CLAUDE DONNAY, ARNAUD DELCORTE : L’UN EN PROSE, L’AUTRE PAS.

leuckx-photo.jpgpar Philippe LEUCKX

 

 

 

 

 

447.3.jpgLe poète Donnay s’est donné, depuis peu, le temps de consacrer à la prose une partie de sa création. Jusqu’il y a peu, seule la poésie trouvait audience. Après un roman réussi chez M.E.O, un autre en préparation, le voici prêt à nous plonger dans l’atmosphère bruxelloise de son « Bocal Paradis », longue nouvelle que publie maelström dans sa collection « Bruxelles se conte ».

Ce rêve « étrange et pénétrant » n’a rien de verlainien, quoique très bien écrit, quoiqu’il faille y voir la volonté de rompre avec la brièveté poétique pour une certaine ampleur, un certain goût pour la phrase construite et la fluidité qui va avec.

Difficile de raconter une nouvelle. Plus difficile encore quand le texte jalouse la complexité, voisine avec le fantastique naturaliste : déjà ce bocal, dans lequel nage un narrateur gonflé par la reproduction des choses…donnay-web-paysage.jpg

Et puis au mitan de l’inventive fiction, une Mona Lisa aux belles formes…et des questions qui ne trouvent pas toujours réponse..

Quoi qu’il en soit, Donnay a bien raison de s’adonner à la prose qui lui va comme un gant.

En matière de poésie, Baudelaire ronronnerait d’aise puisque les chats ont ici droit de regard et de caresse!

(Claude Donnay, Bocal Paradis, 2017, Maelström, coll. Bruxelles se conte n°67, 28p., 3€)

Le livre sur le site de l’éditeur 

Bleu d’Encre, le site de Claude DONNAY

 

couverture-5-bord-3mm-blanc_sm.jpgArnaud Delcorte (né Hainuyer en 1970) a débuté en poésie il y a neuf ans, et depuis, son rythme de croisière régulier lui a permis d’éditer une petite dizaine d’ouvrages, dont un roman, sans compter des participations à de bonnes anthologies haïtiennes.

Le voici, aux commandes avec le peintre Sébastien Jean (né en 1980), Haïtien, d’un livre inclassable où le babil/babel des langues et des arts ordonne une réflexion peu orthodoxe sur le monde: sentiments, sexes, sensations, goût du plaisir, de l’azur et plaisir des sens s’agitent en tous sens.March%C3%A9+Po%C3%A9sie+2013+013.JPG

Poèmes en plusieurs langues (français, anglais), illustrations nerveuses, colorées, fantasmatiques de bêtes et d’humains en torsades de reliefs, dans le droit fil des compositions par exemple d’un Siqueiros : « Quantum Jah » étonne par la mixture qu’il donne d’un monde déboussolé, dont la violence, dont les angoisses, dont l’appel d’air aux changements attisent le lecteur. L’audace le dispute à la provocation, et l’on sait qu’Arnaud ne recule pas devant le terme cru (« sexe dégourdi dans la tienne ») ni devant la figuration poétique des plus élégante : « tu me soulèves comme un enfant/ des flaques de ciel plein les joues ».

La tolérance joue son atout : qu’on soit blanc, noir, créole, homo, hétéro, fille, garçon, pauvre, voyageur, sans langue, avec toutes les langues, le poème enjoint quiconque à vivre plus loin, à nouer au babil tous les « babels » du voyage et de la connaissance.

(Arnaud Delcorte et Sébastien Jean, Quantum Jah, Les Editions des Vagues, en Haïti, 2017, 128p., 14,99€)

Le livre sur le site de l’éditeur

 

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En savoir plus sur Sébastien JEAN et sa peinture

 

DOUZE CHANTS DE LA GRÂCE d’ANDRÉ CAMPOS RODRIGUEZ

André Campos Rodriguez

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Né en 1951 . Jeunesse au Maroc à Casablanca jusqu’à l’âge de 21 ans. Fils de Républicains espagnols opposés au franquisme… Au préalable, réfugié politique – puis opte librement pour la nationalité française (car francophile et francophone…)

 

 

Douze Chants de la grâce…

 

1.

