VINGT-ET-UN PASTICHES DE POÈTES EN SEPT VERS par PHILIPPE LEUCKX

1.

vandenschrick%20jacques.jpgJacques Vandenschrick

Aiguise ta vision du côté des moraines
Bientôt ce sera le soir et les grêles d’oiseaux
Sur les sentes
Bientôt, tu rameuteras les sanglots et le deuil
Alors que Suzanne aux bains t’assigne
Soudain la ferveur des montagnes
Où se creusent les huisseries du vent.

 

2.

7196100268_11ba93f69d.jpgLucien Noullez

Je ne ménage pas mon violon
et s’il s’amuse à nouer à ma main
trop raide les ressauts de quelques notes
rebelles
je l’assure de ma bienveillance
je l’invite même à me rosser
de sa belle musique

 

3.

IMG_0664.jpgAndré Hardellet

Faubourg : Les trottoirs et les rues s’épousent dans le soir.
Corsage: A foison le désir à la paume du sein.
Vent : J’invite le vent souvent à venir me voir.
Belles : Elle se sauvent trop belles dans le venin des couloirs.
Minutes : Merveilles que consigne heureuse Françoise L.
Rêve : L’enfant à la lucarne a soulevé le ciel.
Chasseur : Il fut à Vincennes amasseur de mots, tout à l’affût du beau, du vrai.

 

4.

kinet.gifMimy Kinet

Elle a cru longtemps petite
qu’elle manquerait de ferveur
pour le peu pour le manque
elle s’enhardit à trouver
la beauté dans les îles
chez les autres
sans croire trop en elle

 

5.

Henri Falaise

L’été chemin brabançon
des frelons amenuisent
l’espace du chagrin
quand village de loin
les semences et la mère
avivent
la saison d’un dé de mélancolie

 

6.

ossipmandelstam.jpg?ssl=1Ossip Mandelstam 

Revenu d’Arménie et d’un chagrin
Plus pur qu’huile de lampe
sur le boulevard aigre de ma ville
la pierre soudain écaille
mon souvenir et ma main poudreuse
cueille l’air dans son vide
coupe le mot et le feu de ma poésie

 

7.

AVT_Giuseppe-Ungaretti_8609.jpegGiuseppe Ungaretti

L’étoile m’incise de son jaune
Et je tremble
Ce soir ma peine mêle
à l’ombre la dense parure
des mains
la nuit déjà s’en vient
toucher le cœur et saigne

 

8.

Sandro_Penna_1974.jpgSandro Penna 

Feux feux au coeur
il te semble voir
en l’image vive
l’allure du piéton
qui à part lui
a levé vers toi
d’un regard l’ombre

 

9.

JulesSupervielle.jpgJules Supervielle

Dans notre maison simple
Tu as désappris le cœur 
Encombré l’escalier
D’un brin de souvenir
Comme s’il fallait enfin
S’alléger de son corps
Toucher du doigt l’abîme

 

10.

6a00d8345167db69e201bb094301dc970d-600wiMichel Bourçon 

Mesure le peu au pas. Tu as suivi les murs et le murmure du vent t’a pris la main. Tu ne sais rien d’autre alors que cette pluie, cette pause, ce lent balancement des choses à peine soulevées. Fantôme du soir venant, à peine ces mots qui scintillent à leurs paumes, à peine le poudroiement de nos astres, de nos communes survivances. 
J’ai tu mon parcours.
J’ai suivi le mot. A la lettre.

 

11.

March%C3%A9+Po%C3%A9sie+2013+013.JPGArnaud Delcorte

Flaques d’ombre
dans la rue d’Essouira
Quelque barbier d’azur
Te coiffe
Quand un passant furtif
Mesure contre lui
Le ciel

 

12.

jacquesizoard.jpgJacques Izoard

Des guêpes aux guêtres
les lueurs biaisent
sur ta propre couche
sinon la demeure
et son sang mensonger
à l’insu
des sèves

 

13.

Bonhomme%20Anne.jpgAnne Bonhomme

Serre ta ville serre le chemin du soir
et cette impatience et le regard qui pointe
la prostituée au bas de l’escalier
mesure ce que tu lui dois
dans l’énergie des soirs 
tu la reconnais bien va cette route
qui te mène au quotidien banal à la fatigue vaine

 

14

Aubevert-192x300.jpgJean-Michel Aubevert

Les mèches languissantes des derniers bois conquis, comme j’aspirerais à les tresser dans l’ombre, quoiqu’il faille écourter les coursives et brûler de nos vœux la charpie des chagrins. Vents, disparaissez. Laissez moi à mes soupentes, à mes bois d’Eugies, à mes sourdes trappes. trempez vos mensonges et laissez nous laines et feux.
Que batte la coulpe des rêveurs! Que viennent les sourciers aux hallebardes des carpes!

 

 

15.

