LE PARRAIN, ARTICLE à 4 VOIX.

Les trois Parrain de Coppola, une mini-série avant l’heure ?

Article à quatre voix, où Philippe Remy-Wilkin (Ciné-Phil RW) ouvre des sillons dans lesquels s’engouffrent puissamment ses amis cinéphiles Thierry Van Wayenbergh (TVW), Bertrand Gevart (Bert G) et Krisztina Kovacs (Kris K).

Avec un grain de sel final du rédac’chef Eric Allard.

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Le Parrain (I) de Francis Ford Coppola (EU, 175 minutes, 1972).

Phil RW : Revoyant pour la 123e fois ce chef-d’œuvre quasi indiscuté du 7e Art, la première impression qui m’a submergé est celle d’un bien-être au sein d’un tableau en mouvement, une fresque plutôt. La musique, la manière de filmer, la qualité des acteurs… On est bien DANS le film. Indépendamment du récit qui est, en sus, très réussi, à la fois dans sa structuration globale (une bonne histoire, suffisamment ample et compacte pourtant, de l’action, du suspense, un sens ou plusieurs) et dans la qualité de ce que mon professeur d’université (français du Moyen Age) Paul Jonas appelait les moments significatifs, en clair des scènes qui imprègnent durablement notre imaginaire indépendamment du Grand Tout.

Bert G : « Bien-être au sein d’un tableau » ? De fait, il faut s’appesantir sur la photographie aux textures contrastées, une manière d’éclairer innovante (cf la scène initiale avec Don Corleone). Auparavant, les studios n’auraient jamais accepté de filmer un acteur avec des « douches de lumière » ayant pour effet de souligner les traits les moins avantageux. Les lieux sont lugubres, chauds et sombres à la fois.

Phil RW : J’ai toujours préféré de TRES LOIN les deux Parrain de Coppola ou le Il était une fois en Amérique de Leone aux multiples films de gangsters du si réputé Martin Scorsese. Pourquoi ?

Kris K : Intéressant, en effet, pour moi qui suis fan des deux (NDR : Coppola et Scorsese, exit Leone). Quelle touche les distingue ? Est-ce la manière de filmer la violence ? L’absurde, l’humour de Scorsese ?

Phil RW : Là, on touche à la subjectivité, à la sensibilité propre à chacun, à nos mécanismes secrets, à nos histoires personnelles sans doute. Oui, je crois que le second degré me pose problème, j’ai besoin d’empathie (et, par corollaire, d’humanisme ?). Viscéralement. Tu mets donc le doigt sur une force du cinéma de Coppola.

TVW : Ce second degré est à mon avis l’objet de ton même rejet de Tarantino. Tu as un peu peur des réalisateurs… qui font du cinéma (rires). Ceci étant, en passant, Le Parrain contient ses moments emphatiques et… tarantinesques ou scorsésiens. D’ailleurs, avec son mélange d’opéra baroque (par son rythme musical, la mise en scène du folklore religieux, les couleurs saturées, la mobilité de la caméra, etc.) et de documentaire hyperréaliste (les décors urbains, le générique en 16/8) sur le milieu de la pègre de Little Italy, Mean Streets de Scorsese me semble très proche du Parrain.

Phil RW : Dans mon souvenir, le deuxième Parrain, fait rare, est supérieur à l’ouverture de la mini-saga (NDR : il y aura trois films, le troisième décalé). Mais les années 70 de Coppola nous offrent encore… Apocalypse Now. Si on doit tenter un top 10 de la décennie, quelle cathédrale choisir ?

TVW : Et pourtant, si tu savais comme Coppola n’en voulait pas de ce Parrain ! Pur travail de commande réalisé au départ avec d’immenses pieds de plomb !

Phil RW : Je ne savais pas ! Et vais, du coup, lire un complément d’information sur Wikipedia. Une œuvre de commande ! Je tombe de mon fauteuil. Comme le signale TVW, les producteurs ne veulent pas de Coppola qui ne veut pas du film MAIS ils ne veulent pas payer les pointures à leur juste prix et élisent un jeune payable au rabais qui, lui, doit payer ses traites et sa paternité. Du coup… Et ça recommence avec le casting où Laurence Olivier aurait pu jouer Don Vito, où on ne voulait surtout pas de Marlon (jugé ingérable), où on préférait Ryan O’Neal ou Robert Redford (bankable) à Al Pacino (inconnu), Paul Newman à Robert Duvall, etc. A quoi tient… l’Histoire ? Car Coppola a TOUT donné sur ce film qui, au final, est un film d’auteur MAJUSCULISSIME ! Souvent classé deuxième meilleur film de tous les temps !

TVW : Pour être encore plus précis… Le Parrain, c’est une affaire d’argent à tous les échelons.

Au départ, personne n’en veut. Puzo, très mal dans ses baskets et criblé de dettes, présente son manuscrit de 150 pages, appelé alors La Mafia, à Robert Evans, directeur de Production de la Paramount. Mais cette dernière a quelques bides à son passif autour du monde des gangsters justement. Evans se montre donc très tiède.

La roue tourne ! Rebaptisé Le Parrain, le bouquin casse la baraque. La Paramount fléchit mais ne veut pas prendre de risque financier et propose une adaptation au prix ridicule de 2-3 millions de dollars. Puzo est sommé de mettre la main à la pâte pour un scénario plus étoffé. Evans lui demande même d’ajouter des hippies dans l’histoire pour être au goût du jour !

Bémols ! Evans n’en démord pas, il ne veut absolument pas de Coppola, un réalisateur qu’il considère comme un petit tâcheron auteur de deux flops (dont La Vallée du bonheur, un musical que Francis Ford aurait massacré). Et Coppola, de son côté, refuse catégoriquement ce blockbuster de gangsters, il se revendique artiste, Le Parrain lui semble indigne de son talent. De fait, Francis Ford est à ce moment obnubilé par l’ambitieux film de science-fiction THX 1138 de son ami et protégé George Lucas, qui charrie des préoccupations d’auteur (avec un grand A), une obsession pour l’expérimentation, la technologie.

La roue tourne… encore ! Les grands réalisateurs déclinent poliment l’invitation à tourner Le Parrain et… finalement… Evans doit faire des pieds et des mains pour obtenir un « Oui » de Coppola ! Qui accepte pour des raisons financières : il doit 300 000 dollars à la Warner et quelques milliers de dollars à Roger Corman (qui lui a mis le pied à l’étrier en finançant notamment son thriller Dementia 13, en 1963), il pourra remettre à flot son studio indépendant Zoetrope.

Phil RW : Le casting est étourdissant. Je n’ai jamais pu supporter Talia Shire ou Diane Keaton (subjectif) mais Marlon Brando est monumental, Al Pacino crève l’écran, les seconds rôles sont magistraux (Robert Duvall, James Caan, John Cazale…).

Kris K : Al Pacino était inconnu, c’est vrai, jusqu’à Dog Day Afternoon/Une après-midi de Chien, c’est ça ?

Phil RW : J’aurais dit « Avant Serpico ».

Kris K : La famille Coppola, une famille de Grands du ciné aussi, et… des Italo-Américains. D’où… peut-être… son malaise/désintérêt de filmer Le Parrain au départ ?

TVW : Non, au contraire, Krisztina. C’est à partir du moment où Coppola, lisant entre les lignes du best-seller de Puzo, entrevoit un récit sur la famille (une obsession dans toute son œuvre : il veut plus que tout être un artiste… comme son père Carmine, grand musicien dans l’ombre duquel il n’en peut plus de vivre – leurs rapports seront d’ailleurs houleux) qu’il commence enfin à s’y intéresser.

Bert G : Nous connaissons les talents de Mario Puzo, mais Coppola a apporté une dimension très intime. De manière rétrospective, Le Parrain I voit clairement l’appropriation des récits issus du livre par l’artiste cinéaste, qui transcende le tout avec les outils cinématographiques.