 

Il n’y a pas une ride

dans l’aurorale clarté qui s’annonce

comme une promesse

 

Il n’y a aucun signe néfaste

ni rien à signaler 

à part l’imminente arrivée

de la beauté

  

 

 

2.

 

Que peut-on dire

au matin lumineux

qui nous lave de sa lumière

 

que peut-on souhaiter de mieux

une grâce parée

si bien dans la soie

de la quiétude et du silence

 

où complice la solitude

s’éclipse pour le souffle

 

 

 

3.

 

D’une joyeuse épiphanie

sur la crête de l’instant

il boit à la source vive

 

La beauté en sa bonté

toute révélée

 

dans ce refus même

de la posséder

 

 

  

4.

 

Par enchantement

une porte ou une fenêtre

s’ouvrent dans la lumière

 

et recule l’enfer

 au profit

de la vie ouverte

 

Avènement prodigieux

où le souffle

devient tendresse

 

douceur…   et légèreté de la joie

 

 

 

5.

 

Nous sentons bien que l’invisible

ne cesse de se manifester

à travers la relation complice

– que nous surprenons 

des arbres de ce chemin de montagne

où zinzinulent les mésanges

dans un profond silence

 

 

 

6.

 

J’aspire à l’espace ouvert et bleuté

du ciel habillé de la moutonneuse

blancheur des nuages

 

Cette paix accueillante

qui nous donne à goûter

le bonheur de vivre

 

Notre tête s’est vidée

et notre corps a gagné

une bénéfique densité

 

pour que le cœur exulte

et rende grâce

 

 

 

7.

 

Ne bouscule pas ton silence

celui qui cherche nonchalant

à installer la clarté dans nos vies

 

Laisse l’ombre jouer à sa guise

les comédies du destin

 

Nous veillerons sur les roses de décembre

la fraicheur des pétales grenats

prêts pour le sacrifice de l’hiver

 

Notre espoir se portera sur le printemps

qui aussitôt nous élargira

sur les épaules nues du don

 

 

 

8.

 

Ne nous racontons pas d’histoires

dormir debout n’enchante guère

le sage qui contemple le réel

infiniment perpétuel

 

La mort il faudra bien l’assumer

là où elle nous surprendra

 

Prions uniquement pour que la peur

soudain  n’éclipse

notre fragile équilibre

  

 

 

9.

 

Pour le moment c’est l’arbre

qui nous évite les errances

que les ombres contiennent

 

Il est prodigieusement ici

devant nous à bâtir un refuge

où bouillonnent les couleurs

de la terre et du ciel

 

à nous éviter aussi d’aller

à la ligne

d’un futur aléatoire

 

 

 

10.

 

Que l’espace de la vie

devienne l’espace du poème

et que le poème transfuse

la vie même en chaque image

 

Comme il sait être le protecteur

des oiseaux de passage

que l’arbre nous soutienne

en cette perpétuelle quête

 

qu’il soit notre maître spirituel

 

et qu’il ne cesse

 

par sa mystérieuse beauté

de nous montrer le ciel

 

 

 

11.

 

Les fleurs aussi sont nos maîtres

 

Exprimer parfums et beautés

en un temps si bref

 

Fragiles, vulnérables, offertes

 

elles sont comme le poème

absolu du don

  

 

 

12.

                                                            (à R.Z.)

 

Sans toi à mes côtés

à partager et embellir les petits évènements

quotidiens qui nous entourent

 

ma vie 

chargée des ombres du passé

serait autrement plus amère

 

Avec toi le présent se présente

comme une fleur légère

un parfum ineffable

 

Nous regardons vers la même source

et c’est comme une grâce offerte

qui se dégage et ne nous appartient pas

 

 

 

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photo d’André Campos Rodriguez

 

 

Du même auteur

– Mosaïque d’un cri (M.P.C. 1982)

– Petits je (ux) de rhétorique (Jacques Morin, Polder 30,1985).

