2018 – LECTURES PRINTANIÈRES : NOIR ASIATIQUE

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par DENIS BILLAMBOZ

J’ai lu en quelques jours seulement trois livres concernant l’Extrême-Orient : un roman noir du grand Jun ‘chiro Tanizaki qui n’avait jusqu’alors jamais été traduit en français, un thriller terrifiant du Coréen Jeong You-jeong et un polar chinois écrit par un auteur bien français qui se cache sous le pseudonyme chinois de Mi Jianxiu. Une belle provision de livres à emporter pour les grands week-ends à venir.

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NOIR SUR BLANC

JUN’ICHIRO TANIZAKI (1886 – 1965)

Editions Picquier

Ce roman de Tanizaki, publié au Japon en 1928, n’avait jamais été traduit en France avant que les Editions Philippe Picquier éditent la présente version en ce début de mai. Ce roman raconte l’histoire d’un écrivain certainement talentueux mais très peu assidu à son travail, il préfère rechercher la compagnie des jolies femmes, notamment les courtisanes qui ne s’attachent pas à leurs clients, et dépenser son argent sans compter en achetant des gadgets sans intérêt ou des objets dont il n’a nul besoin ou qu’il possède déjà en plusieurs exemplaires. Il a livré les derniers feuillets de son dernier roman quand, un matin au réveil, une pensée traverse son esprit, dans les dernières pages de son roman il a écrit le véritable nom de la victime, celui du gars dont il s’est inspiré pour décrire la personne assassinée, et non pas le nom qu’il avait inventé pour la dénommer dans son histoire.

Le roman de Mizuno, l’auteur flemmard, c’est « l’histoire d’un homme obnubilé par la question de savoir s’il était possible de commettre un meurtre, …, sans laisser aucune trace ». Pour cela, il faut sélectionner une victime avec laquelle le meurtrier n’aurait aucun lien, une victime choisie tout à fait au hasard et la tuer sans aucun mobile. Pour démontrer sa théorie, Mizuno se met en scène comme meurtrier et choisit comme victime une personne qu’il connait peu, une personne sans aucun relief, banale, un type qui « sent la vieille godasse ». Comme il a laissé son nom dans les derniers passages du livre, la personne prise pour modèle pourrait se reconnaître et chercher à se venger. Pire, elle pourrait être assassinée dans les conditions décrites par son roman, la police pourrait alors très rapidement faire la relation entre la victime, le roman et son auteur.

Le romancier comprend vite qu’il lui faut très rapidement se construire un alibi au cas où il arriverait malheur à son modèle, il décide de trouver une courtisane qu’il pourrait visiter certains jours, notamment celui où il a prévu d’assassiner sa victime. Il en rencontre une qui accepte cette relation épisodique. Se croyant à l’abri d’une accusation injuste, il s’adonne aux plaisirs de la chair avec sa belle dont il ne connait même pas le nom. Elle vient le chercher à la gare, loue une voiture avec chauffeur et se fait conduire dans un appartement situé dans un quartier perdu qu’il ne connait pas du tout et ne reconnaîtra jamais. Et le malheur finit par arriver, le modèle est assassiné le jour prévu dans le roman et l’écrivain doit produire un alibi crédible … Commence alors une histoire incroyable dans laquelle l’auteur se prend les pieds jusqu’au dénouement que personne n’avait prévu.

Cette histoire s’écrit aussi bien dans le roman de Mizuno que dans sa vie réelle, il pourrait-être le criminel qui aurait raconté son crime avant de passer à l’acte, comme la victime pourrait-être le modèle choisi par l’auteur parce qu’il ressemble à celui décrit dans le roman. Tanizaki réussi ainsi le tour de force de mêler les personnages du roman de l’auteur qu’il a créé avec ceux de son propre roman. Les héros passent ainsi d’un texte à l’autre manipulés par des lecteurs peu scrupuleux. L’intrigue échappe aux héros tombant dans les mains de personnages qui ont lu le texte de Mizuno et pourraient en tirer certains profits.

