JOURNAUX INTIMES de BENJAMIN CONSTANT, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND.

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par Jean-Pierre LEGRAND

Les « Journaux intimes » de Benjamin Constant constituent une œuvre déroutante. Tenus de 1804 à 1816, ils inaugurent un genre littéraire inconnu jusqu’alors – du moins dans cette forme radicale – et nous font véritablement entrer dans la tête de l’auteur.

Se mettre dans la peau de Benjamin Constant vaut le détour. L’homme a un talent protéiforme : auteur du premier roman d’introspection de la littérature française, il est un des grands théoriciens de la philosophie politique libérale doublé d’un penseur très original en matière d’histoire des religions. Sur le plan de la personnalité, Constant multiplie les paradoxes : épris de tranquillité il poursuit une gloire qui semble le fuir ; à la recherche d’un amour vrai et d’inclination, il se montre pourtant très soucieux d’éviter toute mésalliance ; épris de liberté et d’indépendance il reste 18 ans sous la coupe de Madame de Staël, auprès de laquelle il avoue un bonheur de deux années seulement.

Avant tout autre chose, Benjamin Constant est un sceptique, dans le sens qu’ « il est toujours possible d’invoquer des arguments de force égale pour et contre chaque opinion. Le mieux est donc de ne pas prendre parti, d’avouer son ignorance, de ne pencher d’aucun côté ; de maintenir son avis en suspens. Le doute est le vrai bien. »

Ce scepticisme peut déboucher sur l’indécision : tout au long de ce journal, on le voit faire défaire et refaire mille fois le plan de l’ouvrage sur la religion qui l’occupera toute sa vie. Tour à tour, chaque plan nouveau devient le meilleur avant d’être révoqué en doute. Le même « flottement » nimbe la vie sentimentale de Benjamin Constant. Amant de Germaine de Staël dont il admire l’esprit supérieur et la vivacité, il est aussi amoureux de Charlotte de Hardenberg devenue Madame Dutertre dont la douce mais ardente sensualité le comble.

Dans son journal, n’en pouvant plus et pour sa propre commodité, il a attribué un chiffre à plusieurs hypothèses dont celles-ci :

2. désir de rompre mon éternel lien (avec Mme de Stael)

8. projet de mariage (avec une 3eme femme)

12. amour pour Madame Dutertre.

Le 20 janvier 1807, Constant s’interroge. « Raisonnons. 12 a bien des inconvénients. Femme difficile à faire admettre. Double divorce, fureur de l’autre, faciles susceptibilités que je ne calcule pas assez, etc. 8 Antoinette n’a aucun de ces dangers ; (…) me laisse plus de liberté car je ne me soucie pas d’elle. Va pour 8. Scène. 2 Cette situation n’est pas tenable. »

On devine aisément qu’il n’est pas de tout repos d’être la maîtresse ou l’amie de Constant et que la vie de celui-ci, en un juste retour des choses, ne lui apporte pas la tranquillité recherchée… Cette difficulté à se déterminer tient aussi au fait qu’il tient sincèrement à Germaine et Charlotte, mais pour des raisons différentes. Le caractère impérieux de Mme de Staël l’excède et les scènes sont aussi fréquentes qu’interminables. Une journée avec elle finit rarement comme elle avait commencé. Ainsi ce 21 avril 1807 : « Journée tout entière avec Mme de Staël. D’abord très agréable, puis triste, puis fatigante. Fantaisies absurdes ». Toutefois il reconnait « qu’il ne vit d’esprit, d’abandon et de cœur qu’avec elle » . Cependant Germaine ne lui est plus rien physiquement. En revanche Charlotte qui « n’a pas deux idées de suite » lui apporte, du moins les premiers temps, une forme de plénitude sexuelle. Le mariage, enfin célébré, semble cependant refroidir la tendre Charlotte au grand déplaisir de B. Constant dont le paradoxal manque de romantisme n’est sans doute pas pour rien dans cette progressive glaciation : « je me suis marié pour coucher beaucoup avec ma femme et me coucher de bonne heure. Je ne couche jamais avec elle, presque, et nous veillons jusqu’à 4 heures du matin ».

Le lascar n’est donc pas facile à vivre. Il échoue en permanence à concilier harmonieusement son impérieux besoin d’indépendance avec les nécessités de tout rapport sincère et profond avec autrui. Mais avec Charlotte et plus encore lors de sa passion malheureuse pour Juliette Récamier il fait aussi l’expérience d’un pouvoir bien féminin trop souvent sous-estimé: le pouvoir de dire non.

Sceptique ; parfois cynique (« voyons s’il ne vaut pas mieux conserver mes liens en les relâchant, et en reprenant une indépendance de détail que je puis obtenir (…) que prendre de nouveaux liens et contracter de nouveaux devoirs (…) » ) ; souvent ironique (lors d’une soirée assommante : « on dirait des morts qui ont gardé l’habitude de parler »), Benjamin Constant semble vacciné contre les belles et grandes amitiés. Pourtant, une femme, trop tôt disparue et qui ne sera jamais sa maîtresse va entretenir avec lui des liens d’amitié très beaux et très forts : il s’agit de Julie Talma. Sa mort le bouleverse : il écrit encore quelques  pages sur cette femme pleine de grâce et de sensibilité, médite sur cette mort qui emporte tout puis, trois années durant, cesse de se confier à son journal.

Outre la vie sentimentale de leur auteur, les journaux intimes nous font spectateurs de la lente maturation de l’ouvrage sur la religion dans lequel Constant expose cette idée originale qui n’aura guère de suite : le sentiment religieux éternel et absolu se distingue radicalement de la religion qui n’en est que la forme éphémère et souvent abusive. Passe aussi dans ces lignes écrites à la diable, l’écho cependant très lointain des tumultes du siècle, de la chute de l’Empire et des débuts de la seconde Restauration.

Ces Journaux intimes nous plongent dans l’intimité d’un grand esprit et nous font partager ses intermittences du cœur et le spectacle de cette hautaine difficulté d’exister qu’il résume avec cette lucidité mordante qui est la sienne : « On n’est connu jamais que de soi, on ne peut être jugé que par soi : il y a entre les autres et soi une barrière invisible. C’est une illusion de la jeunesse que de croire qu’aucune relation la fasse disparaître : elle se relève toujours »

Le livre sur le site de Folio/Gallimard 

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