraire et personnel de Denys-Louis Colaux

Le site de Denys-Louis Colaux consacré aux artistes

 

LECTURES DU PRINTEMPS 2017 : DÉSÉQUILIBRES

arton117866-225x300.jpg

par Denis BILLAMBOZ

J’ai choisi de réunir ces deux romans sous le thème du déséquilibre, j’aurais pu tout aussi bien parler de fragilité pour présenter ce roman de Françoise Steurs, presque un documentaire sur l’acuité créative de ceux qui sortent de la norme cartésienne, du jugement commun, et celui de Joan Didion qui évoque le sort d’une femme obsédée par la recherche de sa fille qui s’est enfuie avec des révolutionnaires. Le livre de Didion n’est pas une nouveauté mais seulement une réédition, ce qui ne retire rien à cet excellent texte que je tenais à vous présenter.

 

cover-desequilibres-ordinaires-19022017.jpg?fx=r_550_550DÉSÉQUILIBRES ORDINAIRES

Françoise STEURS

Cactus inébranlable éditions

C’est avec beaucoup de sensibilité, beaucoup de fraîcheur dans son écriture, que Françoise Steurs fait raconter à un médecin du SAMU social sa rencontre avec Max sans-tête. Françoise, elle travaille avec des jeunes pas tout à fait comme les autres, des jeunes qui voient le monde différemment, qui l’appréhendent autrement. Comme Max qui échappe à toutes les contingences sociales, vit dans le plus grand désordre, mange n’importe quoi, se néglige. Il ne pense qu’à faire des photos des gens de son quartier qu’il capture régulièrement, à heure fixe, dans un vieil appareil bricolé. « Max n’a que ça en tête : capter la vie qui passe autour de lui. Reproduire ces scènes de la vie quotidienne. A l’infini. En extraire des instants dans l’obscurité de la chambre noire ».

Un voisin porte plainte, Max va trop loin, il n’a aucun sens de l’hygiène, un médecin du SAMU social passe le voir et découvre des piles de photos, toujours les mêmes, floues mais prodigieusement expressives. Elles sont différentes des clichés habituels, elles expriment une autre vision du monde. Le Doc est subjugué par cette perception des personnages qui expriment une grande sensibilité en même temps qu’une expression artistique très pointue. « Cet homme n’est pas juste bon à être enfermé dans une maison de soins. Il est capable de marquer la différence entre le jour et la nuit, il cuisine tous les jours et n’est pas agressif ». Il décide de le suivre et le convainc d’exposer ses œuvres, commence alors une épopée épique qui conduira le Doc à se remettre en question et à se demander lequel des deux est du bon côté de ce qu’on définit habituellement comme la norme.

photo.jpg?fx=r_250_250

Françoise Steurs

Un très bon texte sur la différence, en l’occurrence sur ceux qu’on prend pour des attardés mentaux, des dérangés du ciboulot, des gens un peu fous qui, souvent, possèdent une acuité artistique et une créativité très affutées. Max n’a pas une logique très cartésienne mais son intuition est peut-être bien supérieure à l’intelligence de beaucoup. Les conseils qu’il donne au Doc pour choisir une bonne photo pourraient servir aux lecteurs à la recherche d’un bon livre dans une bibliothèque ou une librairie. L’intuition est peut-être la meilleure conseillère quand elle s’appuie sur une perception fine et sensuelle. « Il faut pouvoir piocher, se laisser surprendre au détour d’une image. Etre happé. Ne s’intéresser qu’à une seule. Et tant pis pour les autres. C’est comme à la brocante. Tu te balades sans idée précise dans la tête. Quand, soudain, un objet attire ton regard. Tu t’arrêtes. Tu regardes encore. Tu t’approches de la chose. Tu la touches. De tes yeux, avec tes mains. Tu t’imagines quelque part… » Ce n’est que ça l’émotion artistique.