AVT_Jean-Miniac_4095.jpegJean Miniac 

Voilà – dans le train qui défile
les premiers noms des tout premiers villages
aux noms que j’ai aimés
Breban-sur-Vauge, Assourdines, Sourgues,
tant d’histoire de nous
à dépenser en mots
et quoi – même plus le sourd zinc pour y boire l’amer

 

16.

dominique-grandmont.jpgDominique Grandmont 

Les linges qui des faubourgs
dépassent à peine les plis
les ombres les caches
jusqu’à quelle peine encore
lèveront-ils 
bribes et baisers 
au cortège des nuits

 

17.

v_auteur_136.jpgDavid Besschops 

Fulgurances et souillures, et tapis les mots de mère, de suie, de foutre. Il se calfeutre l’enfance. Il a surtout l’appétit du verbe cinglant. Que ne va-t-il s’écorner la souffrance au sang neuf des îles? 
Vaillamment la souche. Qui le surveille s’étouffe. L’étoffe a de quoi noircir la sève de ses vœux les plus sûrs. Il se sert de l’objet, ne s’en défend pas , l’use jusqu’au venin de la blessure. A vif. Jusqu’au plaisir sourd qui gicle.
Foudre.

 

18.

dancotpierre.jpgPierre Dancot

La femme déblaie l’amour et me jette au crâne ses faveurs.
Ma tête explose. Mon crâne déplumé sait ce qu’il peut nicher 
De mots, de déveines
Son lot d’enfance frigorifiée.
Il tait le mot amour de peur d’écharder un peu plus la flamme.
Il cache son grand corps
Dans un crâne éventé.

 

19.

Fran%C3%A7oise-Lison-Leroy.jpgFrançoise Lison 

De son enfance céréalière
Elle garde fruitées
Des collines
Elle chevauche les ponts
S’amuse à devenir éclusière
Exclusive des écueils
Elle mêle ses chants aux gradins de l’été

 

20.

AVT_Marie-Nol_8013.jpegMarie Noël 

Mon Dieu, je vous chante comme une lingère
Une bergère qui affûte son pipeau l’hiver
Et tient contre elle brebis pains et agneaux
Pour leur éviter la hargne de saison ses maux
Mon Dieu, faites que comme elle je vous serve
Les mains offertes pour prier telle une serve
Qui s’applique toujours à louer son seigneur…

 

21.

1008379-Henri_Michaux.jpgHenri Michaux 

À présent fulgure le blanc bleuté. Assailli par de fines tiges qui m’étrillent l’œil, je suis obligé de battre en retraite.
Lamelles violacées barrent le front.
La dose augmentée, je m’exalte de concert. Les bleus agressent et quand je penche la tête, je m’évanouis dans des nappes de joie intense, fleuries comme des buissons d’aubépines orange.
À présent, plus rien, qu’une indécidable torpeur qui étouffe le vers

 

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PASTICHE D’ADOLPHE de BENJAMIN CONSTANT par JULIEN-PAUL REMY

41WKQD9FREL.jpgExtrait imaginaire à insérer à la page 111 d’Adolphe (Garnier-Flammarion, 1965, Paris).

Incipit : « Nous nous quittâmes après une scène de trois heures ; et, pour la première fois de la vie, nous nous quittâmes sans explication, sans réparation. »

Excipit : « Á peine fus-je éloigné d’Ellénore qu’une douleur profonde remplaça ma colère. »

 

Aigri par ce nouvel échec, d’autant plus sévère que j’avais déployé tout mon zèle pour la combler d’attentions et dissiper le moindre nuage d’une humeur orageuse, je m’en allai errer au dehors. Encore une fois, il fallait me résigner au triste constat de la douleur sans fin d’Ellénore, qui me poursuivrait où que j’allasse. N’ayant pas assez de courage pour revenir sur mes pas, voler à son chevet et rallumer une flamme que seul l’amour eût pu attiser, ni assez de force de caractère pour faire fi d’une situation aussi déchirante, je laissai le vent guider mollement mon corps que toute vigueur avait délaissé.

La simple vue de la souffrance de l’être que l’on veut protéger des vicissitudes du monde suffit à éteindre toute prétention à la joie dans l’âme, comme si une force irrésistible nous privait de ce droit. Il n’était dès lors pas surprenant que je choisisse généralement sa douleur à la mienne, quitte à endosser sur mes épaules fragiles les affres de deux existences réunies. Voir ses traits se déformer sous les assauts simultanés de la tristesse, du remords et de la honte me procurait un vertige sans nom, car j’étais impuissant à ramener sur son visage d’ordinaire si noble et éclatant la rosée d’un beau matin d’automne. Que l’on me privât de tous mes biens, même les plus chers, que l’on me fît endurer toutes les souffrances de l’existence, des blessures de guerre aux aspirations brisées par une société impitoyable, peu m’importait, si du moins Ellénore fût saine et sauve, hors des éclaboussures de mon sang par trop épargné. Il y a dans les douleurs qui nous pénètrent sans heurter ceux qui nous sont chers une certaine vertu selon laquelle l’ennemi est identifiable, tangible et surmontable, alors que l’on se trouve rapidement démuni face à la douleur d’un autre, comme si nous devions redoubler d’efforts pour l’aider à affronter un péril que notre âme seule aurait défait sans peine.

