DES JOURS QUE JE N’AI PAS OUBLIÉS de SANTIAGO H. AMIGORENA

002771401.jpgUn livre à oublier !

Un homme dont l’épouse a une liaison menace de se suicider sur cinq chapitres courts. Au début du sixième, il écrit : L’écriture est un suicide perpétuel. Pour faire tomber la pression dans son couple, il part pour l’Italie et relate sous la forme d’un journal de voyage son périple. 

Le narrateur est écrivain et la mère de ses enfants est comédienne. C’est un récit, à peine romancé d’une histoire vécue. Elle remonte, au moment de sa parution en 2014 à une dizaine d’années. La femme dans la vie réelle, c’est Julie Gayet et l’homme, c’est Santiago H. Amigorena lui-même, scénariste de bons films des années 90 et 2000 (notamment pour Cédric Klapisch), et, par ailleurs, auteur remarqué de chez P.O.L. depuis 1998.

Il entrecoupe son livre, qui alterne péniblement le « je » et le « il », d’extraits des Lettres à Lou d’Apollinaire, la seule lecture dont il est capable en cette période, on veut bien le croire, insupportable, de sa vie. La seule lecture aussi qui vaille dans ce volume qu’il nous est donné à lire.AVT_Santiago-Amigorena_2602.jpeg

Le narrateur ou son « il » serine à tout propos son souci d’être écrivain – et rien d’autre – , son statut d’écrivain plus obstiné qu’effectif, vu ce qu’on en aperçoit, car, du début du livre à la fin (à laquelle on aspire ; vite qu’il revienne d’Italie et qu’il réintègre son foyer!) de cette supplique. Mais son odyssée dure 250 pages, heureusement de petit format et, heureusement, comme on l’a dit, parsemée des passages d’Apollinaire qui nous apportent une belle respiration littéraire et qui nous font mesurer l’écart existant entre un écrivain-né et un écrivain en mal de reconnaissance…

Dans une vidéo promotionnelle, aussi plaintive que l’est le roman, l’auteur déclare qu’il ne tenait pas à sortir ce livre et qu’il y a été un peu poussé…  Il faut dire qu’à l’époque, Julie Gayet était surexposée suite à sa liaison, devenue un secret de polichinelle, avec le président Hollande…  Même si malheureusement, on y découvre l’auteur toujours très affecté par cette histoire, le livre n’est pas à conseiller, en tout cas, pour une première lecture de son oeuvre.

Éric Allard 

 

Le livre sur le site de l’éditeur

L’auteur présente son livre

Les ouvrages de Santiago H. Amigorena chez P.O.L.

 

 

 

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L’UNION LIBRE d’ANDRÉ BRETON

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Portrait d’André Breton par Victor Brauner (1934), 

Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris, France

 

Ma femme à la chevelure de feu de bois
Aux pensées d’éclairs de chaleur
A la taille de sablier
Ma femme à la taille de loutre entre les dents du tigre
Ma femme à la bouche de cocarde et de bouquet d’étoiles de dernière grandeur
Aux dents d’empreintes de souris blanche sur la terre blanche
A la langue d’ambre et de verre frottés
Ma femme à la langue d’hostie poignardée
A la langue de poupée qui ouvre et ferme les yeux
A la langue de pierre incroyable
Ma femme aux cils de bâtons d’écriture d’enfant
Aux sourcils de bord de nid d’hirondelle
Ma femme aux tempes d’ardoise de toit de serre
Et de buée aux vitres
Ma femme aux épaules de champagne
Et de fontaine à têtes de dauphins sous la glace
Ma femme aux poignets d’allumettes
Ma femme aux doigts de hasard et d’as de cœur
Aux doigts de foin coupé
Ma femme aux aisselles de martre et de fênes
De nuit de la Saint-Jean
De troène et de nid de scalares
Aux bras d’écume de mer et d’écluse
Et de mélange du blé et du moulin
Ma femme aux jambes de fusée
Aux mouvements d’horlogerie et de désespoir
Ma femme aux mollets de moelle de sureau
Ma femme aux pieds d’initiales
Aux pieds de trousseaux de clés aux pieds de calfats qui boivent
Ma femme au cou d’orge imperlé
Ma femme à la gorge de Val d’or
De rendez-vous dans le lit même du torrent
Aux seins de nuit
Ma femme aux seins de taupinière marine
Ma femme aux seins de creuset du rubis
Aux seins de spectre de la rose sous la rosée
Ma femme au ventre de dépliement d’éventail des jours
Au ventre de griffe géante
Ma femme au dos d’oiseau qui fuit vertical
Au dos de vif-argent
Au dos de lumière
A la nuque de pierre roulée et de craie mouillée
Et de chute d’un verre dans lequel on vient de boire
Ma femme aux hanches de nacelle
Aux hanches de lustre et de pennes de flèche
Et de tiges de plumes de paon blanc
De balance insensible
Ma femme aux fesses de grès et d’amiante
Ma femme aux fesses de dos de cygne
Ma femme aux fesses de printemps
Au sexe de glaïeul
Ma femme au sexe de placer et d’ornithorynque
Ma femme au sexe d’algue et de bonbons anciens
Ma femme au sexe de miroir
Ma femme aux yeux pleins de larmes
Aux yeux de panoplie violette et d’aiguille aimantée
Ma femme aux yeux de savane
Ma femme aux yeux d’eau pour boire en prison
Ma femme aux yeux de bois toujours sous la hache
Aux yeux de niveau d’eau de niveau d’air de terre et de feu.

