CUEILLETTE MATINALE de MARTINE ROUHART, une lecture de Jean-Pierre LEGRAND

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Jean-Pierre Legrand

Depuis quelques années déjà, dans une prose simple et poétique, Martine Rouhart écrit des romans. Elle franchit aujourd’hui un nouveau cap en publiant aux éditions DEMDEL, un recueil de poésie joliment intitulé « Cueillette matinale ».

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Ceux qui suivent sa page Facebook sont déjà des habitués de cette cueillette : chaque matin, elle y publie un poème. Dans l’un d’eux, elle nous livre sa méthode :

Chaque matin/c’est la même histoire / le cœur serré/ les yeux fermés/ j’attends/ j’attends que les mots/ qui volettent autour de moi/ se déposent/ dans un poème.

Tout est dit : on ressent cette inspiration aussi naturelle que l’acte de respirer l’air frais du matin à laquelle donne forme un travail poétique centré sur la recherche du mot juste et d’une simplicité de ton qui donne à cette poésie la fragile beauté d’une fleur nouvellement éclose. Il n’y a jamais un mot de trop dans ces vers au plus proche de la sensation, cette sensation qui est notre seul accès aux choses et qui, pourtant, nous en sépare. Face à cette irréductible insularité de notre être la poète risque ses mots sans jamais « hélas atteindre le cœur des choses ». Mais parfois, ces mots « un bref instant ouvrent une voie ».

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Martine Rouhart

Le monde tel que le voit Martine Rouhart est un monde étrange : les paysages s’estompent, les chemins sont emportés par la pluie, les bois, les forêts, les champs, les vallées, tout semble s’être résorbé en un jardin que baigne la « lumière convalescente » d’un matin de printemps. Peu de couleurs : parfois « l’envol gris bleu d’un pigeon comme un appel assourdi dans la brume », « un rosier rouge dans un jardin plein de ronces », « un jour de printemps rose et bleu » , l’écran noir des nuits et cette « lune rousse, obscure et éblouissante » qui agrandit l’ombre des absents. Martine Rouhart nous prévient : « C’est l’heure du voyage muet/ au fond de soi ». Ce paysage que nous reconnaissons et que pourtant aucune lumière d’aucun de nos jours n’a jamais éclairé c’est le paysage intérieur de l’auteur autant que le nôtre : il est le territoire des rêves.

La nuit, le rêve et le silence habitent la poésie de Martine Rouhart. La nuit surtout est pleine d’ambivalence. Angoissante, lorsque le jour a fui et que la « fenêtre est noire comme de l’encre », la nuit pourtant est la porte des rêves :

Le jour a fuit

depuis longtemps

vois-tu

il est temps

de partir

regagnons

nos îles lointaines

nos jardins d’images

demain

nous nous raconterons le vestige de nos rêves.

Si la nuit ouvre sur le rêve, le rêve se fait chemin initiatique vers la contemplation de l’Ouvert:

Trouver la source

Dans le sous-bois

Suivre le ruisseau

Dans l’ombre des saules

Puis la rivière

Puis le fleuve

Et enfin, contempler la mer

Une vie n’y suffit pas

Pourtant ce voyage

Je l’ai fait maintes fois

Dans mes rêves

Le silence enfin sans lequel tout le reste n’est que du bruit. Le silence qui est l’écrin de toute parole, la possibilité même du chant :

Le silence est partout

Dans la soie froissée

Sous la symphonie

Au-delà des cris

Seule sa profondeur varie

Mais il descend

Jamais si bas

Qu’on ne l’entendrait plus

Les jardins sans oiseaux

N’existent pas.

Aucun doute possible : la vie sans poésie serait une erreur.

 

Le recueil, préfacé par Marc Menu, sur le site de l’éditeur

Martine ROUHART sur le site de l’AEB

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2018 – LECTURES PRINTANIÈRES : AVANT DE FRANCHIR LE SOLSTICE, une lecture de Denis Billamboz

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Denis BILLAMBOZ

Avant de rendre compte de mes découvertes littéraires de l’été, je vais réunir dans cette chronique mes lectures du printemps attendant encore dans mes fichiers. C’est donc une chronique un peu hétéroclite, elle regroupe des lectures de natures très différentes, des lectures difficiles à associer avec d’autres, des lectures dont la spécificité pourrait-être le lien commun, que je vous propose. Dans cette chronique vous trouverez donc un récit biographique amélioré de la vie de Jan Pallach par Anthony Sitruk, un manuel pour réussir son autobiographie de Balval Ekel et enfin un joli recueil d’aphorismes de Jean-Philippe Goossens.

 

LA VIE BRÈVE DE JAN PALLACH

ANTHONY SITRUK

Le Dilettante

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Lors d’un exercice dans une séance de formation, l’auteur doit reconnaître sur des photos deux personnages. Le premier est facile à identifier, il a fait récemment l’actualité en s’immolant par le feu à Tunis, en revanche personne ne reconnait le second et pourtant son nom et sa photo ont fait le tour du monde même si à cette époque les réseaux sociaux n’existaient pas (preuve qu’avant eux le monde tournait déjà). Après un long silence, un participant suggère le nom de Jan Palach, tous ou presque en ont entendu parler mais aucun ne s’en souvient précisément. A partir de cette date, l’auteur décide de partir à la rencontre de ce Tchèque qui s’est lui aussi immolé par le feu mais, lui, pour réveiller le peuple tchèque trop léthargique sous la botte soviétique après la répression sanglante des émeutes de 1968.

Ce n’est qu’en 2017 que le narrateur se rend à Prague sur les traces de Palach, place Venceslas notamment, où il pourra apprécier l’amabilité des serveurs des bars et restaurants de la ville. Pour ma part, j’avais déjà fait cette expérience en 1994, je pensais qu’ils étaient devenus plus conviviaux, apparemment ce n’est pas le cas. J’avais été aussi déçu par ce que j’avais vu de ce qu’il restait de la mémoire de Jan Palach sur la grande place praguoise.

