DIX QUESTIONS À… LORENZO CECCHI

LORENZO CECCHI, natif de Charleroi, a publié six livres depuis 2012. Blues Social Club, un recueil de sept nouvelles, est paru fin 2017 aux Cactus Inébranlable Éditions.

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  • Tu as sorti fin 2017 ton second recueil de nouvelles au Cactus Inébranlable, intitulé Blues Social Club. Peux-tu nous dire comment tu as composé ce recueil, sur quel(s) thème(s), avec quel(s) fil(s) rouge(s) ?

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Depuis six ans, depuis que je me suis mis à l’écriture, en même temps que des romans, j’ai écrit des nouvelles, assez bien de nouvelles. Je ne les ai pas écrites avec une idée de logique, avec un fil rouge. Elles me sont venues comme ça, je les ai entassées et, quand il a été question de les publier, j’ai pioché dans la production et les ai réunies en recueils en les adaptant pour leur donner un semblant de cohérence. Ainsi pour les « Contes espagnols », ai-je ajouté un verre de cava par-ci, un « adios » par-là pour « ibériser » le texte. Je trouve cette habitude de thème un peu idiote : chaque texte se suffit et raconte une histoire finie ; pourquoi doit-il être relié au précédent ou au suivant ? Mystère !

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  • Tu n’as pas toujours écrit de la fiction. C’est assez récent. Quel a été l’élément déclencheur, comme on dit ? Y a-il eu des signes avant-coureurs ?

Je crois avoir été saisi d’une sorte de pudeur et, après « Faux témoignages », je me suis mis à travestir mon vécu pour le rendre de moins en moins conforme à la réalité. La fin de « Petite Fleur de Java » a été décisive. Après avoir mêlé le vrai au faux durant tout le roman (le faux ayant la plus grande part comme pour « Nature morte au papillons ») la fin délirante s’est imposée à moi comme pour me propulser dans la fiction pure du suivant : « Un verger sous les étoiles ».

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  • Tes écrits sont, pour une partie d’entre eux, ancrés dans ton passé et tes diverses vies (agrégé de sociologie, tu as exercé des emplois ou fonctions dans les milieux culturels et commerciaux). Après quoi, tu prends des libertés avec ton vécu pour verser dans la pure fiction… Penses-tu qu’il faille avoir beaucoup vécu pour bien écrire ? Quel est ton idée de la littérature ?

Je ne sais pas s’il faut avoir beaucoup vécu pour bien écrire, l’exemple de Rimbaud, de Radiguet, de Keats montre l’inverse. Qu’il faille vivre les choses intensément pour rendre le réel intéressant, voilà qui me semble plus important. Mais aurais-je écrit de façon intéressante (écris-je d’ailleurs bien et ma prose est-elle captivante ?) si je n’avais pas une histoire de soixante ans derrière moi ? Je n’en sais rien et n’en saurai jamais rien. Ce dont je suis certain, c’est que la narration, quand elle est de qualité, qu’elle raconte du vécu ou du fantasmé, suffit. Tout est dans la façon de raconter.

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  • Au cours de tes différentes existences, tu as enseigné durant une dizaine d’années la philosophie de l’art à l’académie des Beaux-arts de Mons. Qu’as-tu tiré de cette expérience dans l’enseignement ? Tu écrivais les textes de tes cours de tes conférences ? Quels sont les artistes que tu as mis en valeur, ceux qui ont toujours tes faveurs ?

J’enseignais deux heures par semaine à Mons. Le reste du temps, j’étais représentant de commerce. Ces deux heures me permettaient une rupture avec le monde des affaires. Les étudiants en peinture auxquels je m’adressais, m’apportaient la fraîcheur, l’insouciance, l’arrogance aussi de leur âge. J’avais été comme eux peu de temps auparavant, mais connaissais maintenant la dure loi de la société de consommation ; je leur ai enlevé quelques illusions, ils m’ont rendu quelque naïveté…

Aucune préparation de cours ni de texte. On partait sur un thème que l’on poursuivait toute l’année. Le cours se construisait de lui-même de façon dialectique, logique qui, à mon sens préside à la création et donc adaptée à mon public de futurs peintres. Je m’efforçais de pointer les faux syllogismes et les opinions qui se présentaient comme vraies et indiscutables. Je jouais les animateurs, les encourageais à faire table rase des mythes et préjugés, surtout ceux qui touchaient au statut de l’artiste : l’homme qui vient d’ailleurs et qui voit ou sent ce que les autres, la piétaille, ne voient pas.