Phil RW : Fascinant Marlon ! Qui s’est tant et tant vanté de mépriser le cinéma ! Il survole les années 50 (Sur les quais, Un Tramway nommé désir) et y est déjà immortel (NDR: il incarne une nouvelle jeunesse avec Montgomery Clift et James Dean). Il ressuscite dans les années 70 pour Le Parrain, Le Dernier Tango à Paris et Apocalypse Now ! Somme toute, deux carrières qui en feraient chacune une étoile absolue. Des années 60 bien meublées mais moins marquantes. Et des années 80, 90… de quasi retraite.

Kris K : Incroyable Brando, en effet ! D’ailleurs, cette histoire de boulettes de coton dans la bouche pour jouer Don Vito, c’est vrai, non ? Je l’ai lue dans son autobiographie, Songs my mother taught me.

Phil RW : Apparemment, oui. On ne voulait pas de lui, il doit réaliser un essai et met la gomme, impressionne ses opposants.

Kris K : Brando a joué dans Le Parrain à une époque où la famille comptait énormément pour lui. Il était au plus haut point lui-même chef de clan (onze enfants reconnus). Je suis convaincue qu’il a pu livrer cette interprétation d’un homme vieillissant et digne en puisant dans son état d’esprit de l’époque.

Phil RW : Actor’s Studio, isn’t it ?

Phil RW : Le Parrain, au-delà de son récit mafieux empli de bruit, de fureur et de larmes, c’est aussi une réflexion sur l’émigration, la famille, le clan… Plus profondément sur ces besoins que ressentent la plupart (ou tous ?) des êtres humains. Désirs de soumettre ou de se soumettre, d’être connecté à un cercle qui vous protège, etc. Une attraction qui est souvent dramatique, parfois létale. Le clanisme me fait horreur… même si je perçois que ce qu’on fait sortir par la porte entre par la fenêtre.

À suivre : LE PARRAIN 2

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2018 – LECTURES PRINTANIÈRES : SPÉCIALE DEJAEGER, par Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

En ce printemps 2018, le barde carolorégien est très actif dans le milieu de l’édition avec deux publications : une suite à la saga du célèbre et cradingue inspecteur Maigros et un nouveau recueil d’aphorismes mais aussi avec la création d’une collection de poPoésie au Cactus inébranlable dont il assurera selon ses propres termes : « l’irresponsabilité ». Une telle activité méritait bien une chronique spéciale que je propose donc ci-dessous.

 

MAIGROS SE MARIE

Éric DEJAEGER

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En 2011, lors de la rédaction de la première partie de la Saga Maigros, « Lauteur » avait laissé le célèbre poulet pochtron carolorégien dans une bien mauvaise position mais aussi au milieu d’un gué qu’il n’avait toujours pu franchir. Il n’avait toujours pas réussi à trousser sa belle collègue du commissariat, non qu’elle soit particulièrement prude mais elle voulait surtout assurer ses arrières, elle voulait se marier avec son chef avant de lui céder, ce qui est très banal et tout à fait légitime, elle n’était pas la première ni la seule à avoir cette idée. Donc l’auteur a dû reprendre le clavier pour coucher cinquante nouveaux chapitres comme autant de tranches de vie du célèbre commissaire, de son commissariat et de ses collègues. Mais aussi cinquante chapitres comme autant d’exercices de style : descriptions, scènes d’action, dialogues haut en couleur, lettres, textes pour réseaux sociaux, etc…

Dans cette suite, l’objet principal du récit est évidemment tout ce que Maigros doit imaginer pour offrir enfin un toit décent à la belle policière qui veut bien l’épouser mais à condition de ne pas être obligée de vivre dans un gourbi où ses géniteurs n’auraient même pas élevé des cochons. Maigros, lui, il ne veut pas travailler, il élabore les combines les plus sophistiquées, les plus tordues, les plus vicelardes, …, pour obliger ses collègues et tous ceux qu’il peut prendre dans ses rets, à faire le boulot à sa place avec des matériaux qu’il se procure par n’importe quel moyen sauf ceux qui n’auraient même que l’apparence de l’honnêteté. En bon flic bien pourri cela lui pose peu de problème, la méthode, il en connait plusieurs et même des quantités qu’il teste régulièrement dans les fonctions qu’il fait semblant de remplir pour faire croire qu’il accomplit sa mission.

Ces cinquante nouveaux chapitres sont tout à fait fidèles aux cent précédents, la police est toujours aussi pourrie, le narrateur n’aime pas plus les flics, on sent toujours cette rancœur intestine, venue de loin, du fond de sa jeunesse peut-être. Mais, il reste toujours, en filigrane, cette tendresse que « Lauteur » éprouve pour les pauvres bougres exploités par les bourgeois. Il reste aussi ce monument de bravoure linguistique, ce récit en langue vernaculaire du commissariat de Charleroi, le carolowallomaigrossien, que « Lauteur » a dû transcrire du langage parlé au langage écrit, un véritable tour de force. Je suis plutôt fier d’être arrivé au bout de ce livre sans avoir recours à aucun dictionnaire et en ayant presque tout compris. A n’en pas douter c’est un bel exercice de redécouverte d’un langage en voie de disparition et une façon de montrer que la langue n’est pas limitée à ce que des académiciens enferment entre quelques milliers de feuilles. Il faut bien parfois trouver des mots nouveaux ou oubliés pour dire des choses auxquelles ces fameux académiciens n’ont jamais pensé.

Et, pour répondre à la question finale de l’auteur, je dirai simplement qu’on ne tue jamais un personnage aussi vivant, aussi truculent, bourré de ressources inimaginables, il peut toujours servir même dans un autre temps pour une raison que tous ignorent encore.

 

LES COUREURS AVAIENT DE CES BOUILLES !

Éric DEJAEGER

Cover le coureur

« Ecrire pour vivre ? Beurk !

Vivre pour écrire ? Beurk !

Ecrire pour s’amuser !!! » »

Très prolifique en ce printemps littéraire, le barde carolorégien, n’a pas oublié sa devise favorite : « Court, toujours … ! » mais n’a pas non plus failli à la parole qu’il énonce dans le présent recueil en tout point égal à ceux qu’il a déjà édités chez ce même éditeur, spécialiste de ce genre. Éric écrit pour s’amuser, on s’en doutait depuis un certain temps déjà, même Maigros le savait ! L’aphorisme c’est son truc mais pas le seul, il a d’autres cordes à son arc qui retiendront plutôt notre attention tant nous avons déjà vanté sa capacité à pondre de l’aphorisme comme la poule pond des œufs.

Si chez lui, l’aphorisme c’est pour rire, c’est parfois aussi pour mettre un solide coup de pied au cul de tous ses concitoyens qui oublient trop souvent le plus élémentaire bon sens :

« Seul ce crétin d’homme peut descendre du singe à la kalachnikov. »

L’actualité l’a encore démontré entre ma lecture de ce recueil et la rédaction de ce commentaire. C’est aussi pour râler un peu contre tous les empêcheurs du fumer, boire, rire, baiser, prendre du plaisir, en rond ou autrement qu’il fulmine :

« Je fume, je porte les cheveux longs et la barbe. Si je me fais une gueule de pute, serais-je entendu par l’Union européenne pour que l’on puisse à nouveau fumer au bistrot ? »

Dans ce recueil, le barde carolorégien innove, cherche de nouvelles formules pour faire jouer les mots : il propose des listes de mots, souvent des néologismes, construits à partir de suffixes ou de préfixes identiques comme, par exemple, gyro pour tour, qui peut donner : « « Gyro : course cycliste à étapes qui se termine là où elle a commencé » (Pinot en doute encore !). Il en a listé ainsi plusieurs séries toutes plus désopilantes les unes que les autres. Il a aussi abondamment joué de la contrepèterie, un instrument qu’il semble particulièrement apprécié, il suffit de lire le titre de ce recueil pour s’en convaincre.