André Breton (1931, extrait de Clair de terre)


 

LA POÉSIE N’EXISTE PAS d’EUGENIO MONTALE

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Portrait de l’artiste en être ridicule

De 1946 à 1951, Eugenio Montale, publie dans des journaux italiens des textes satiriques qui démontent le statut du poète, du philosophe, du  chanteur et du peintre.

Il les dépeint dans leur être social, avides à la fois de singularité et de reconnaissance officielle, soucieux d’être subsidié tout en critiquant le « système ».

Le poète veut être subventionné mais réclame la liberté d’insulter ceux qui le subventionnent ; il veut que la critique soit libre mais également contrainte de s’occuper spontanément de lui.

Le poète n’aime pas les autres poètes, mais il se fait parfois anthologiste  et rassembleur des vers d’autrui pour pouvoir y joindre les siens.

Dans Le parti des poètes, on lit ceci : L’auteur, en outre, exhibe ad abundantiam sa photo et ses titres universitaires. Et le poète de 1950 ne connaissait pas les réseaux sociaux !

Le poète est marxiste, christologue, adepte de l’urbanisme, de la technique et du progrès.
Ce portait aurait pu, depuis lors, être décliné sur le même moule en fonction des divers contextes artistico-politiques.

Aujourd’hui, même si le poète – croqué par Montaleest resté indécrottablement marxiste (le label est toujours rassembleur, utopiste à défaut d’avoir d’avoir fait ses preuves), on ajouterait volontiers: islamophile, écologique (tendance antispéciste), adepte du retour à la nature et de la décroissance, et tout à la fois, il va sans dire, contre le réchauffement climatique et les centrales nucléaires. À charge pour les politiciens qu’il vomit (du moins, ouvertement), et les scientifiques, qu’il méprise, de dépasser les contradictions et de régler les problèmes.

Soixante ans plus tard, rien n’a beaucoup changé, on le voit dans l’artistique attitude, tant le portrait qu’en fait Montale est tout aussi cinglant qu’intemporel. 

Dans le premier texte qui donne son titre au recueil, on trouve une non définition de la poésie. Dans le deuxième qui se lit comme une fable grinçante, intitulé Un poète national, on a une version communiste de la chose, qui n’est pas sans rappeler, par certains aspects, la version belge. L’intellectuel décline une liste d’attributs de l’intellectuel (moyen). On y retrouve ce double aspect déjà cité consistant pour l’artiste à vouloir se démarquer de la plèbe tout en sollicitant les deniers publics.

L’intellectuel n’arrive pas à vendre ses livres et demande l’intervention de l’Etat.

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Le portrait du peintre n’est pas moins accablant.

Le peintre n’a rien dit. Mais il a délégué tout jugement à une clique de gens supposés compétents dont il accepte les leçons et le jugement. Le peintre peint par délégation, peint la pensée des autres.

Le peintre a trois voix : stylisation modérée du réel, réalisme figuratif ou photographique et peinture abstraite. Il juge opportun de les exploiter toutes les trois, en divisant son activité en étapes ou « période ». Il espère ainsi que l’une ou l’autre de ces trois périodes lui procurera la faveur de ceux qui fabriquent l’opinion publique.

Le peintre découvre avec stupeur que  son coiffeur, son tailleur, sa concierge peignent mieux que lui. Ce sont des peintres du dimanche, les seuls qui possèdent une technique authentique, à une époque qui a détruit la technique académique, transmissible.

Le musicien a aussi droit à quelques saillies.