Un an avant de commémorer le cinquantième anniversaire de l’immolation le 16 janvier 1969 et de la mort le 19 janvier 1969, du jeune étudiant tchèque, Anthony Sitruk, a voulu comprendre ce qui s’était réellement passé, les motivations du jeune homme, les réactions de son entourage, des pouvoirs publics, de l’occupant, pour essayer de ranimer la flamme de la liberté symbolisée par cet acte autodestructeur. Il refait son parcours de son village de naissance à l’université, son engagement politique, son implication dans la lutte contre les soviétiques, son désespoir, sa décision de se sacrifier, son passage à l’acte et surtout ce qu’il est devenu après sa mort tant physiquement que symboliquement. Il conclut par une petite fiction où il fait parler celle qui a peut-être été sa petite amie.

Anthony Sitruk

Sitruk n’a pas cherché à écrire une biographie complète, il a seulement voulu, à partir de ce dont chaque citoyen français peut disposer, comprendre pourquoi aujourd’hui on oublie ce héros.

« J’aurais pu engager un traducteur tchèque, …, qui m’aurait dégoté l’information en quelques secondes, si mon but avait été de retracer exhaustivement la vie de Palach et non à partir des seules bribes que l’on trouve en français ».

La Guerre froide a laissé place à d’autres conflits qui ont généré d’autres héros.

Nous sommes peut-être trop nombreux à avoir oublié que Palach était plus qu’un combattant, qu’il était un symbole, une torche vivante éclairant le chemin de la liberté. En 1969, « Palach est une bombe, il aurait pu devenir un héros, aux yeux de tous il est bien plus que ça : vivant il est anonyme, mort il devient un martyr, un mythe… » et aujourd’hui, il est surtout un site touristique, une petite trace de cendre dans notre histoire.

Mais Sitruk constate qu’au-delà du héros, du martyr, du mythe, il y avait avant tout un homme, un jeune homme. Déjà à l’annonce de son décès les tchèques savaient :

« … ils comprennent avec effroi que cet étudiant qu’ils admiraient déjà est aussi un fils, un frère, un enfant avant d’être un martyr. Ne l’oublions jamais ».

Je ne peux pas m’empêcher de penser que l’auteur adresse à travers ces mots un message à l’intention de tous les vautours qui vont se précipiter en janvier prochain pour récupérer le sacrifice de ce jeune héros.

Le livre sur le site du Dilettante 

 

LES GENS HEUREUX ONT UNE HISTOIRE

BALVAL EKEL

Jacques Flament Alternative Editoriale

En regardant le journal télévisé, un documentaire, un film, en lisant la presse quotidienne, un roman, une biographie, un témoignage ou d’autres écrits encore, beaucoup pensent avoir une vie bien monotone au regard de celles qui sont décrites dans ces différents médias. Mais Balval Ekel qui, elle, a eu une histoire, une vraie, a trouvé une méthode pour nous prouver que nous avons tous une histoire que nous ne savons pas voir. Elle essaie de nous en persuader à travers ce manuel qui comporte cinquante-deux exercices comme autant de contraintes qu’il faut réaliser pour faire surgir tout ce qui fait de chacun de nous un être particulier avec son histoire, son histoire bien à lui, pas celle d’un autre.

Dans sa préface, Balval précise son objectif :

« Le but de cet ouvrage ? vous fournir des pistes pour écrire votre autobiographie sous une forme personnelle et originale ».

Une façon de faire remonter à la mémoire les événements et les anecdotes oubliés qui font que notre histoire est différente de celle des autres et digne d’intérêt. Elle précise que cet exercice est un travail de longue haleine, les cinquante-deux exercices correspondent aux cinquante-deux semaines de l’année. Je n’ai pas pris le temps de répondre à toutes les contraintes proposées, je n’en avais pas le temps, certains attendaient mon commentaire avec plus ou moins de patience. Mais j’ai pris le temps, lors de ma lecture, de réfléchir à ce que je pourrais répondre à chacune des attentes de cet exercice et j’ai trouvé au fond de ma vieille mémoire des choses oubliées ou négligées qui pourraient nourrir un écrit sur ma déjà longue vie.

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Balval Ekel

Chaque exercice est inspiré de l’exemple laissé par un écrivain, ainsi la première contrainte consiste à dresser, comme Li Yi-chan au IX° siècle en Chine, des listes de choses qui vous paraissent importantes. Plus elles sont hétéroclites, plus elles sont importantes car plus elles sont riches et renvoient à des événements, des pensées, des réflexions, des souvenirs, …, divers et variés qui pourront nourrir une biographie originale. Au hasard, je pourrais aussi citer cette contrainte qui consiste à lister ce qui peut vous donner de l’espoir en vous inspirant du poème de Breton : « Je connais l’espoir ». Ou cette autre qui demande de faire l’éloge du sport en s’inspirant du poète John Burnside qui admirait le vieil homme qui nageait des longueurs de bassin à ses côtés, tôt le matin. Quand vous aurez répondu à toutes les contraintes vous disposerez d’un matériau riche et volumineux pour rédiger votre biographie. Et vous aurez découvert, ou redécouvert, cinquante-deux références littéraires ignorées ou oubliées.

Balval Ekel essaie de nous en convaincre en concluant sa préface par ce propos :

« Les femmes et les hommes que j’accueille dans mes ateliers (d’écriture) disent que nos moments consacrés à l’écriture les ont rendus heureux en leur faisant prendre conscience de la richesse de leur vie… »

Le livre sur le site de Jacques Flament Alternative Editoriale

 

LES PANSÉES – LA FLÛTE EN CHANTIER

JEAN-PHILIPPE GOOSSENS

Cactus Inébranlable éditions

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Jean-Philippe Goossens, propose, dit-il, l’ultime tome de ses « pAnsées » et je ne le connaissais pas encore, pas plus que ses écrits d’ailleurs. Il a fallu que j’arpente pendant de longues années les vastes champs de cactées plantés par le spécialiste de tout ce qui pique en littérature, pour découvrir ce recueil. J’ai eu aussi recours à la préface de Fabien Le Castel pour mieux connaître cet auteur qui devrait selon lui nous faire lire en nous « gaussant ». Dès la préface ça démarre fort ! « Absurde » c’est selon le même préfacier le mot qui décrirait le mieux cet ouvrage.