Je partage avec lui l’humour, bien sûr, et quelques travers (?) aussi :

« Parmi les choses que je déteste au plus haut point de lire : les modes d’emploi. » Impossible de passer à la ligne deux !

« Il ne faut pas tout comprendre sous peine de devenir fou. Il ne faut pas devenir fou, sous peine de tout comprendre. »

C’est bien pour ça que je ne fais aucun effort pour comprendre quoi que ce soit !

« On a féminisé beaucoup de noms mais « féminin » est resté au masculin … »

C’est un peu vache pour toutes les militantes qui veulent repeindre notre belle langue mais ça me fait rire quand même !

Encore un petit mot pour signaler la publication en fin de recueil de « A la mort moi le nœud », un recueil d’aphorismes où les « t » sont remplacés par des croix. C’est plutôt morbide et donc très drôle.

« Même droitier,

Tout soldat se doit

De passer l’arme à gauche. »

THÉORIE ET PRATIQUE DU HAÏKU RATÉ

Roger LAHU et HOZAN Kebo

Cover theorie et pratique du haiku rate 04 04 2018

Beaucoup y pensaient, certains même l’attendaient avec impatience, la collection poPoésie de Cactus inébranlable éditions est enfin née. Elle a vu le jour, en ce printemps 2018, sous les auspices d’Éric Dejaeger, auteur attitré de la maison, à qui le maître a confié « l’irresponsabilité » de sa collection poPoésie. Le prolifique auteur carolorégien saura, n’en doutons pas, la faire prospérer et rallier à l’ombre de son panache blanc d’ambassadeur littéraire du Pays noir, les meilleurs plumes de la francophonie et peut-être même d’ailleurs.

Pour inaugurer cette collection qui s’annonce prestigieuse, « l’irresponsable » de service a fait appel à un duo haut en couleur : un vieux barbu bourguignon, ancien professeur de français, et un grutier japonais retraité. Le duo ne manque pas d’allure surtout si on donne foi à ce qu’ils disent l’un de l’autre : « J’adore ce vieux bridé surtout quand il se barre de chez moi… », « J’adore ce vieux barbu surtout à cause de ces bibs de dix litres de Mâcon rouge des vignerons des terres secrètes ! ».

Ce duo insolite a fait le pari de pondre cent haïkus ratés pour inaugurer cette collection. Le choix du ratage est fort compréhensible si on suit le raisonnement de « l’irresponsable » de la collection : « Les Tokyoïtes n’écrivent pas des sonnets ni des ballades, cela ne fait pas partie de leur culture. Alors cessons de vouloir imiter la leur ». Voilà comment les deux compères, se sont alliés avec malice pour singer ces pseudos poètes qui croient écrire des haïkus alors qu’ils n’ont rien compris à cet art.

Dans le vignoble mâconnais, à peux bas de la tombe de Lamartine, « ce vieux phonse », ils ont bien compris que l’imitation n’a aucune valeur, alors ils ratent sciemment, mais pas forcément innocemment, leurs haïkus pour démontrer que tous ceux qui ne sont pas tombés dans le chaudron quand ils étaient petits et qui se livrent tout de même à cet exercice, ne sont que des écrivaillons qu’ils singent avec malice et croquent même parfois avec une certaine de férocité. L’un écrit la première partie du haïku, le Barbu ? l’autre la seconde, le Bridé ?, pas certain qu’il y ait une règle, tout se joue peut-être à l’improvisation… ? Cet exercice de sabotage volontaire n’est pas qu’une façon de dénoncer la contrefaçon et de stigmatiser les faussaires, c’est aussi une façon de tutoyer les surréalistes et les pataphysiciens en proposant des pensées profondes mais plutôt inattendues :

« on y fait aller »

« faut faire avec »

« faut c’qui faut »

(j’aime les citations philosophiques)

Les deux auteurs se fendent même de quelques conseils pour bien rater ses haïkus, exemple :

« Pour bien rater ton haïku

Il faut une punchline vraiment merdique

Genre : « il pleut sur la vile »

(« il pleut comme vache qui pisse »

c’est déjà mieux)

(mais y en a quand même marre

de toutes ces journées d’averses) »

C’est bien plat, même les chats de Minabi Shimbô font mieux.

 

Le site des CACTUS INÉBRANLABLE ÉDITIONS 

COURT, TOUJOURS Le blog d’Eric DEJAEGER 

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À la Une

LE COUP DE PROJO d’EDI-PHIL RW SUR LE MONDE DES LETTRES BELGES FRANCOPHONES #2

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Philippe Remy-Wilkin

Numéro 2 (juin 2018) Où il est question de romans/poésies/nouvelles/études/BD ; de Guy Gilsoul, Claude Raucy, Alain Berenboom, Patrick Weber/Baudouin Deville, Philippe Leuckx, Raymond Reding, Willy Lefèvre ; des éditions Jourdan ou Genèse, etc.

En mars, je lançais une mini-revue sur l’édition belge. Pourtant, je suis un mondialiste, avant tout passionné par le souffle romanesque anglo-saxon, j’anime d’ailleurs un feuilleton sur l’Histoire du cinéma (la Cinéthèque idéale, 5 épisodes parus sur la plateforme culturelle Karoo). Mais. J’ai noté une vigueur jamais atteinte ces dernières décennies au sein de nos lettres, une efflorescence extraordinaire de talents et de bons livres. Aujourd’hui, un éditeur belge francophone peut publier un livre d’auteur belge qui sera parmi les meilleures productions francophones de l’année, édition parisienne comprise (Le Rosa de Marcel Sel, paru chez Onlit, en constitue un excellent exemple).

(1)

Guy Gilsoul, Le Bracelet.

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Il s’agit d’un recueil de (neuf) nouvelles, assez court (103 pages) paru chez La Lettre volée, à Bruxelles fin 2017. Mise en abyme de ce que j’énonce plus haut. Une structure indépendante nous offre un bel objet (mise en page originale, très belles photographies d’objets d’art connectés aux textes) sous la bannière d’Edgard Allan Poe, l’une de mes icônes et influences majeures (sa nouvelle La Lettre volée crée, avec le cultissime Double assassinat… le récit policier !). « Sous la bannière » ? Doublement. Car saute aux yeux, dès les premières lignes, un flux de réminiscences du meilleur aloi : Poe, Nerval, Mérimée, Gauthier, Villiers-de-I’Isle-Adam, etc. Ces Petits Maîtres du XIXe siècle, que j’adule et préfère aux Grands (officiels), qui savaient raconter/intriguer avec une langue virtuose. Un article nous avait mis l’eau à la bouche : Le bracelet entre ornement et menotte · Karoo

Inutile de répéter ce qu’explicite notre jeune collègue. Mes réflexions personnelles ? On songe illico à Quiriny ou Engel, qui ont cette capacité à recréer une manière de narrer (fond et forme) qui nous projette dans le temps lointain où la vivacité et l’esthétisme, l’élégance et la pertinence pouvaient se conjuguer. Oui, oui, oui : une écriture raffinée, travaillée peut se dérouler sans peser ou même, davantage, en envolant nos appétits :

« La façade, plane comme un tableau, avait la texture d’une toile de lin. Sous l’horizontale du toit-terrasse, deux rangées de fenêtres couraient en bandeaux superposés. Que de fois Aurélie aurait aimé y découvrir un visage. Rien. Pourtant, derrière le voilage, un homme la cherchait des yeux. »

La prose, parfois, atteint la dimension hallucinée prônée par Mathieu Terence :

« Marbres rouges, oves en frise, acanthes noircies, lys et marguerites. »

Les récits, ciselés, sont lovés dans des atmosphères troubles, ils sont intrigants, déstabilisants, teintés de fantastique et de poésie onirique. Mais il s’agit avant tout d’esquisses. On entrouvre un univers, on entame le déroulé d’un écheveau, la bulle, déjà, nous explose entre les doigts…

(2)

En avril, j’ai reçu la nouvelle sortie groupée des éditions M.E.O. A priori (car l’éditeur Gérard Adam se moque un peu des étiquettes), deux recueils de nouvelles (Ce n’est pas rien de Daniel Simon, Un Belge au bout de la plage de Michel Ducobu) et deux romans (Une vie en miniature de Caroline Alexander, Le Maître de San Marco de Claude Raucy). J’attaque illico le Raucy, un auteur qui a une longue et très belle carrière d’auteur jeunesse.

