PATRICK ROEGIERS, « LE ROI, DONALD DUCK ET LES VACANCES DU DESSINATEUR », un roman de 289 pages paru chez Grasset, à Paris, en 2018.

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 par PHILIPPE REMY-WILKIN

Patrick Roegiers !

L’auteur est majeur. Quant au livre…. Simple et difficile à définir tout à la fois. Pour y parvenir, ne doit-on pas s’offrir quelques détours et la grâce du surplomb, de la perspective élargie ?

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L’avouerais-je ? En villégiature à Arcachon, et bouquinant entre deux croisières vers le Cap Ferret, j’ai pour ainsi dire pleuré, eu les larmes aux yeux, mettons, entre deux pages du dernier livre de Patrick Roegiers. Paradoxe des paradoxes vu son type de littérature, à mille coudées du romantisme, ou la substance même des pages, les plus légères de sa production, une facétie orchestrant une rencontre entre Léopold III et Hergé en vacances (NDLA : vacance ?) en Suisse.

Que m’arrivait-il? Une intuition, pensée abusive ou fulgurance : le récit consacré à ces deux exilés (le dessinateur en inadéquation avec son couple, Tintin ou un Etat qui l’a bousculé comme collaborateur ; le roi accusé d’avoir failli à sa mission durant la guerre, d’avoir trop profité de la vie quand d’aucuns, ses sujets, la perdaient) était une mise en abyme de la situation de l’auteur, qui avait fui une première fois la Belgique en 1983 pour la France, déçu par le système, s’était découvert tardivement un retour d’amour, mais avait été ulcéré par les débats et polémiques autour de L’autre Simenon, son précédent roman, au point de prendre la nationalité française en 2017 :

« Quand j’approche de mon pays

Je sens que je rétrécis.

Depuis que je suis parti,

Je sens que je grandis. »

Mais. Pourquoi serais-je si touché par le sort d’un confrère qui n’appartient ni à ma sphère intime ni à ma galaxie littéraire ?

Prolégomènes.

Qui est Patrick Roegiers à mes yeux ? Relisons ce que j’en disais à la suite d’une première lecture, un roman déroulant ses frasques au

XVIIIe siècle, dans une analyse publiée par la revue Indications (l’ancêtre de la plateforme culturelle Karoo) :

« Roegiers, admirable orpailleur, déploie les trésors ramenés par l’immersion, la quête et l’étude en les expulsant de la matrice de sa plume avec une puissance évocatrice qui s’apparente parfois à l’incantation, avec un reliquat druidique ou biblique (…). »

Vous doutez ? Pensez que j’hyperbole ? Non. Un extrait vous édifiera :

« Honoré Fragonard (NDLA : le cousin du peintre) était venu à la lumière le 13 juin 1732, entre trois et quatre heures du matin, heureux présage ! (…) Son torse aussi menu qu’un jeu de cartes avait été emmailloté de linges trempés dans de l’eau-de-vie très forte, aussi dite fil en quatre, puis on l’avait embéguiné et on l’avait posé avec le plus extrême soin, nu comme la main, dans la bercelonnette. On l’avait amignoté, tripoté, palpoté, peloté, comblé de caresses et de baisers. »

Quand un roman ultérieur évoque une rencontre entre James Joyce et Marcel Proust, la langue s’adapte à l’Entre-Deux-Guerres mais reste teintée de sublime :

« Proust, qui était la politesse personnifiée, s’était bien gardé de le rappeler, tout comme Schiff en voyant sa mine cireuse, ses yeux de velours et ses cheveux noir de jais mal coupés se retenait d’avouer qu’il le trouvait changé et le reconnaissait à peine dans ce fébricitant état. »

Vers cette époque, Roegiers devient le spécialiste de la Belgique aux yeux des Français, parce qu’il a déployé Le Mal du Pays, une sorte de Dictionnaire amoureux par un exilé (NDLA : la condition idéale pour une mise en perspective ?), une somme kaléidoscopique décapante. Mais Roegiers, l’artiste pur et dur, sollicité par diverses commandes, les honore… autant qu’un Honoré de création, sans doute raillé par des jaloux qui ne peuvent envisager sa dimension alchimique. Il transcende les supports, les genres dans lesquels il s’aventure à naviguer. Rédige-t-il une commande pour Découvertes/Gallimard, La Belgique, Le roman d’un pays, on lira :