Ce même mélange d’abnégation et de présomption me conduisait également à penser que ma vie ne pouvait commencer que si Ellénore se trouvait dans la bonne disposition pour vivre. Ainsi, son malheur une fois déclaré, il s’immisçait immédiatement dans mon esprit, parfois avant même de naître en elle, mes prémonitions angoissées  anticipant alors la funeste réalité. Ma joie ne pouvait s’exprimer que si la gaieté peignait déjà le visage d’Ellénore, la tranquillité ne pouvait trouver son chemin dans mon être que si elle était déjà passée par son cœur, et le bonheur ne pouvait frapper à ma porte sans qu’il eût déjà ouvert celle de son âme. Malgré ce jeu de miroir évoquant une certaine égalité dans nos humeurs réciproques, les émotions pleines et dénuées de tout calcul ne se manifestaient en moi que rarement, en empruntant des sentiers tortueux, comme les rayons du soleil traversent avec difficulté un amas de buissons broussailleux.

Ma duplicité était pour beaucoup dans cet enchevêtrement de pensées ne tolérant presque jamais l’idée de bonheur. J’étais sans cesse tiraillé entre l’envie d’une joie partagée et la crainte de nouveaux liens de dépendance qu’une telle joie laissait présager ; tantôt ma raison empêchait mon cœur de se laisser emporter par le fleuve naturel des transports d’Ellénore, tantôt mon cœur entravait le bonheur que ma raison avait validé, ayant perdu l’habitude d’une félicité spontanée et insouciante. Je ne me sentais plus digne d’être aimé, ni d’être heureux, car que vaut un bonheur qui, pour s’épancher, fermerait les yeux sur le visage de la souffrance et ferait la sourde oreille aux cris désespérés d’un cœur pur ? 

LES ÉCRIVAINS NUISENT GRAVEMENT À LA LITTÉRATURE d’ÉRIC ALLARD (Cactus Inébranlable)

Mon recueil d’aphorismes et de textes courts vient de paraître au Cactus Inébranlable dans la collection des P’tits Cactus. 

Il est disponible dans les bonnes librairies ou auprès de l’éditeur.

Je serai présent, pour le dédicacer, sur le stand du Cactus à MON’S LIVRE le dimanche 26 novembre 2017 après-midi.

 

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Les Écrivains nuisent gravement à la littérature, Éric Allard, collection P’tits Cactus #37, format 10/18,5, 94 pages, ISBN 978-2-930659-68-8, 9 €

Pour paraphraser Chardonne, on peut dire que l’amour de la littérature, c’est beaucoup plus que l’amour des écrivains. Ceux-ci, pauvres mortels, peu aidés des Muses, n’accèdent qu’exceptionnellement à la postérité. Face à la foi qui anime le lecteur, l’écrivain est rarement à la hauteur.

 Sur un ton tantôt badin, tantôt vachard, ces aphorismes et nanofictions écornent celles et ceux qui, le temps d’un livre ou d’une œuvre, font impression sur la scène littéraire tout en rendant hommage à leur bravoure. Car, à n’en pas douter, à chaque phrase, l’écrivain (et a fortiori l’auteur d’aphorismes) vise à rien moins qu’à réinventer la littérature. (É. Allard)

 

Éric ALLARD est né en 1959, un jour de carnaval, à Charleroi où il réside et travaille en tant que professeur de mathématiques et de physique.
Co-animateur d’une revue littéraire pendant de nombreuses années, il gère depuis 2009 un blog-notes littéraire, Les Belles Phrases, qui fait la part belle aux chroniques de livres, aidé en cela par des chroniqueurs (Philippe Leuckx, Denis Billamboz, Nathalie Delhaye, Lucia Santoro, Philippe Remy-Wilkin et Julien-Paul Remy), ainsi qu’à ses textes courts (contes brefs, aphorismes et poésie).

Publications : Deux livrets de critique littéraire au Service du Livre luxembourgeois (consacrés à Nicole Malinconi et Alexandre Millon), Penchants retors (Microbe, 2004, puis version augmentée chez Gros textes, 2009), Les corbeaux brûlés (Ed. du Cygne, 2009), Les lièvres de jade (avec Denys-Louis Colaux, Ed. Jacques Flament, 2015). Des publications en revue et des participations à quelques ouvrages collectifs dont deux recueils de textes parus chez J. Flament en 2017 et Assortiment de crudités au Cactus Inébranlable (2011).

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

 

HOPE de SYLVIE GODEFROID

philippe-rw-c3a0-brighton-gb-nov-09-photo-gisc3a8le-wilkin.jpgpar Philippe REMY-WILKIN 

 

 

 

 

 

 

CVT_Hope_6715.jpgUn court roman (150 pages) déconcertant car il se donne des allures de thriller quand l’essentiel du récit est ailleurs, qualitativement mais quantitativement aussi.

Le pitch ? Une femme dont le visage est rongé par une tumeur, atrocement repoussante pour le commun des mortels donc, mais immensément riche (par héritage) décide d’en finir… en beauté, en invitant dix personnes à une somptueuse réception parisienne qui se transformera en bouquet final… pour tous.