Je ne mettais pas d’artistes particuliers en valeur, mais ne pouvais m’empêcher de montrer ma préférence pour les figuratifs (en argumentant cela va de soi !) dans les échanges avec les étudiants dont j’étais plus le pair que le magister.

 

  • Tu es par ailleurs  harmoniciste et chanteur. C’est arrivé comment ? Que t’apporte la musique ? Quels sont tes musiciens préférés ? La musique, le rythme déteignent-ils dans ton écriture ?

Je n’ai pas véritablement une activité d’harmoniciste ou de chanteur, il m’arrive de chanter ou de jouer avec des musiciens quand cela se présente (rarement). Je ne chante ou joue que du blues. Comment cela est-il arrivé ? J’étais animateur à la maison des jeunes « La brique » à Charleroi. Un groupe du coin devait s’y produire (l’un des membres, tout jeune à l’époque, et qui a fait une carrière internationale depuis, était Michel Hatzigeorgiou). Voilà t’y pas que le chanteur perd sa voix juste avant de monter sur scène. Pour palier sa défection, les musiciens me demandèrent de le remplacer. Ma carrière de chanteur commença ce soir-là, planqué derrière d’immenses haut-parleurs, baragouinant un semblant d’anglais. Trois semaines plus tard, avec d’autres potes, nous formions « Too Late Blues Band » qui se produisit pendant deux ans dans toute la Wallonie et aussi (une seule fois) en France.

Je ne saurais dire si la musique déteint sur mon écriture, mais il est vrai que je me relis tout haut et que je suis très sensible au rythme des phrases. C’est souvent la musique de la phrase qui m’impose les corrections, et elles sont nombreuses, crois-moi !

Mes musiciens préférés sont pléthore et dans tous les genres, du classique à la variété, mais j’ai un faible pour les vieux bluesmen comme Robert Johnson ou Muddy Waters. J’adore aussi la chanson napolitaine.

 

  • Peux-tu nous donner un exemple ou l’autre de genèse d’une nouvelle ou d’un roman ? De quoi tu es parti, comment l’idée de départ a-t-elle évolué… ? Quels sont par ailleurs tes rapports avec la poésie ? Et l’écriture sous contrainte (à partir de photo, dans un cadre fixé, comme tu as été conduit à la faire pour textes aux Editions Jacques Flament ou pour le projet Shoot, avec le photographe Michel Clair) ?

La genèse de « Petite Fleur de Java » : L’idée de départ vient d’un reportage télévisé ou l’on voit une femme défigurée par une projection d’acide sulfurique. Comment accepter une situation de traumatisme aussi grave, quels problèmes énormes d’identité rencontrait cette pauvre dame ?  J’avais moi-même été confronté à un gros traumatisme après un accident de la route et, bien que les séquelles fussent bien moins conséquentes, il m’avait été difficile d’accepter mon nouvel état. Ainsi est né le roman  Petite Fleur… », une réflexion sur l’identité et la schizophrénie comme échappatoire possible.

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En ce qui concerne la poésie, je suis admiratif des poètes qui, en quelques mots, arrivent à la quintessence, à des moments d’illumination et à les faire partager. Je pense que la poésie est le genre littéraire le plus difficile : c’est l’art de la synthèse, on dit tout avec presque rien. Peut-être m’y essayerai-je un jour… C’est le top de l’écriture sous contrainte, la poésie.

J’ai aimé écrire dernièrement des textes régis par des règles strictes de longueur et de thèmes. J’ai toujours défendu l’idée que la discipline, les contraintes ouvraient plus les champs de l’imaginaire qu’elles ne les restreignaient et j’en été conforté en l’expérimentant moi-même ; il semble que la création exige sa part de sueur pour atteindre la beauté. La facilité apparente, l’épure ne s’obtient que par des années de travail. 

 

  • On a l’impression que tu n’es pas du genre à t’asseoir en position de lotus pour trouver l’inspiration mais, que lorsqu’une idée te vient, il te faut la mettre à écrire sans tarder ni te soucier de considérations matérielles. Comment mûris-tu tes idées, entretiens-tu la muse ? As-tu toutefois des manies, des tics d’écriture, des moments et des lieux privilégiés pour écrire ?