– Le bleu de clémence ( Aube 1987)

– Odes à la nuit étale (L’Horizon Vertical, 1989)

– Les douze balises (Jean Le Mauve, L’Arbre 1990).

– Chemin de ronde , (en collaboration avec J.L. Fontaine, C. Hémeryck, et H. Lesage , Éditions Rétro-Viseur 1993).

– L’invisible correspondance (Cahiers Froissart, 1994).

— Pour désigner la cendre (Jacques Morin, Polder 1996).

– Légendes, éclats, approches… (Editinter, Robert Dadillon, 1999).

– « Pour que s’élève  CE QUI N’A PAS DE NOM » / Choix de Poèmes 1985-2016/ préface d’Alain Lemoigne /

volume de 214 pages, Editions de L’Ardent Pays, 2016.

 

Anthologies

– Génération Polder, anthologie de Jacques Morin, Ed. La Table Rase 1992.

– Le Silence parle ma Langue de Jean-Claude Dubois (une présentation critique de 24 poètes du Nord/Pas-de-Calais) Editions Rétro-Viseur 1999.

 

Articles, textes ou poèmes parus dans différentes revues dont :

L’Ivraie, Foldaan, Les Cahiers Froissart, RegArt, RétroViseur, Plis et Déplis amoureux, Jalons, Décharge, Sources, La Bartavelle …(du temps de Pierre Perrin), Phréatique, Noréal,, Friches, Lieux d’Être, Comme en poésie, Le Comptoir des Lettres…etc…

 

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 L’ARDENT PAYS, le blog-revue d’ANDRÉ CAMPOS RODRIGUEZ

 

VERS LES RIVAGES VIERGES d’ÉRIC ÉLIÈS (textes) et MAJA BIALON (photographies)

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41HWJCNH41L._SX313_BO1,204,203,200_.jpgInvitation à la méditation

   Étrange mariage que les poèmes et les photographies unis dans cet ouvrage, « Vers les rivages vierges » nous emmène bien au bord de la mer, à pas lents sur le sable ou dans les rochers.

   Les effluves à portée de narine, le bruit des vagues et l’apaisement, tout est là pour inviter le lecteur à la méditation face à l’étendue bleue.

   C’est un moment de plaisir que de lire ces poèmes, on y trouve des images, beaucoup d’images, appuyées par les photographies en noir et blanc, mais qui ne s’imposent pas trop et nous laissent l’occasion d’imaginer encore. Les regrets aussi apparaissent au coin d’une dune, la nostalgie se ressent, mais l’espoir, beaucoup d’espoir surgit de l’écume.

   Cette poésie certes structurée se lit pourtant sans contrainte, l’auteur a su éviter le piège de la poésie cadrée et non fluide, qui peut gêner la lecture et faire fuir les réfractaires à la poésie classique. Ici tout se déroule, va et vient, les rimes sont riches et les poèmes très bien réalisés, de sorte que les jambages et figures imposées n’alourdissent pas la lecture.

   Une image, un poème, un beau mariage somme toute, qu’il est agréable de découvrir, lire et relire.

 

Le livre sur le site de l’éditeur

 

LA SOLITUDE DES ÉTOILES de MARTINE ROUHART

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La distance entre les êtres

 

   « Je déteste les talons hauts, leur vacarme lorsqu’ils martèlent les trottoirs. Ma démarche et légère et silencieuse. J’aime m’approcher des gens doucement, à la manière des chats. » Ainsi débute le récit de Camille, 43 ans, la principale narratrice de La solitude des étoiles, le sixième roman de Martine Rouhart.

Camille est assistante vétérinaire et vit en lisière d’un zoo. L’autre narratrice, c’est Suzanne, elle a 68 ans et c’est la mère de Camille.