Cette trame-là, qui a des allures de variation lointaine sur le thème du Dix petits Nègres d’Agatha Christie, m’a laissé sur ma faim. Comme j’ai regretté l’oscillation entre divers traitements du récit : la narratrice présente l’une des dix futures victimes mais, dans un autre chapitre, la relation se fait plus neutre, objective, extérieure ; un chapitre met en lien son personnage et celui du suivant mais pas un autre, etc. Une suite de bonnes idées structurelles qui n’ont pas été systématisées, ce qui pourrait participer de l’exercice de style, de la volonté d’étonner et de se renouveler, au risque d’une impression d’inachèvement.

MAIS. Passons aux choses sérieuses ! Il faut gratter derrière ce décor en trompe-l’œil, le thriller n’est qu’un récit-cadre (malgré un embryon de suspense final) pour sa matière véritable : une suite de dix portraits (disons même onze avec la narratrice), dix tranches de vie, dix micro-romans donc, qui sont autant d’exercices de style (et donc un beau sujet de réflexion, d’étude pour de jeunes plumes) qui vont nous immerger dans la condition humaine et ses variantes, nous interroger sur la bienveillance et ses limites, la frustration et la difficulté à assumer le bonheur ou les malheurs, la réussite sur la durée, l’interaction avec les autres, le monde :Sylvie%20Godefroid%20-%20photo.jpg

« Des gens comme vous, des bienveillants de surface, qui vous souciez du réchauffement climatique, des énergies vertes, des phoques en Alaska, de la disparition des ours de Sibérie ou de la naissance d’un petit panda dans votre zoo préféré. Des gens comme vous qui m’avez laissé crever, moi qui étais votre voisine, moi qui habitais votre ville, votre pays. Elle est où, votre compassion quand il s’agit des vôtres ? »

On songe à cet immense auteur (Baudelaire ?) qui s’adressait à « Toi, hypocrite lecteur ! ». Et me revient cette impression d’une spécificité de Sylvie Godefroid, qui transcende plusieurs de ses livres. Il y a un premier niveau de narration qui semble soft et simple, attractif pour beaucoup de par sa plongée dans l’intime et ses tourments. Mais il y a autre chose, tout autre chose à décrypter, un cri très sombre, quasi philosophique sinon métaphysique, sur la difficulté existentielle de l’Être et ses pulsions destructrices, auto mais altro aussi, si je puis dire. Qui ne sera pas ébranlé, mal à l’aise, plongé dans la remise en question et le doute sera passé à côté de la substantifique moelle de l’opus !

Et puis il y a le style, très éloigné des critères anglo-saxons de mes prédilections, mais très original, qui semble extrêmement travaillé quand il est naturel chez Sylvie qui parle comme elle écrit, vivant en apnée dans les mots et leurs assemblages, leurs réinventions, du matin jusqu’à la nuit tombante :

« La vie s’exprime avec éloquence à travers les griffures qui émaillent les vieilles casseroles en fonte. Un éplucheur à la main comme d’autres arborent le glaive, Salomé a traversé son existence en accommodant les restes du frigo aux émotions du moment. »

 

Hope, Sylvie Godefroid, roman, Genèse Editions, Bruxelles.

Le livre sur le site de Genèse Éditions

 

Le blog de Philippe Remy-Wilkin

POSTICHES ET MÉLANGES par PHILIPPE LEUCKX

leuckx.jpgUne petite trentaine de pastiches d’auteurs aimés, qui m’ont nourri et me nourrissent.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Françoise Sagan

L’ennui, ici, à la côte, tenait, croyait-elle, à l’absence de fêtes, comme elle pouvait en connaître là-bas, à Paris. De Denis, elle n’avait plus de nouvelles. Sans doute se rappelait-elle la dernière soirée, bien arrosée, trop, où il s’était enhardi à lui serrer la taille. Elle avait été doublement surprise. Par sa témérité, elle en doutait un peu. Par sa constance : ses amies avaient brossé de Denis un portrait très flatteur. Elle passait la main soudain sur sa taille, comme pour retrouver celle de l’homme.

 

 

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Suzanne Prou

Louise se tenait très droite; dans le vestibule, où la lumière se hasardait, il n’y avait aucune trace de vie, pas même celle du chat qui, d’habitude, trônait sur l’une des marches. La musique de sa vie, alors, dégringolait du silence, comme s’il suffisait qu’elle pensât à toutes ces semaines durant lesquelles la villa prenait vie et densité, et le vestibule résonnait de toutes les rumeurs. Louise alors refusait la détresse du temps, sachant se gorger de l’étreinte dorée d’un vestibule, le soir.

 

 

260px-Camille_Bourniquel%2C_1997.jpgCamille Bourniquel

Le large tapis du salon côté jardin, lorsque le soleil l’éclairait à suffisance, avait des éclats d’Orient. Il se souvenait de ce juin qui l’avait apporté ici même, la journée était belle, vraiment, et Ugo n’arrivait plus à l’oublier, tant ce jour-là, cette après-midi éclairante, Suzanne lui avait paru correspondre à sa vie de solitude. Elle marchait presque fière, lorsque tapis déroulé, elle ôta ses talons pour sentir l’ouate nouvelle. Le salon rayonnait d’été, et Suzanne, qu’un bain d’enfance étoilait, s’élevait légère.