Contrairement à l’impression que je semble donner, je suis plutôt du genre contemplatif et paresseux. Je peux rester longtemps sans rien écrire. Puis, tout à coup, je ressens un manque. C’est le signal. Je m’installe devant l’ordi, sans avoir la moindre idée de ce qui va arriver. Après les premiers mots qui résolvent la première contradiction (celle de la page blanche insatisfaisante), les autres apparaissent qui m’imposent de les surmonter pour avancer dans le récit. Je ne sais pas où celui-ci m’emporte, il se construit au fur et à mesure. Puis je le travaille et retravaille. J’ai beaucoup de textes commencés que je revisite presque quotidiennement, ajoutant un mot, retranchant une phrase ou envoyés à la poubelle carrément quand ils ne veulent pas faire le chemin avec moi.

J’écris dans mon bureau et seulement là. En vacances, en dehors de mon bureau, je suis incapable de former la moindre phrase intéressante. 

 

  • Tes auteurs, personnages préférés, tes romans cultes, ceux que tu aurais aimé avoir écrits ? Comment et quand t’est venu le goût de la lecture ? Le premier livre que tu as lu ?

Impossible de répondre de façon exhaustive à ta question. J’aime trop d’auteurs que pour les citer tous. Quelques uns : Sciascia, Pavese, Bevilacqua, Faulkner, Harrison, Stevenson, Conrad, Modiano, Bloy, Gary, Bernanos (Georges), etc. J’aurais aimé écrire « La vie devant soi ».

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Je pense que le goût de la lecture m’est venu par mon oncle Raffael. J’avais cinq ou six ans quand il arriva d’Italie, exclu du séminaire, avec une valise pleine de livres. Parmi ceux-ci, des livres d’histoire illustrés où l’on voyait des images d’Annibal traversant les Alpes escortés d’éléphants et d’hommes en armes. Après ça, j’ai voulu comprendre et me suis acharné à vouloir apprendre à lire. Robinson Crusoé a été le premier livre que j’ai lu en dehors des manuels scolaires, il m’avait été offert par un voisin.

 

  • Quel est pour l’instant ton meilleur (ou pire) souvenir d’auteur? Une anecdote savoureuse, insolite sur le milieu littéraire ?

Pire souvenir : Quand une dame de la RTBF m’a téléphoné pour m’annoncer que « Nature morte aux papillons » était sélectionné pour le prix Première et qu’elle a ajouté qu’il était impératif que Laurent Dehaussay m’interviewe sous peine d’être exclu de la sélection. La perspective de me retrouver face au journaliste m’a rendu malade longtemps. Je n’ai dû mon salut qu’à un ami médecin, hypnotiseur éricksonien. J’ai répondu aux questions du journaliste (extrêmement gentil) comme dans un rêve. Mon inconscient avait pris le relais, heureusement paraît-il.

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  • Les projets littéraires, artistiques qui te tiennent particulièrement à cœur en ce début 2018 ?

Deux livres: Un recueil de nouvelles illustré par le peintre Michel Jamsin au « Cactus Inébranlable Éditions » et « Paul, je m’appelle Paul ! », un roman qui paraîtra chez LiLys éditions.

 

 Propos recueillis par Éric Allard

 

BLUES SOCIAL CLUB de LORENZO CECCHI sur le site du Cactus Inébranlable

Une lecture de BLUES SOCIAL CLUB sur Les Belles Phrases

 

DIX POÈMES INÉDITS de ÉRIC ALLARD sur MAGIE POÉTIQUE

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Dix poèmes sur MAGIE POÉTIQUE,

le blog-revue de Dierf DUMÈNE, poète haïtien.

 

J’existe où je suis né

Mes dessins

Les couloirs du passé 

Mon boucher mon boulanger mon libraire

Le plasticien du temps

À la manière de

La mort l’après-midi

Paupière défunte

Un sourire de façade

Sur ton souvenir

 

DES NOUVELLES de ROBERTO BOLANO

Voici deux recueils de nouvelles toniques de Roberto Bolano, l’écrivain chilien décédé trop tôt (en 2003 à l’âge de 50 ans) et devenu culte. Les ouvrages sont disponibles dans la collection de poche Titres de chez Christian Bourgois.  