   Les deux femmes ont ceci en commun qu’elles ont toutes deux perdu trop tôt leur compagnon. Hormis cela, la mère ne se reconnaît pas en sa fille qu’elle juge « plus fermée qu’une huître ». Même si, au fil de leur récit, on comprendra qu’elles partagent plus d’un trait semblable. Malgré leur lien de parenté, elles restent des énigmes l’une pour l’autre.   

   Camille perçoit les individualités humaines comme des étoiles dans le cosmos: « La foule, un désert, et on n’est pas seul à être seul. Les gens : une nuée de solitudes démultipliées séparées par une distance interstellaire. » Elle s’accommode de sa solitude ; même, elle la cultive. Cela ne la rend ni malheureuse ni heureuse, du moment que les autres demeurent à une distance respectueuse: « En somme, de la majorité de nos semblables, on ne se rapproche que par hasard et sans les rencontrer… » martine-rouhart.jpg

   Après un incident survenu à la clinique pour animaux où elle travaille comme assistante vétérinaire, elle décide de prendre du champ quelque temps en Ardennes dans une maison isolée louée pour l’occasion…

   Martine Rouhart et détaille la mécanique intérieure et scrute les mouvements du coeur. Elle relève les variations d’état d’âme, elle mesure la distance entre les êtres comme elle observe le passage des saisons sur la nature. Elle le fait à coups de notations brèves, poétiques, jamais appuyées ou répétitives. Elle trouve les mots justes, nouveaux, adaptés à chaque nouvelle observation. Une écriture à petits points qui couture, recouvre parfaitement les sujets étudiés, les situations rendues, les petites plaies de l’existence qui menacent de suppurer en affectant notre relation à autrui. Comme ce petit choc d’une pomme de pin trouant la neige, que la narratrice, un moment, signale.

  Dans la maison de campagne, Camille va faire la rencontre d’un homme incongru, Théodore, mystérieux à souhait, qui traversera sa vie avec la fulgurance d’une comète, sorte d’ours ou d’ogre qui ne se livrerait que par sentences, par éclats, avant de retourner dans sa tanière. Elle s’attache vite à ses visites régulières qui raniment les braises d’humanité de son feu intérieur, la reconnecte à son être profond qui est fait d’ouverture au monde du vivant. Comme entre les étoiles et les humains que sépare un espace inimaginable se nouent des liens secrets qui échappent à toute psychologie. 

   Le roman est entrecoupé, sur des pages à part, de notations poétiques et scientifiques de Philippe Jaccottet, Anne Perrier ou Hubert Reeves qui font communiquer les faits narrés par la mère et la fille avec les citations rapportées, l’infiniment petit des rapports sociaux à l’infiniment grand de l’univers.

   Mère et la fille vont se rapprocher à la faveur de cet épisode ardennais. Camille va quitter, dans les faits, sa solitude mais l’énigme Théodore, la place qu’il a occupée, même quand il aura disparu de sa vie manifeste, n’en demeure pas moins sujette au questionnement. Martine Rouhart a cette élégance de ne pas en dire plus, de laisser le lecteur se faire son idée sur la position des êtres par rapport à leurs semblables sur la carte du tendre des relations humaines. 

Éric Allard 

 

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Le livre sur le site de l’éditeur + extrait

Martine Rouhart sur le site de l’AEB

 

SEUL EN ALASKA

2506907114.3.jpgpar JULIEN-PAUL REMY

 

 

 

 

Retour sur le Festival du Film de Voyage et d’Aventure qui se tint à Bruxelles en décembre, un événement consacré à une caractéristique essentielle de l’être humain : la capacité à s’arracher à sa propre existence, à dire non à son environnement de vie, à se déterritorialiser pour mieux s’enraciner ailleurs.

Coup de projecteur sur le film Seul en Alaska, mettant en scène Eliott Schonfeld et sa traversée de l’Alaska pendant trois mois. Une aventure entreprise initialement davantage par rejet de la société individualiste, matérialiste et capitaliste que par attrait d’un ailleurs.