« Etat tampon, terre d’annexion, bientôt réduite à une peau de chagrin, enclave minuscule et melting-pot, plaque-tournante et carrefour, elle (NDA : la Belgique) était autant une aire transitoire, de traverse et de passage, aussi vaste qu’un timbre-poste, qu’un pays de discorde et de méfiance pour ses occupants, qui ne parlent pas la même langue et n’ont aucun sentiment d’appartenance commune. »

Se lance-t-il dans La spectaculaire histoire des rois des Belges, rédigée à la manière d’un roman-feuilleton, il explose les attentes habituelles, mute le plomb en or :

« Ce n’est pas (NDLA : on parle du roi Albert Ier) un orateur, mais un ascensionniste. Ses allocutions ne dépassent jamais un quart d’heure. Courtes excursions. Il se méfie des participes passés qui lui posent problème et ramasse ses idées en tournures rocailleuses dignes d’un rochassier. Malagauche, comme dans son adolescence, il lit son texte d’une voix monocorde en détachant chaque mot. Albert a une pointe d’accent wallon. Un peu nasal. Il se sait piètre discoureur et craint de dévisser, mais il s’avère plus disert à l’étranger. »

Bref (NDLA : le terme relève-t-il du 3e degré ?), un créateur qui élève le niveau général, inspire et aspire, dit tout haut ce que je crois :

« L’imaginaire dépasse la réalité. Seul ce qu’on invente est vrai. »

Fin des prolégomènes !

Arcachon donc et la découverte du dernier opus du maestro. Quid ?

« Par une belle matinée ensoleillée, Hergé s’était rendu au bord du lac Léman, considéré par les Suisses comme le roi des lacs d’Europe. »

A défaut de lac, je louvoyais le long d’une baie et cette première phrase, parce qu’elle en annonçait d’autres, m’a fait glisser de la jetée Thiers. Plouf ! Au cœur des huîtres. Tudieu ! Notre Roegiers, souverain du baroque et de la luxuriance, la jouait fluide et simple. Que se passait-il ?

La première rencontre entre le dessinateur et le roi ? Accrochez-vous au bastingage :

« – Appelez-moi Léopold.

– Léopold comment ?

– III.

– Comme Léopold III ?

– En personne. »

Mais encore ? On croit rêver :

« – Vous venez souvent ici ?

– Tous les jours.

– On s’y sent bien.

– C’est un coin tranquille.

– A l’écart de tout.

– Quel temps pour vivre !

– Je suis en vacances.

– Moi aussi. »

Après quelques pages de cet acabit, j’arrêterais ma lecture si j’avais un auteur lambda affiché en couverture. Mais c’est Roegiers. Donc je poursuis, me pique au jeu, tente de saisir le fil de son écheveau.

La lecture, une fois accepté l’inassouvissement de mes attentes, s’installe avec aisance et plaisir. On comprend vite qu’il s’agit d’une œuvre ludique, une nouvelle cuisine, si je puis dire, où Roegiers récupère tous ses ingrédients mais les utilise différemment. Doit-on s’en plaindre quand l’Art se doit d’être surprise et déstabilisation, quand il est fort louable qu’un créateur se réinvente, quittant l’opéra pour la musique de chambre, un concerto, une sonate ?

Ses talents ? On retrouve son goût de l’énumération et de la logorrhée lexicale, qui téléporte vers la poésie, son appétit pour le second degré, l’humour :

« En Suisse, la vie était divertissante. Le plaisir, c’est la détente. Outre les sauteurs à ski et les loueurs de barques du Léman, il avait reçu maints comités, congrégations et confréries comme celle des Faux-Nez, le groupe traditionnel « A cœur joie » et les « Amis du Mimosa du Bonheur », qui poussaient des youtses (cris enjoués), l’Union suisse des chorales en costumes typiques, chantant la barcarolle d’une voix de râpe à fromage, les yodleurs à voix de tête, les sonneurs de cloches, les lanceurs de drapeau et les affiliés de l’Amicale du Cyclophile lausannois et de la Pédale lausannoise (…). »

Pourtant…

A y regarder de plus près, n’y a-t-il pas derrière la farce apparente une dimension plus élevée ? Et si… Et si celui que la France littéraire a plébiscité comme un chantre de la belgitude (NDLA : la sienne ô combien plus puissante et délicate tout à la fois face à la caricature transbahutée par les Fonck et autres Godin) avait réussi la gageure de mettre en livre le surréalisme des Magritte et autres visionnaires de l’image, à cerner de près, donc, ce qui, pour d’aucuns, constitue une part importante de l’imaginaire belge ?