 

513TPOTRitL._SX298_BO1,204,203,200_.jpgLE GAUCHO INSUPPORTABLE

Jim et autres ballades

Incontestablement une patte d’écrivain court de bout en bout de ce recueil composé d’essais et de nouvelles.

Le recueil commence par un premier texte court et percutant intitulé Jim . Le gaucho insupportable, La nouvelle qui donne son titre à l’ensemble narre l’exil dans la pampa d’un ancien avocat qui voit son pays, l’Argentine, n’être plus, après le scandale boursier, que l’ombre de lui-même, jusque dans la pampa où les lapins – féroces – ont remplacé le traditionnel bétail. 

Le policier des souris raconte l’enquête d’une souris flic à propos de la mort d’un bébé souris tué par un être de son espèce dans les égouts de la ville. 

Le voyage d’Albert Rousselot nous entraîne dans le périple en France d’un écrivain argentin plagié par un cinéaste français, qui souhaite le rencontrer. 

Le but du voyage sera manqué (comme souvent dans ce genre de récit) mais ce déplacement conduira l’écrivain à découvrir autre chose que prévu et qui était peut-être ce à quoi ce voyage le destinait: une sorte de bonheur par l’entremise d’une relation avec une prostituée, comme des vacances de l’âme. 

Deux contes catholiques fait s’entrecroiser habilement deux histoires sur fond de croyance religieuse ; y sont évoquées les figures de Santa Barbara et de saint Vincent.c34b54cedb07b50f7ae5fb3d18c19db3da3f4ab3.jpeg 

Enfin, deux essais. 

L’un sur la maladie et la littérature avec, dans l’article « Maladie et poésie française», une étude comparée de deux poèmes marquants du XIXème siècle : « Brise marine » de Mallarmé et « Le voyage » de Baudelaire. 

Un autre essai traite avec un entrain communicatif de la littérature en langue espagnole et se présente comme un inventaire détaillé de ce qu’elle compte d’auteurs marquants. La plupart y sont d’ailleurs attaqués comme Garcia Marquez et Vargas Llosa, mais aussi Munoz Molina, Perez Reverte et « les enfants tarés d’Octavio Paz », tous garants d’une littérature qui se vend bien parce que facile à lire et se voulant « planétaire ». Les seuls qui obtiennent grâce aux yeux de Bolano sont, parmi les plus célèbres, Cortazar et Borges mais aussi Sergio Pitol, Fernando Vallejo, Ricardo Piglia ou Mario Santiago.

« La littérature, surtout en Amérique latine, et je crains qu’en Espagne ce soit la même chose, est réussite sociale, bien sûr, c’est-à-dire grands tirages, traductions, en plus de trente langues (moi je peux citer vingt langues, mais à partir de la vingt-cinquième je commence à avoir des problèmes, non parce que je croirais que la vingt-sixième langue n’existe pas, mais parce qu’il m’est difficile d’imaginer une industrie éditoriale et des lecteurs birmans tremblant d’émotion aux avatars magico-réalistes de Eva Luna)…. »

Hélas, Roberto Bolano nous a quittés en 2003 des suites de cette maladie qu’il évoque : il n’avait que 50 ans et était considéré, à juste titre, comme le plus grand écrivain de sa génération.

E.A.

Le livre sur le site de Christian Bourgois

 

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9782267017304FS.gifAPPELS TELEPHONIQUES

Des femmes et des livres

Ce qui frappe à la lecture de ces nouvelles, c’est leur vitesse de narration, l’aspect serré du texte. Les événements se succèdent sans pause, on est sûr d’avoir le principal de l’histoire, et cette assurance de lire le principal de l’histoire nous tient éloigné de l’ennui, donc en haleine. Les sujets de ces nouvelles sont les femmes et les livres, le principal je vous disais, ce qui fait le sel de la vie des hommes et des femmes qui aiment lire et aimer.

Le recueil commence par l’histoire d’un écrivain argentin, Sensini, qui participe à des concours de nouvelles. Où on apprend qu’on peut concourir avec des textes semblables en en changeant seulement le titre. Il y a une femme dans cette nouvelle, la fille de l’écrivain, que le narrateur rencontrera. 