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   Le Projet

   Avant de retracer le récit du film et d’en dévoiler tout l’intérêt, une critique s’impose d’emblée concernant le projet de l’explorateur-réalisateur : l’individu qui, pour rompre avec la société individualiste, s’en sépare géographiquement, ne reproduit-il pas une logique individualiste en poursuivant son seul intérêt ? Un certain type d’individualisme comme remède à un autre type d’individualisme ?

   Le point de départ du film s’ancre dans une question propre à la jeunesse : comment trouver sa place ? C’est précisément pour y apporter une réponse que le protagoniste entreprend de se déplacer : il désire ainsi trouver sa place dans la société en trouvant sa place dans la nature et dans le monde.

   Certains trouvent leur place dans la société sans avoir à la trouver dans la nature, d’autres trouvent leur place dans la nature sans la trouver dans la société, et d’autres encore trouvent leur place en société en la trouvant dans la nature. Cette dernière catégorie opère un double mouvement : du particulier (partie d’un tout, un microcosme, la société) au général (le tout, l’ensemble, le cosmos, le monde), et ensuite du général au particulier. En trouvant leur place dans le Tout, ils trouvent leur place dans l’une de ses parties. Comme si l’humain procédait d’une triple origine : familiale, nationale/territoriale, et naturelle. Comme s’il se départait de ses origines secondaires pour retrouver ses origines primaires. Comme si la société humaine, en se rendant étrangère à la nature, rendait les êtres humains étrangers à eux-mêmes. Comme si l’être humain, pour s’accomplir, avait besoin de réaliser sa part d’être de nature et d’animal.

https://youtu.be/i1cSWpo8aXI

 

   L’Expédition

   Eliott entretient au début de son aventure une relation ambivalente d’amour-haine avec la nature. Amour de la nature car symbole d’échappatoire au malheur et à la violence de la société mais, durant son parcours d’intégration, surgissent également une haine, une colère et une jalousie : il a rejeté la société mais la nature le rejette. Comment ? En lui rendant la vie dure. Il fustige alors la nature et ses êtres vivants, animaux, insectes et végétaux : comment osent-ils avoir ce qu’il n’a pas : leur place ? Comment osent-ils vivre en harmonie ? Comment osent-ils avoir tout, en n’ayant rien ? Comment osent-ils vivre aussi facilement et simplement alors que pour lui, humain, la vie est un combat de chaque instant ? Sa vie est survie, alors que pour eux, la vie n’est que vie. Leur vie consiste à accueillir la vie, à recevoir ce qu’elle leur donne, tandis que pour lui, vivre consiste à confronter son existence à la vie, à imposer à la nature sa propre vie, qu’elle considère comme un corps étranger. La nature lui semble aussi injuste que la société. Mais, paradoxalement, plus l’épreuve dure, moins elle est une épreuve car plus il pénètre physiquement dans la nature, plus la nature le pénètre spirituellement. Il en devient une partie, un élément. En intériorisant la nature tout en obligeant celle-ci à l’intérioriser. Le voilà peu à peu membre de cette nouvelle patrie d’adoption. Il a trouvé sa place, sait ce que la nature peut lui donner et éprouve un sentiment de symbiose. La peur de l’inconnu et de ses dangers (ours, grizzly) ne l’habite plus car la nature lui est familière. Il a tout, en n’ayant rien.