Notre époque est démocratique et n’admet pas une musique où certaines notes pourraient en dominer d’autres. (…) Cette poussière sonore réalise la vraie démocratie musicale, la civilisation de masse engendre légitimement la musique sérielle, et s’y opposer  est la preuve d’un esprit incurablement réactionnaire.

Dans l’article consacré au chanteur, on y savoure ces passages :

Le chanteur n’est pas moins vaniteux que le compositeur et le chef d’orchestre, mais sa vanité est beaucoup plus naïve et voyante. Tout compte fait, c’est un modeste. Il meurt en serrant sur son sein un autographe du grand Leoncavallo ; aucun compositeur ne mourra en serrant sur son sein une photo du chanteur.

Le chanteur hérite du nom (pas la voix) de son père  et même de son grand-père. Et souvent il s’appuie sur le nom dont il a hérité. Tant il est vrai qu’on chante avec tout sauf avec sa voix.

Comme il est signalé dans la préface, le poète Montale s’affirme ici comme un excellent prosateur et, qui plus est, un fin pamphlétaire. À ceux qui penseraient que de tels constats auraient dû lui fermer à jamais les voies de la plus haute reconnaissance littéraire, précisons qu’en 1975 l’Académie suédoise lui remettra le Prix Nobel de littérature.  Eugenio Montale est décédé en 1981 à l’âge de 84 ans. 

Éric Allard

 

La_poesie_n_existe_pas.jpgLe livre sur les site de Gallimard

Poèmes d’Eugenio Montale sur Babelio

 

 

 

TOUJOURS AUSSI JOLIE de CARINE-LAURE DESGUIN

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Une ville, un amour

De retour à Charleroi après dix ans passés à New-York, Virginia, qui occupe un appartement situé place Buisset, croit revoir son ancien amour, Marcus, sur une des photos prises par elle la veille à la gare de Charleroi-Sud.

Mais Marcus est mort, peu avant son départ, et enterré. L’obsession de Marcus est-elle le signe qu’il ne serait pas décédé ou bien qu’il demeure indéfectiblement vivant en elle ?
Elle rencontre bientôt Serge B., le bibliothécaire de la Bibliothèque M. Yourcenar, témoin de leurs amours passées… qui va répondre à ses interrogations.

 » La vie prend de ces tournants parfois, comme c’est étrange. Virginia ressent en elle de grands remous et elle pressent, comme si des milliers d’antennes plantées dans son corps faisaient écho avec l’univers en entier, que des changements surviendront bientôt dans sa vie. Un nouvel amour? Qui sait? Après tout, être fidèle à un fantôme comporte des avantages mais aussi, hélas, des inconvénients. Parfois, le soir, la solitude est écrasante. Elle se dit que finalement, ces photos insolites viennent pimenter son destin, que rien n’arrive par hasard, que ce hasard n’existe pas, qu’il n’est que le reflet de nos pensées. « 

Cela se passe au printemps 2016, pendant la transformation de la Ville Basse, fort bien rendue, quand un vaste projet architectural reconfigure tout un quartier, éliminant par ailleurs le bâtiment ayant abrité le fameux Cabaret-Vert où s’est arrêté Rimbaud, dans son périple de 1870, pour savourer un jambon-beurre. 

Le chantier du futur centre commercial creuse un gouffre qui génère son lot d’amertumes, suite aux démolitions, et d’incertitudes, quant à l’avenir de la cité. 

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Carine-Laure Desguin est coutumière dans ses fictions de ces ambiances citadines, de ces portraits de villes, de ces histoires d’amour improbables autant qu’idylliques, du conflit entre marginaux et notables, entre défenseurs de la modernité (des idées, des comportements) et tenants du passéisme.

Ici, le lieu participe de l’état d’entre-deux où est plongée l’héroïne de l’histoire. On peut penser que l’amoureux disparu, qu’elle croit revoir, est le Charleroi d’hier qui se meurt. La question, le suspens réel consiste alors à savoir si la ville, elle, renaîtra de ses cendres au sein des nouvelles constructions, et si la greffe va prendre? Il est certain que cette interrogation ne trouvera pas aussi vite réponse que celle concernant, dans la fiction, l’existence de Marcus et la reprise de l’amour… Mais c’est aussi ce qui donne à ce récit bien mené valeur de métaphore pour l’avenir de Charleroi ou de toute autre ville soumise à un semblable réaménagement urbain.