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Les premières pages me rappellent tout ce que je savais. L’éditeur soigne remarquablement le suivi de ses textes, l’auteur possède une belle écriture et raconte sur un ton allègre.

De quoi s’agit-il ? D’un court roman historique. Qui se passe à Venise en 1530. Où il est question de meurtres mystérieux commis sur les chanteurs du maestro Adriaan Willaert, un Flamand trop oublié, qui fut une sommité artistique du temps. Deux amis enquêtent. Savonarole se faufile en filigrane, le doge Gritti, de jolies dames… Tout cela fleure bon… Giacomo C., la BD sulfureuse et sexy de Griffo/Dufaux.

Je reste un peu sur ma faim. Le roman semble osciller entre deux univers, trop référentiel pour les ados, trop convenu/léger pour des lecteurs plus âgés.

Allez plutôt découvrir le précédent opus de Claude Raucy, chez M.E.O. déjà, excellent : La Sonate de Clementi, rubriquée naguère dans la revue Nos Lettres. Que disais-je alors ?

« De quoi s’agit-il ? D’un ensemble de trois récits. Ni un roman ni un recueil de nouvelles, donc. (…) Les trois textes sont bien écrits et vivants, il y a un réel plaisir de lecture. Quelque part paradoxal car Raucy a choisi de nous présenter des anti-héros dont la vie est insignifiante… mais réaliste, du coup.

Le premier récit, qui donne son nom à l’ensemble, est le plus émouvant, teinté d’onirisme et d’impressions exotiques (séjour à Florence). On y suit les pas d’un homme en quête d’un amour passé, qui s’effiloche à travers son interprétation du monde et des faits.

Le deuxième récit, de loin le plus long, Un héros à la sarbacane, a des allures de petit roman, avec deux parties, de nombreux courts chapitres, un parfum de Maupassant. Une vie. Celle d’un type ordinaire et peu sympathique. Mais qui se faufile dans un décor présentant des reliefs : la guerre 40-45, l’exode de milliers de Belges, l’accueil des populations locales (sud de la France), les interactions nouvelles… Quasi adopté par une baronne, amoureux d’une serveuse juive, voyant passer des résistants, des miliciens, des officiers allemands… Baptiste va-t-il se révéler à lui-même ou les évènements vont-ils le réinventer ?

Le dernier récit, Le pion du troisième, nous présente un surveillant dans une école de province, en pleine crise car agressé, marginalisé, proche de la rébellion. Que lui est-il arrivé ? Mais. Est-il victime ou bourreau ? Doit-on s’émouvoir de ses malheurs ou… ?

On songe parfois aux Trois contes de Flaubert, à cette capacité à nous entraîner avec des personnalités, des tranches de vie qui n’ont rien de bien glamour. Question de style, d’humour, de vivacité dans la narration. Et puis… avouons qu’on a tous croisé de tels personnages, qu’ils nous renvoient un miroir de ces vies-oubliettes dans lesquelles nous avons parfois peur de basculer. Car il suffit d’un rien, d’un si léger décalage des aiguilles du Sens et de l’Adéquation sur la montre de notre vie, pour que le veule, l’insensé, les ténèbres, la souffrance déferlent, contaminent, absorbent.

Bref, une perle ! »

(3)

Alain Berenboom, Expo 58, l’espion perd la boule (sous-titré Une enquête de Michel Van Loo, détective privé).

Un roman de 268 pages paru chez Genèse éditions, à Paris ET Bruxelles, en 2018.

Expo 58

Le pitch ? Un chef de chantier est assassiné après avoir contacté le détective (et héros) Van Loo. Pas un simple entrepreneur. Non. Il s’occupait de préparer l’Expo 58. Et il avait une prédilection pour l’Orient, la Syrie, les Kurdes, dont il aimait s’entourer. Van Loo est suspecté du meurtre par un nouveau Javert mais sauvé (momentanément ?) par de mystérieux commanditaires connectés au Ministère de l’Intérieur. Il sera infiltré comme faux expert ès gestion hydraulique pour découvrir ce qui se trame dans les coulisses du futur évènement à répercussion mondiale. Et ira de surprise en surprise, sans en mener large, le pauvre anti-héros…

J’ai attaqué avec excitation, appâté par le décor du récit, cette Expo 58 qui n’a pas fini de nous faire rêver, avec ses relents d’une Belgique de Papa, « du temps où l’on croyait encore au Progrès, à l’Humanité, à la fiabilité des politiques et médias… ».

De Berenboom, j’ai adoré Hong-Kong Blues, l’un des meilleurs romans belges de ces dernières années, un vrai roman, avec du souffle, un univers original, un anti-héros qui se construit sous nos yeux, etc. Et beaucoup apprécié Monsieur Optimiste (Prix Rossel, d’ailleurs), qui narrait son histoire familiale à travers la Shoah.

Avec Van Loo, le célèbre avocat/auteur tente ce qu’a réalisé un Iain Pears : alterner des œuvres personnelles haut-de-gamme et des romans plus légers, policiers, gouleyants, qui satisferont un public a priori beaucoup plus large (mais moins exigeant).

In fine ? L’écriture est simple, le deuxième degré et l’humour dominent, les termes bruxellois prolifèrent. Quant au récit, l’ambiance est agréable, teintée de Guerre Froide (les Russes sont dans le coup) ou de haines entre factions si typiques du Proche-Orient. Mais. Je préfère (et de loin !) l’autre versant créatif de notre auteur !

A noter. Genèse postule au titre de nouvel éditeur le plus entreprenant et ambitieux. Voir notre feuilleton : À la découverte de…Genèse Édition #1 · Karoo

Danielle Nees, depuis et très récemment, vient de lancer une collection de livres de poche ! Bravo ! Mais attention aussi ! Car j’observe avec regret quelques récents soucis de mise en page (des notes situées sur une autre page que l’astérisque qui les appelle) ou de coquilles (« des menaces en rue qui ont parfois dégénéréES en bagarres »).

(4)

L’Expo 58 se découvre de manière plus concrète et ludique dans la BD de Patrick Weber (scénario) et Baudouin Deville (dessin) Sourire 58, chez Anspach… dont l’intrigue nous offre un autre chassé-croisé d’espions internationaux.

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Et si l’on parlait des productions Jourdan ? Un éditeur qui se consacre à l’Histoire belge. Dans le cadre de mes propres travaux, j’ai lu et relu, récemment, trois ouvrages captivants, trois études qui se lisent toutes très agréablement et nous apprennent beaucoup : Le Vol de l’Agneau mystique, l’histoire d’une incroyable énigme (André Van der Elst et Michel de Bom), L’Hôpital de l’Océan, La Panne 14-18 (Raymond Reding) et Pierre Minuit, l’homme qui acheta Manhattan (Yves Vander Cruysen). Ils datent déjà : 2009, 2014 et 2013.