   Le titre du film évoque la solitude mais en réalité cette expérience se caractérise par une solitude partagée. Eliott est seul sans jamais être seul car il a choisi de garder un lien permanent avec la société humaine : une caméra, qui lui sert d’interlocuteur ou, plus exactement, qui représente quelqu’un à qui/quelque chose auquel s’adresser. L’écran de la caméra incarne l’œil, le regard de l’humanité et des autres sur lui. En partageant chaque jour sa solitude, il n’est jamais vraiment seul. Aussi, cet intermédiaire technologique le pousse à jouer un rôle car on ne se comporte pas de la même manière face à une caméra, c’est-à-dire face à autrui, qu’en étant seul avec soi-même. Le rôle de la caméra ne se limite pas à enregistrer purement et simplement la réalité de son expérience de vie, non, le fait d’être vu modifie sa manière d’être et de voir son expérience : il manie l’humour à foison, prend du recul par rapport à son vécu, éprouve une jubilation sociale impossible à éprouver seul. La caméra modifie par sa présence cela même qu’elle filme. Elle n’est pas extérieure au voyage mais partie intégrante de celui-ci. D’ailleurs, sans elle, ce voyage eût-il été entrepris ?

     Eliott Schonfeld Aventurier

MADE IN CHINA de JEAN-PHILIPPE TOUSSAINT

livre_galerie_9782707343796.jpgLes tribulations d’un écrivain belge en Chine

   Depuis une quinzaine d’années, Jean-Philippe Toussaint entretient des relations artistiques et amicales avec la Chine et, en particulier, avec Chen-Tong,  son éditeur chinois (auparavant éditeur de Robbe-Grillet et Beckett) et producteur de quelques-uns de ses derniers films, dont Fuir en 2008.


   C’est à l’occasion du tournage en 2014 de The Honey Dress, la scène qui ouvre Nue, le dernier roman de son cycle romanesque, M.M.M.M, qu’il se rend là-bas.

   Made in China est donc à la fois le journal des préparatifs du tournage et une réflexion sur le hasard et la fatalité (qui rappelle son essai sur L’urgence et la patience).

   « Dès lors que nous sommes engagés dans l’écriture d’un livre, il obéit à une fatalité qui nous dépasse. En somme, la fatalité que l’œuvre porte en elle est irréductible à la somme des hasards qui la composent. »

   La lecture achevée, on peut regarder le film (via le lien proposé) qui décevra certainement mais nous fera, en regard, préférer le livre-prétexte de 180 pages.

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   En 1989, lors d’une interview qu’il m’avait accordée, paraphrasant un propos de Kundera que je lui demandais de commenter, il répondit : « Puisque l’essentiel dans un film est ce qu’on ne peut dire que par un film, quiconque est assez fou pour adapter des romans au cinéma aujourd’hui doit les filmer de manière qu’on ne puisse pas les raconter. »

   C’est à voir car on assiste à un jeu de mise en abyme qui peut parfois désorienter mais auquel, au fil des livres et depuis Autoportrait à l’étrangernous a habitué Jean-Philippe Toussaint qui rend compte du réel mais en le romançant (« Car même si c’est le réel que je romance, il est indéniable que je romance. »). Tout en pratiquant, dans la première partie du livre, de constants allers-retours entre passé et présent.

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Jean-Philippe Toussaint, Chen-Tong et l’équipe du film 

   Made in China, ce sont les tribulations d’un écrivain belge en Chine. Où les acrobaties d’un Belmondo (dans le film de de Broca tiré du roman de Jules Verne) seraient ici remplacées par des  voltiges verbales, où à l’esprit d’aventure s’est substitué l’étonnement par rapport au réel qui semble toujours se conformer à nos désirs, du moins, prendre, à mesure qu’il s’organise en fiction, une forme qui en tiendra lieu.

   Même si Jean-Philippe Toussaint ne note pas de faits caractéristiques, de signes patents de la Chine actuelle, quelque chose de la couleur locale, de l’esprit chinois transparaît. À la lecture de ce livre, comme des précédents, on sourit souvent, on rit pleinement parfois (la scène où il se présente en chinois à trois jeunes filles hilares), on épouse le point de vue du narrateur.