Éric Allard 

 

Le livre sur le site d’Edilivre + extrait

Le blog de CARINE-LAURE DESGUIN

CABARET-VERT par ABLAZE sur un texte de Carine-Laure Desguin et une partition musicale d’Ernest Hembersin 

 

RAVIVE de ROMAIN VERGER

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1ereravive.jpgPlongée dans l’abîme

Après avoir lu deux romans de Romain Verger, j’ai voulu découvrir cet auteur comme nouvelliste. « Ravive » est un recueil de neuf nouvelles, toutes très sombres, fantastiques et intrigantes.

L’auteur nous emmène sur les traces de son enfance, en Bretagne, où il revient avec son lot de peine et son expérience de vie.

Les souvenirs remontent à la surface, comme tant de choses effrayantes, flottent sur la mer, au gré de ses flux et reflux, et ravivent dans les esprits des douleurs profondément enfouies.

On s’interroge beaucoup à cette lecture, à juste titre, Romain Verger nous incitant à découvrir nombre de mots inconnus au fil des pages, tourmentant notre perception par des situations dangereuses, des êtres monstrueux, des constats amers.

Oui, c’est une écriture qui dérange le pauvre lecteur qui, malgré le sentiment de malaise exprimé, veut découvrir la prochaine nouvelle, parce qu’elle apportera un autre éclairage sur l’humanité, sur sa profondeur, sur sa laideur.

Certes ce n’est pas une lecture facile, comme celle d’autres ouvrages de cet auteur, qui nous bouscule et nous emmène dans un autre univers, le sien, qui est remarquable.
Regard très noir et êtres étranges, horreur parfois, mais il y reste le lien avec nos propres vies qui ne manquent pas de douleur et hélas parfois d’atrocités…

Un livre en neuf épisodes à découvrir par petites touches peut-être, afin de ne pas sombrer dans l’abîme, avec une écriture qui situe bien les lieux et leur magie, et campe l’ambiance de moments angoissants.

 

 
 
 
 
 
Les précédents romans de Romain Verger lus par Nathalie Delhaye:
 
 

 

2018, NOUVELLE ANNÉE LITTÉRAIRE : CLIN D’OEIL CORÉEN

arton117866-225x300.jpgpar DENIS BILLAMBOZ

Après les Jeux Olympiques en Corée, je vous propose ce joli texte d’une Coréenne qui évoque avec beaucoup de tendresse et de sensibilité, les regrets que la narratrice éprouve en pensant ne pas avoir été assez attentive à la jeune fille recueillie par sa famille, qui l’a élevée comme une petite maman. C’est très touchant et joliment écrit. Décidément la Corée nous envoie de bien belles pépites littéraires.

 

005279227.jpgMA TRÈS CHÈRE GRANDE SOEUR

GONG Ji-Young

Éditions Picquier

« Bongsun a encore disparu, m’a annoncé ma mère… Mon Dieu elle a déjà eu quatre enfants de pères différents…. »

Bongsun c’est la jeune fille recueillie par la famille de la narratrice alors qu’elle n’était qu’une enfant mal traitée par une famille d’accueil, c’est elle qui a pour bonne partie élevé celle qui est désormais une écrivaine reconnue, celle qui raconte cette histoire alors qu’elle traverse une période perturbée par son divorce. A l’annonce de cette nouvelle, la narratrice se souvient de la fille âgée d’une dizaine d’années de plus qu’elle qui l’accompagnait partout, la prenant en charge comme une petite maman ou comme une grande sœur attentionnée.

La famille n’est pas fortunée, la mère travaille au marché pour faire bouillir la marmite, le père est parti aux Etats-Unis pour reprendre des études pouvant lui assurer l’accès à un bon travail, bien rémunéré. Malgré ces difficultés, la mère ne veut pas renvoyer Bongsun qui peu à peu se transforme en une petite bonne au service de la famille. Quand le père revient et trouve un excellent emploi lui assurant des revenus de plus en plus conséquents, la mère veut à son tour jouir d’une vie de bourgeoise et déplore que sa bonne ternisse l’image de sa famille et surtout la sienne

Bongsun est une fille d’humeur toujours égale, travailleuse et souriante, elle s’occupe comme une sœur de la narratrice alors âgée de quatre/cinq ans. Après quelques humiliations, elle comprend qu’elle ne fera jamais réellement partie de la famille et ne résiste pas longtemps à l’appel de la chair. Elle avorte d’un premier bébé, fruit des œuvres d’un vilain garçon qui la tabasse, avant de se marier avec un homme plus âgé qu’elle qui décède rapidement de la tuberculose. Elle a été utilisée par la famille du défunt pour lui donner un héritier qu’elle n’avait pas encore. La narratrice poursuit ses études au collège puis à l’université et se détache de plus en plus de cette fille qu’elle finit par chasser de son esprit jusqu’à ce jour où sa mère l’informe de la nouvelle aventure qu’elle a entreprise. En plein divorce, elle réalise tout ce que fut cette fille pour elle quand elle était une enfant un peu livrée à elle-même avec une mère trop occupée par son travail puis par son image et un père trop haut placé pour s’intéresser aux problèmes familiaux et ancillaires.