Je crois qu’il est plus avisé que je me fie à ma propre lecture. J’ai remarqué que Jean-Philippe connait très bien sa géographie, plusieurs aphorismes concernent des lieux où leurs habitants, comme les deux qui suivent :

« Si j’étais maire de Menton,

je ferais citoyens d’honneur les frères

Bogdanof… »

(mort de rire).

« Il y a un SDF près des WC à la gare, c’est un Afghan … un Afghan de toilette. »

(Celui-là, je le déguste).

Pour faire un bon recueil, il faut au moins un doigt d‘anticléricalisme, deux d’impertinence, et quelques doigts dressés à l’encontre de tous les pouvoirs établis et tout de même un peu de talent, voire plus !

« Je ne sais pas pourquoi on s’étonne d’avoir un vieux pape quand on sait qu’ils sont composés de ¼ dinos… »

(ce n’est pas même pas absurde, c’est juste du bon sens)

« Juste retour des choses : Castro n’a jamais été élu et finit dans une urne… »

« Quand les bruits courent,

La rue meurt. »

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Jean-Philippe Goossens

Il y aussi ces petits bijoux qui me font pisser de rire, Dodo la Saumure on le dirait tout droit échappé des Tontons flingueurs, il me fait marrer à me rouler par terre chaque fois que je vois le bout de son double « do » à l’horizon, merci Jean-Philippe de nous l’avoir servi sur un plat d’argent.

« Les filles de Dodo la Saumure, ses Dédettes (…) ont mis en fuite un braqueur à coups de sex-toys ! L’affaire a capoté, c’est peu banal, quelle débandade ! »

Merci aussi de nous rappeler qu’un bon aphorisme c’est un truc tout simple qui provoque le rire spontané, instantané, explosif.

« Ma montre résiste à 10 bars. Moi pas. »

Je ne peux pas conclure ce commentaire ( ?) sans évoquer cette délicatesse en bas de chaque page : une frise avec un escargot et un animal non identifié qui racontent des histoires dignes de l’auteur, normal c’est lui qui les dessine.

Le livre sur le site du Cactus Inébranlable

LE PARRAIN III – ARTICLE à 4 VOIX

Les trois Parrain de Coppola, une mini-série avant l’heure ?

Article à quatre voix, où Philippe Remy-Wilkin (Ciné-Phil RW) ouvre des sillons dans lesquels s’engouffrent puissamment ses amis cinéphiles Thierry Van Wayenbergh (TVW), Bertrand Gevart (Bert G) et Krisztina Kovacs (Kris K).

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Le Parrain III de Francis Ford Coppola (EU, 163 minutes, 1990).

Phil RW : Reprendre un succès près de vingt ans plus tard, ça présage rarement du positif. Dans tous les arts. Ça annonce l’artiste qui a perdu le fil de la reconnaissance critique ou populaire, les dettes, etc. Et non l’intransigeante nécessité créative. Par charité, on s’abstiendra de livrer des exemples. Les Bronzés III, Les Passagers du Vent (en BD)… Ah, on n’est pas charitable ? Non ! En l’occurrence ? C’est un bon film, voire même un fort bon film… qui reste à mille coudées pourtant du Grand Art des parties I et II.

Bert G : On perd l’esthétique du diptyque dans ce troisième volet. On retrouve le Hollywood classique avec une précision minutieuse et lente des cadrages, qui s’arrête sur des détails de mise en scène. C’est sans doute ce qui permet une adhésion sans équivoque du public et accentue la crédibilité du récit mêlant Histoire et fiction.

TVW : Pourtant… Walter Murch, le monteur des Parrain (comme d’à peu près tous les films de Coppola), préfère considérer chaque film comme une entité individuelle et non comme partie d’un triptyque.

L’histoire secrète du projet ? Une affaire de sous (décidément !) a tout chamboulé ! Coppola rêvait de construire Le Parrain III autour de la mort de Tom Hagen, le fils adoptif de Vito Corleone, il aurait ainsi créé un ensemble parfait, trois récits équilibrés, centrés chacun sur la mort d’un frère (Sonny, Fredo puis Tom). Il a envoyé une ébauche de scénario à Robert Duvall (qui incarnait Tom Hagen dans les I et II), celui-ci a donné son aval mais, vu l’importance du rôle… exigé un salaire équivalant à celui d’Al Pacino. Devant le refus catégorique de la Paramount, et malgré les efforts incommensurables d’un Coppola jouant au mieux les entremetteurs, l’acteur a fini par jeter l’éponge. Résultat : Duvall n’est pas dans le film et son absence rend la troisième salve plutôt bancale.

Cependant, n’exagérons pas… comme Philippe (« Mille coudées en-dessous de… ») ! Ce III, articulé comme un fantastique opéra tragique et filmé avec génie, trouve, à travers la lassitude d’un Michael frappé par le sceau du destin et incapable d’atteindre la rédemption tant souhaitée, ainsi qu’à travers les citations et références aux précédents épisodes, non seulement une véritable cohérence mais, plus encore, la conclusion la plus juste et la plus émouvante possible à la tragédie des Corleone. On touche au chef-d’œuvre… du bout des doigts.

Phil RW : Le Parrain, in fine, a des allures de franchise. Ça saute encore plus aux yeux avec le III. Il y a une mécanisation du récit, d’une partie de ses axes, thèmes ou épisodes. Ainsi, les trois films se terminent par une grande scène mondaine (réminiscences du Guépard ?) entrelardée d’une série de règlements de comptes. Il y a un public plus populaire qui désire retrouver SES ingrédients, il est donc servi. Il y a un autre public, minoritaire, qui grimace un peu, préfère une explosion imaginative.

