2018 – LECTURES PRINTANIÈRES : TOIT, TOIT MON TOIT, par Denis BILLAMBOZ

par Denis Billamboz

Pour cette chronique, j’ai réuni deux romans qui n’ont pas grand-chose en commun si ce n’est qu’ils évoquent tous les deux l’endroit où l’on vit et l’incidence que ce lieu a sur la vie de ceux qui l’occupent. Dans le roman d’Edmée de Xhavée c’est la maison qui est le centre de l’intrigue et du roman et dans celui de Romain Puértolas ce sont, tout au contraire, des lieux bien insolites où le célèbre fakir trouve refuge.

 

SILENCIEUX TUMULTES

EDMEE DE XHAVEE

Chloé des lys

Edmée de Xhavée nous a habitués depuis son entrée en écriture à nous faire lire ses histoires de couples mal assortis, de couples sans amour, de couples formés pour une circonstance bien précise ou, plus souvent, à des fins patrimoniales ou d’affaires à faire fructifier. Dans ce roman, elle reprend ce thème qui lui est si cher et qu’elle maîtrise à la perfection. Avec son écriture intimiste et, à la fois, chirurgicale, elle dissèque des couples formés par les parents plus souvent que par le hasard des sentiments. Elle sonde les cœurs, dissèque les tripes, étudie les méandres des cabales domestiques élaborées dans les circonvolutions des cervelles de matrones ambitieuses ou plus souvent frustrées et bafouées. Elle sait aussi décortiquer les montages les plus sophistiqués élaborés par les pères pour développer leurs affaires en utilisant leurs héritiers comme ils utilisent leurs machines et leurs employés dans leurs ateliers.

Elle a ainsi construit une intrigue qui court sur au moins cinq ou six générations, une intrigue qui pourrait servir de trame à une belle série télévisée, il suffirait d’en écrire le scénario pour lui donner un peu plus d’épaisseur et l’émotion nécessaire pour attirer les amoureux de ce genre d’émissions. Cette intrigue m’a un peu fait penser à ces auteures britanniques un brin perfides, souvent féroces et cruelles dans leurs écrits qui n’hésitent pas à ouvrir les placards secrets pour sortir les cadavres poussiéreux et bien embarrassants ou à soulever les tapis pour dévoiler des grosses poussières révélatrices de secrets tus souvent depuis longtemps.

Ainsi, Edmée, qu’on dirait cousine d’Anita Brookner, Barbara Pym, Iris Murdoch et d’autres femmes encore de cette grande famille d’auteures britanniques aussi perfides qu’Albion, a construit une saga familiale autour d’une maison. Les personnages de son histoire sont ceux qui ont occupé cette demeure acquise par l’ancêtre quand il a connu le succès dans son entreprise industrielle. La maison se lègue de père en mère, de mère en fille, de fils en fille, etc… au gré des aléas des unions, des désunions, des naissances et des rencontres. La maison devient ainsi le pivot de l’histoire, elle incarne la famille, c’est son histoire que l’auteure raconte.

« Une maison, c’est un écrin de rêves d’amour et d’avenir …. C’est aussi le témoin discret de ce qui explose ou couve entre ses murs, le seul qui connaisse le labyrinthe émotionnel de ses habitants. C’est le temple de l’âme de la famille ».

L’histoire de la maison se conjugue avec celle de la maisonnée qui est construite sur un ensemble de secrets, de mensonges, d’arrangements plus ou moins amiables entre l’état civil et la réalité génétique et, bien évidemment, de drames plus ou moins violents quand ces secrets et autres mystères crèvent la carapace qui les protègent.

« Au fond c’est ça aussi la famille : un tissu de gènes, de recettes, d’histoires, de traditions, drames et triomphes… ». L’auteure essaie de nous faire comprendre qu’une maisonnée, une tribu, une famille ne se construit pas sur des sentiments parce que l’amour, c’est trop rarement pour toujours et que l’affection, les habitudes, les us et les coutumes sont souvent bien plus ancrés dans la maison avec ceux qui y vivent.