Dans ce texte, Tanizaki dévoile sa grande culture occidentale, il cite de nombreuses références littéraires, culturelles, artistiques et même sociales issues des mondes anglophone, germanophone et francophone. Son héroïne principale a même séjourné en Allemagne et elle utilise parfois la langue germanique pour s’adresser à son client. Ça change des anglicismes abscons qui encombrent désormais de très nombreux textes. Son écriture n’est plus à vanter, ses textes sont d’une grande finesse. Dans ce roman noir, son intrigue est construite avec beaucoup d’habilité, le suspense est haletant et le dénouement est des plus inattendus. La passion pour les femmes qui possède son héros pourrait évoquer Kawabata mais la créature de Tanizaki n’a pas la délicatesse de ce grand auteur, c’est un envieux, égoïste, menteur et affabulateur. « Puisqu’il y a de si belles bêtes en ce monde, j’en veux une part » déclare-t-il. Il pense aussi que ceux qui sont dans de mauvais travers le méritent bien par leur médiocrité, affichant ainsi un élitisme malsain. Tanizaki peint un homme qui pourrait être une caricature de certains Japonais imbus de leur personne, nationalistes fanatiques.

Cette histoire montre le Japon sortant déjà de sa gangue ancestrale, un Japon conquérant, voulant rivaliser avec les nations occidentales et s’inscrire dans le concert des grandes nations mondiales. Tanizaki met en scène un personnage brutal qui pourrait symboliser cette période d’expansion militaire que son pays conduit au moment où il écrit ce roman. Erotisme et nationalisme pourraient-être les deux caractéristiques principales de ce texte mais ce que je retiendrai surtout, c’est la virtuosité de l’auteur pour construire et développer son intrigue. Incontestablement Tanizaki est un maître du roman.

Le livre sur le site des Editions Picquier

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GÉNÉALOGIE DU MAL

JEONG YOU-JEONG (1966 – ….)

Editions Picquier

Un matin d’hiver, entre cinq et six heures du matin, à Gundo, ville nouvelle dédiée aux loisirs au sud de la Corée, dans le vaste duplex de sa mère qui coiffe un building de bureaux, Yujin s’éveille péniblement d’un sommeil comateux. Il ne se souvient de rien mais il se sent emprisonné comme dans une gangue qui le recouvre de la tête au pied, une croûte sèche qui couvre aussi son lit. Emergeant progressivement de sa torpeur, il se rend compte qu’il est inondé d’une forte couche de sang séché et que sa chambre est elle aussi maculée du même liquide. Il ne comprend rien, il n’a aucun souvenir. « …je ne suis pas en mesure d’expliquer pourquoi j’ai pris la porte d’entrée, ni pourquoi je suis dans cet état, ni ce qui est arrivé à ma chambre ». Poussant ses investigations, il retrouve le cadavre de sa mère nageant dans une mare de sang, le rasoir de son père qui aurait pu trancher le cou de sa mère et divers indices qui éveillent son inquiétude : et s’il était l‘auteur de ce meurtre comme tout semble l’indiquer ? Mais ceci est impossible, il n’a pas pu tuer sa mère, il l’aime réellement.

Alors, il réfléchit, cherche des indices, essaie de reconstituer ce qui s’est passé au cours de cette nuit meurtrière et finit après un jour et une nouvelle nuit par reconstituer la tragédie … Ou presque, « Il ne me manque plus qu’une chose, la clé qui va ouvrir la porte du temps perdu de ma mémoire, entre minuit et 2 h 30 du matin, la nuit dernière ». S’il n’est pas le meurtrier qui peut l’être ? Seul son frère habite aussi l’immeuble et sa tante a pu rendre visite à sa sœur. Pour quelle raison le meurtrier a-t-il tué sa mère ? Et s’il est, lui, le meurtrier pourquoi aurait-il commis un tel geste ? Il sait qu’on le traite pour des crises d’épilepsie et que la suspension de son traitement peut avoir des conséquences funestes mais il ne supporte plus sa camisole chimique, il se sent tellement mieux quand il est libéré des contraintes médicamenteuses même si les effets secondaires de la suspension du traitement sont douloureux et néfastes.

A travers un long récit particulièrement détaillé Jeong You-jeong analyse chirurgicalement les faits, les événements, les états psychologiques du presque unique personnage de ce roman angoissant qui pose bien des questions dont la première consiste à identifier le meurtrier et la seconde à comprendre son geste. Pour cela le narrateur devra remonter loin dans le temps quand son père et son frère aîné ont tragiquement disparu en mer. Pour comprendre ce qu’il a fait et savoir quel rôle il a joué au cours de cette nuit tragique, il devra sans cesse choisir entre les sages conseils du « soldat blanc » et les impulsions instinctives transmises par le « soldat bleu », entre les deux pôles de sa bipolarité. Sa mère lui avait dit : « Tu ne mérites pas de vivre ». Pourquoi ? Il doit comprendre !

