LA SOLITUDE DES ÉTOILES de MARTINE ROUHART

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par JEAN-PHILIPPE LEGRAND

 

« Comment peut-on se sentir proche d’un total étranger ? Il y a un lien entre nous, incertain et invisible, un lien sans existence réelle, impossible à définir. Ou plutôt si, un lien entre deux lueurs éloignée, une sorte d’amitié interstellaire. As-t-on jamais vu des étoiles se rejoindre ?» Ce passage est assez représentatif de « La solitude des étoiles » , le nouveau roman que vient de publier Martine Rouhart

Comme à son accoutumée, l’auteur a particulièrement soigné la construction de son récit, insérant entre ses parties principales, de courts extraits d’autres auteurs sur le sujet de l’univers et qui constituent autant de « respirations textuelles ». Cela ajoute encore au charme de l’ouvrage qui laisse une impression de musique de chambre , avec les voix de ses personnages principaux que souligne la ligne de basse de ce ciel étoilé dont tour à tour Hubert Reeves, Joane Baker, Philippe Jaccottet ou encore Anne Perrier nous livrent quelques notes.

L’histoire est à la fois simple et captivante : elle ménage de réelles surprises qu’il serait malvenu de dévoiler ici. Le personnage principal, Camille, la quarantaine, est une femme éprouvée par l’existence. David, son premier amour l’a profondément déçue. Un jour sur la digue d’Ostende, un voyou les a attaqués tous deux ; David s’est réfugié derrière Camille, submergé par une lâcheté que, sans doute, il ignorait lui-même. La rupture était inévitable. Elle a ensuite épousé Bruno, un mari tranquille et peu « plan-plan » qui, victime d’une crise cardiaque, l’a laissée prématurément veuve. Depuis, sa vie s’enlise : tranquille et discrète en apparence, Camille connait le tourment de qui se sait progressivement s’éteindre mais ne peut s’empêcher de creuser sa solitude, de contribuer à son propre échec. Aide-vétérinaire dans une clinique pour animaux et malgré son amour pour ceux-ci, elle peine à s’impliquer, son insensible dérive l’éloignant chaque jour davantage d’une vie de plain-pied avec la réalité. Un jour elle commet une grave erreur professionnelle : elle se sent sombrer. Éperdue, Camille a pourtant une qualité qui n’est pas pour rien dans la résurrection qui l’attend : elle sait, même aux heures les plus sombres que la vie est là et vaut mieux que le néant. Elle est sensible à «ce que recèlent de simple, d’infime, d’évident et de presque inaperçu les choses de la vie. C’est peut-être çà, dit-elle, qui m’a évité le pire jusqu’ici, sauvegardée des précipices ». Camille décide donc de se reprendre en mains : elle part se ressourcer quatre mois dans une petite maison au fond des bois.

Dans ce lieu retiré, à la fin d’une après-midi pluvieuse, un homme pourtant frappe à sa porte : c’est Théodore, un homme étrange, grand mais peu soigné, vaguement inquiétant avec ses allures de errant. Les visites de Théodore vont se multiplier, se muant en une espèce de rituel initiatique où chacun se découvre et s’enrichit en se dépouillant de ses appréhensions, de ses préjugés… A l’issue de ces quatre mois, Camille retrouve cet élan si longtemps contenu : elle revit.

Ce très beau roman se recommande par un style simple, guidé par le souci constant du mot juste, vivifié par un sens poétique qui, au détour d’une phrase, fait se déposer çà et là, comme les sédiments d’un début de poème.

Remarquable aussi, l’organisation du récit en un réseau de correspondances qui lui donne son unité. Bien sûr, il y a cette trouvaille : le ciel étoilé qui, au-dessus de nos têtes, est un rappel constant de ce fourmillement d’êtres humains en apparence si proches et pourtant si éloignés les uns des autres. Mais il y a également cette symbolique de l’enfermement suggérée dès l’entame du livre par la description de l’endroit où vit Camille : un petit appartement en lisière d’un zoo dont le balcon est en saillie de la fosse aux hippopotames…. A l’image des bêtes sauvages ainsi enfermées, les personnages du roman sont eux-mêmes « encagés » dans leur propre vie, leurs habitudes, leur histoire personnelle et les drames qui, parfois les ont meurtris ou même détruits. Il y a plus : ce zoo, comme tout établissement de cette nature, brise ce qui constitue un animal sauvage, ce qui fait sa spécificité dans le milieu naturel à savoir précisément sa sauvagerie, son instinct. A l’instar de ces animaux « castrés » de leur vie véritable, tous les personnages du roman marchent à côté de leur destin et comme eux, sont bridés dans leur élan vital, dans cette force sauvage qui, chez l’homme s’appelle la liberté. A partir du zoo, il me semble également voir se décliner toute une thématique de la violence et de l’agressivité : strictement contenue ou annihilée chez les animaux en captivité, révélatrice chez David, bridée chez Camille incapable de s’affirmer vraiment, destructrice dans le cas de Théodore.

Précisément, Théodore ! Sans doute le personnage le plus insolite du roman. Voici comme il apparaît à Camille lors de leur première rencontre : « On ne s’en rend pas compte immédiatement, la lumière de ses yeux est surprenante. Vraiment très clairs. Gris ou bleus, je ne saurais dire exactement, une teinte qui doit varier selon la couleur du ciel ; ils ont la transparence de l’eau. Deux petites marres sous un ciel nuageux ». Sous des cheveux sales mais avec une stature de Commandeur, quelque chose d’un dieu grec qui se serait dissimulé sous une apparence misérable, un Ulysse revenant en Ithaque. Plus loin la description se précise. Au passage de Théodore, Camille « respire des effluves capiteuses, familières, une sensation de retour aux origines ou de fin de quelque chose : des exhalaisons presque enivrantes de sous-bois, des senteurs de feuille, une odeur de terre humide, de tombe ? » Plus loin Camille voit encore en cet être curieux, « un grand arbre massif et fragile ».

Le contact avec Théodore n’est guère aisé. Il est là, présence trop lourde dans son mutisme et absence trop présente dans ses errances. Alors, quand les mots restent bloqués, Théodore sort de la poche intérieure de sa veste, une petite flûte en bois et s’en met à jouer. « Un chapelet de sonorités douces s’élève, des notes qui ont la légèreté de l’air et la fragilité des songes »… Derrière ce personnage à la fois déroutant et terriblement attachant se cache pour moi une espèce de Dionysos déchu (N’était-il pas à l’origine un dieu de la végétation) : il évoque comme lui une ambivalence faite d’une attirance dont la sensualité n’est pas absente, mais aussi d’une forme de menace qui ne peut être exclue (cette odeur de tombe ?). On peut déceler aussi une manière d’Orphée qui vient chercher Camille dans son enfer personnel et la ramène à la vie, Camille ayant la sagesse de ne plus se retourner vers le passé et ses ressassements.

Une fois le livre refermé, il demeure un charme dont on reste prisonnier quelque temps. Une poésie continue d’infuser en nous ses sortilèges .Une conception du temps et du sens de la vie se dégage également au fil des œuvres de Martine et de celle-ci en particulier. Un temps qui n’est plus simplement assassin du rire des enfants ou porteur de mort mais qui est une occasion pour chacun de se construire : « On n’a jamais fini de devenir ce que l’on est »

Le roman sur le site du MURMURE DES SOIRS

Jean-Pierre LEGRAND se présente

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