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Le premier s’apparente à un roman policier, qui aurait des relents de Code da Vinci belge tournant autour du plus grand chef-d’œuvre de l’art flamand… si pas de la peinture occidentale.

Le deuxième nous révèle les arcanes d’une page mythique, l’action véritable du Roi-Soldat et surtout de la Reine-Infirmière derrière la barrière de l’Yser, recréant un microcosme aux allures d’utopie autour de la figure charismatique du docteur Depage. Avouons qu’en cette ère du doute (vis-à-vis des politiques et d’une certaine oligarchie, qui peut se justifier au-delà de tout populisme), on est bouleversé de découvrir des talents s’employant à sauver ou améliorer, réparer des vies, et ce malgré les risques. La reconstitution de cette parenthèse enchantée en plein enfer, qui mêle pragmatisme (se battre pour obtenir des subsides, un mécénat en vue de l’obtention du meilleur matériel possible) et idéalisme éthéré (la Reine orchestrant vies de salon et culturelle pour valoriser les créateurs, éveiller les militaires) se colorie d’un surréalisme qui recoupe le fond de l’âme nationale. Un tout grand livre de Raymond Reding !

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Quant au Minuit, il raconte en long et en large l’épopée des Wallons dans le Nouveau-Monde, leur rôle dans la fondation de New-York. On écoutera dorénavant autrement les vocables Wall Street, Coney Island, Brooklyn ou Broadway. Jugera-ton autrement les présidents Roosevelt et Bush ?

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Mon recueil de poésies du mois ? Les Carnets de Ranggen de Philippe Leuckx, chez Le Coudrier.

Photo

« L’enfance court la nuit

Contre le vent d’oubli

Ce grain de blé bleu

(…) »

Le sens et la mise en art d’une idée forte (les deux premières lignes), mais aussi le glissement d’une note de mystère (la troisième ligne) évoquant la magie des titres d’Hergé, qui n’est pas pour rien dans l’imprégnation profonde de ses albums.

« Mais le soir est-ce si sûr ?

Dans l’ininterrompu

Il y a l’oiseau

Qui persiste

Son échancrure d’ombre

Son cri de fuite aiguë

J’en ressens l’écho

Sinon la blessure

Dans les mots agencés. »

Beauté des mots et des accouplements sémiques, phoniques. Percussion de l’image. Fluidité aquatique de la phrase.

« (…)

Aujourd’hui est trop maigre

Pour le pèlerin qui part

Et ne se retourne pas

(…) »

Une simplicité fécondée par la subtilité des images et des idées. Un découpage aussi qui, comme au cinéma, parvient à décupler l’envolée, son appréhension, sa respiration.

« On ne va pas toujours

Assuré d’un poème

Ni le cœur alerté

Par un bruit de sentier

Pourtant dans l’air

Une saison murmure

D’herbes inexplorées. »

Comme dans la musique contemporaine, la poésie, dans les mains d’un orfèvre, décape ses matériaux, enjoint à rafraîchir nos têtes trop pleines et mal pleines, tend vers une genèse où tout ferait à nouveau sens, interpellation.

« Je te vois déjà courir

Vers ta part de forêt

Vers ta part de lumière

Comme si courir pressait

Comme si vivre souffrait

Cette hâte d’être. »

Une philosophie de vie ?

« (…)

Mais que pèse un poème

Au front de l’enfant

Qui pense ? »

L’interrogation résonne. Doit-on tout comprendre, comprendre au premier contact ou laisser germer le doute, l’écho ? La poésie est-elle ensemencement ?

Si mes domaines d’expertise sont le roman et l’Histoire, la narration et la structuration, l’interrogation sur de vastes plans, il me paraît clair et sûr qu’il nous faut nous ménager des instants poétiques, des entretiens avec un Ailleurs qui alerte, défriche, éveille ou réveille. Se contenter d’un « Je n’y entends rien en poésie », trop entendu et même dans la bouche de gens fort estimables, me semble inaudible, inacceptable.

L’horizon doit toujours être une étape, l’inconnu (et donc le dépassement des limites) un objectif.

(7)

Pour conclure ma mini-revue, je tiens à instaurer une habitude : évoquer une personne qui apporte une pierre originale à l’édifice de la promotion des créateurs, à la reconnaissance de l’Art made in Belgium, bref un supplément d’âme à ses activités. Et ce pour contrepointer la morosité générale, cette impression (souvent très réaliste, désespérante) que nos grands médias ne remplissent pas leur rôle de découvreurs de pépites, se contentant d’encenser ce qui a déjà été mis en lumière à Paris ou objet d’un happening quelconque.

Willy Lefèvre

Après Guy Stuckens donc, braquons notre projecteur sur Willy Lefèvre, une mini-chaîne télé à lui seul, dont les vidéos, postées sur Youtube ou Facebook, créent ou recréent des rencontres littéraires, des échanges. Voir ainsi son entretien avec l’un de nos meilleurs romanciers, Patrick Delperdange.

Ou, soyons un peu narcissiques, un extrait de débat entre deux collaborateurs des Belles Phrases.

Tant qu’il y aura des hommes…

A suivre ?

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J’ai reçu le dernier recueil de poésies de Françoise Lison-Leroy, Le Temps Tarmac, toujours chez Rougerie, le précédent m’avait emballé. J’attends avec intérêt la sortie de deux romans découverts à l’état de tapuscrits lors de mes participations au Jury Sabam 2018, Voyage au bout du marathon (Jean-Marc Rigaux, chez Murmure des Soirs) et Tignasse Etoile (Evelyne Wilwerth, chez M.E.O.). Je n’aime aucun de ces deux titres (encore provisoires lors de nos lectures) mais les contenus, eux, sont excellents, Evelyne produit l’un de ses livres les plus percutants, intimiste (la réalisation d’une femme minée par un secret de famille), Rigaux nous uppercuttant, lui, avec un thriller d’une qualité rare, tout à la fois rapide et littéraire, captivant et informatif, poussant à la réflexion et ouvrant un sillon mondialiste (le sport de haute compétition et ses secrets, son arrière-plan). En contrepoint, on notera que l’éditrice Françoise Salmon (Murmure des Soirs) enchaîne au moins deux romans d’une envergure peu habituelle. L’autre étant Pur et nu de Bernard Antoine… que j’ai entamé. Bravo à elle !

Edi-Phil RW

PAULINA 1880 de PIERRE JEAN JOUVE, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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par Jean-Pierre LEGRAND

« Découverte de Pierre-Jean Jouve, à travers Paulina 1880. Toujours étonnée, à l’âge qui est le mien, d’avoir encore des continents de pensée, d’expérience humaine à découvrir ».

Ces quelques lignes lues dans Bleu d’octobre de Françoise Ascal m’ont rappelé que ce livre traînait depuis fort longtemps dans ma bibliothèque et que je ne l’avais jamais lu. C’est maintenant chose faite : ravissement.

Paulina 1880 - Pierre Jean Jouve - Folio

Pierre-Jean Jouve a publié ce livre en 1925 : il est écrit dans un style bref, précis et très travaillé à la fois. C’est un roman de poète mais sans la moindre surcharge. Structuré de manière très moderne, ce roman se découpe en 119 chapitres le plus souvent de deux à trois pages finement ciselées : un régal à la lecture.