 

 

frenadez1%20copy.jpgDominique Fernandez 

Je n’ai rien dit encore de la somptueuse floraison des marchés de Noto, à la lumière qui tombe des façades bariolées et baroques, qu’une fin couche d’air d’été festonne à l’envi, et les nombreuses victuailles éclataient sous tous les soleils. Il suffisait de jeter un œil vers les montées, là se niche un bien beau musée qui, à l’étage, vous permet d’emprunter un tout petit balcon de fer forgé qui vous montre tous les toits de Noto. Loin, au-delà des murs éclairés, la fine moulure des montagnes.

 

 

auteur_1394.jpgFrançoise Lefèvre

Le cri, en moi, de son absence. Un jet de douleur sous l’épaule. Reviendra-t-il? Je mûris ma confiance dans l’éclat de la souffrance. Je pressens, en appelant à moi à la rescousse le soir où il vint en moi, son retour. Je mettrai ma plus belle robe. Les cheveux défaits. La blondeur que je lui offre, s’il veut de mon cadeau. Il sera de retour. Ta peine, garde-la serrée pour qu’il revienne. Ta souffrance, sauve-la d’un éclair. Tu reviendras. La beauté de ton retour s’aggrave déjà d’un silence. D’attente.

 

 

Dani%C3%A8le-Sallenave.jpgDanièle Sallenave

Les rues, ombreuses, partent dans la neige. Je serre mon manteau et je repense à ce que m’a dit, hier, dans la lente venue du soir, H., que j’aime assez voir se détendre, à ces paroles de doute, puisque l’hiver avive ici maintes incertitudes quant à la réalisation de ce projet auquel il tient tant. La ville n’est jamais plus belle qu’en ces séquences nocturnes, balisées des feux qui bordent la Vltava, vers Vyton, vers ce tunnel que j’aime tant et où passent, comme dans un poème d’Hejda, les tramways tardifs.

 

 

fernando-pessoa.jpgFernando Pessoa

Décidément, je ne comprendrai jamais Ophelia ni cette attente peureuse qu’elle découvre, le matin ou le soir, quand le bureau se vide de toute lumière. J’ai marché vers elle, empruntant mon trajet favori qui me fait passer, du moins si je ne vais pas jusqu’à Rua Rosa, au moins par notre chère place du Chiado, que les pigeons recueillent dans la matité du jour. J’ai fermé tout à l’heure la fenêtre sur une ombre, était-ce elle? Vers Estrela, le ciel était d’une noirceur de novembre, et les toits quasi mélancoliques, comme ma peine.

 

 

233619.jpgMarcel Proust

Des marches, que j’ai comptées, nombreuses jusqu’au porche, plus de trente, tant la structure de l’édifice, entre château et pavillon, offre d’ampleur vers les jardins, vers les beaux sentiers qu’organise la lumière, compacte, grainée de belles particules d’été, je pouvais voir la ville, comme je ne l’avais jamais perçue, quoique la saison fût déjà d’ombre, mais il y avait, tout autour, dans l’aire aiguë de ma vision, l’étendue même d’un souvenir que les seuls grains préservent de l’oubli.

 

 

AVT_Pier-Paolo-Pasolini_8137.jpegPier Paolo Pasolini

Le Tibre, de cet après-midi-là, semblait une surface jaunie de reflets. Le gamin, dans l’herbe, s’amusait à dégommer un pan de terre aride. Pour rien, il jetait les poussières vers les berges, tuant le temps. Federico calmait ainsi son impatience et sa fièvre. Franco lui avait battu froid, la veille, à Portese. et il n’arrivait pas à oublier cette blessure. De rage, il enlevait des touffes de terre. il plongeait ses poings comme un enfant qui s’encolère pour un peu. Le Tibre, calme, posait sur la ville un faux miroir jauni.

 

 

AVT_Pavese-Cesare_946.jpegCesare Pavese

La rue devenait pour C. l’antre même de sa mémoire heureuse. elle retrouvait tout, ses jeunes années, les façades écaillées, même la rue des Orphelins lui semblait telle que son souvenir la figurait, avec ses étroits trottoirs de pavés, avec ses franges de papiers défraîchis le long des caniveaux. Mais devait-elle sentir alors que tout compte fait il valait mieux négliger ces pensées-là, puisqu’elle n’y était plus, puisque les années étaient venues s’ajouter soudain et elle ne s’y voyait plus, tout simplement.

 

 

Claude_Louis_Combet.jpgClaude Louis-Combet

Dans la moiteur fauve de son corsage, ombre du désir, flanelle écornée des doigts qui s’empressent à toucher la peau, le garçon hésitait à insérer la paume, seulement la paume. Le souffle chaud altérait peut-être son impatience, quoiqu’il faiblît subitement, doigts posés sur le liséré du décolleté que son regard convoitait, interdit certes, mais tellement tentant dans la chaleur de la chambre. Le membre grossi explosait sous la toile et il se répandit en petits jets chauds.