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Gong Ji-yong [ci-dessus] est une romancière très connue en Corée où ce livre a déjà été édité trois fois, née en 1963, elle a connu la dictature et lutté pour les droits de l’homme, la condition des femmes, des enfants, des travailleurs, des handicapés, des homosexuels… Tous ces thèmes ou presque se retrouvent dans ce roman, ils ne sont jamais évoqués avec haine ou violence, toujours avec douceur et conviction. L’auteur démontre que l’amour et la tendresse sont certainement plus forts que la brutalité et l’exclusion sociale. En lisant ce livre on a l’impression que plus les gens s’enrichissent, plus ils deviennent intolérants, autoritaires, intransigeants et surtout très soucieux de ce qu’ils ont peur de perdre. Bongsun n’a rien, seulement des malheurs et des misères, alors elle n’a peur de rien, elle n’a rien à perdre, elle peut sans aucun risque garder l’espoir qu’un jour la roue tournera, qu’un homme l’aimera et la fera vivre décemment, elle n’en veut pas plus. Une plongée dans le passé faisant sourdre tout l’amour que cette fille a donné à l’auteure mais aussi toute l’ingratitude et tout l’orgueil dont celle-ci a fait preuve à l’endroit de celle qui a guidé ses pas jusqu’à l’entrée au collège.

 

Le livre sur le site des Editions Picquier 

 

LES BÂILLEMENTS et autres textes à dormir debout

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Les bâillements

Quand cet homme bâillait, il fallait ouvrir les portes et les fenêtres. Et, même, le jeter dehors. Sinon il se cognait aux murs et aux plafonds. Il risquait de s’endommager.
Quand cet homme bâillait, c’était le signe qu’il faisait rentrer de l’air dans ses poumons, dans toutes les alvéoles de son corps.

C’était le signe qu’il allait s’envoler.

 

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Malmène ton artiste !

Malmène ton artiste, insulte-le, humilie-le ! Ne lui laisse aucun répit! Traite-le  de plan Z, de parasite, de rebut de la société de consommation! (Il se plaindra, il criera au scandale mais ne te laisse pas impressionner!) Reprends le moindre de ses propos, il n’a de toute façon rien à dire, sinon il aurait fait politicien, psychologue, agent de la circulation, directeur des ressources humaines, gestionnaire de réseau ! Abuse de lui, de son temps, de son amour, de ses bras et jambes, qu’enfin il serve à quelque chose ! Qu’il n’ait pour ultime repli, pour dernier recours, pour suprême refuge que son seul art.

 

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Le flocon

Le flocon qui tombe, régulièrement dans sa chute il tourbillonne, il ne sait où aller, où se poser.

Le flocon, cet indécis !

On devrait le tirer comme un canard, le farcir de plomb pour qu’enfin il tombe droit ou se dissolve dans l’air.

Le flocon, cette graine de con !

 

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Des textes disparaissent

À chaque foire du livre, des textes disparaissent, ils ne reviennent pas dans leurs livres, ils filent à l’anglaise, profitant de l’émoi, de l’effet de masse, de la chaleur, de la notoriété ambiante… On ne les revoit jamais. Ils ont compris sans qu’on leur explique. Ils ont réalisé sans qu’on les filme, sans qu’on les scanne. C’est un grand bien, une aubaine pour la littérature de salon : il y a trop de textes qui s’incrustent !

 

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L’ogre

Il se tenait devant moi, la bouche largement ouverte.

Et j’avais pitié, je lui donnais mes doigts à grignoter…

Mais il était insatiable et j’avais pitié.

Je lui donnais mes poignets, mes bras puis mes pieds, mes jambes à bouffer… Mais il était insatiable et j’avais toujours pitié.

Finalement, il se servait tout seul sur ma carcasse. il voyait à mes yeux que j’avais pitié, que j’aurais jusqu’au bout pitié de sa grande faim.

 

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Photos: L’homme qui bâille  (étain – Budapest, Szépmuývészeti Múzeum) de Franz Xaver Messerschmidt