Au moment où les multiples chaînes de télévision inondent les écrans des exploits des tueurs en série, prédateurs, terroristes, kamikazes et autres êtres tous plus sanguinaires les uns que les autres, à travers son analyse minutieuse et fouillée, l’auteure pose des questions essentielles sur la nature et le degré de la culpabilité, sur les limites de la compassion et du pardon, sur l’envie de vengeance. Elle plonge aussi au cœur du système psychique de ces assassins pour comprendre d’où peut venir cette nécessité de tuer : instinct de survie, instinct primitif ancré dans le cerveau reptilien… ? De cette analyse ressort aussi des éléments qui relèvent de la prédation, de la fatalité, de l’intérêt personnel, pécuniaire, affectif ou autres encore. Dans ce texte, le bien et le mal ne semblent pas clairement définis, ce qui relève de l’inné et ce qui s’ajoute avec l’acquis se mélangent, le soldat blanc et le soldat bleu peuvent se liguer pour une même cause. Dans ses conditions, juger semble bien difficile tant il est compliqué de comprendre les motivations du coupable mais il semblerait que l’instinct de conservation, fondé sur le réflexe, agisse plus vite que le geste raisonné nécessitant la mise en œuvre d’éléments plus lents du cerveau. L’être humain n’est finalement qu’un animal peut-être un peu plus évolué que les autres., il faudrait donc comprendre certains débordements sanguinaires sanas forcément les accepter.

Le livre sur le site des Editions Picquier 

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PÉKIN DE NEIGE ET DE SANG

MI JIANXIU (1961 – ….)

Editions Picquier

Un soir, en descendant ses poubelles, un Pékinois est sauvagement égorgé par trois personnes qui filent en vitesse avant l’arrivée de l’inspecteur Ma d’astreinte ce jour-là. Mutique et grognon l’inspecteur n’est pas ravi de récolter cette affaire. Le témoignage du concierge de l’immeuble permet de penser que les assaillants font partie de la minorité ouïgoure en révolte contre le pouvoir central. Alors qu’il mène l’enquête avec son adjoint Zhou, un autre meurtre est commis de la même façon, par égorgement. La filière ouïgoure est de plus en plus crédible.

Les deux victimes ont une seule chose en commun leur intérêt pour la minéralogie, l’un est collectionneur de minéraux, l’autre est professeur de géologie. Le chef de la police en déduit que la seule chose qui les relie est le sol, le sol sur lequel on construit des lotissements, des aérodromes, des barrages, etc… La solution pourrait se trouver dans ce secteur d‘activité. Ma et Zhou orientent leur enquête dans cette direction et font d’étranges découvertes

L’inspecteur Ma vit mal son divorce et la séparation d’avec sa petite fille dont il a parfois la garde, il est l’amant d’une femme qui voudrait se contenter d’une liaison sexuelle sans attache sentimentale trop forte, mais il sent qu’elle s’éloigne de lui. Son adjoint Zhou est un jeune célibataire qui n’a pas que des bonnes fréquentations, il traîne régulièrement avec des jeunes qui n’ont pas très bonne réputation. Certains se droguent, d’autres trafiquent, tous traînent leur misère dans les bars et fastfoods. Il tombe amoureux d’une jeune femme entraînée dans son vice par son compagnon drogué. L’intrigue du roman s’éclate alors en deux parties : celle de l’inspecteur Ma qui explore les dessous de la corruption qui affecte les grands chantiers de la région de Pékin et celle de son adjoint Zhou qui veut régler ses comptes avec son rival réfugié dans le milieu des drogués.

Mi Jianxiu est le pseudonyme d’un écrivain français spécialiste de la Chine, il connaît bien tous les dessous de la société chinoise contemporaine et tous les travers qui l’affectent. Dans ce roman, il brosse un portrait au vitriol des milieux politiques, administratifs et économiques notamment, au moment où la Chine quitte les vieilles méthodes maoïstes pour s’installer définitivement dans un capitalisme étatique impitoyable et débridé. Il montre aussi comment la drogue fait au moins autant de ravages en Chine que dans bien d‘autres pays même si on en parle beaucoup moins dans les médias.

Au-delà d’une intrigue policière particulièrement bien échafaudée, ce polar asiatique montre que les travers de la société, corruption, trafics, violences en tout genre ne sont le seul fait des sociétés occidentales, ils sont aussi fort répandus dans les pays réputés pour posséder des polices puissantes, nombreuses et sans scrupules particuliers. Et Mi Jianxiu en a tiré un bon polar.

Le livre sur le site des Editions Picquier

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