 

 

Sandro_Penna_1974.jpgSandro Penna

La vitre et la douceur de ce Tibre

Jaune retiens donc cette chance

Quelle joie de le voir surgir

Soudain de la plage

T’éblouit son regard

Qui ne te regarde point

Mais s’évente vers la mer.

 

Dietro la vetrina e la dolcezza del Tevere

Giallo prendi dunque quella fortuna

Quale gioia vederlo passare

Dalla spiaggia improvvisamente

Ti abbaglia il suo sguardo

Che non ti guarda

Ma se ne va verso il mare

(trad. R. de Ceccatty ce 22/11/17)

 

 

38752.HR.jpgRené de Ceccatty

L’ami qui m’avait si bien accueilli, vint donc me chercher à la gare de M., lorsque ce voyage me ramena à Sète, la saison durant laquelle ma mère, très affaiblie, convint, avec mon frère resté à Paris, d’une petite fête, sans doute la dernière à laquelle elle assista en toute conscience. Les yeux brouillés, je revoyais défiler toutes mes années d’enfance, mes retours aux Figuiers, pour la voir, lui apporter quelque bonne nouvelle de mon 14e. « Quitte donc un peu ton refuge d’écriture, vieux solitaire » semblaient dire ses beaux yeux bleus.

 

 

CURVERS_Alexis.GIFAlexis Curvers

Rome splendide déroulait ses fastes, et notre belle marquise, en robe à falbalas bleu tendre, glissait comme un cygne sur le paysage de ce jour-là. La Via Veneto, qui n’était pas encore le fruit de ces paparazzi funestes, semblait grouiller de toutes les fêtes, comme une vasque de fruits qui gorgés de lumière et de saveur éclatent en tous sens. J’aurais voulu rester un peu plus longtemps mais G. s’impatientait. J’avais déjà trop couru les rues de Rome, les derniers jours, et je craignais qu’elle ne me fît mauvais accueil.

 

 

738_350120418-photo.jpgBertrand Visage

Les jours de Catane éblouissent jusqu’aux places trop vite parcourues. La fièvre portait Angélique vers les barques, et, Massimo revenait avec un lourd panier de sardines bleutées. Ce jour-là, l’enfant grandi à la lumière des vieilles portes palermitaines découvrait la splendeur de la lumière de mer, comme jamais. « Lica! Lica' », c’était l’appel de l’eau, lorsqu’enfant, la nonna lui contait, assise face aux Quattro Santi, en jetant un œil vers le libraire, les beautés de l’océan, pour elle un total mystère. Lica avait quatre, cinq ans.

 

 

AVT_Elsa-Morante_2577.jpegElsa Morante

Via Bodoni, les Allemands trouvèrent au 102, derrière la cour intérieure, dans une petite remise, des armes que les résistants avaient planquées, et qu’un gars de San Lorenzo avait convoyées de nuit. J’avais froid et le petit avait du mal à trouver un peu de chaleur en ce décembre 43. On manquait de tout, de lait, de pain, de fruits crus, de charbon, de bois. Des volets verts, au premier étage, où j’avais trouvé refuge grâce à un ami de Campo Verano, je regardais l’hiver romain, la débandade…

 

 

525aef0d8111a75c5a4b9dd18b70fcc7.jpgHector Bianciotti

La petite du café me regarde longuement. Elle sait que je n’habite pas très loin, cour Meslay, que je viens souvent ici, chez sa mère, siroter un café, que son père me voit d’un air sombre, malveillant. C’est une gamine aux yeux intenses, plus âgée que son âge, plus mature, qui scrute invariablement tout passage, et qui, de plonger ainsi dans l’intériorité des êtres, décèle une sorte de sagesse populaire, mutine et salutaire. Elle porte en ses yeux une lente tristesse que chaque coup d’œil exacerbe.

 

 

260px-Jean-No%C3%ABl_Schifano_-_Com%C3%A9die_du_Livre_2010_-_P1390835.jpgJean-Noël Schifano

Le prince au visage couperosé, vêtu de chausses brodées vert émeraude, attendait dans l’air vespéral des sbires encapuchonnés. Sa belle, aux longs cheveux poudrés, languissait sur le lit laissé ouvert, la main caressant sa belle poitrine nue, dans l’effort du désir suspendu; elle guettait la braguette du prince, gonflée comme un sac de pierres précieuses, une baudruche de velours soyeux pour ses yeux, pour ses mains, tendres linges tendus comme un arc bandé à mort.

 

 

Jean-No%C3%ABl-Pancrazi.jpgJean-Noël Pancrazi

Ce soir-là, dans les jardins de la villa Cassia, embaumés de seringa et de vieilles roses, j’attendais, le cœur battant, derrière un banc, la venue de mon ami Henri. Nous avions convenu, la veille, haletant sur le rivage, de nous voir, ici, en secret, tant de vilaines rumeurs, tout autour, dans le quartier des Roussettes, nous épinglaient tous deux dans des termes d’oiseaux moqueurs, pas piqués des vers, où les « sales pédés » et autres « tapettes roses » nous blessaient à vif, nous avec nos quinze ans de fraîcheur anéantie, usée par le mal.