C’est l’histoire tragique de Paulina Pandolfini, jeune fille belle et ténébeuse, tombée amoureuse d’un ami de son père, le beau Michele Canarini avec lequel elle poursuit des années durant une liaison interdite… Le chapitre 118 décrit avec la précision d’une fiche de police le parcours de Paulina : « Paulina Pandolfini Née à Milan le 14 juin 1849. Fille cadette de Mario Gieuseppe Pandolfini et de Luicia Carolina son épouse. Célibataire sans profession. A séjourné comme novice dans le couvent de la Visitation à Mantoue de 1877 à 1879. a tué à Florence le Comte Michele Canarini. Condamnée par jugement de la Cour de Florence en date du 12 avril 181, à vingt-cinq années d’emprisonnement. A purgé sa peine dans la prison judiciaire de Turin jusqu’au 15 juin 1891, date à laquelle elle fut graciée. »

Derrière la brutalité froide de ces faits, une héroïne, partagée entre d’une part l’appel à l’Unité amoureuse avec l’infinie Présence de Dieu et d’autre part la passion charnelle, la volupté du corps; un corps riche d’une vie nourrie de sang, mais qui, au fond n’est rien de plus que l’ombre d’une apparence. Une recherche névrotique de pureté et de vérité mais qui ne peut faire l’économie du mensonge. Rêve impossible d’unité: rapport à l’autre, qu’il soit amour filial ou celui de deux amants, marqué d’une poésie admirable et terrible qui porte en elle une condamnation sans appel de la vie.

Paulina fuit la perdition dans un couvent. Mais elle cherche le salut par des voies qui sont à elle seule, des voies mystérieuses, comme si elle croyait pouvoir devenir Dieu: orgueil, goût pour les mortifications excessives, esprit de rébellion, autant de sourdes tendances qui rendent impossible la prononciation de ses voeux, sa prise de voile. C’est que derrière la recherche éperdue de pureté, il y a chez elle un petit parfum d’antéchrist. Tout à l’inverse de Jésus grandissant et se fortifiant « tout rempli de sagesse » (Lc 2, 40), notre jeune fille au regard empli de nuit ne cesse, au sortir de l’enfance, de « croître en violence et en esprit souterrain ». Une vie dominée par l’ombre – et non la lumière – d’une Catherine de Sienne qu’aurait rongée l’orgueil.

Paulina reprend donc son errance mais cette fois, Dieu s’est éloigné. Que faire, sinon une dernière tentative et suivre l’ordre (divin?) qu’elle croit percevoir: immoler sa vie, son amour. Elle tuera donc son amant et se donnera la mort ensuite. Mais elle se manque. Exilée de la vie, il ne lui reste plus qu’ à attendre le jugement de Dieu, pauvrement, humblement.

Refermant ce livre me sont revenus en mémoire les propos grinçants de Nietzsche:  » Le Mensonge – et pas la vérité – est divin! « 

Le livre sur le site de Folio/Gallimard

PIERRE JEAN JOUVE (1887-1976) chez Gallimard 

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Henri le Fauconnier (1881-1946) : Portrait du poète Pierre-Jean Jouve, 1909. Musée National d’Art Moderne, Centre Pompidou, Paris.

 

LA FACTURE de JONAS KARLSSON, une lecture de Nathalie DELHAYE

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par Nathalie DELHAYE

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Un homme heureux

La quarantaine, célibataire, un Suédois reçoit par courrier une facture exorbitante, 5 700 000 couronnes à régler. Convaincu d’une erreur administrative, il se renseigne et apprend que cette somme a été calculée en fonction d’un indice sur le bonheur dont il a bénéficié jusqu’alors. Interloqué, il conteste, mais rien ne peut changer, c’est ainsi, la formule a parlé et il est redevable.

C’est donc un retour en arrière que cet homme va s’imposer. Il cherche dans sa vie routinière ce qui lui est arrivé de si formidable, au point de devoir tant d’argent. Un petit boulot dans un ciné club, quelques connaissances, pas vraiment d’amis au sens réel du terme, plus de famille, il mène une vie tranquille. Passionné de cinéma, il apprécie de regarder tous ces films, s’enquiert du petit détail, ressent de vraies émotions. Peiné d’être seul, il se souvient parfois de Sunita, une fille rencontrée à l’université, repartie en Inde pour vivre sa vie. Mais alors ? Il est où, le bonheur ?
Il rappelle régulièrement Maud, la fille de l’organisme qui suit son dossier, partage avec elle son désarroi, parle de sa vie banale et sans intérêt, et ne trouve pas de solution à son problème. Pas de biens, pas d’économies, rien pour honorer sa dette.

Ce livre semble fait pour nous interpeller sur nos petits bonheurs. Bien que nos vies nous paraissent ordinaires, il faut regarder autour de soi et voir que certains se trouvent moins chanceux… La pauvreté, la maladie, la solitude, toutes ces choses bien difficiles à supporter sont le lot quotidien de nombre de personnes.

Et pourtant notre homme ne comprend pas pourquoi il se trouve tant taxé, son indice du bonheur atteignant un seuil maximal. Il est pourtant un élément qui va faire doubler sa dette, un moment vécu qui semble pouvoir combler une vie toute entière, mais c’est peu dire qu’il ne s’en soit pas rendu compte, et ce constat le laisse amer…

Un roman intéressant qui tente de définir le bonheur, qui incite à réfléchir à nos propres vies, à nos envies, à nos regrets, qui donne des pistes, mais une question demeure. C’est quoi, le bonheur ?

Le livre sur le site d’Actes Sud 

JONAS KARLSSON chez Actes Sud

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2018 – LITTÉRATURES PRINTANIÈRES : PERLES DE PRINTEMPS, par Denis BILLAMBOZ

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Denis BILLAMBOZ

Je suis particulièrement heureux de vous proposer cette chronique construite avec deux lectures que je considère comme des véritables perles : un roman de la Japonaise Maha Harada, grande experte en peinture contemporaine qui propose un magnifique roman sur l’œuvre du douanier Rousseau et un autre roman du Jamaïcain Kei Miller qui évoque dans un texte flamboyant l’origine et le calvaire des rastafariens à la Jamaïque. Deux romans qui m’ont enchanté et c’est peu dire.

 

LA TOILE DU PARADIS

Maha HARADA

Editions Picquier

En 2000, à Kurashiki au Japon, Orie Hayakawa est surveillante au musée d’art Ohara mais personne ne sait que c’est une grande spécialiste de la peinture moderne et notamment du Douanier Rousseau. Elle est revenue au pays quand elle était enceinte de la jolie adolescente eurasienne qui partage désormais sa vie. Un jour, son patron la convoque car le Directeur du MoMA exige sa présence lors de la négociation pour le prêt éventuel d’une célèbre toile du Douanier Rousseau à l’occasion d’une exposition organisée par le musée d’art Ohara. Cette invitation la trouble, elle lui rappelle son séjour à Bâle en 1983.

En 1983, Tim Brown est assistant-conservateur au MoMA à New-York auprès du conservateur Tom Brown, pendant les vacances de ce dernier, il reçoit une invitation impérative du célèbre et mystérieux collectionneur bâlois Konrad Beyler lui enjoignant de rejoindre Bâle pour expertiser une toile inconnue du Douanier Rousseau. Tim pense que cette invitation s’adresse à Tom mais décide tout de même de se rendre à Bâle où il rencontre une autre experte, la Japonaise Orie Hayakawa, alors domiciliée à Paris. Le célèbre collectionneur propose un jeu un peu pervers aux deux experts, il leur demande d’expertiser une toile d’Henri Rousseau à partir de la lecture d’un vieux livre qu’il possède. Celui qui fournira l’expertise la plus convaincante pourra disposer de ce tableau jusqu’alors inconnu et presque en tous points semblable à celui qui est accroché aux cimaises du MoMA : « Le rêve ». Les deux invités acceptent ce jeu étrange, mais bientôt des éléments parasites gravitent autour de cette expertise, le monde de l’art est en ébullition, les sommes en jeu sont colossales.

