DESCRIPTION D’UN PAYSAGE de HERMANN HESSE, une lecture de Jean-Pierre Legrand

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par JEAN-PIERRE LEGRAND

 

J’ai beaucoup d’admiration pour Hermann Hesse. Outre le grand romancier que chacun connait, ce fut aussi un grand humaniste qui jamais n’abandonna son esprit critique. Né d’un père souabe et d’une mère d’origine russe, il s’est installé en Suisse , près de Berne dès 1912 puis dans le Tessin peu après la Grande guerre. Sa patrie est une patrie de cœur : elle ne connait pas les frontières instituées et se confond avec un espace de vie et de civilisation qui s’étend de Bernes à la Forêt Noire du nord, de Zurich et du lac de Constance au Vosges. Dès 1919, adversaire résolu de tous les nationalismes, il affirme sa « profession de foi alémanique », son attachement viscéral à cette terre aux multiples vallées dont toutes les eaux confluent vers le Rhin, « ce grand fleuve par lequel de tous temps, ce pays est entré en communication avec le vaste monde ».

A Montagnola, dans le Tessin où il résidera plus de quarante ans, Hesse renoue avec la vieille quête du Sud autant rêvé que vécu et qui aura aussi hanté Nietzche, Wagner et Goethe.

Toute sa vie, il est partagé entre la tentation de l’errance et son contraire, la recherche d’une sédentarité bienheureuse faite de la joie de se sentir responsable d’un petit coin de terre, de cinquante arbres, de parterres de fleurs, de figues et de pêches. Mais il le sait, au fond de lui, il est un nomade et non un paysan. Je suis, dit-il, « un admirateur de l’infidélité, du changement, de la fantaisie ». Tout au long de son existence, il multiplie les voyages, parfois lointains mais souvent vers l’Italie toute proche. Il affectionne les randonnées et relate le souvenir radieux de celle qui, au fort d’un été de jeunesse, le conduisit par le col de l’Albula, l’Engadine et le Bergell jusqu’au lac de Côme. C’est un grand amoureux des paysages.

Les paysages : c’est précisément le sujet de ce beau livre édité par José Corti voici plus de 10 ans et qui rassemble différents textes rédigés par Hesse à la suite de ses diverses pérégrinations dans sa patrie d’élection.

Ces paysages qu’il nous décrits avec minutie et poésie sont autant ceux où le guident ses pas que le reflet de l’espace intérieur qui l’habite. Rares sont les écrits où Hesse se livre autant, évoquant tour à tour l’exaltation qui le gagne devant la beauté du monde puis les moments de profonde dépression et de doute. D’ailleurs cette beauté qui le charme tant, est-elle bien réelle ? Souvent écrit-il, je me demande si tout ce que j’ai cru percevoir n’était pas simple image de ma vie intérieure projetée au dehors ». Cette interrogation est proche de celle d’un Pessoa lorsque celui-ci écrit : « Parfois, en ces jours à la lumière exacte et parfaite, En lesquels les choses ont toute la réalité qu’elles peuvent avoir, Je me demande à moi-même, lentement Pourquoi je vais moi aussi jusqu’à attribuer De la beauté aux choses. »

Interrogation plus terrible qu’il n’y parait car si rien n’est réel, tout langage et toute pensée qu’il exprime est mensonge et il n’y a de refuge possible que dans une contemplation atone proche de la non-pensée. Pessoa surmontera – très partiellement – ce vertige par le recours aux hétéronymes dont l’un, Campos, le rapprochera d’une forme de spiritualité. De son côté, Hesse passera par bien des crises. Influencé par le taoïsme, il assumera progressivement ses contradictions, qui au final sont celles de tout homme, cet enfant à la fois le plus doué et le plus égaré de la nature. A la fin de sa vie, dans ses derniers textes, Hesse semble se réconcilier avec lui-même, avec sa parole d’artiste et ce sentiment fier et désespéré d’être homme. Voici, écrit-il, que « notre impuissance est rompue, que nous ne sommes plus petits ni révoltés, que nous ne demandons plus à retrouver l’unité avec la nature, mais que nous dressons notre grandeur face à la sienne, notre mutabilité face à sa permanence, notre parole devant son silence, notre connaissance de la mort devant sa prétendue éternité, notre cœur capable d’amour et de souffrance‘ devant son impassibilité ».

Finalement, demeure la beauté de l’homme et du paysage qu’il a contribué à former.

Hermann Hesse, Description d’un paysage, coll. Les Massicotés, José Corti

Le site des Éditions José Corti 

 

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