 

 

beck_beatrix.jpgBeatrix Beck 

Marthe Calempion n’avait jamais été belle. Elle portait le postérieur haut et ça faisait irrésistiblement rire la troupe d’élèves. Mais elle avait ce quelque chose fleuri, ce sourire en bec de merle, et sa langue, pointue qui titillait le verbe. je l’aimais comme une sœur. Une sœur délurée; mais bien une soeurette pas mal fagotée quand elle voulait. Une manière de petite femme qui accroche le regard des mâles qui scrutent le moindre derrière. Salauds, va!

 

 

AVT_Nicole-Avril_9007.jpegNicole Avril 

Ma mère, à Bordeaux, après Lyon, après Paris, c’était pour mon père, pour moi, une histoire nouvelle. Elle avait vieilli, et les voyages, en avril ou pas, lui pesaient. Je me souvenais, avec acuité, de l’époque des « jardins de mon père », quand elle chicanait mes coiffures, m’habillait comme une poupée, ne supportant guère que je ne fusse à son image, au miroir de sa beauté, de son maquillage, tirée à quatre épingles, impeccable. Maman avait changé, vieilli, et c’est avec émotion que je lui retrouvais une inflexion de voix, d’il y a longtemps.

 

AVT_Patrick-Modiano_1704.jpgPatrick Modiano 

De ces vagabondages dans ces rues provinciales, que je savais pour y avoir traîné avec quelque copain du « Matelot bleu », vers la fin des années 50, après une fugue qui m’avait éloigné de la maison des parents à Jouy-en-Josas, il me restait une impression bizarre et insolite de découverte, à côté d’une sensation de « déjà vu », comme si les deux coexistaient et me mettaient à l’épreuve du temps. Le « Matelot bleu » nous accueillait : ah! l’odeur du zinc où Josiane et Marc me servaient, sachant toutefois que c’était interdit, un alcool fort.

 

220px-Francis_Carco_Meurisse_c_1923.jpgFrancis Carco 

Gilberte tapinait depuis un long moment, à la Chapelle. Elle avait mis sur elle sa petite veste rouge, et de loin, c’était comme une tache, une belle tache de couleur au faubourg. Elle commençait d’avoir froid, forcé, elle ne portait que des bas et les petites boucles des jarretelles l’agaçaient. Il était long à revenir, César. Elle ne s’empêchait pas de le répéter à part elle, comme pour se réchauffer. Son cœur battait. Elle se frottait les doigts avec force pour se donner un peu de chaleur.

 

 

AVT_Jean-Giono_8794.jpgJean Giono 

Eusèbe dépasse les trois maisons. Le vent lui fait signe, puis repart .Il a donné du foin à la mule. Le soir descend vite vers les feuillages. La Baïse n’est pas bien vaillante, elle est près de vêler. Qui sera là pour l’aider? Tout en marchant, il remâche deux ou trois pensées fort agricoles. Le chien et le loup sont à présents descendus et c’est l’heure d’épaules creuses. Il se fatigue. Le soir est venu sans poser sa main sur le ventre d’Eusèbe, comme pour dire « Tu as faim, grand veau? »

 

 

Pascal-Quignard-4.jpgPascal Quignard 

Beaume arriva à Rome, le soir de la Sainte Marthe. Il s’était enquis, par lettre, du voyage prochain, vers le sud. Le portrait que Baglione lui avait promis, sur fond de paysage romain, ne venait pas, et son dépit devenait plus aigu, plus âcre. Beaume n’enviait plus ses années. Le meilleur, derrière lui, lui faisait le présent insupportable, comme une convulsion. Beaume regrettait ses vingt ans, comme on se désole d’avoir perdu une femme qui vous fait jouir. Le soir tombait quand il se réveilla d’une songerie un brin classieuse. Il était vieux.

 

 

AVT_Pascal-Laine_1579.jpegPascal Lainé

Cet animal-là avait du coq le jabot, le côté ronflant qui gargouille, le buste à l’avant – comme Proust -, ce Béligné-là, ce de quelque chose savait à quoi appartenir et le faisait sentir. il était du gratin.

Rainette, elle, ne venait de rien, n’était rien. Sa mère, mercière ou crémière selon l’âge, serveuse « à votre service », s’agenouillait devant tout le monde : elle avait passé l’âge de faire des manières, elle faisait cela naturellement.

De Béligné pompeux fréquentait Richelieu et son Ecole des Chartes, à deux pas des restaurants japoniais qui fleurissaient tout autour. Les gens ne mangeaient plus français mais des espèces de petites sauterelles ou de poissons.