 Malgré la ténuité du propos, son caractère hybride (entre journal, essai et récit), la magie toutefois opère, une fois encore. Car, depuis La Salle de bain en 1985, Jean-Philippe Toussaint a posé un ton singulier, un déhanché de phrase, une désinvolture unique dans la littérature française, une manière de rendre compte de l’anecdotique entre attention et flottement et, pour tout dire, un côté zen affirmé et affiché. Une patte, un style propre qui nous imprègne de ce qu’elle saisit, nous met à la place du narrateur à tel point qu’on aurait presque le sentiment de vivre ce qui nous est relaté au moment où on le lit.

  « La possibilité qu’un livre achevé ait été écrit exactement comme il a été écrit est quasi nulle. (…) Le livre qu’on termine, comme la vie qui s’achève, clôt définitivement cette ouverture aux possibles. L’œuvre, ou la vie, se referme au vent des fortuits, et devient la fatalité qu’elle devait être. »

 Ainsi va la vie, ainsi se font depuis trente-trois ans les livres de Monsieur Toussaint…

Éric Allard

 

auteur_174.jpgLe livre sur le site des Editions de Minuit

Dossier et interview de Jean-Philippe Toussaint par mes soins en 1989

Le site de Jean-Philippe Toussaint

 

                           THE HONEY DRESS

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2018 – NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : SPÉCIALE ANNOCQUE

arton117866-225x300.jpgpar Denis BILLAMBOZ

Pour proposer cette rubrique, j’ai un peu triché, les deux livres que je vous présente ne font pas partie de cette rentrée mais je les ai lus il n’y a pas très longtemps et j’avais très envie de parler de Philippe Annocque que j’ai écouté attentivement, en octobre dernier à Belfort, même si j’ai tout oublié et qu’il reniera peut-être mes chroniques. Le lecteur est aussi un acteur de la naissance d’un texte et il peut contribuer à faire apparaître sa propre version du livre. Donc je propose aujourd’hui mes commentaires de lecture de Elise et Lise sorti en février 2017 et de Pas Liev publié en octobre 2015.

 

 

72dpi-elise-lise_couv.jpgELISE ET LISE

Philippe ANNOCQUE

Quidam Editeur – 2017

J’ai lu ce livre comme un recueil de textes courts, les chapitres qui composent la dernière publication, à ma connaissance, d’Annocque peuvent se lire comme des textes indépendants, ils forment chacun un tout même si un fil rouge les relie. Ils évoquent, pour un ou deux protagonistes, une posture, un ressenti, des intentions, des manœuvres, des états d’âme, des sentiments, … mais jamais des faits tangibles ou des dialogues concrets qui pourraient construire une histoire. Et même s’il n’y a pas d’histoire, il n’y en a jamais chez Annocque, il y a tout de même, en creux, comme une intrigue qui émerge car le lecteur cherche à comprendre le titre du livre : Elise et Lise ou Elise est Lise. Dans chacun des courts chapitres de son récit, environ une page et demi, l’auteur sème un petit caillou blanc qui montre le chemin que le lecteur pourrait suivre pour dénouer cette intrigue.

Le lecteur essaie de comprendre comment les quatre personnages qui peuplent le récit peuvent interagir pour résoudre l’énigme coulée dans le titre de l’ouvrage. Tous, après avoir vu comment Lise se rapproche d’Elise, imite Elise, copie Elise, prend la place d’Elise, se fond dans Elise,… au fil des paragraphes, penseront certainement qu’Elise est Lise. Mais l’auteur développe son intrigue au-delà de cette constatation qui figure déjà dans le titre du livre. Alors, moi j’ai admis qu’Elise et Lise étaient les deux personnages d’un conte imaginé par Sarah l’étudiante en deuxième année de littérature qui étudie les faux héros dans les contes de Perrault et des Grimm, principalement dans des contes comme La gardeuse d’oies. Elles seraient des fausses héroïnes et Luc ne serait lui aussi qu’un faux héros, un faux prince charmant qui aurait manqué sa mission. Et peut-être que LiseElise n’est que la métaphore des études qui éloignent Sarah de son prince charmant à elle, qu’elle n’a pas le temps de charmer. Elle dit Sarah, même l’éditeur l’a remarqué, « Quand on lit un conte, on lit une histoire et on a l’impression que l’histoire raconte autre chose que ce qu’elle raconte ». Mais cette histoire n’est que la mienne, d’autre la verront peut-être autrement.