Il faut le croire car « le fou dit toujours la vérité », Françoise Steurs l’a bien compris, elle est aux premières loges pour s’en convaincre.

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

 

9782246863748-001-T.jpeg?itok=4xKJatA1UN LIVRE DE RAISON

Joan DIDION

Éditions Grasset

Depuis plusieurs années déjà, Joan Didion figurait sur mes nombreuses listes de lecture, alors quand j’ai trouvé la réédition de ce livre, je n’ai pas résisté, je l’ai achetée et je l’ai lue immédiatement. Cette lecture m’a d’abord évoqué une réelle proximité avec certains écrivains latino-américains, j’ai eu l’impression que Didion avait essayé de se fondre dans le moule de la littérature sud-américaine pour donner plus de crédibilité à son histoire qui se déroule en Amérique centrale. Sa façon de raconter, l’ambiance qu’elle crée dans son texte m’ont laissé cette sensation avant, qu’en avançant dans ma lecture, en rencontrant de nouveaux personnages, américains du nord cette fois, je pense alors à Joyce Carol Oates. Une Joyce Carol qui aurait été accommodée à la sauce latino. In fine, j’ai eu l’impression de lire un texte de la fille spirituelle que cette auteure américaine aurait conçu avec un auteur sud-américain.

Dans cette histoire, Joan Didion se fond dans le personnage de Grace, riche héritière de la famille gouvernementale d’une république bananière d’Amérique centrale dont elle gère le patrimoine après le décès son beau-père, de son mari et de son beau-frère. Sa famille maritale contrôle le pouvoir avec tous les risques que cela comporte et participe régulièrement aux révolutions rituelles qui assurent la transmission du pouvoir dans ces états surveillés étroitement par le grand voisin du nord. Grace est atteinte du cancer, elle sait que ses jours sont comptés mais elle veut témoigner, elle veut raconter ce que fut la vie de Charlotte, « la Norteaméricana », qui a trouvé refuge dans la capitale de cet état sans aucun intérêt.

Joan-Didion.jpg

Joan Didion

Elle raconte l’histoire de Charlotte à partir de quelques confidences directes ou indirectes qu’elle a reçues de la part de son premier mari, de son mari actuel et de son amant qui n’est autre que son fils, de très rares documents et quelques autres témoignages moins importants. Charlotte a quitté la Côte Ouest des Etats-Unis pour une longue errance à travers le monde, voyageant parfois sans bagage, même enceinte d’un enfant décédé très vite, elle semblait incapable de se fixer où que ce soit, elle semblait fuir quelque chose ou plutôt chercher quelque chose.

À Boca Grande, la capitale triste et sans intérêt de cette république insignifiante, carrefour de tous les trafics et points de rencontre de bien des guérilleros, Charlotte pensait, c’est du moins ce que raconte la narratrice, rencontrer sa fille, Marine, la jeune fille de dix-huit ans qui s’est enfuie avec des révolutionnaires et qui est activement recherchée par le FBI. Quand une nouvelle révolution éclate, Charlotte refuse de quitter le pays malgré l’insistance de tous ceux qui la connaissent. Pour une fois, elle a jeté l’ancre et ne bougera plus, elle attendra, elle sait que sa fille viendra là…

Joan Didion a mixé une histoire de passion avec une histoire de révolution, peignant un tableau très réaliste de ces petits pays en permanente ébullition, un tableau habité par une héroïne en total décalage avec les autres protagonistes. Certains l’aimaient, d’autres voulaient faire la révolution, elle, elle voulait voir sa fille se moquant bien des questions de pouvoir, de son ex-mari en fin de vie, de son mari marchand d’armes et des divers mâles qui la désiraient. Et la narratrice de conclure : « Charlotte disait que sa vie était l’histoire d’une passion. Je disais plutôt qu’elle était celle d’une illusion ». Et si les deux, passion et illusion, se conjuguaient dans sa tragique destinée ?

Le livre sur le site des Éditions Grasset