Phil RW : Le casting était merveilleux dans les deux premiers films, un Kubrick a même décrété que le premier du lot était le meilleur de l’Histoire du Ciné. On avait Pacino et Marlon dans le premier, Pacino et De Niro dans le deuxième, entouré de magnifiques rôles secondaires, tertiaires et même quaternaires (l’acteur fétiche de Pasolini qui joue les porte-flingues). Mise en abyme de mon rapport au film : Pacino, qui semble un autre homme, laisse beaucoup de place à Andy Garcia. Or Andy est un bon acteur, que j’ai jadis beaucoup apprécié, mais il entre ici en compétition avec Brando et De Niro, ce qui est trop lui demander. D’où une sensation d’appauvrissement. On a quitté le mythe, il n’en reste que de (somptueux) accents. Qui plus est, face à lui, sa (trop) chère cousine, la fille du Parrain, est jouée par Sofia Coppola… qui a beaucoup de charme sans avoir le physique de l’emploi. A tel point qu’elle sera vue comme une pistonnée (fille de Francis) et raflera deux fois le prix de la pire révélation de l’année (NDA : s’en prendre à des jeunes et non à des vedettes confirmées est lâche et idiot). Du coup, elle abandonnera un métier commencé dès le berceau… pour se tourner vers la caméra (autre histoire, très intéressante vu qu’on lui doit les magnifiques Virgin Suicides et Lost in Translation).

Phil RW : Ce Parrain quitte l’Histoire américano-italienne pour tenter d’embrasser la marche du monde (plus profondément que dans le II avec Cuba), nous confrontant aux intrigues européennes et vaticanes (la mort de Jean-Paul Ier, etc.) mais la partie qui m’émeut est la plus intime : les amours contrariées des deux cousins. C’est le grand paradoxe de mon rapport au film : la relation Garcia/Coppola me plaît beaucoup mais tire le film vers… autre chose.

Phil RW : En filigrane du thriller et des sillons narratifs, une nouvelle salve de réflexions sur le rapport à la famille, à l’identité, aux racines, aux conventions, à l’émancipation… Ce qui fait que ce troisième opus, loin du mythique diptyque, aurait pu être un de mes 10 films préférés de l’année 1990.

Bert G : En surplomb du triptyque, je pose une question quasi historico-sociologique : « Comment peut-on expliquer l’immense popularité́ de la série Le Parrain à une époque où ce type de cinéma était presque voué à ne plus être produit, suite notamment à l’émergence du New Hollywood ? ».

Phil RW : La loi des compensations ? Les créateurs ont une longueur d’avance et offrent un cinéma nouveau, plus réaliste, branché quotidien, la foule, du coup, s’enthousiasme pour une œuvre à rebours. Un peu comme un déclin du religieux ou un avènement des Lumières est compensé par un attrait pour le surnaturel, l’alchimie, l’ésotérisme…

Bert G : Le Parrain (Brando/De Niro puis Pacino) ne répond à aucune règle de droit mais à un code d’honneur interne à son organisation. Or les années de production (regroupant toutes les étapes, adaptations scénaristiques, levée de fonds, castings, etc.) sont des années très mouvementées sur le plan socio-politique (vive émergence de la modernité, guerre du Vietnam, tensions ethniques, traumatismes des assassinats des deux Kennedy et de Martin Luther King, etc.), où la confiance à l’égard des différents pôles étatiques s’érode. Le Parrain s’engouffre dans la brèche ouverte par un trop-plein d’ambiguïtés morales. Lui est omnipotent, avec droit de vie et de mort, il gère toutes les structures, privées et professionnelles. La dilution de la confiance pour les institutions officielles génère une fascination pour l’image mythique de la Mafia, qui se tisse au fur et à mesure de la série.

Phil RW : Qui, il est vrai, surtout dans le I mais à nouveau dans le III (quand Corleone aide le Pape !), a des allures de contre-pouvoir… pour le meilleur aussi et pas que pour le pire.

TVW : Hum… Il y a beaucoup à répondre !

Si les movie brats du Nouvel Hollywood (Scorsese, Coppola, Friedkin, Bogdanovich, Peckinpah, Hashby, Cimino et leurs acteurs De Niro, Nicholson, Richard Roundtree, Al Pacino, Elliott Gould, Faye Dunaway, Jane Fonda, Sissy Spacek, etc.) envoient promener les studios, piétinant allègrement les règles classiques, emboîtant le pas de la contestation qui souffle sur les USA à l’époque, ils poursuivent un mouvement initié par d’autres. Ainsi Kubrick ou le franc-tireur Cassavetes ont déjà tenté non seulement de tenir tête aux studios mais aussi d’obtenir le contrôle le plus absolu possible sur leurs œuvres. Avec des résultats mitigés mais des résultats tout de même. Et, bien avant eux, Lubitsch, contournait la censure du Code Hayes avec génie, créant la fameuse et inimitable Lubitsch Touch. La nouveauté réside dans le fait que le Nouvel Hollywood s’est édifié à la faveur de plusieurs défaites des studios, des flops qui ont lézardé leur toute-puissance. Une bonne partie de la jeunesse, éprise de liberté et pleine d’imagination, s’est engouffrée, dans la brèche providentielle. Ces jeunes vont mettre en avant les marginaux et la contre-culture (liée notamment au rejet des réponses trop faciles des institutions autour de la guerre du Vietnam) et façonner le cinéma américain le plus libre qui ait jamais existé, sans doute l’un des plus grands cinémas du monde, durant la décennie dorée des seventies.

Ça ne veut pas dire, comme tu sembles le sous-entendre, Bertrand, que le cinéma classique n’est plus. Sa matrice existe depuis les premiers tours de manivelle des frères Lumière et des opérateurs Edison… et ne cessera jamais d’être : elle est la fondation-même du 7ème Art. La preuve ? Les films catastrophe (La Tour infernale, etc.), les blockbusters (Les dents de la mer, etc.) ou les mélos tire-larmes (Love Story, etc.) produits en nombre au même moment. Et même… ce Parrain… qui conjugue avec maestria ce qui se fait de mieux dans le cinéma classique (solidité, plans travaillés et posés, beauté de l’image) et dans le Nouvel Hollywood (rapport frontal à la violence, rébellion à l’autorité – même si le clan Corleone possède ses propres lois, sa vocation mafieuse le heurte aux institutions, à la morale citoyenne, etc.).

