2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : RENTRÉE CHEZ LE DILETTANTE

arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

Pour cette rentrée littéraire de janvier 2018, Le Dilettante propose deux ouvrages qui illustrent bien, c’est du moins mon avis, le ton décalé que cet éditeur propose en général à ses lecteurs. Un roman de Laurent Graff plein d’inventivité dont le héros a trouvé la solution miracle pour éviter le vieillissement et un ouvrage de Frédérick Houdaer qui propose un regard particulier sur la vie des enfants élevés dans les sectes.

 

005275728.jpgLA MÉTHODE SISIK

Laurent GRAFF

Le Dilettante

Un homme qui a connu sa femme lors d’un « speed love » s’en lasse vite au point d’éprouver des envies de meurtre après la naissance de leurs trois enfants. Un meurtre par « méditation », jamais commis seulement pensé, tout droit inspiré par l’odieux assassinat perpétré par Dupont de Ligonnès. Il découvre ainsi la spirale infernale qui sclérose ce nouveau monde : pénalisation à l’extrême des plus petits délits ou simples envies de mal faire, détection facilitée de ces faits grâce à des matériels très sophistiqués, judiciarisation outrancière de la société et condamnation à des peines de plus en plus lourdes. Laurent Graff, avec cette caricature de notre société, semble vouloir dénoncer la restriction de plus en plus sévère des libertés individuelles, la surveillance de plus en plus étroite des citoyens, la judiciarisation de plus en plus systématique des rapports sociaux, l’incarcération pénale de plus en plus fréquente, la surpopulation des prisons…

Cette situation conduit le système judiciaire à trouver des peines allant de plus en plus loin pour stigmatiser les crimes les plus odieux. Ainsi un chercheur, un certain Salvador Beckett, met au point une prison capable d’accueillir des condamnés à la détention au-delà de la perpétuité, la détention éternelle. Pour concevoir son projet il s’est inspiré de la vie d’un homme dont l’administration a fini par s’inquiéter de son existence alors qu’il avait déjà cent vingt ans. Ce vieillard, Grégoire Sisik, vivait seul et après une carrière professionnelle très linéaire, toujours chez le même employeur, il a organisé une vie simple, composée de journées parfaitement identiques : horaires réguliers, toujours la même alimentation, donc toujours les mêmes courses à horaires réguliers, toujours les Variations Goldberg jouées par Glenn Gould comme musique et chaque après-midi le visionnage du Samouraï avec Alain Delon…

Ainsi, Grégoire Sisik vit des journées toutes parfaitement identiques et comme il ne fréquente personne, il n’attend jamais rien et comme il n’attend rien, il a supprimé la principale mesure de quantification du temps : le temps de l’attente, le temps de l’impatience, le temps d’avoir, de recevoir, de percevoir, quelque chose. Ainsi la notion du temps lui échappe totalement au point de faire disparaître le vieillissement lui-même. Grégoire Sisik vit hors du temps jusqu’à ce qu’un bureaucrate zélé vienne s’assurer qu’il est toujours bien en vie et que c’est bien lui qui perçoit la pension que la caisse de retraite lui verse. On a l’impression que Laurent Graff aurait lu Histoires vraies de Blaise Cendrars où l’on peut lire ces quelques lignes : « Quelle chose étonnante que la lecture qui abolit le temps, terrasse l’espace vertigineux sans pour cela suspendre le souffle, ni ravir la vie du lecteur ! »

Les gens de l’extérieur ayant découvert son grand âge, veulent découvrir ce phénomène et savoir comment il a pu devenir aussi vieux sans aune assistance. La science analyse son existence et essaie de la reproduire pour en faire un modèle qui permettra peut-être de voyager dans l’espace au-delà des limites du temps.

Avec ce texte un peu trop réaliste pour être une vraie fable, Laurent Graff nous raconte une histoire surréaliste, drôle, « ébouriffante », plutôt inquiétante car on sent bien que derrière la drôlerie pointe une critique à peine voilée des dérives de notre société, des dérives qui pourraient nous conduire dans des situations beaucoup moins drôles que celles qu’il a décrites. Notons aussi qu’encore une fois Laurent Graff a su faire preuve d’une grande créativité et que son art de la formule, de l’image et des situations cocasses donne comme toujours un certain éclat à ses textes.

Le livre sur le site du Dilettante

 

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Frédérick HOUDAER

Le Dilettante

EphèZ, dessinateur de BD à la notoriété naissante, est à l’hôpital où il attend sa sœur Isa, écologiste militante, pour prendre une décision très grave, ils doivent, ensemble, décider si les médecins peuvent pratiquer une transfusion sanguine sur leur mère en danger après un accident de circulation. Le problème pourrait paraître simple mais leur mère est une militante très assidue des Témoins de Yahweh, une secte qui interdit la transfusion sanguine, elle a déjà averti plusieurs fois qu’elle préférait la mort au sang d’un autre, d’un inconnu, d’un mécréant peut-être. Mais la sœur et le frère passent outre les recommandations maternelles, ils ont rompu depuis longtemps avec ses croyances.

Cet épisode est pour le fils un moment important où il se remémore le chemin parcouru avec sa mère depuis qu’il l’accompagnait dans son porte à porte prosélyte ou quand il dessinait ses premiers personnages dans la marge des revues qu’elle distribuait. Sa sœur et lui ont-ils réellement totalement coupé les liens avec les pratiques maternelles ? Ce n’est pas l’avis d’Emilie, la copine d’EphèZ, l’enseignante en science, elle n’accepte pas les théories d’Isa, l’écologiste très active, elle participe à des missions commandos la nuit dans des usines ou autres lieux stratégiques pour l’écologie. Elle reproche aussi à son conjoint certaines reliques des comportements maternels, on n’oublie jamais totalement son éducation première.images?q=tbn:ANd9GcRfmbw-hO0THjOWG8GAlyO46PKpvS68XpPpmP8Q5e6yFCjd0OMN

Frédérick Houdaer a saisi ce trio à un moment crucial de leur vie, notamment pour EphèZ, il n’était jusqu’alors qu’une sorte d’adolescent attardé vivant dans son cocon auprès d’Emilie qui remplaçait sa mère. Désormais, il sait que la mort est possible, il l’a vu à l’hôpital, et de plus sa copine est enceinte, il va devenir père, ça lui fait terriblement peur, il refuse d’accepter cette situation. Il va lui falloir grandir brusquement, devenir un adulte à temps complet, accepter son passé, sa mère scientifique brillante qui a tout plaqué pour entrer en religion, son père qui a quitté cette mère obnubilée par sa foi et construire sa vie et celle de sa famille.

Il a bien compris que cette secte n’est qu’une forme d’intégrisme religieux avec tout ce que cela comporte : la manipulation des plus faibles, les pressions sur les fidèles, les pollutions en tout genre, …. Mais, de l’autre côté, il voit qu’il y aussi des intégristes scientifiques qui manipulent aussi beaucoup de monde, pas toujours pour rechercher le bien être de l’humanité. L’espace d’une gestation, Frédérick Houdaer va essayer de rendre EphèZ adulte et responsable dans la mesure où on puisse l’être. Il veut l’aider à trouver les réponses aux questions auxquelles il doit désormais répondre : qui sommes-nous ? Où allons-nous ? Pour quoi faire ?

Dis Frédérick, c’est quoi la vie ?

Le livre sur le site du Dilettante

Branloire pérenne, le blog de Frédérick Houdaer