L’agitation gagne les musées, le MoMA, le MET, la National Gallery de Washington, la Tate Gallery, les marchands d’art : Sotheby’s, Christie’s, d’autres grands musées d’art moderne : Le Louvre, le Musée Ohara, le Kunstmuseum Basel, … qui sont eux aussi attentifs à cette grande manœuvre. Les deux experts se retrouvent au centre de pressions de plus en plus oppressantes qui s’ajoutent à leurs convictions, à leur passion, à leurs désirs et à leurs intérêts personnels. Maha Harada évolue avec une aisance impressionnante au milieu de ces cabales et intrigues mais surtout dans l’histoire et l’interprétation des tableaux de Rousseau et de Picasso qu’elle semble connaître tout aussi bien que les experts qu’elle a convoqués dans son roman.

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C’est le roman d’une grande experte en matière d’art moderne, d’une spécialiste du célèbre douanier, d’une auteure talentueuse qui conduit son histoire sans jamais laisser baisser l’intensité mais en ne sombrant jamais non plus dans une mauvaise intrigue pseudo policière. Toute l’histoire est fondée sur la passion : la passion que le peintre eut pour son modèle, la passion que les experts éprouvent pour ce peintre, la passion dévorante que le collectionneur Beyler a toujours pour cette toile, et d’autres passions qui se dévoilent ou naissent au fur et à mesure que l’expertise avance.

Pour que son histoire reste limpide, que la vie de Rousseau ne se mêle pas à celle de ses admirateurs, l’auteure utilise trois polices différentes pour écrire son récit : une utilisée par le narrateur écrivant à la troisième personne, une autre employée pour rapporter à la première personne les propos du héros, le plus souvent Tim Brown, et la troisième utilisée pour reproduire le livre remis aux experts, il raconte les dernières années de la vie de Rousseau. Et le tout donne un roman très émouvant sous-tendu par une culture artistique impressionnante et une passion débordante pour ce peintre si particulier. Les amateurs de peinture moderne ne lâcheront pas ce livre avant de l’avoir achevé, Maha Harada ne les laissera pas en paix avant qu’ils aient bien compris tout ce que Rousseau signifie pour la peinture contemporaine en commençant par Picasso. Et surtout pas avant qu’ils l’appellent par son vrai nom : Henri Rousseau et non pas par sa fonction le Douanier Rousseau car il était peintre bien avant d’être douanier, petit employé à l’octroi de Paris.

Le livre sur le site de l’éditeur

 

BY THE RIVERS OF BABYLON

Kei MILLER

Editions Zulma

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Ma Taffy est aveugle, elle a été agressée dans son lit par des rats, mais, installée sur sa terrasse dans le haut du quartier, elle sait tout de la vie de celui-ci, elle prévoit même ce qui va arriver. Elle entend, elle sent, elle ressent tout ce qui agite ce quartier-misère, et en ce jour de 1982, elle est inquiète, elle sent des odeurs annonciatrices de malheur, elle ressent des tensions, quelque chose ne tourne pas rond, l’autoclapseDésastre imminent ; calamité, le plus grand trouble qui soit ») pourrait s’abattre sur le quartier et causer de gros dégâts.

« L’action de ce roman se situe dans la vallée imaginaire d’Augustowm, communauté qui entretient une étrange ressemblance avec un lieu bien réel August Town, Jamaïque, avec lequel elle partage aussi une histoire parallèle ».

Dans un incipit, l’auteur à la gentillesse d’informer le lecteur que cette histoire se déroule dans un quartier misérable de Kingston, capitale de la Jamaïque.

En ce jour de 1982, Ma Taffy a senti l’odeur du malheur, elle a entendu les pleurs d’un enfant qui pourrait être le fils de sa nièce, un peu son petit-fils car dans ce quartier la famille ne connait pas le concept de famille biologique, la famille c’est ceux qui vivent sous le même toit, partagent la même misère et les mêmes révoltes en s’aimant d’un vrai amour familial. Il n’y a pas souvent de père, ils ne savent même pas toujours par qui ils ont procréés. Et en ce jour qui s’annonce de misère, Ma Taffy accueille l’enfant qui rentre de l’école en lui caressant les cheveux mais, même si elle n’est pas franchement surprise, elle constate que l’enfant a perdu ses dreadlocks, l’instituteur qui ne supporte pas les rastafariens les lui a coupés. Pour un rastafari c’est un très grand malheur, un affront insupportable qu’il faudra laver et Ma Taffy craint la réaction de la mère de l’enfant et du quartier en général.

Alors, elle essaie de calmer l’enfant en lui racontant l’histoire de ce quartier, les événements et les anecdotes qui ont marqué sa création : le suicide de Marcus Garvey qui s’est pendu après que les Babylons (les blancs et surtout les policiers) lui ont coupé ses dreadlocks à lui aussi. Elle raconte aussi l’histoire du prêcheur volant, le révérend Bedward, qui a promis de s’envoler vers le ciel mais qui s’est cassé la jambe en tombant de son arbre tremplin. Mais, « A l’époque, il y avait à Augustown plein d’histoires différentes : celles de la bible et celles d’Anansè l’Araignée ; celles des livres et celles de bouches-cancans ; celles des lues lumière-la-bougie et celles racontées lueur-la-lune. Mais la division était toujours nette entre les histoires écrites et celles qui étaient racontées. » Et Ma Taffy veut rapporter à l’enfant, l’histoire transmise de bouche à oreille, la tradition orale, pas celle qu’on apprend à l’école, celle qui raconte que le révérend est monté au ciel. Elle veut lui transmette la légende du quartier, la parole fondatrice, avant de mourir car elle sait qu’elle mourra bientôt, et « Pour sûr, chaque fois que quelqu’un meurt, y a un bout d’histoire qui s’en va avec lui, morte aussi…. Enfin, sauf … »

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Kei MILLER

Pour une fois, j’ose le superlatif : ce livre est magnifique, il a la couleur, la saveur, l’odeur d’un fruit bien mûr, il respire la musique, la poésie, la sensualité, il inspire l’amour, la tendresse, l’humilité et la compassion. Même si cette histoire est tragique et révoltante car c’est histoire de ce quartier, c’est l’histoire du racisme à l’endroit des Noirs et surtout des rastafariens, êtres pourtant si doux, c’est la haine qui habite encore aujourd’hui les habitants de Babylon qui ne considèrent les habitants de la petite vallée d’Augustown que comme des sous humains. Elle ne sent pas bon la petite vallée, elle n’est pas très propre, ses habitants non plus mais ils ont pleins de tendresse et de générosité. Eux, ils ne frappent jamais… pour raconter cette histoire tragique l’auteur donne la parole à plusieurs narrateurs qui tous ou presque utilisent, en plus de la langue du pays, un jargon composé de néologismes expressifs, de beaucoup de mots composés très imagés pour désigner des choses bien précises et même des périphrases entières sous forme de substantifs pour dénommer une action très spécifique : « racontée lueur-la lune » ou « lues lumière-la-bougie », pour bien monter la différence entre la tradition orale et l’apprentissage par la lecture. Tout un parler vernaculaire qui donne une couleur si chatoyante à ce texte qu’on a l’impression, une fois de plus, que la misère est moins pénible au soleil.

Le livre sur le site de l’éditeur

2018 – LECTURES PRINTANIÈRES : TOIT, TOIT MON TOIT, par Denis BILLAMBOZ

par Denis Billamboz

Pour cette chronique, j’ai réuni deux romans qui n’ont pas grand-chose en commun si ce n’est qu’ils évoquent tous les deux l’endroit où l’on vit et l’incidence que ce lieu a sur la vie de ceux qui l’occupent. Dans le roman d’Edmée de Xhavée c’est la maison qui est le centre de l’intrigue et du roman et dans celui de Romain Puértolas ce sont, tout au contraire, des lieux bien insolites où le célèbre fakir trouve refuge.