L’immense popularité de la trilogie ? Je pense qu’elle est liée à cette part de soi que l’on peut trouver à travers les failles (typiques du Nouvel Hollywood), les destins pas franchement rêvés des Corleone. La fascination du gangster mythique ? Elle me semble d’un autre temps, chevillée plutôt aux films du début des années 30, avec comme corollaire la mise en chantier du fameux Code Hayes. Cette popularité, je la vois davantage, comme Philippe, dans la formidable charge émotionnelle qui fait vibrer l’écran, traverse les films et cette famille Corleone, au fond si proche de nous, qui pourrait être nôtre.

 

PS Notre rédac’chef Eric Allard nous a parlé d’une incroyable affaire de symbolique chez Coppola… relative aux oranges ! Et qui surplomberait toute la saga ! Du coup, nous renvoyons à cette fort amusante/intéressante analyse, parue en 2010 :http://cinefabrika.blogspot.com/2010/03/lorange-dans-la-trilogie-le-parrain.html

Pour mieux connaître nos quatre cinéphiles…

Krisztina KOVACS : Née quelque part dans les Carpates d’un père poète et d’une mère écrivain qui m’a lu Les 1001 Nuits enfant, je pense qu’on apprend autant des voyages et des livres que du cinéma. Diplômée de l’ULB en littératures française et anglaise, j’ai vécu pour mon master puis mon travail aux Pays-Bas et maintenant en Suisse.  Bruxelloise dans l’âme, j’ai fait mes premiers pas en 2007 en tant que jeune critique pour Indications sur les conseils de mon professeur de français, qui n’est autre que… Rossano Rosi (Phil : mon romancier belge préféré avec Patrick Delperdange). J’écris pour Karoo (la plateforme culturelle qui a succédé à la revue littéraire Indications) à distance depuis 2014 : https://karoo.me/author/krisztina

Bertrand GEVART : Cinéphile bien avant mon admission à l’IAD, j’ai consacré ma courte existence aux études en art et en philosophie. Je suis rédacteur pour diverses plateformes culturelles et cinématographiques (KarooCinergie.be, etc.) : https://karoo.me/author/bertrand. Et, en vrac : je suis un grand passionné du cinéma de Jonas Meka ; je suis en train de rédiger un recueil de textes en prose (poésie libre) ; j’admire André Gorz, Jean-Philippe Toussaint, Mauvignier et Marc-Edouard Nabe…

Thierry VAN WAYENBERGH : Critique de cinéma (Moustique), dont les lumières sont régulièrement sollicitées par Phil RW et Julien-Paul Remy :https://karoo.me/cinema/la-cinetheque-ideale-la-nuit-du-chasseur… (entre autres).

Philippe REMY-WILKIN: romancier, scénariste de BD et critique, il est l’auteur sur Karoo d’une remarquable Cinéthèque idéale (liens ci-desssous). En savoir plus sur son blog.

Ses chroniques littéraires et sa revue des Lettres belges francophones sont à découvrir ici sur Les Belles Phrases.

Si l’Histoire du Cinéma vous botte, allez découvrir sur KAROO la Cinéthèque idéale de Ciné-Phil RW and Friends (bande à laquelle Philippe Leuckx himself vient de se joindre) :

https://karoo.me/cinema/la-cinetheque-ideale-chapitre-4-les-annees-1940

https://karoo.me/cinema/la-cinetheque-ideale-chapitre-3-les-annees-1930

https://karoo.me/cinema/la-cinetheque-ideale-2-les-annees-1920

https://karoo.me/cinema/la-cinetheque-ideale-chapitre-1-annees-1910

https://karoo.me/cinema/la-cinetheque-ideale-chapitre-0-la-prehistoire

 

RETOUR vers LE PARRAIN I

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RETOUR vers LE PARRAIN II

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L’ÉPREUVE ET LE BAPTÊME de JACQUES DEMAUDE, une lecture de Philippe Leuckx

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Philippe LEUCKX

Poésie nourrie de spiritualité, de tableaux examinés avec soin, de musiques, la poésie de Demaude, que je suis depuis une bonne quinzaine de plaquettes, et un ouvrage plus copieux déjà au Taillis Pré (cf. lecture dans Poezibao), s’identifie assez aisément par sa matière dense, ses adjectifs, ses mots-thèmes (aube, aurore, feu, cendres, orbe, ténèbre,…), ses mots doubles (métaphores redoublées : hymnes-reconnaissances).

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L’auteur, né en 1937, Borain objecteur de conscience, traducteur de l’allemand, compagnon de Jeanne-Marie Zele son illustratrice fidèle, aime les métaphores rutilantes, les sonnailles des mots convoqués, une poésie entêtante par ses lacis, ses répétitions qui entortillent la pensée du lecteur dans une sorte de magma d’où il sort parfois groggy, tant la profondeur des thèmes, les significations attisées par le feu des mots, favorisent une adhésion à un lexique entre Bible et oracles.

La sirène infléchit enfin son feulement.

Une cage-sépulcre effaroucha des câbles

sous la roue accrochée aux éclairs de la tour

(p.43)

La langue semble s’appeler et se fondre dans ses mots, ses résonances :

étrangement

l’univers semble

désavouer

nos discordances

les spirales véloces du Surseoir

(p.68)

Doit-on tout saisir de cette volée de mots accrochés au hasard des sonorités ou donnés en offrandes allitérantes :

Quel orbe soulevait

la pente insoupçonnée

où la vague et le roc

abîmaient l’Indicible?

(p.69)

Parfois les « fléchissements vermeils/ de la véracité » nous tirent vers un hermétisme de guingois ou un symbolisme fin de siècle.