 

 

823358-isa0088485jpg.jpg?modified_at=1446574666&width=975Mathias Enard 

J’en arrive à l’hypothèse la plus plausible, la moins spécieuse : le docteur, en prenant le train pour Milan, sachant que le trajet prendrait jusqu’au lendemain matin, n’avait pas imaginé que, pendant ce temps, les zonards qui le poursuivaient auraient le temps d’atterrir à Turin ou en voiture de rejoindre Pavie, mais se préparait à l’inéluctable, puisque, dans sa valise, il avait placé entre deux chemises étonnamment repassées, au carré s’il s’était agi de draps de lits, le message chiffré que Dom lui avait glissé à la gare d’Hambourg, petit papier informe, avec 7 codes, pas plus, entre deux trains, juste le temps de l’empocher vite fait bien fait au fond de sa gabardine.

 

 

Philippe L., ce 22 novembre 2017.

pour René de C., Éric A., Dominique S., David B. , Françoise L. et Bertrand V.

 

 

LE SOURIRE DE RODIN de GAËTAN FAUCER

leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

 

 

image.html?app=NE&idImage=278627&maxlargeur=374&maxhauteur=400&couverture=1&type=thumbnaildetail&typeDoc=4La pièce nouvelle de Faucer joue de la machination et du code dual pour semer le doute dans la lecture.

Les deux personnages féminins Pauline et Gina arpentent une maison médicale et taillent chaque jour quelque bavette apparemment bienfaitrice. Mais tout se corse très vite dans cet univers mâtiné de sous-entendus, d’incertains sentiments…

L’oeuvre de Rodin, l’univers d’un film à tourner, la profondeur psychologique et une atmosphère glauque fournissent les atouts de cette dramatique en quatre scènes. 

Le lecteur est assuré d’être mené par le bout du nez et il va de surprise en surprise.AVT_Gaetan-Faucer_1900.jpeg

Le dramaturge, né en 1975, auteur d’une bonne quinzaine de pièces publiées, devrait dès l’instant se mettre en quête d’un nouveau trio pour porter à la scène ce texte maléfique : deux comédiennes, un metteur en scène. Il ne devrait pas beaucoup attendre.

 

Gaëtan Faucer, Le Sourire de Rodin, Ed. Spinelle, 2017, 62p., 12€.

Le livre sur le site de l’éditeur

Gaëtan Faucer sur Babelio

 

 

VERNON SUBUTEX de VIRGINIE DESPENTES

par LUCIA SANTORO

 

9782253087663-001-T.jpeg?itok=4-H5U69yDisquaire depuis plusieurs années, Vernon Subutex est contraint de mettre la clef sous la porte de son magasin. A plus de quarante ans, il ne sait dans quel domaine se reconvertir et s’apprête à affronter difficilement les années de disettes professionnelle et alimentaire. 

Depuis la débâcle du commerce de Vernon, Alex Bleach, chanteur à succès, lui a toujours glissé quelques billets pour éviter à son ami des ennuis financiers. Aussi, quand le généreux jeune homme décède, les difficultés de Vernon ne tardent pas à s’accumuler. Sa situation se complique douloureusement lorsqu’il est expulsé de l’appartement qu’il loue…

Ça s’est produit, petit à petit, il s’est mentalement paralysé – il y a de plus en plus de tâches relativement simples à accomplir et dont in ne parvient plus à s’acquitter. 

Commencent alors les pérégrinations obligées d’un homme entre deux âges dont rien ne laissait jusque-là présager la déchéance. Vernon vivotera quelques temps, hébergé par des connaissances qui ne désirent cependant pas s’encombrer durablement d’un sans domicile fixe, bientôt sans-abri…

Eliminer son prochain est la règle d’or de jeux dont on les a gavés au biberon.

S’il fallait choisir un seul roman illustrant parfaitement les années qui suivent la crise de 2008 en Europe et plus précisément en France, ce serait celui-là : Vernon Subutex, décliné en trilogie.Virginie-Despentes-prefere-le-Goncourt-au-Femina.jpg

Virginie Despentes y examine sans complaisance et avec humour une société française où « le mépris se transmet aussi facilement qu’une gale » et une époque qui « plébiscite la brutalité ». Paris, avec ses taux de précarité et de violence exponentiels, est une toile de fond idéale. La Ville Lumière perd en éclat tandis que l’insouciance des jeunes années se délite.

Autour de la trentaine, les choses commencent à perdre en éclat, qu’on soit précaire ou mégastar, ça ne va en s’arrangeant pour personne. La différence, c’est que pour ceux qui ne montent pas dans le train du succès, il n’y a aucune compensation.

L’auteur de 48 ans s’intéresse spécialement à la génération X, à laquelle elle appartient. Ce premier volet est construit en mosaïque, autour de nombreux personnages appartenant à des couches sociales variées et soumis aux addictions les plus diverses. Derrière cette impression d’anticonformisme voire de marginalité, le lecteur relèvera peut-être au contraire des indices d’un conformisme concentré, et notamment ceux de l’égocentrisme et de l’individualisme.

Et cette antienne illusoire, qui donne le ton de la lente et inexorable disparition d’une certaine civilisation cacochyme : « C’est le troisième millénaire, tout est permis.»

Avec ce premier tome de Vernon Subutex, Virginie Despentes a reçu les Prix Anaïs-Nin, Landerneau et La Coupole 2015.

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Le livre sur le site des Éditions Grasset

Les livres de Virginie Despentes chez Grasset