 

SILENCIEUX TUMULTES

EDMEE DE XHAVEE

Chloé des lys

Edmée de Xhavée nous a habitués depuis son entrée en écriture à nous faire lire ses histoires de couples mal assortis, de couples sans amour, de couples formés pour une circonstance bien précise ou, plus souvent, à des fins patrimoniales ou d’affaires à faire fructifier. Dans ce roman, elle reprend ce thème qui lui est si cher et qu’elle maîtrise à la perfection. Avec son écriture intimiste et, à la fois, chirurgicale, elle dissèque des couples formés par les parents plus souvent que par le hasard des sentiments. Elle sonde les cœurs, dissèque les tripes, étudie les méandres des cabales domestiques élaborées dans les circonvolutions des cervelles de matrones ambitieuses ou plus souvent frustrées et bafouées. Elle sait aussi décortiquer les montages les plus sophistiqués élaborés par les pères pour développer leurs affaires en utilisant leurs héritiers comme ils utilisent leurs machines et leurs employés dans leurs ateliers.

Elle a ainsi construit une intrigue qui court sur au moins cinq ou six générations, une intrigue qui pourrait servir de trame à une belle série télévisée, il suffirait d’en écrire le scénario pour lui donner un peu plus d’épaisseur et l’émotion nécessaire pour attirer les amoureux de ce genre d’émissions. Cette intrigue m’a un peu fait penser à ces auteures britanniques un brin perfides, souvent féroces et cruelles dans leurs écrits qui n’hésitent pas à ouvrir les placards secrets pour sortir les cadavres poussiéreux et bien embarrassants ou à soulever les tapis pour dévoiler des grosses poussières révélatrices de secrets tus souvent depuis longtemps.

Ainsi, Edmée, qu’on dirait cousine d’Anita Brookner, Barbara Pym, Iris Murdoch et d’autres femmes encore de cette grande famille d’auteures britanniques aussi perfides qu’Albion, a construit une saga familiale autour d’une maison. Les personnages de son histoire sont ceux qui ont occupé cette demeure acquise par l’ancêtre quand il a connu le succès dans son entreprise industrielle. La maison se lègue de père en mère, de mère en fille, de fils en fille, etc… au gré des aléas des unions, des désunions, des naissances et des rencontres. La maison devient ainsi le pivot de l’histoire, elle incarne la famille, c’est son histoire que l’auteure raconte.

« Une maison, c’est un écrin de rêves d’amour et d’avenir …. C’est aussi le témoin discret de ce qui explose ou couve entre ses murs, le seul qui connaisse le labyrinthe émotionnel de ses habitants. C’est le temple de l’âme de la famille ».

L’histoire de la maison se conjugue avec celle de la maisonnée qui est construite sur un ensemble de secrets, de mensonges, d’arrangements plus ou moins amiables entre l’état civil et la réalité génétique et, bien évidemment, de drames plus ou moins violents quand ces secrets et autres mystères crèvent la carapace qui les protègent.

« Au fond c’est ça aussi la famille : un tissu de gènes, de recettes, d’histoires, de traditions, drames et triomphes… ». L’auteure essaie de nous faire comprendre qu’une maisonnée, une tribu, une famille ne se construit pas sur des sentiments parce que l’amour, c’est trop rarement pour toujours et que l’affection, les habitudes, les us et les coutumes sont souvent bien plus ancrés dans la maison avec ceux qui y vivent.

Dès les premières pages de ce roman, l’auteure fait poser une question essentielle à la suite de la saga qu’elle met en scène, et à la démonstration qu’elle conduit, par la première fille de la famille née dans cette nouvelle demeure, à sa mère : « Etiez-vous amoureuse de Père quand vous vous êtes mariée, Mère ? » La mère n’élude pas la question et répond bien franchement qu’il n’était pas question d’amour mais de fonder une famille. « Elle et son père avaient écouté les arguments du goût et de la raison conjugués ». C’est l’une des faces de la bourgeoisie industrielle qui s’est construite au XIX° siècle pour ne s’éteindre progressivement qu’après la dernière guerre mondiale, l’histoire d’une classe sociale qui, pour accroître ses intérêts et son pouvoir, devait absolument sauver les apparences quelle que soit la situation, quitte à garnir les placards et les malles de cadavres bien encombrants et à glisser des secrets tout aussi ennuyeux sous les tapis et dans les greniers de la maison qui, elle, finit toujours par rendre un jour ce qu’on lui a confié. Une belle saga un peu british certes mais qui ne peut dissimuler des relents de tragédie bien classique.

Le livre sur le site de Chloé des Lys

Edmée de Xhavée

 

LES NOUVELLES AVENTURES DU FAKIR AU PAYS d’IKEA

Romain PUÉRTOLAS

Le Dilettante

Personne n’a oublié l’extraordinaire voyage de ce fakir resté coincé dans une armoire Ikea (la marque est importante, elle joue un rôle déterminant dans la suite de cette aventure) et tous les lecteurs sont très pressés de savoir ce qu’il est advenu de ce voyageur incongru. Ayant écrit le récit de ses aventures burlesques, ubuesques, désopilantes, trépidantes, en un mot : incroyables, il a gagné une jolie fortune qui lui permet de vivre dans le luxe à Paris avec Marie sa femme adorée. Il a même envoyé un nouveau manuscrit à son éditeur pour maintenir sa notoriété littéraire et assurer son train de vie. L’accueil réservé à ce texte n’est pas du tout à la hauteur de ce qu’attendait le fakir écrivain. L’éditeur se moque des problèmes rencontrés par un Indien enrichi pour s’intégrer dans le XVI° arrondissement de Paris.

« … je suis navré que le fakir ait troqué son lit à clous contre un matelas Dunlopillo. Le lecteur veut de l’émotion. On veut sentir la misère. Ton malheur fait du bien aux autres… ».

Le fakir comprend bien ce qu’on lui demande et décide d’acheter un matelas à clous mais le fabricant, le géant suédois du meuble, n’en fabrique plus. Alors, il décide de se rendre sur place pour faire fabriquer un lit rien que pour lui. Au même moment sa femme est mandatée par son patron pour acheter, en Suède aussi, une entreprise concurrente. Tout semble bien réglé, cohérent, quand une petite erreur, un abus d’identité, fait tout déraper. Alors, commence une histoire tout aussi rocambolesque que celle qui avait amené le fakir à Paris après un long voyage dans une armoire Ikea.

Romain Puértolas laisse libre court à son imagination débridée et invente une aventure pleine de rebondissements et de qui propos dignes des meilleures pièces jouées dans les théâtres installés sur les boulevards parisiens. Il ne lésine ni sur les calembours, ni sur les jeux de mots, ni sur les aphorismes et autres formules de styles qui fleurissent un texte. On se croirait parfois dans un vieux San Antonio où les noms propres ressemblent à des périphrases des plus comiques.

Ce texte est tricoté sur mesure pour dérider le salarié le plus stressé mais il n’est pas seulement destiné au traitement des lecteurs trop speedés, il dit aussi des choses importantes. Sous la formule comique, ironique, délirante, il y a aussi des vérités qu’on refuse souvent d’évoquer, les petits et les gros travers de notre société qui ne laisse pas beaucoup de place à ceux qui sont dans le besoin, qui accepte mal ceux qui ne demande qu’une petite part de notre gros gâteau, du gâteau que le fakir a dégusté goulûment avant de se rendre compte qu’il faut partager avec ceux qui lui ont tendu la main quand il était dans des passes particulièrement périlleuses.

Ce livre vous fera rire, c’est certain, mais il vous rappellera peut-être aussi que d’autres n’ont pas les moyens de se l’acheter, même en polonais comme le seul livre que le fakir avait pour lui tenir compagnie dans les grands moments de douleur et de solitude qu’il dû encore une fois traverser. Alors Romain, nous garderons une petite lumière éveillée dans notre cœur en souriant au-dessus de ton texte.

Le livre sur le site du Dilettante

Romain Puértolas