Mais souvent les vers « saignent », invitent à la « paix vibrante », « que la quiétude y mûrisse du vin ! » est une invite de bel aloi, de la part d’un poète qui « aimera la voussure de (son) souffle ».

Jacques DEMAUDE, L’épreuve et le baptême, le Taillis Pré, 2018, 122p., 14€. Frontispice de Jeanne-Marie ZELE

Le recueil de Jacques Demaude sur le site Espace Livres & Création

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Jacques DEMAUDE

DERNIER JOURNAL d’HENRY BAUCHAU, une lecture de Jean-Pierre Legrand

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Jean-Pierre LEGRAND

Voici le dernier volume du journal d’Henri Bauchau mort en 2012 à plus de 99 ans. Le fil de ses six dernières années nous vaut ce « Dernier Journal », écrit, comme les autres, dans un style subtilement dépouillé qui, plus que jamais, convient au resserrement progressif d’une vie sur l’essentiel.

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Ce qui définit le mieux ces pages, c’est la gravité sereine qui s’en dégage. L’extrême grand âge s’accompagne de servitudes pesantes et Bauchau n’est pas épargné. Toutefois, loin de s’apitoyer, il tire une profonde force spirituelle de l’acceptation de ce qui vient : il tombe dans son corps mais décide d’adhérer à sa chute et, au plus profond, lorsque l’œil noir du puit se rapproche, c’est vers le haut qu’il tourne son regard et entrevoit un peu de clarté.

Cette spiritualité qui anime Bauchau doit beaucoup au catholicisme de son enfance dont il s’est éloigné, vers lequel il semble certes revenir au fil des années, mais de manière très indirecte. Toutes ces années de la force de l’âge où il s’est tant intéressé au bouddhisme ou au taoïsme ont en effet consacré sa rupture avec l’Eglise mais l’ont conforté dans l’idée qu’une conversion aux religions ou philosophies orientales est impossible, que chacun doit demeurer dans sa tradition et trouver les voies spirituelles qui lui sont propres. C’est donc sur le terreau chrétien qu’il puise son élan, non en Dieu, comme l’y appelait la religion de son enfance, mais dans sa proximité.

Plusieurs motifs reviennent au fil des pages qui soulignent l’effet de resserrement de la vieillesse, et le délestage progressif du corps puis le dévoilement progressif et toujours incertain de l’Esprit. Il y a tout d’abord Laure, le grand amour des années de maturité, décédée 10 ans plus tôt de la maladie d’Alzheimer. Ses dernières années, elle les vit à l’hôpital, incapable encore de parler mais toujours belle et un sourire illuminant son visage. Les ultimes semaines, écrit Bauchau,

« j’ai senti qu’elle était parvenue à un état plus élevé que celui de son existence avant la perte de mémoire. De cela, je n’ai aucune preuve, mais une profonde certitude, et elle est morte en souriant, la nuit précédant le jour où il était prévu de lui donner la morphine pour alléger sa fin ».

Cette illumination surgissant de la faiblesse extrême fait écho à un autre motif qui revient à plusieurs reprises : L’Idiot que Bauchau lit et relit tout au long de sa vie. Le Prince Mychkine en qui Dostoïevski voit le Christ, est sujet à de violentes crises d’épilepsie qui, chaque fois, le laissent dans un état de faiblesse morbide. Mais la crise elle-même s’accompagne d’un éclair qui illumine le cœur et l’esprit d’une clarté extraordinaire et donne accès à un état d’extrême conscience de soi, jamais atteint, presqu’insupportable. Bauchau ressent au plus profond de lui-même cette puissance de l’impuissance, secret des grands mystiques.

Déréliction du corps, rétrécissement de la vie « physique » au profit d’une élévation spirituelle se traduisent concrètement par la quasi impossibilité du voyage, même proche. Bauchau vit donc retiré dans sa propriété de Louveciennes, entourée d’un vaste jardin. Ce troisième motif se dessine au fil des pages et revient au rythme des saisons.

Le jardin et bientôt deux arbres de ce jardin : un hêtre rouge et un tulipier de Virginie ; deux témoins de la lumière toujours renaissante :

« Ce matin (nous sommes en février), un bref instant de soleil a illuminé le grand hêtre, ensuite le tulipier. C’était le satori, la seconde mystique des arbres, puis le ciel pluvieux s’est refermé. Demi-aveugles, nous pouvons donc devenir voyants dans l’instant ».

Vieillesse, fatigue extrême mais toujours création. Un roman sera encore publié l’année de sa mort mais plus que tout c’est la poésie qui progressivement transfigure la vie créative de Bauchau. Le cercle de la vie chaque jour plus proche de son centre, l’écrivain revient à sa vocation première de poète : le regard ne pouvant plus se perdre dans les lointains désormais inaccessibles il s’approche au plus près des choses et de leur essence.

Cette concentration culmine dans l’inspiration poétique des toutes dernières années. Bauchau ne peut plus marcher. Un jour de mai, on le promène dans le jardin, en chaise roulante, il s’achemine vers l’anéantissement final de ses forces ; il le sent, il le sait. Mais voilà, ombres et lumières se disputent le jardin. Du coin où je me trouve écrit-il, jamais les arbres n’ont été aussi beaux. J’ai envie de commencer le brouillon d’un poème .

Quelques semaines après avoir écrit ces lignes, Henri Bauchau meurt dans son sommeil. Jusqu’au bout, il aura eu « le courage de faire ce qui ne s’apprend pas, Vivre sa propre vie ».

Le livre sur le site d’Actes Sud

 HENRY BAUCHAU chez Actes Sud

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Henry Bauchau

LE PARRAIN II – ARTICLE à 4 VOIX

Les trois Parrain de Coppola, une mini-série avant l’heure ?

Article à quatre voix, où Philippe Remy-Wilkin (Ciné-Phil RW) ouvre des sillons dans lesquels s’engouffrent puissamment ses amis cinéphiles Thierry Van Wayenbergh (TVW), Bertrand Gevart (Bert G) et Krisztina Kovacs (Kris K).