Dès les premières pages de ce roman, l’auteure fait poser une question essentielle à la suite de la saga qu’elle met en scène, et à la démonstration qu’elle conduit, par la première fille de la famille née dans cette nouvelle demeure, à sa mère : « Etiez-vous amoureuse de Père quand vous vous êtes mariée, Mère ? » La mère n’élude pas la question et répond bien franchement qu’il n’était pas question d’amour mais de fonder une famille. « Elle et son père avaient écouté les arguments du goût et de la raison conjugués ». C’est l’une des faces de la bourgeoisie industrielle qui s’est construite au XIX° siècle pour ne s’éteindre progressivement qu’après la dernière guerre mondiale, l’histoire d’une classe sociale qui, pour accroître ses intérêts et son pouvoir, devait absolument sauver les apparences quelle que soit la situation, quitte à garnir les placards et les malles de cadavres bien encombrants et à glisser des secrets tout aussi ennuyeux sous les tapis et dans les greniers de la maison qui, elle, finit toujours par rendre un jour ce qu’on lui a confié. Une belle saga un peu british certes mais qui ne peut dissimuler des relents de tragédie bien classique.

Le livre sur le site de Chloé des Lys

Edmée de Xhavée

 

LES NOUVELLES AVENTURES DU FAKIR AU PAYS d’IKEA

Romain PUÉRTOLAS

Le Dilettante

Personne n’a oublié l’extraordinaire voyage de ce fakir resté coincé dans une armoire Ikea (la marque est importante, elle joue un rôle déterminant dans la suite de cette aventure) et tous les lecteurs sont très pressés de savoir ce qu’il est advenu de ce voyageur incongru. Ayant écrit le récit de ses aventures burlesques, ubuesques, désopilantes, trépidantes, en un mot : incroyables, il a gagné une jolie fortune qui lui permet de vivre dans le luxe à Paris avec Marie sa femme adorée. Il a même envoyé un nouveau manuscrit à son éditeur pour maintenir sa notoriété littéraire et assurer son train de vie. L’accueil réservé à ce texte n’est pas du tout à la hauteur de ce qu’attendait le fakir écrivain. L’éditeur se moque des problèmes rencontrés par un Indien enrichi pour s’intégrer dans le XVI° arrondissement de Paris.

« … je suis navré que le fakir ait troqué son lit à clous contre un matelas Dunlopillo. Le lecteur veut de l’émotion. On veut sentir la misère. Ton malheur fait du bien aux autres… ».

Le fakir comprend bien ce qu’on lui demande et décide d’acheter un matelas à clous mais le fabricant, le géant suédois du meuble, n’en fabrique plus. Alors, il décide de se rendre sur place pour faire fabriquer un lit rien que pour lui. Au même moment sa femme est mandatée par son patron pour acheter, en Suède aussi, une entreprise concurrente. Tout semble bien réglé, cohérent, quand une petite erreur, un abus d’identité, fait tout déraper. Alors, commence une histoire tout aussi rocambolesque que celle qui avait amené le fakir à Paris après un long voyage dans une armoire Ikea.

Romain Puértolas laisse libre court à son imagination débridée et invente une aventure pleine de rebondissements et de qui propos dignes des meilleures pièces jouées dans les théâtres installés sur les boulevards parisiens. Il ne lésine ni sur les calembours, ni sur les jeux de mots, ni sur les aphorismes et autres formules de styles qui fleurissent un texte. On se croirait parfois dans un vieux San Antonio où les noms propres ressemblent à des périphrases des plus comiques.

Ce texte est tricoté sur mesure pour dérider le salarié le plus stressé mais il n’est pas seulement destiné au traitement des lecteurs trop speedés, il dit aussi des choses importantes. Sous la formule comique, ironique, délirante, il y a aussi des vérités qu’on refuse souvent d’évoquer, les petits et les gros travers de notre société qui ne laisse pas beaucoup de place à ceux qui sont dans le besoin, qui accepte mal ceux qui ne demande qu’une petite part de notre gros gâteau, du gâteau que le fakir a dégusté goulûment avant de se rendre compte qu’il faut partager avec ceux qui lui ont tendu la main quand il était dans des passes particulièrement périlleuses.

Ce livre vous fera rire, c’est certain, mais il vous rappellera peut-être aussi que d’autres n’ont pas les moyens de se l’acheter, même en polonais comme le seul livre que le fakir avait pour lui tenir compagnie dans les grands moments de douleur et de solitude qu’il dû encore une fois traverser. Alors Romain, nous garderons une petite lumière éveillée dans notre cœur en souriant au-dessus de ton texte.

Le livre sur le site du Dilettante

Romain Puértolas

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s