Le recueil se termine par la Vie d’Anna Moore, une vie menée tambour battant, dans la quête de l’amour, par delà les frontières et les déconvenues. Il y a des cahiers d’écriture dans cette nouvelle, ceux qu’a écrits Anna Moore aux tournants de son existence et dont le narrateur s’est à coup sûr inspirer.roberto-bola-o-958812-250-400.jpg

Entre ces nouvelles représentatives, on en trouve douze autres qui explorent le spectre thématique entre l’amour des femmes et l’amour des livres et qui, toutes intenses, toutes traversés par une écriture vive, nous entraînent dans leur course dangereuse.

« Un poète peut tout supporter. Ce qui équivaut à dire qu’un homme peut tout supporter. mais ce n’est pas vrai: un homme ne peut supporter que peu de choses. Supporter vraiment. En revanche, un poète peut tout supporter. Nous avons grandi avec cette conviction. Le premier énoncé est juste, mais il mène à la ruine, à la folie, à la mort. » (début de Enrique Martin)

E.A.

Le livre sur le site de Christian Bourgois

Les ouvrages de ROBERTO BOLANO sur le site de Christian Bourgois

 

Quelques images d’une interview de Roberto Bolano traduite en français

 

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LE REPOS DE L’ENSEIGNANT

5423e763-3e4e-4ca9-ab02-965ca91fa5c6-jpg.jpg?$p=hi-w795Après sa journée de boulot, ce prof aspire, comme tout bon travailleur, à un repos bien mérité.

Au volant de son véhicule, sur le chemin du retour, il se rappelle les nombreuses périodes de cours de la journée écoulée, la superbe avec laquelle il a délivré son savoir, l’amène manière dont il a répondu au questionnement des étudiants sur tous les points du programme de la discipline dans laquelle il excelle, comment il a fait acquérir les compétences inscrites dans le référentiel et reprises dans son journal de classe (le même modèle qu’il possédait quand il était collégien, il y a trente-cinq ans), comment il a enregistré les présences avec un mot aimable, un encouragement à chaque étudiant, dont il connaît les nom, prénom et âge (ainsi que des détails très privés divulgués sans vergogne lors des conseils de classe par ses collègues et la psychologue du centre scolaire), comment il a fait une cour discrète sans lourdeur à la nouvelle prof de géographie (qui donne accessoirement cours de pilates pour compléter son horaire), comment, dans une classe à hauts potentiels, il a fait passer un test dans les règles de l’art et corrigé, selon un grille de correction infaillible, plusieurs fois revue par l’inspection, et de quelle façon, enfin, il a salué avec les égards dus à leur rang ses supérieurs mais aussi chacun de ses semblables, y compris les membres du secrétariat et du personnel d’entretien.

Il s’est aussi empressé de donner à un père visiblement mécontent du sort réservé à une de ses ouailles et muni d’un couteau de cuisine peu avenant (et assez déplacé en ce lieu, il faut dire) la localisation exacte du bureau du préfet de discipline et de sa secrétaire particulière…

Enfin, parvenu chez lui, il débranche sa puce électronique clipsée au lobe temporal, ce minuscule logiciel qui se place derrière l’oreille et que l’Education Nationale fournit à chaque entrée en fonction des nombreux candidats aux postes désertés en masse par les enseignants professionnels. Il se sert un long mojito glacé et, après un baiser distrait à son épouse et ses enfants, il s’installe devant son écran de télé pour suivre sur la chaîne du sport un match de play-off. Il se prend trois fois en selfie avec son chat sur les genoux et un paquet de Doritos, pour poster sur ses réseaux sociaux préférés. Et il ne s’endort jamais avant d’avoir lu trois pages de Gala ou quinze lignes du dernier Mussot. Les soirs où il se sent l’âme culturelle, il ne ferme pas les paupières sans avoir visionné la bande-annonce d’un nouveau film, feuilleté un ouvrage sur la peinture impressionniste ou chantonné le texte d’une chanson de Céline Dion (composée par Goldman). Enfin il peut s’endormir du sommeil du juste pour traverser une nuit sans sans rêve, le temps que se recharge doucement mais sûrement son progiciel d’enseignant modèle. 

 

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