 

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Le Parrain II de Francis Ford Coppola (EU, 200 minutes, 1974).

Phil RW : J’ai entamé avec, collé au fond de la rétine ou du cerveau, l’idée, propagée par la rumeur, que ce pan II du diptyque (une adaptation de Mario Puzo, rappelons-le, qui a écrit scénario et dialogues avec Coppola) était supérieur au I, ce qui est très rare. Au jeu des comparaisons ? Cette partie m’a paru plus émouvante (l’enfance de Vito Corleone, les relations familiales tragiques…), plus ancrée dans l’Histoire (reconstitutions de l’entrée des migrants via Ellis Island ou de la Havane des affaires au moment de la révolution castriste)… On est toujours installé dans une fresque puissamment agitée où la musique, la qualité visuelle, le casting assurent un confort maximal, les scènes marquantes une imprégnation durable. On a perdu Marlon Brando mais gagné Robert De Niro, qui va devenir le plus grand acteur des années 70. Al Pacino poursuit quant à lui son sillon et se monumentalise à son tour.

TVW : Tu ne crois pas si bien dire. Les critiques ne sont pas rares à trouver ce Parrain II, élégie funèbre sinueuse, supérieur au Parrain premier du nom. Ce deuxième opus est plus proche d’une tragédie grecque, racontant en parallèle la chute d’un Michael Corleone, assoiffé de pouvoir jusqu’à l’impensable, et l’ascension antérieure de Vito, l’immigré italien devenu caïd de son quartier, dans un New York 1900 fabuleusement reconstitué par le décorateur fétiche de Coppola, Dean Tavoularis. Le film raflera d’ailleurs six Oscars, Coppola ceux de Meilleur réalisateur et de Meilleur film, De Niro/Vito (choisi par Coppola qui l’avait vu dans Mean Streets) celui du Meilleur acteur dans un second rôle (c’est en fait tout le casting qui est extraordinaire, Al Pacino étant, lui, nominé pour le Meilleur acteur).

Phil RW : Robert De Niro. Pourquoi a-t-il incarné le héros idéal de mes vingt ans ? Il aura été mon mythe, comme James Dean pour d’autres. Que représente-t-il essentiellement ? A travers son collier de perles ahurissant : Le Parrain II, 1900, Taxi Driver, Deer Hunter/Voyage au bout de l’enfer, Il était une fois en Amérique (1984)… et même Le dernier Nabab ? Y a-t-il des invariants dans cette litanie ?

TVW : De Niro n’a vraiment mal joué qu’une seule fois, dans We’re no Angels, piteuse comédie de Neil Jordan où Sean Penn et le grand Bob, en voyous déguisés en prêtres, cabotinent à qui mieux-mieux dans un insupportable festival de grimaces. Il est aussi en équilibre précaire, sur la corde du Too much, en Max Cody (forme pervertie du vengeur mystique de Taxi Driver) dans le remake christique des Nerfs à vif (Scorsese).

Phil RW : Menacé ou bloqué par la mafia lors du premier film, Coppola semblait y avoir adouci l’image de la Pieuvre, dont le nom ne pouvait être cité. Un débat pouvait s’ouvrir sur une certaine complaisance. Somme toute, la famille Corleone réparait des injustices et abattait des monstres… Dans ce deuxième volet, la trame est nettement plus sombre et réaliste. On mesure à la fois la brutalité (la prostituée tuée pour impliquer un sénateur, le sacrifice de porte-flingues, etc.) mais aussi l’immensité des dégâts collatéraux (la famille implose, on en vient à trahir un frère ou à le liquider, les amis d’un jour sont trucidés le lendemain…). Au final, la partie II prolonge magnifiquement et parachève la fresque, qui forme un tout compact, tout en offrant un contrepoint absolu. Je pense… bizarrement ?… aux premiers disques (de loin les meilleurs, avant la déglingue pop) du groupe rock Queen. Pour deux raisons : les disques Queen II et Sheer Hearth Attack constituent un diptyque impérial ; les disques A Night at the Opera et A Day at the races reproduisent le même schéma, comme des variations libres sur les mêmes thèmes. Ici ? On revit fêtes familiales ou d’hôpital, massacre polyphonique coulé dans une célébration, etc. Sans lassitude car le créateur creuse ses thèmes et renouvelle leur approche.

TVW : Très juste, Philippe. Tout est ici beaucoup plus noir, plus terrifiant. Comme la scène de rupture avec Kay, qui prend littéralement aux tripes. Grand film sur l’échec aussi (de Michael), qui célèbre paradoxalement dans le même temps la réussite totale de Coppola. Le cinéaste passe du travail de commande transcendé à une fresque hallucinante sur la famille et sur l’Amérique (du début du XXème siècle jusqu’à la fin des années 50), qu’il contrôle cette fois de bout en bout. Ceci explique peut-être cela.

Phil RW : Quel est le sens du film ? Ou celui du diptyque ? La famille, le clan nous donnent de la consistance, un ancrage mais nous aliènent, l’équilibre est difficile à trouver ? Le pouvoir est l’obsession humaine primordiale, qui gangrène tout, partout ? L’hypocrisie domine le monde ? On dit une chose et on fait son contraire dans la foulée ? La grandeur inépuisable de l’œuvre tient-elle à ce qu’elle touche au plus profond de l’étoffe humaine et de ses dérives, de ses fantômes, de ses aspirations comme l’Œdipe de Sophocle ou le Perceval de Chrétien de Troyes, l’Odyssée d’Homère ou le Hamlet de Shakespeare ?

TVW : Tout à la fois sans doute. A ceci près que Pacino incarne la figure la plus brutale de l’individualisme américain. Un visage d’ange, un beau costume d’homme d’affaires irréprochable… et, en même temps, un Lucifer bouffi d’ambition et aux manières impitoyables, capable de faire condamner à mort son propre frère (sublime John Cazale*).