Je n’ai pas relu tous mes Annocque mais je crois que celui-ci est celui que je préfère, j’aime sa construction, j’aime les possibilités d’interprétation que l’auteur m’y laisse, j’aime sa rédaction avec des chapitres courts et des phrases courtes, dépouillées, précises même s’il a abondamment usé de la répétition pour préciser certaines choses ou pour insister sur certains points. Je ne sais pas si ce processus littéraire a un nom, il consiste à énoncer un fait, un état, et à le répéter avec une précision supplémentaire (elle était grande, elle était vraiment grande, elle était belle, elle était belle comme une princesse). Ce processus permet de mettre en évidence les points essentiels du récit, ceux auxquels l’auteur veut donner de l’importance ou plus de poids. Et cette ambiance de conte de fée m’a ramené vers mon enfance où beaucoup de contes m’ont émerveillé.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

72dpi-site-couvpasliev-6b8aec64e311c27c5c0507b8484a59ad.jpgPAS LIEV

Philippe ANNOCQUE

Quidam Editeur

Le car avait laissé Liev au milieu de nulle part, dans une immense plaine glaiseuse et vide, des labours à perte de vue. « C’était en plein milieu des champs. Il n’y avait pas de relief. Juste quelques bosquets, assez loin. » On croirait lire le récit de la campagne ukrainienne de l’armée italienne écrit par Malaparte. Liev avait été embauché comme précepteur de deux enfants à Kosko mais quand il arrive à la résidence, les enfants ne sont pas là et même s’ils reviennent de vacances – peut-être ? – Liev ne les voit jamais. On comprend alors que les enfants n’existent pas, pas plus que la belle Sonia qu’il doit épouser et pas plus que les autres personnages de cette histoire dont on ne connaît que les apparences. On ne sait jamais d’où viennent et où vont les personnages, ils passent dans l’histoire comme dans l’esprit de Liev sans réelle consistance. On comprend alors que cette histoire n’existe pas, que Liev n’existe pas ou du moins que Liev n’est pas Liev. Liev n’est peut-être que le personnage encadré par des êtres inconnus et questionné par des gens habillés d’étrange façon. Philippe Annocque nous raconte peut-être l’histoire qui a pris corps dans la tête de Liev après qu’il a subi un fort traumatisme psychologique. Une histoire qui n’aurait jamais existé. Et ce personnage à peine esquissé qui hébergerait Liev dans sa tête existe-t-il lui aussi ? Ce livre n’est que doute, supposition, suggestion, peut-être…

Philippe Annocque a peut-être voulu nous montrer que la réalité n’est pas la même pour tout le monde que chacun invente sa propre réalité et que chacune de ces supposées réalités est aussi crédible que n’importe quelle autre. Il n’y aurait peut-être pas de réalité, de vérité, absolue qu’elle serait très relative et dépendante de l’esprit qui la conçoit ou la reçoit. 

Pour une fois au moins, Philippe Annocque délaisse un peu les contraintes oulipiennes qu’il s’impose, même s’il propose encore quelques fantaisies, pour s’adonner à la fiction, la fiction dans la fiction, la fiction mis en abyme. Une forme de jonglerie avec le récit et les idées au lieu d’une jonglerie avec les mots. « Un retour vers le roman » dit son éditeur, un retour qui déstabilise le lecteur en le laissant dans un doute profond tournant autour des « peut-être » et de l’incertitude permanente qui habite ce texte. Le lecteur pourrait même douter de l’existence de l’auteur, croire en une création de l’éditeur, douter de l’existence de cet éditeur et ainsi de suite jusqu’à douter de sa propre lecture mais puisque je doute, je suis peut-être …. ?

Le livre sur le site de l’éditeur

 

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