Les indices ? Il met en scène des stars du royaume mais celles-ci, loin de se présenter en cadors, témoignent de leurs doutes, du complexe d’identité et d’affirmation national. Qui plus est, malgré leur statut (un grand créateur et le premier de nos aristocrates), ces deux-là ne se lancent pas dans des échanges d’envergure sur l’Art, le sens des responsabilités, etc. Ils tanguent plutôt vers un Café du Commerce bon chic bon genre (« un pull-over vert clair, sous une veste de tweed foncé, foulard de soie, chemise à rayures »), d’où s’échappe à l’occasion une saillie plus pénétrée (« Le passé s’efface quand le présent cesse d’exister. »). Enfin (et surtout ?), il y a… Donald Duck, et ses métamorphoses, soit un personnage qui tombe sur la scène comme un cheveu surréaliste dans la soupe nécessairement belge, une sorte de gardien du lac et des traditions suisses, avec un relent de Dupondt :

« – Vous (NDLA : Hergé et Léopold) avez un permis pour pêcher dans le lac

– Il en faut un ?

– C’est obligatoire.

– Le voici, avait répondu Léopold.

– Sauf pour la pêche au bouchon fixe.

– C’est le cas.

– Une ligne par personne.

– Comme pour le dialogue.

– C’est entendu.

– Tout est en ordre. »

Le manque d’incarnation de la belgité (NDLA : belge idée ou identité belge ?) va beaucoup plus loin. Le livre que nous lisons voit sa nature remise en question par ses personnages et l’auteur. Est-ce un roman ou un film, un roman sur un film, un film sur un roman ? Entre deux scènes, on découvre les fils des marionnettes (« C’était le premier jour de tournage (…) Tout était faux. »). Hergé et Léopold sont des acteurs. Mais un manque de casting n’a-t-il pas contraint le metteur en scène à utiliser les véritables personnages ? C’est le cas pour l’un ou l’autre intervenant, assuré, assumé. Alors ?

On est dans le carton-pâte ? Ça se concrétise au premier degré. On déplace des décors. Par ailleurs, nos personnages ne parviennent pas à vivre par eux-mêmes et font appel à un immense univers référentiel, et l’on verra défiler des créatures de fiction comme tout Hollywood. Ce qui permet des moments d’anthologie : Tournesol dialoguant avec le professeur Picard, son modèle ; la Castafiore se lançant dans un récital…

Le corps du récit ? Des balades et activités insignifiantes entre les deux protagonistes, sans cesse entrecoupées de digressions ludiques, drolatiques, excentriques, cinéphiliques, vaguement philosophiques si pas métaphysiques, égocentriques et narcissiques, paradigmatiques. Avec une étrange différence de traitement. Car Hergé, somme toute, s’en tire bien, avec ses doutes existentiels et l’ouverture progressive de nouveaux horizons (NDLA : il s’en tire mieux dans le roman/film que dans la vraie vie où il a au contraire perdu le fil de son Tintin et le succès n’y changera rien) quand Léopold apparaît inconsistant et bien peu sympathique, incapable d’aimer, de s’investir, d’assumer.

Parce que Roegiers, in fine, se retrouve davantage dans un créateur ? Que son livre pourrait aussi s’apparenter à un songe du dessinateur, Léopold s’assimilant à un repoussoir ?

En conclusion ? Derrière un livre aux allures de conte, de… Songe d’une nuit d’été (mâtiné de Shakespeare et de Woody Allen ?), Roegiers a tissé une fable, des filets qui ont plongé dans la mer (du Nord, nécessairement) de son imaginaire pour en ramener une incroyable rêverie/patchwork qui effleure de mille manières l’étoffe de notre âme (belge).

Phil RW

L’ouvrage sur le site des Editions GRASSET

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