* On ne parlera jamais assez de John Cazale. Il fut l’ami de Pacino et, plus tard, de De Niro, qui piochera dans ses propres poches pour assurer le comédien malade d’un cancer afin qu’il puisse continuer à tourner dans Voyage au bout de l’enfer.

Phil RW : C’était le compagnon de Meryl Streep aussi, qui tourna la série TL Holocauste à contrecœur pour payer ses soins. Dis-moi qui t’aime et…

 

À suivre: LE PARRAIN 3

 

CE LONG SILLAGE DU COEUR de PHILIPPE LEUCKX

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Le pèlerin de soi

Un nouveau recueil de Philippe Leuckx, c’est l’occasion de replonger dans une poésie amie, apaisée qui nous parle d’emblée au cœur. Qui plus est dans cette belle édition de La tête à l’envers avec une préface de Françoise Lefèvre et une gravure de Renaud Allirand.

L’apaisement n’est que de pure forme, faut-il préciser, car la quiétude le dispute à l’inquiétude, le tourment affleure sans être offert en pâture, la souffrance est depuis longtemps dépassée mais des échos nous en parviennent de lieux et temps où elle a été mise au jour, puis pris racine et d’où elle resurgit encore. À la faveur du soir estival, notamment, dans la proximité des faubourgs ou de l’écoulement d’un fleuve.

La poésie de Leuckx ne verse par dans l’outrance, elle n’agresse pas le lecteur mais vise la nuance, l’ambivalence des choses dont se nourrit toute poésie estimable. On est ici dans l’effleurement, ce qui sous-tend le réel, ce qui se dit sous la couche des apparences, entre veille et sommeil, quand la lumière s’estompe et révèle les reliefs du jour en passe d’être assimilé.

Le recueil est divisé en cinq sections qui, jouent, résonnent entre elles. Comme dans ses derniers recueils, l’écriture de Philippe Leuckx abolit la frontière entre phrase et vers,  elle se moule dans une forme souple, tantôt se prêtant à la prose poétique, tantôt usant de l’aphorisme… Une poésie qui s’accorde aux inflexions du cœur, au meilleur sens du terme, car le cœur est cette entité symbolique qui peut aussi bien s’émouvoir,  se rebeller, se souvenir, gronder ou murmurer.

Attardons-nous justement sur le cœur et quelques autres motifs leuckxiens : l’été, l’air, le soir…

Le cœur, ici, est de vent, plein d’épingles ou de fenêtres ou encore petit cœur de coquelicot ; on aura jamais si bien évoqué cœur dans le sillage des mouvements duquel, évidemment, ce recueil s’inscrit.

L’été est la saison chaude, celle qui recèle les parfums les plus violents, c’est aussi le temps de l’avant, de ce qui a été, celui de l’ensemencementmais aussi celui de l’étant, de la floraison, ce sur quoi on a prise: l’espace de la vie même.

L’air relie invisiblement le ciel à la terre, il permet l’inspir et l’expir, il est ce milieu où les ondes poétiques se propagent et se télescopent…

Le soir est l’heure où la lumière – qui s’étire jusqu’aux veines – appartient au poète, où il s’efface, consent à l’obscur, le moment où quelque chose de compté dans l’air stoppe l’avancée du jour vers la nuit et invite, oblige au retour sur soi, au silence.

Le soir met aussi en correspondance éléments du paysage  et bribes de souvenirs.

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Philippe Leuckx

Poésie subtile que celle de Leuckx, qui rend au lecteur les émotions que le poète à récoltées, cueillies au gré de ses pérégrinations, celles qui, tapies au fond en nous, sont de l’ordre du songe éveillé, de la réminiscence.

Les rues parfois mènent et le cœur, méthodique, suit les signes.

Arpenter les rues en guettant les signes semés sur le parcours mène à soi, conduit cet impénitent voyageur des pays intérieurs à l’essentiel

… puisque l’aventure, tu le sais, commence derrière le premier terril, derrière la dernière brèche incisée dans cette ruelle désaffectée où tu as plongé comme sur un trésor (…) Dans le creux des mots d’une vie.

Écrire pour rendre conte le réel, n’est-ce point la tâche noble du poète.

J’écris dans l’intervalle des temps entre ville et jardin, dans l’anse des murmurantes mémoires.

L’espace que foule le marcheur, d’errance en vagabondage, de cheminement en balade, fleuve longé, dans les faubourgs des villes et de la mémoire, renvoie à ses méandres intérieurs, rebondissent sur l’enfance.

Plus loin la courbe des souvenirs et la ligne sourde des peupliers.

Quand l’enfance, visée par les mots, cette perle soudain retrouvée, se révèle, se réveille soudain là, intacte, ravivée, avec son lot d’émerveillements et de blessures premières, le temps où s’expérimente de façon décisive le monde…

Les venelles coulent dans les veines, le temps s’amalgame au sang. Ce sang qui n’oublie rien du temps passé entre nous.

Au soir,  dans la demeure de l’être, d’avoir épuisé l’ombre, rameuté le souvenir, compté l’air…

L’enfant blessé d’ombre

Se recoud au soleil

Cette démarche poétique illustre à merveille cette définition de la poésie de Zéno Bianu : « le lieu où l’esprit fusionne avec l’espace ». L’esprit ou le cœur.

Dans sa préface, Françoise Lefèvre qualifie Philippe Leuckx de wanderer, ce marcheur inlassable entre l’Escaut et le Tibre… Sa poésie lui fait penser certes à la musique de Schubert mais aussi à la légèreté tragique de Mozart. Elle le dit si proche d’Hölderlin et ses frères en poésie… parmi lesquels, à coup sûr, Supervielle, Hardellet, Follain, Pessoa ou Françoise Lefèvre elle même… qui l’accompagnent dans cette langue douce de l’errance qui nous emporte avec lui dans son nid de paroles pour cheminer vers des pays intérieurs en pèlerin de soi, allègre et songeur.

Éric Allard

Le recueil sur le site de La tête à l’envers

Philippe LEUCKX sur le site de l’AEB

Les chroniques de Philippe Leuckx pour Les Belles Phrases